[Je sais, je sais, ce chapitre a mis beaucoup de temps à voir le jour. Je m'en excuse, vraiment, mais j'ai été pas mal occupée. Et puis, cette partie-là du jeu n'est pas franchement ma préférée, ni celle que je trouve la plus intéressante à écrire. Pas d'inquiétude, cependant, je ne laisserai jamais tomber ma fic et je le continuerai jusqu'à la fin, quelque soit le temps que cela prendra. On parle de DQIX, après tout !]
Les couleurs et le paysage se mirent à tourbillonner autour d'elle, avant de se teinter du même bleu pâle qui les enveloppait, son compagnon de route et elle. Elle sentit comme une infinité de papillons dans son estomac, en même temps que ses pieds se décollaient brutalement du sol et qu'elle se sentait aspirée dans les airs. La seconde d'après, ses talons frappèrent violemment contre le sol et le monde autour d'elle redevint tel qu'elle le connaissait. Encore un peu confuse, elle battit des paupières. Devant elle, légèrement tordu à cause du récent tremblement de terre, se dressait le panneau proclamant fièrement "Chérubelle".
Hugo, qui attendait leur retour mine de rien, sursauta en voyant apparaître les deux aventuriers à l'improviste. Il se précipita vers eux sans attendre.
"Waouh, vous êtes indemnes ! s'exclama-t-il, impressionné. Alors ? Vous avez dégagé l'éboulement ?
-Mieux que ça, se vanta son ami. Tu ne devineras jamais ce qu'on a appris.
-Arrête de faire l'intéressant, Martial, s'impatienta l'autre. Crache le morceau !
-Désolé, mais pas maintenant. On doit d'abord l'annoncer à Papa."
Il s'élança vers sa maison, tenant toujours Daisy par le bras, comme s'il craignait qu'elle traine en chemin.
"Je vois. Les soldats d'Ablithia devraient avoir bientôt fini de déblayer le col, résuma Petit-Jean le maire.
-Exactement, confirma son fils. Tout le monde va être soulagé en apprenant la nouvelle. Et tout ça grâce à Martial, pas vrai ? se regorgea-t-il.
-Ne dis pas de bêtises ! répliqua sèchement son interlocuteur. Aller là-bas tous les deux était une idée ridicule. De la folie pure et simple !
-M... Mais pourquoi es-tu si en colère ? bredouilla Martial, pris au dépourvu. Si nous n'étions pas allés là-bas, tu n'aurais jamais su que le col allait être dégagé !
-Et alors ? Si je ne l'avais pas su maintenant, je l'aurais su quelques temps après."
Sa logique est irréfutable, malheureusement pour nous.
"Ca ne valait pas la peine de risquer ta vie pour que je le sache un peu plus tôt, martela le maire. C'est ça qui me met en colère : ton inconscience."
Le père et le fils semblaient avoir totalement oublié Daisy, qui ne bougeait pas un cil, debout à côté de Martial. Leur querelle lui rappelait par bien des aspects celles de Bram et Héphaïstos : le premier, impulsif, agissait souvent sans réfléchir et avait tendance à écouter aux portes (malencontreusement ou non), ce qui faisait qu'il racontait des anecdotes confidentielles aux autres novices et exaspérait le second, qui devait toujours réparer ses bêtises et le traitait comme un gamin désobéissant. "Mon Maître est toujours en colère contre moi" avait l'habitude de répéter Bram. Héphaïstos ne se gênait pas pour le réprimander en public, parfois même lorsqu'il se trouvait à l'étage des novices avec les autres apprentis, ou d'habitude les Célestelliens confirmés ne pénétraient jamais. Et comme l'apprenti ne se laissait pas faire et protestait avec véhémence, leurs disputes résonnaient dans tout l'Observatoire. Les autres avaient fini par se faire à ce bruit de fond perpétuel et n'y prêtaient presque plus attention.
Daisy ferma les yeux et sourit, nostalgique.
Ah, Bram... Comme j'aimerais te revoir... Comme j'aimerais tous vous revoir. Toi, Marcus, Ange, Avica, Merle, Colombe, le commandant Apodis et... et mon Maître.
"Je ne vois pas pourquoi je m'excuserais, marmonna Martial."
Sa compagne de route tressaillit légèrement et rouvrit les yeux, brusquement ramenée à la réalité. Elle se reconcentra sur la conversation.
"Ah, au fait, disait Martial, visiblement pour changer de sujet et cesser de se faire réprimander, il y a autre chose dont l'un des soldats m'a parlé."
Son père haussa un sourcil, peu dupe quand aux intentions du jeune garçon.
"Ils aimeraient que nous retrouvions une fille du nom de Tulipe qui a disparu en venant ici, enchaina habilement celui-ci."
Des pas précipités se firent entendre et, la seconde d'après, la silhouette gracieuse de Bérangère s'encadra dans l'embrasure de la porte ouverte. Ses yeux bleus semblaient inquiets et reflétaient son trouble.
"Attends une minute ! s'exclama-t-elle. C'est vrai ?
-Bérangère ! Qu'est-ce que tu fais là ? se troubla Martial, dont le visage prit une intéressante couleur écarlate.
-Je suis ici parce que je sais que tu as embarqué Daisy dans une de tes aventures idiotes ! répondit sèchement la jeune fille.
-Je ne l'ai pas forcée à m'accompagner ! tempêta le fils du maire. Elle était d'accord pour venir avec moi !
-Peu importe ! Tu n'aurais jamais dû le lui proposer alors que tu savais très bien qu'elle était convalescente !
-Bérangère, s'il te plaît, intervint l'intéressée."
Elle commençait à en avoir un peu assez d'entendre les humains se crier mutuellement dessus tout autour d'elle.
Qu'est-ce que les mortels sont bruyants, alors ! Qu'ont-ils besoin d'élever la voix sans arrêt, comme ça ? Je suis sûre qu'ils finiront par me rendre sourde.
Et puis, j'ai de la peine pour Martial. Les deux personnes qu'il voulait impressionner lui reprochent ses actions. Il n'a vraiment pas de chance, celui-là.
"Si on en revenait à Tulipe ? suggéra Daisy, songeant que ce sujet ne risquait pas de provoquer une nouvelle dispute.
-Oui, tu as raison, admit la jeune aubergiste en se détendant aussitôt. Est-ce vrai que Tulipe d'Ablithia a disparu ?
-Ah, c'est vrai. Tu es originaire d'Ablithia, Bérangère, n'est-ce pas ? intervint le maire. Tu la connais ?
-Je crois me souvenir que mon père parlait de quelqu'un qui s'appelait Tulipe, quand il évoquait sa vie à Ablithia. Oh, non ! s'alarma soudain son interlocutrice. Et si elle ignorait qu'il était mort et qu'elle venait lui rendre visite ?
-Mmm... Je comprends les inquiétudes de chacun, mais nous ne pouvons pas lancer de recherches sans avoir la moindre piste, rétorqua fermement le père de Martial."
C'est ce moment que choisit le jeune garçon pour se rappeler à leur bon souvenir :
"En fait, le soldat a dit qu'elle aurait peut-être choisi de passer par l'Hexatère pour venir ici, annonça-t-il.
-Vraiment ? Eh bien, même si cela est vrai, nous ne pouvons pas l'aider. L'Hexatère est beaucoup trop dangereux. Bérangère, pourquoi tu ne ramènerais pas Daisy chez toi, maintenant ? proposa le maire d'une voix étonnamment douce qu'il n'employait pas avec son fils. Essaie de ne pas trop t'inquiéter. J'aimerais rester un moment en privé pour tenter de ramener mon écervelé de fils à la raison.
-Ce... ce ne sera pas la peine, Papa, balbutia l'intéressé."
Compatissante, Daisy, que tout le monde avait oublié, pressa brièvement l'épaule de Martial pour lui faire part de son soutien. Après quoi, elle suivit Bérangère jusque chez elle. La traversée du village se fit en silence. Ce n'est qu'une fois toutes deux dans sa chambre que la jeune aubergiste prit la parole :
"J'ai été si inquiète quand j'ai su que tu avais quitté le village, Daisy, avoua-t-elle.
-Pourquoi ça ? s'enquit la jeune Célestellienne, perplexe. On se connaît à peine.
-Je me suis inquiétée, voilà tout. Nous sommes amies, non ?
-Amies..."
Moi, amie avec une mortelle ? C'est drôle... je n'aurais jamais cru que c'était possible.
"Oui. Oui, nous sommes amies, admit la petite Gardienne, et, ce constat fait, elle se sentit un tout petit peu moins seule pour la première fois depuis qu'elle avait chuté de chez elle.
-Heureusement, tu as l'air indemne, enchaina la jeune aubergiste avec un grand sourire. De toute évidence, tu es beaucoup plus forte que tu n'en as l'air."
Si tu savais qui j'étais vraiment, tu ne te ferais pas autant de souci.
"A ce propos, euh... J'aimerais te demander un service, Daisy, se lança Bérangère après un instant d'hésitation. Je m'inquiète beaucoup au sujet de la disparition de Tulipe, vois-tu. Donc je me demandais si tu pourrais..."
Nouvelle pause hésitante.
"Oui ? la pressa la jeune Gardienne, impatiente de pouvoir lui rendre service."
Mais l'autre secoua la tête.
"Oh, et puis non ! L'Hexatère est beaucoup trop dangereux. Je ne peux pas te demander une chose pareille."
Avant que Daisy puisse protester, elle se détourna et joignit les mains en prière.
"Daisy, très chère Gardienne, veillez sur Tulipe et faites en sorte qu'il ne lui arrive rien, chuchota-t-elle avec ferveur."
La très chère Gardienne en question la contempla longuement.
Sur le plan pratique, ce sont les Patrouilleurs qui doivent s'occuper de ça, tu sais. Mon secteur se limite à Chérubelle et ses alentours immédiats. Cependant, je me dois d'exaucer les prières que tu m'adresses, dans la mesure du possible. Si je me rappelle bien la procédure officielle, je devrais avertir un Patrouilleur pour qu'il se charge de veiller sur Tulipe selon ton souhait. Mais bon, il n'y a jamais eu de Patrouilleurs dans le coin, du moins depuis que mon Maître est Gardien. Enfin, il est hors de question que je laisse une mortelle en danger. Encore une fois, les circonstances sont exceptionnelles.
Fermement décidée à se rendre à l'Hexatère, Daisy se doutait cependant que son hôtesse ne la laisserait plus quitter le village après sa petite escapade du matin. Elle se résolut donc à attendre que Bérangère retourne à son auberge -même si, n'ayant aucun client, elle se contenterait de se tourner les pouces derrière son comptoir et de nettoyer les chambres déjà impeccables. En fin de journée, elle se décida enfin à retourner à son établissement. Daisy quitta la maison peu après.
Bon, déjà, je ne me suis jamais battue seule et je n'ai même jamais quitté Chérubelle sans être accompagnée. Si les monstres de l'Hexatère sont si redoutables que tout le monde semble le croire, j'aurai sans doute besoin d'aide. Et je connais quelqu'un qui sera tout à fait disposé à m'en procurer, juste pour tenter de reconquérir Bérangère.
N'ayant pas la moindre idée quant au chemin qu'il fallait emprunter pour se rendre à l'Hexatère, Daisy chemina jusqu'à l'église pour obtenir des renseignements. En effet, elle supposait que la doyenne du village se trouvait à l'intérieur, comme tous les jours à la même heure, et qu'elle était la mieux placée pour lui indiquer le chemin. La jeune Célestellienne se glissa donc par la porte entrouverte et plissa les yeux pour s'habituer à la pénombre. Au fond, le prêtre écoutait la confession d'un jeune homme; un groupe de femmes (les commères, probablement) avait investi les bancs du fond; une fille avec un jeune enfant priait au premier rang. Daisy s'écarta de la porte lorsqu'un paysan pénétra dans le bâtiment après elle en ôtant son chapeau de paille avec déférence. La doyenne qu'elle recherchait était assise, toute voûtée, au bord d'un banc de la troisième rangée, comme toujours. La jeune Gardienne se glissa à côté d'elle.
"Bonjour, mademoiselle, la salua l'ancienne. Ne nous serions-nous pas déjà vues quelque part ?
-Heu... si, répondit la petite blonde. Je suis la... troubadour qui est arrivée au village après le tremblement de terre l'autre jour.
-Oh, oui ! Daisy, c'est ça ?
-Oui. Oui, c'est ça.
-Bien sûr, bien sûr. Comment ai-je pu vous oublier alors que vous portez le même nom que notre Gardienne ? se tança la veille dame. Enfin, que puis-je pour vous, ma petite ?
-Je voudrais en apprendre plus sur l'Hexatère, entama Daisy sans détours.
-L'Hexatère ? C'est une vieille ruine qui se trouve vers le sud-est, raconta la doyenne en fronçant les sourcils. On l'utilisait lorsque j'étais jeune pour rejoindre Ablithia, à l'époque où le col n'avait pas encore été aménagé. Il n'était pas bien loin du village -une quinzaine de minutes à pied, tout au plus-. Il suffisait de prendre la route du col et de bifurquer vers le sud à la première intersection. Un bel endroit que l'Hexatère, ma foi. Mais ces ruines sont si délabrées qu'elles menacent de s'écrouler au moindre éternuement et elles sont infestées de monstres. Dites-moi, vous n'avez pas l'intention de vous y rendre, tout de même ?
-Ne vous en faites pas, se borna à répondre Daisy avant de sauter sur ses pieds. Merci beaucoup pour le renseignement, Madame."
Et elle se dépêcha de quitter l'église avant que l'ancienne lui pose davantage de questions. Maintenant qu'elle connaissait le chemin de sa prochaine destination, la jeune Célestellienne s'empressa de se rendre à la maison du maire. Lorsqu'elle entra, elle entendit distinctement la voix de celui-ci qui s'échappait de la cuisine. Apparemment, le père et le fils n'avaient pas bougé d'un pouce depuis que ce dernier et Daisy étaient rentrés du col. Martial s'était contenté de se laisser tomber sur une chaise en face de son père. Dès qu'il aperçut son ancienne compagne de route sur le seuil de la pièce, il lança :
"Salut, Daisy, quoi de neuf ? Figure-toi que mon père ne m'a pas lâché depuis notre retour du col. Ma tête va finir par exploser, je te jure.
-Qu'est-ce que tu viens faire ici, Daisy ? le coupa le maire en foudroyant la jeune Célestellienne du regard. Tu ne vois pas que je suis occupé avec mon fils ?
-Ne t'inquiète pas, Papa, l'apaisa Martial en reportant son attention sur lui. Je t'écoute, je t'écoute."
Il semblerait que je doive me passer d'aide, cette fois-ci.
Estimant qu'elle avait perdu assez de temps comme ça, Daisy sortit de Chérubelle presque en courant et partit à petites foulées en direction de l'Hexatère.
L'Hexatère était un imposant bâtiment hexagonal de pierre grise, à moitié enfoui entre les arbres. Un chemin dallé, envahi par la mousse et les hautes herbes, et qui passait sous plusieurs arches toujours imposantes quoique à demi écroulées, y conduisait. La porte à double battant s'ouvrit sans résistance lorsque Daisy appuya dessus. A l'intérieur, il faisait bon et frais et l'on entendait le léger clapotis de l'eau. Deux salles en forme d'hexagone se succédaient. Au centre de chaque salle se trouvait un bassin rempli d'eau transparente d'où émergeaient les colonnes soutenant le toit et traversé par une route de pierre. De grandes fleurs, ployant en avant, et dont les pétales fermés paraissaient contenir une bougie allumée, éclairaient l'endroit d'une lueur tamisée. Un couloir partait de la première salle et se terminait, en déduisit Daisy, par un cul-de-sac.
C'était un très bel endroit, qui devait être charmant et agréable autrefois. La jeune Gardienne traversa les lieux déserts et silencieux jusqu'au fond de la seconde salle. Là, l'entrée au reste des ruines avait été bouchée par une stèle de pierre gravée de ces mots : "Chemin barré suite à des accidents dus à d'énormes bêtes féroces."
Comment suis-je supposée secourir cette Tulipe si le passage est condamné ?
Elle soupirait, découragée, quand elle sentit une présence dans son dos. Elle se retourna. Au beau milieu de la seconde salle, le fantôme d'un homme, peut être âgé d'une quarantaine d'années, s'était matérialisé. Son visage, ses cheveux noirs qui avaient commencé à grisonner, ses yeux bleus, étaient vaguement familiers à Daisy.
Je connais cet homme. Je suis sûre que je le connais. C'était sans nul doute un habitant de Chérubelle, mais qui ?
Sans un mot, le spectre fit volte-face et s'éloigna. La Célestellienne le suivit, piquée par la curiosité, lorsqu'elle le vit s'engager dans le couloir qui partait de la première salle. Celui-ci débouchait bien sur un cul-de-sac, comme elle en était persuadée. Cependant, une statue s'élevait au centre de cette petite pièce hexagonale. Lorsque Daisy parvint enfin dans la pièce, le fantôme s'était presque totalement enfoncé dans le mur du fond. Il la fixa d'un air incertain et chuchota d'une voix hachée :
"Au... dos de... cette... statue..."
Après quoi, il disparut. Suivant son conseil, Daisy contourna la sculpture tellement recouverte de mousse qu'elle aurait été incapable de dire ce qu'elle représentait. En se haussant sur la pointe des pieds, elle distingua un petit interrupteur sur la nuque de celle-ci. Il était pratiquement impossible à détecter si on ne savait pas où chercher. La jeune Gardienne appuya dessus et, l'instant d'après, le raclement d'un rocher que l'on fait glisser sur le sol dallé se fit entendre. Lorsqu'elle revint dans la seconde salle, elle constata que la stèle défendant l'accès au reste de l'Hexatère avait coulissé. Sans attendre, elle se glissa dans l'ouverture et reprit son chemin. Ces ruines étaient une succession de couloirs débouchant sur des salle en forme d'hexagone, toutes remplies d'eau, où flottaient des nénuphars, en leur milieu. Ces salles étaient toutes des cul-de-sac; à chaque niveau, seule l'une d'entre elles hébergeait un escalier qui permettait de s'enfoncer plus loin dans l'Hexatère. Finalement, après de longues minutes d'errance, Daisy arriva devant une porte à double battant. Devant, on avait déroulé un tapis rouge crasseux et élimé. Derrière cette porte, deux salle se succédaient. La seconde ne contenait pas d'eau, ni même de bassin. Une jeune femme était étendue au centre.
Ses longs et épais cheveux bleu foncé étaient noués en queue-de-cheval par un ruban noir. Deux longues mèches s'en échappaient et tombaient devant ses yeux bleu marine. Elle était vêtue d'une longue jupe orange et d'un bustier rose foncé sur une chemise blanche. L'une de ses jambes était repliée sous elle, mais l'autre, étendue sur le sol, disparaissait sous une montagne de gravats.
Lorsque Daisy s'approche d'elle, la jeune femme, qui devait être Tulipe, s'appuya sur un coude pour la dévisager bien en face.
"Ca alors... Je ne m'attendais pas à croiser quelqu'un en descendant ici ! commenta-t-elle. Bonjour, toi. Dis, tu ne voudrais pas être un chou et me déplacer ces pierres, s'il te plaît ?
-Vous êtes blessée ? s'inquiéta la jeune Gardienne.
-Oh, laisse tomber le vouvoiement, mon chou, protesta l'autre. Et pour répondre à ta question, non, je n'ai rien de cassé ni quoi que ce soit, c'est juste que je ne peux pas avancer, tu vois."
Oui, je vois très bien.
Présumée-Tulipe fit une pause et ajouta finalement :
"Et puis, je n'aimerais pas être toujours ici quand la bête reviendra.
-Hein ? Quelle b..."
Des pas lourds l'interrompirent. La salle entière se mit à trembler et de la poussière dégringola du plafond. L'un de ses murs s'effondra brutalement et les colonnes qui soutenaient le plafond se fissurèrent. Quelque chose émergea peu à peu du nuage de poussière résultant de la destruction du mur et Daisy sentit ses genoux mollir.
La bête dont avait parlé Présumée-Tulipe était titanesque. C'était un genre de bélier mesurant bien deux ou trois mètres, recouvert de fourrure semblable à du lichen. La peau de son dos et de ses pattes était violacée, celle de son ventre, rouge sang. Ses deux énormes cornes étaient semblables à celles d'un taureau.
"Je me suis retrouvée coincée en essayant de lui échapper sans regarder où j'allais, expliqua obligeamment la-femme-qui-devait-être-Tulipe. Attention à ta tête, mon chou."
Le chou en question se trouvait être sur le point de tourner de l'œil.
Cette... Cette chose est énorme ! Comment suis-je supposée terrasser une telle bête ?
Lentement, très lentement, la jeune Célestellienne se décala pour éviter que Supposée-Tulipe soit dans la ligne de mire du monstre. Celui-ci se désintéressa de sa proie à terre pour se concentrer sur celle en mouvement, comme tous les prédateurs. Sans crier gare, il chargea. Daisy eut juste le temps de se jeter sur le côté pour éviter d'être piétinée. Elle se cogna rudement l'épaule en tombant et étouffa un grognement de douleur. Le mastodonte, furieux d'avoir manqué sa cible, martela le sol de ses pattes aussi imposantes que des piliers et provoqua une pluie de pierres. Daisy se protégea la tête de ses deux bras et les cailloux lui entaillèrent le dos des mains. Le pas lourd de la bête ébranla de nouveau le sol, prenant la Célestellienne au dépourvu. D'un grand coup de tête, elle l'envoya rouler par terre. Toussant et haletant, Daisy se redressa sur un bras tremblant. D'une main incertaine, elle effleura globalement les endroits où elle souffrait et activa son sort Premiers Secours. La douleur se résorba un peu et elle se releva en titubant. Cette fois, elle se plaça dos à un mur. Lorsque le monstre la propulsa une seconde fois contre la paroi, elle était prête. Comme son maître le lui avait enseigné, elle plia les genoux dès que la plante de ses pieds entra en contact avec le mur. Puis, poussant aussi fort qu'elle le put sur ses jambes, elle se projeta sur le dos du mastodonte. Celui-ci, furieux, se mit à se secouer dans tous les sens et elle s'accrocha tant bien que mal à ses poils. Ne réussissant pas à la déloger, il fit tomber une nouvelle pluie de gravats. Daisy ne pouvait pas lâcher sa prise, elle encaissa donc la douleur en serrant les dents et en rentrant la tête dans les épaules autant que possible. Un éclat pointu lui entailla le front.
Sa plus grande peur était que la bête se roule par terre pour se débarrasser de son assaillante et l'écrase ainsi sous son poids. Elle n'avait plus de temps à perdre et dégaina son épée. Sans prendre garde au sang tiède qui lui coulait dans les yeux et se glissait dans la commissure de ses lèvres, emplissant sa bouche d'une saveur lourde et métallique, Daisy leva son arme bien haut et en enfonça la lame dans le dos du mastodonte de toutes ses forces. Mugissant de douleur, il se dressa sur ses pattes arrières et la jeune Célestellienne dégringola lourdement par terre. Enfin, il s'effondra sur le flanc, une épaisse fumée noire s'échappant de sa blessure, et disparut sur un dernier grondement. L'épée de Daisy tinta en tombant sur le sol.
La jeune Célestellienne vint la récupérer, les jambes flageolantes.
"Tu es plus forte que tu n'en as l'air, commenta la voix de Potentielle-Tulipe dans son dos. En tout cas, merci de m'avoir sauvé la peau. C'est adorable.
-Mais de... de rien... Ca m'a fait très... très plaisir, ânonna Daisy, qui n'en revenait toujours pas d'être en vie et avait du mal à se remettre du choc."
J'ai... J'ai gagné ? J'ai terrassé cette bête ? Moi ? Je l'ai vaincue... toute seule ?
Cela lui prit quelques secondes pour remarquer que la jeune femme se tenait debout à côté d'elle et époussetait sa jupe orange.
"J'ai quand même fini par me sortir de ce guêpier ! reprit Présumée-Tulipe avec satisfaction. Maintenant, fichons le camp, d'accord ? C'est tellement casse-pied de se faire attaquer par des monstres !
-Et la sortie qui permet de rejoindre Ablithia ? s'enquit Daisy, soucieuse à la pensée que d'autres aient dans l'idée de risquer leur vie dans les ruines pour rejoindre leur village ou, au contraire, en partir.
-Bloquée. Une grosse partie du toit s'est effondrée à cet endroit. Plus personne n'aura besoin de risquer sa vie dans l'Hexatère quand on ne peut plus compter sur le col. Ces vieilles ruines ne servent plus à rien, à part à se mettre dans le pétrin !"
Toutes deux se faufilèrent vers l'autre issue en rasant les murs et en évitant rouages-gorge, feux follet et esprits. Lorsqu'elles émergèrent enfin à l'air libre, elles s'aperçurent que la nuit était tombée.
"Pfiou ! Nous voilà en sécurité, on dirait, déclara celle-qui-était-forcément-Tulipe en s'étirant. Tu sais, je crois que les ruines obscures comme ça, ce n'est pas pour moi !"
Elle s'exprimait cependant d'une voix calme et nonchalante et ne semblait pas plus traumatisée que ça de son long séjour dans l'Hexatère. Soit elle était dotée d'un sang-froid à toute épreuve, soit elle avait été une aventurière, autrefois.
"Au fait, je m'appelle Tulipe. Je tiens l'auberge d'Ablithia.
-Alors, c'est bien toi, Tulipe, se réjouit la Célestellienne d'une voix satisfaite. C'est bien toi que j'étais venue chercher.
-Tu me cherchais ? répéta Tulipe, un peu désarçonnée. Comment peux-tu me connaître ? Et qui es-tu, d'abord ?
-Moi, je m'appelle Daisy.
-Daisy ? C'est un joli prénom. Un nom de fleur, comme le mien. Nous étions faites pour nous rencontrer, on dirait, mon chou !
-Heu... Peut être que oui, hasarda la jeune Gardienne, un peu perplexe de cette déclaration. Quoi qu'il en soit, je savais où te trouver car des soldats d'Ablithia ont fait circuler la nouvelle qu'une jeune femme de chez eux avait disparu et avait probablement emprunté l'Hexatère. Une fille de Chérubelle qui te connait m'a demandé de venir te secourir.
-Arrête ! Tu viens de Chérubelle ?
-Je... je suis juste de passage. Le tremblement de terre qui a bloqué le col m'empêche de rentrer chez moi."
Enfin, c'est surtout la perte de mes ailes qui me bloque ici, mais ça, tu n'as pas besoin de le savoir.
"Ah ! Ca me rappelle que... Il faut que j'aille tout de suite à Chérubelle ! s'écria Tulipe."
Sans attendre un seul instant, l'aubergiste d'Ablithia s'éloigna en direction de Chérubelle d'une démarche rapide. Elle prit seulement le temps de se retourner sans ralentir et d'envoyer un baiser à Daisy en criant :
"A plus, mon chou ! Et merci mille fois de ton aide !
-Hé, mais attends ! protesta le chou en question."
Sauf qu'elle parlait déjà dans le vide. Demeurée seule, la jeune Célestellienne soupira.
Mince, ça ne lui est vraiment pas venu à l'esprit qu'on aurait pu rentrer ensemble ? J'espère que les monstre des environs ne s'en prendront pas à elle... Mais, au vu de la vitesse à laquelle elle est partie, je pense qu'ils auront bien du mal à la rattraper.
Elle se laissa tomber dans l'herbe, épuisée et préoccupée par son entaille à la tête qui ne cessait de saigner. En observant la végétation autour d'elle, elle dénicha quelques touffes d'herbe médicinale. Elle en arracha une poignée, essuya pour la énième fois le sang qui lui barbouillait le visage du front au menton en passant par la tempe d'un revers du poignet et appliqua les feuilles sur sa blessure. En temps qu'apprentie Gardienne, elle se devait de connaître toutes les plantes qui soignent et devait même être capable de fabriquer un remède en mélangeant plusieurs d'entre elles. Elle avait souvent eu recours aux herbes médicinales lorsqu'elle se battait aux environs de Chérubelle, et son maître en avait toujours en poche. Dommage que cette plante ne soigne que les blessures peu profondes et non infectées.
Comme toujours, l'herbe médicinale soigna la plaie de Daisy sans laisser la moindre cicatrice. La jeune Célestellienne soupira de contentement lorsque la douleur s'évanouit. Dans sa main, l'herbe médicinale était devenue terne et flétrie, démunie désormais de ses vertus salvatrices. Une fois qu'elle se fut soignée, la jeune Célestellienne ôta ses bottines. Elle n'avait jamais autant marché en si peu de temps de toute sa vie et ses pieds la faisaient souffrir. En outre, elle était véritablement, sinon épuisée, au moins très fatiguée. Aspirant à grandes goulées l'air nocturne, elle renversa la tête en arrière pour contempler le ciel.
Très loin là-haut, il y a ma maison. Ô, Tout-Puissant, comme elle me manque ! Et comme les miens me manquent. J'aurais bien aimé que mon Maître m'ait vue affronter ce monstre dans l'Hexatère. Ca lui aurait donné une raison d'être enfin fier de moi.
Daisy resta assise dans l'herbe quelques minutes. Puis, malgré sa fatigue, elle se releva, chaussa ses bottines et reprit la route de Chérubelle.
