L'arrivée de Tulipe provoqua un grand émoi au village. Lorsque Daisy y revint, tout le monde ne parlait déjà plus que de la jeune femme. D'après les informations qu'Hugo communiqua à la jeune Gardienne, l'aubergiste d'Ablithia avait foncé droit à l'auberge dès son arrivée. Daisy, que ça n'étonnait guère, pénétra elle aussi dans l'établissement tenu par Bérangère. Elle la trouva postée derrière son comptoir, en face d'une Tulipe qui scrutait avec attention chaque centimètre carré de la pièce.

"Ouah ! s'extasia la jeune femme, impressionnée. On voit tout de suite qu'on est chez Béranger. Il n'y a que lui pour faire les choses comme ça. Un patron patenté !

-Alors tu connaissais mon père ? s'enquit la propriétaire des lieux, avant de s'exclamer : Oh ! Tu dois être Tulipe ! J'étais si inquiète pour toi. J'ai entendu dire qu'une certaine Tulipe avait disparu en venant ici.

-Oui, c'est moi ! confirma l'intéressée. Tu t'inquiétais ? Comme c'est mignon, roucoula-t-elle. Et je n'arrive pas à croire que tu te rappelles mon nom ! Tu étais si petite.

-Oui, je crois que j'avais deux ans quand mon père est venu s'installer à Chérubelle.

-Tu étais un sacré bout de chou, chérie. Alors... où se cache ce bon vieux Béranger, hein ?"

Daisy ne put s'empêcher de grimacer.

Oh, bravo, Tulipe. Les pieds en plein dans le plat.

"Ah. Je me doutais que tu venais ici pour le voir. Malheureusement, il n'est plus des nôtres... depuis déjà deux ans..., avoua Bérangère tristement.

-Hein ? Plus des nôtres ? répéta Tulipe, stupéfaite. Tu veux dire qu'il est mort ?"

Magnifique déduction, Tulipe.

"Hélas oui.

-Je... Je n'arrive pas à le croire, bredouilla l'aubergiste d'Ablithia. Mais alors, l'Aubergisti... est.. Mince, que va donc devenir mon auberge ?"

Tu pourrais au moins être désolée pour Bérangère, au lieu de penser à ton auberge !

Un silence à la fois triste et gêné, indigné pour Daisy, s'installa. Tulipe recommença à observer les lieux avec attention, plongée dans une profonde méditation, et dit enfin :

"Je suppose que si Béranger n'est plus là, c'est toi qui t'occupe de cet endroit toute seule ?

-Euh... eh bien, oui, avoua timidement la jeune fille.

-Ce n'est pas la plus grande auberge du monde, mais elle a du cachet, marmonna pensivement Tulipe. Je parie que tes clients se sentent mieux ici que chez eux.

-C'est très gentil de ta part. Je m'efforce de faire honneur à la mémoire de mon père en faisant en sorte que tout se passe bien.

-Je n'en attendais pas moins de la fille de l'Aubergistissime, mon chou !

-Euh... A propos de cet "Aubergistissime"... ?

-Dis donc, lui lança brusquement Tulipe, ignorant sa question, tu n'aurais pas envie de t'essayer à la gestion d'une auberge à Ablithia, par hasard ?"

La jeune fille cligna des yeux, l'air de ne pas comprendre tout de suite ce que la nouvelle arrivante lui proposait. Puis, une fois que sa première stupeur fut passée, elle s'étrangla :

"Je te demande pardon ?"

Elle paraissait complètement paniquée, ce qui était plutôt compréhensible au vu de la soudaine offre de Tulipe. Même Daisy en restait complètement interloquée.

"Si tu sortais de derrière ton comptoir et qu'on allait en discuter au calme, mon chou ? suggéra l'aubergiste d'Ablithia."

"Alors comma ça, quand Papa vivait à Ablithia, les gens l'appelaient "l'Aubergistissime" ? murmura Bérangère.

-Quoi de plus normal, mon chou ? C'était de loin le meilleur, répliqua Tulipe. Il était encore jeune, à l'époque, mais il a monté son affaire à partir de rien et il a vite mis ses concurrents au chômage.

-Ca alors ! Je n'arrive pas à l'imaginer comme ça. J'ai toujours trouvé qu'il manquait d'audace, avoua la jeune fille aux cheveux lavande. Tenir la plus petite des auberges lui suffisait tant que nous n'étions pas séparés.

-Oui, c'est ça qui m'étonne. Comment un type comme Béranger a-t-il pu atterrir dans un bled comme celui-ci ?"

Bérangère sembla vexée que la jeune femme critique le village où elle avait grandi. Pourtant, elle n'en fit rien savoir et garda le silence. Daisy se souvenait vaguement de l'intéressé, mais sans plus. C'était un homme simple, honnête, travailleur et serviable, à l'image de sa fille, et il n'avait jamais de problèmes particuliers. La seule fois où il avait accaparé toute l'attention du Gardien de Chérubelle et de son apprentie, c'était lorsqu'il avait contracté la maladie qui l'avait finalement emporté. Aquila avait passé du temps à chercher un remède, sans succès. L'aubergiste avait fini par mourir, et Daisy en était restée déprimée pendant trois jours, comme à chaque fois qu'elle assistait à la mort d'un humain.

"Enfin, reprit l'aubergiste d'Ablithia, le problème, c'est que son ancien établissement de la ville d'où je viens est dans le pétrin, maintenant. Nous espérions tous plus ou moins que l'Aubergistissime viendrait tout remettre d'aplomb. Je n'arrive pas à croire qu'il soit mort il y a deux ans. Je veux dire... je suis sincèrement désolée, mon chou, ajouta-t-elle avec douceur.

-Ne le sois pas, protesta Bérangère. C'est moi qui suis désolée que tu aies fait tout ce chemin pour rien.

-Pas la peine de t'excuser, toi non plus. Ce qu'il faut voir, c'est que j'ai eu la chance de te rencontrer. Viens avec moi à Ablithia.

-Heu... je ne crois pas que ce soit possible, bredouilla Bérangère en détournant le regard. Je suis déjà très occupée par cet endroit. Et j'ai du mal à croire que Papa ait été un aubergiste de légende.

-Du mal à le croire ?! s'étrangla Tulipe. Contre les faits, on ne peut rien, mon chou ! Et je vois d'ailleurs que tu es la digne fille de ton père. J'ai le chic pour deviner les talents des gens, tu sais.

-Mince, il se fait tard ! la coupa son interlocutrice. Il faut vraiment que j'aille préparer le dîner. Excuse-moi.

-Mais..., tenta de protester l'aubergiste d'Ablithia.

-Et s'il te plaît... Je ne pourrais pas t'accompagner à Ablithia, alors n'essaie pas de m'en persuader !"

Elle sortit en trombe de la chambre d'auberge où les deux aubergistes et la Célestellienne s'étaient installées.

"Tu es plutôt têtue, n'est-ce pas ? remarqua Tulipe pour elle-même. Ne t'inquiète pas, chérie, je te ferai vite entendre raison."

Elle finit par remarquer la présence de Daisy, qui s'était faite la plus discrète possible étant donné que la conversation ne la concernait en rien.

"Mais... oui, je me disais bien que je te connaissais, s'aperçut la jeune femme. Tu es la fille qui m'a aidée dans les ruines, n'est-ce pas ?

-Oui, admit la jeune Gardienne. Je t'avais bien dit que je séjournais à Chérubelle.

-Hmm... oui, c'est vrai. Excuse-moi, j'étais un peu pressée, mon chou. Mais merci encore de ton aide. D'ailleurs, tant que tu es d'humeur aidante, tu ne pourrais pas essayer de convaincre Bérangère ?

-Je ne sais pas trop..., rechigna Daisy. Il faut bien que quelqu'un fasse tourner cette auberge. Et, si elle a dit qu'elle ne voulait pas partir, c'est qu'elle ne veut pas. Pourquoi essaierais-je de la faire changer d'avis ?

-Je ne peux pas laisser un tel talent inexploité, protesta Tulipe. Ce serait bien pour elle aussi, tu sais.

-Bon... Je vais voir ce que je peux faire. Cependant, je ne te garantis rien. Si elle ne veut vraiment pas quitter Chérubelle, il faudra que tu respectes son choix aussi, tu sais.

-Je pense vraiment qu'elle devrait mieux réfléchir à ma proposition. Mais si elle tient vraiment à rester dans un petit village comme celui-là..."

Daisy prit congé de la jeune femme, à qui Bérangère avait proposé, avant leur discussion, de rester dans son auberge jusqu'à ce que le col soit de nouveau franchissable. Dehors, elle fut surprise de tomber sur Hugo et Martial, qui rôdaient autour de l'établissement. Ce dernier affichait un air renfrogné et paraissait agité, les poings crispés.

Est-il frustré parce qu'il n'a pas pu reconquérir les bonnes grâces de Bérangère en savant Tulipe de l'Hexatère ?

"Bérangère vient de sortir, attaqua aussitôt le fils du maire. Elle paraissait complètement bouleversée. Je ne sais pas ce que cette Tulipe lui a dit, mais si elle a été méchante avec elle...

-Je ne pense pas que cette jeune femme aurait pu lui... faire de la peine exprès, avança prudemment son ami. C'est vrai que lorsqu'elle est arrivée au village, son expression la rendait particulièrement inquiétante. Tellement, que je n'ai pas osé l'aborder, d'ailleurs. Mais elle n'a pas l'air méchante... hein, Daisy ?"

Il guetta l'approbation de la jeune Gardienne du regard. Visiblement, sa priorité était de calmer la colère de Martial avant que celui-ci ne vienne réclamer des comptes à Tulipe.

"Non, non, Tulipe est une bonne personne, assura Daisy, ce qui était vrai. Elle est juste un peu... heu... directe.

-Directe ! Voilà, c'est exactement le mot que je cherchais ! Alors, il n'y a pas eu de problème entre Bérangère et elle, pas vrai ?

-Hé bien... Il s'avère que Tulipe lui a proposé de reprendre l'ancienne auberge de son père, à Ablithia, avança prudemment la Célestellienne.

-COMMENT ?!"

La réaction de Martial fut si violente que ses deux amis sursautèrent et échangèrent un regard anxieux.

"Elle lui a demandé ça ? tempêta le prétendant de Bérangère. Comment peut-elle lui proposer de quitter notre village ? Je suis sûr que jamais Bérangère ne fera une chose pareille !

-Elle ne semblait pas décidée à accepter, l'apaisa Daisy d'une voix calme. Mais la proposition de Tulipe l'a bouleversée.

-C'est vrai qu'elle paraissait plongée dans ses pensées, appuya Hugo. Quand je lui ai dit bonsoir, elle n'a même pas répondu.

-Daisy, dis-moi qu'elle n'a pas l'intention de suivre Tulipe à Ablithia ! s'écria Martial d'une voix toujours pleine d'indignation, mais dans laquelle on sentait sa supplication désespérée. Elle n'a rien à y faire ! C'est ici, chez elle !

-Ecoute, Martial, je ne peux pas répondre à sa place, répliqua sa Gardienne, qui commençait à en avoir un peu assez que tous veuillent qu'elle influence Bérangère dans ses décisions. Elle t'en parlera elle-même, je suppose. Il faut que j'y aille, maintenant. Oh, vous savez si elle s'est rendu compte de mon absence ?

-Pas que je sache, répondit Hugo. Elle n'a pas quitté son auberge de toute l'après-midi.

-Tu es sortie de Chérubelle pour aller secourir Tulipe dans l'Hexatère, pas vrai ? marmonna Martial.

-Bien sûr. Pour quoi d'autre ?

-Lorsque tu es passée cette après-midi... c'était pour me proposer de t'accompagner ?

-Oui. J'ai pensé que ma proposition t'intéresserait peut-être."

Daisy crut qu'il allait répliquer quelque chose comme "Tu aurais mieux fait de laisser cette Tulipe se débrouiller toute seule pour sortir de ces ruines." Mais il s'abstint. Fatiguée par sa journée, les pied douloureux, elle reprit le chemin de chez Bérangère.

J'ai l'impression que ma journée n'est pas finie pour autant.

En passant, elle avisa les deux commères habituelles. L'une se trouvait sur le pas de sa porte, deux enfants en bas âge accrochés à sa jupe. Une vive lumière, provenant de l'intérieur, éclairait la nuit et les arrêtes de son visage. A ses pieds, une panière en osier remplie de linge propre qu'elle avait mis à sécher dans la journée. Son amie, la jeune femme aux tresses châtains, devait être là depuis un bon bout de temps. Un sceau d'eau posé par terre, une bougie à la main, elle buvait les paroles de l'autre.

"Tu as entendu parler de cette femme d'Ablithia, cette Tulipe, qui est arrivée au village en début de soirée, je suppose.

-Oh, bien sûr, répondit sa cadette. Tout le monde ne parle que d'elle. Vous vous rendez compte ! Passer par l'Hexatère et s'en sortir indemne, il y a de quoi être impressionnée !"

Je doute fortement que Tulipe s'en serait tirée "indemne" si je n'étais pas allée la chercher.

"Oui, oui, admit la maîtresse femme aux boucles brunes en hochant la tête, dans un geste impatient qui montrait bien que la manière dont Tulipe avait traversé l'Hexatère ne l'intéressait guère. A ce qu'il paraît, c'est une ancienne "amie" de feu Béranger."

Elle prit bien soin de mimer les guillemets avec ses doigts dans un mouvement lent et appuyé.

"Je vais vous dire mon avis, poursuivit-elle. On n'a jamais su qui était la mère de Bérangère, n'est-ce pas ? Alors cette connaissance de son père qui débarque, comme ça..."

Tout-Puissant, je rêve où elle est en train d'insinuer que Tulipe est la mère de Bérangère ? Ceci dit, ça ne m'étonne pas venant d'elle. Je parie que, d'ici demain, la moitié de Chérubelle pensera de même.

Cette idée lui paraissait invraisemblable, et pourtant, elle n'avait jamais rencontré la défunte mère de la jeune aubergiste. Mais elle était présente lorsque Cygne et Tucano, la veille de l'aménagement de Béranger et de sa fille de deux ans à Chérubelle, avaient longuement parlé de la défunte à son Maître, afin qu'il ait un maximum de renseignements sur les deux nouveaux mortels placés sous sa protection. De ce qu'elle en savait, la mère de Bérangère était morte treize années plus tôt.

Bien avant d'arriver devant chez son hôtesse, Daisy remarqua la forme pâle et fluide qui se tenait plantée devant la porte d'entrée. Un fantôme, aux cheveux grisonnants, avec un embonpoint confortable.

Hé ! C'est l'esprit que j'ai vu dans l'Hexatère ! Qu'est-ce qu'il fait ici ? Mince, je n'arrive toujours pas à me souvenir de qui il est... pourtant, je suis intimement persuadée que je le connais.

Elle s'approcha lentement. L'apparition lui tournait le dos, le regard pensivement tourné vers la fenêtre de la chambre de Bérangère.

"Heu... bonsoir ? le salua la jeune Célestellienne avec hésitation."

A son grand étonnement, le fantôme fit un bon impressionnant en poussant un cri de surprise. Il fit volte-face et la détailla attentivement de ses grands yeux bleus écarquillés.

"T... Tu m'as fait une de ces peurs ! bafouilla-t-il. N... Ne refais jamais ça, tu m'entends ?"

Une main tragiquement pressée contre son coeur qui ne battait plus, il eut un mouvement pour s'adosser au mur et, naturellement, tout son avant-bras passa au travers. Le spectre se redressa avec un regard courroucé en direction de l'habitation. Après quoi, il reporta son attention sur son interlocutrice.

"Attends un peu ! s'exclama-t-il. Tu me vois ?!

-Il semblerait que oui, répliqua lentement Daisy.

-Mais je suis mort !"

Bon, on dirait qu'il n'est pas de ces morts qui ne montent pas aux cieux parce qu'ils ignorent qu'ils ont perdu la vie. C'est drôle... Ca me rappelle le premier fantôme que j'ai aidé...

"Déjà dans l'Hexatère, j'avais l'impression que tu me voyais, poursuivit le mort d'un ton pensif. C'est un drôle de don que tu as là, petite.

-Oui, enfin... si on peut appeler ça un don..., marmonna la jeune Célestellienne. Je suis née comme ça, c'est tout.

-C'est tout de même curieux. Oh, pardon au fait, je ne me suis pas présenté ! Je m'appelle Béranger. Je suis le père de Bérangère."

Béranger ! Mais oui ! Comment ai-je fait pour ne pas mettre de nom sur son visage ? Il n'est pas mort il y a très longtemps pourtant. Béranger... Oui, sa fille et lui ont les mêmes yeux.

"Je suis tombé malade il y a deux ans, et j'ai fini par mourir, expliqua l'ancien aubergiste. Mais comme tu le vois, je n'ai pas réussi à quitter les vivants."

Je sais déjà tout cela, Béranger. J'étais présente lorsque tu es mort.

"Et tu es ? se renseigna le fantôme, peu perturbé par l'absence de commentaires de la part de son interlocutrice.

-Oh, oui, pardon, je ne me suis pas présentée non plus, s'excusa celle-ci. Mon nom est Daisy.

-Ah, Daisy... ? répéta Béranger. "

Ses yeux s'écarquillèrent d'un coup et il resta bouche bée un moment, comme un poisson hors de l'eau.

"Vraiment ? V... Vraiment ? bafouilla-t-il. M... Mais... Daisy... Ce n'est pas... Le nom de la Gardienne du village ?

-Heu... si, si, confirma la Gardienne en question, un peu prise au dépourvu.

-Hé ! Attends un peu !"

Cette dernière exclamation était sortie de nul part. Daisy tourna la tête pour voir qui venait de s'exprimer, mais elle n'eut que le temps de voir une petite boule de lumière rose foncer droit sur elle. Elle eut juste le réflexe de fermer les yeux et de détourner la tête avant que la boule de lumière la percute de plein fouet.

"Hé ! s'indignèrent-elles en même temps."

Maintenant, il était clair que cette voix inconnue était une voix de fille. Lorsque Daisy rouvrit les yeux, la petite boule de lumière rose avait laissé place à une curieuse personne.

L'être qui se tenait devant elle, les deux bras pliés et ramenés à hauteur de visage, comme pour se protéger, était une fille, pas bien grande d'après les estimations de Daisy qui n'était pas très haute elle-même. Si on les mettait côte à côte, la nouvelle venue devait lui arriver à peine à l'épaule. Elle était blonde, elle aussi, mais ses cheveux n'avaient pas cette couleur lumineuse et unique, comme ceux de la Célestellienne; ils étaient d'un blond plus classique, très épais, un peu épars et longs jusqu'à mi-dos. Dans sa chevelure était piquée une rose parfumée et comme cueillie à l'instant même. Le teint bronzé de la nouvelle venue contrastait quelque peu avec la couleur de ses cheveux, mais s'accordait parfaitement avec ses grands yeux ravissants couleur chocolat. Ses vêtements étaient pour le moins singuliers : elle portait un épais tutu orange clair, court, tellement court qu'elle avait passé un short en dessous. Son vêtement n'avait pas de manches; et seul un gros ruban dans un ton plus foncé comblait un peu son décolleté. Aux pieds, elle portait de petites chaussures à talon ornées d'un nœud rose et de longues chaussettes noires lui remontaient jusqu'aux genoux. Enfin, son visage, un visage qui conservait quelques rondeurs d'enfant, était maquillé avec élégance : lèvres à peine rosies, paupières éclaircies de rose tendre, yeux légèrement bordés de brun qui accentuaient leur éclat. Mais le plus surprenant chez cette fille, c'étaient les ailes roses de libellules qui s'agitaient dans son dos et lui permettaient de voler, d'où les difficultés de Daisy à estimer sa taille.

"Nom d'une météorite ! Attention où vous mettez les pieds, pesta la fée d'une voix aux accents de princesse. Je suis peut-être menue, mais il me faut de la place pour manœuvrer."

C'était elle qui avait foncé tête baissée, pourtant, la jeune Gardienne était trop interloquée par cette soudaine apparition pour s'indigner.

"Mais n'en parlons plus. Maintenant, mon vieux, reprit la nouvelle venue en se tournant vers Béranger, j'aimerais que vous me répétiez les inepties que vous venez de bafouiller.

-Je... Je ne vois pas ce que vous voulez dire, se défendit celui-ci.

-Vous parliez des Célestelliens, c'est ça ? précisa la fée. J'avoue m'être posé la même question, mais cet ersatz de troubadour (elle désigna Daisy d'un mouvement du menton) n'a pas le profil."

Le... profil ? Le profil de quoi ?

"Elle a une auréole, peut être ? Vous voyez ses ailes, vous ? Un peu étrange pour une Célestellienne, n'est-ce pas ?

-Vous avez sûrement raison, convint Béranger avant que l'intéressée ne puisse répondre, même si ça n'avait pas l'air de franchement l'intéresser. Mais puisque nous parlons de choses étranges, qui êtes-vous et que faites-vous ?"

Excellente question.

"Ha ! Vous aimeriez bien le savoir ! s'exclama la fille ailée d'un ton suffisant. Oui, c'est normal, après tout. Alors autant me présenter."

Elle fit une pause théâtrale avant de poursuivre :

"Tenez-vous prêts... Je suis l'inénarrable et inimitable Stella, commandante en chef de l'insurpassable Orion Express ! Tadaaa !"

La conductrice de l'attelage céleste ? Elle ? Cette fille qui semble avoir un égo surdimensionné et qui ne doit pas être beaucoup plus âgée que moi, en apparence ?

Daisy ne sut absolument pas quoi répondre. Béranger, pour sa part, ne sembla pas très impressionné.

"Ah, euh... D'accord, commenta-t-il, faute de mieux."

La dénommée Stella ne sembla pas s'offusquer de susciter si peu d'intérêt chez ses interlocuteurs. Elle se tourna vers Daisy et lui ordonna :

"Bon, alors à toi de hisser ton pavillon. Dis-nous qui tu es vraiment. Tu m'as l'air d'être une mortelle normale, alors comment peux-tu voir l'Orion Express et les fantômes tels que ce brave type ?

-Je m'appelle Daisy, Célestellienne et Gardienne de Chérubelle, répondit l'intéressée. Je suis tombée de l'Observatoire lorsqu'il a été attaqué, et je ne sais pas... Je me suis réveillée ici, dépossédée de mes ailes et de mon auréole."

Maintenant qu'elle le disait, elle s'apercevait à quel point cette explication était peu convaincante. D'ailleurs, Stella la toisait d'un regard sceptique.

"Une histoire à dormir debout, si tu veux mon avis, lâcha la fée.

-Je ne t'ai pas demandé ton avis, répliqua Daisy, qui n'avait pas l'intention de s'énerver pour si peu. Que tu le crois ou non, c'est la vérité.

-Ah oui ? Alors, si tu as perdu tes ailes et ton auréole, comment peux-tu encore voir les fantômes et tutti quanti ? riposta Stella. Ca ne tient pas debout ça.

-Mes ailes n'ont aucune influence sur les différentes aptitudes propres mon peuple dont je suis dotées. Elles nous permettent simplement de traverser les cieux. Voir les esprits et tout ce qui touche au divin, comme l'Observatoire ou l'Orion Express, sont des facultés qui font partie de moi-même. Que j'ai mes attributs célestes ou non n'y change rien."

Stella ne quitta pas sa moue sceptique. Puis, elle sembla avoir une idée et s'exclama :

"Je sais ! Si tu es une Célestellienne, alors prouve-le en envoyant l'âme de quelqu'un au ciel. Tu n'as rien à perdre et ce brave type a justement besoin qu'on lui montre la bonne direction."

Jusque là, Béranger n'avait plus dit un mot et, se désintéressant de la conversation qui ne le concernait guère, il avait de nouveau levé les yeux vers la fenêtre de la chambre de sa fille. Mais lorsqu'il eut entendu le sobriquet un peu condescendant que la petite fée lui donnait, et qui amusait plutôt Daisy d'ailleurs, il comprit qu'elles parlaient de lui et il se retourna vivement.

"Attendez ! protesta-t-il. C'est de moi que vous parlez ? Je ne suis pas exactement heureux de mon sort, mais...

-Laissez-moi deviner, l'interrompit Stella, vous êtes un fantôme parce qu'il vous reste quelque chose à terminer sur Terre, c'est ça ?"

Elle n'attendit même pas confirmation de son interlocuteur et lança à l'adresse de Daisy :

"Alors tant mieux, aide ce revenant à se détacher de ses liens terrestres et reconduis-le gentiment. A ce moment, je croirai que tu es une Célestellienne et je te raccompagnerai peut être à l'Observatoire en Orion Express.

-Tu ferais vraiment ça ? s'écria la Gardienne, qui n'arrivait pas à croire que son problème se réglait aussi facilement.

-Tu ne peux pas imaginer plus féérique, n'est-ce pas ? roucoula la fée. Alors je t'accompagne jusqu'à ce que tu aies bouclé ton affaire."

Avant que quiconque eut pu ajouter quoique ce soit, Stella reprit la forme d'une petite boule de lumière rose et fonça droit sur Daisy. Celle-ci s'attendit à une collision, mais la fée se contenta de se fondre en elle, telle un cristal de bienveillessence, juste en dessous de son coeur. La jeune Célestellienne en resta abasourdie. Comme lorsqu'elle hébergeait un cristal de bienveillessence dans son corps, une vague de chaleur, qui s'estompa bien vite, la parcourut jusqu'aux bout des doigts. Mais une autre curieuse sensation vint ensuite. La sensation de n'être plus seule, et d'être toujours accompagnée par une présence pour l'éternité. Sans être lourd, c'était comme une promesse d'avoir toujours quelqu'un à qui s'adresser dès qu'elle voudrait, où elle voudrait, pour n'importe quelle raison, et qui l'accompagnerait où qu'elle aille. Curieuse sensation.

"Cette fille est vraiment habillée n'importe comment. Nom d'une météorite, elle n'a aucun goût en matière de vêtements !"

Daisy tressaillit, surprise. Cette pensée qui avait éclot dans son esprit n'était pas la sienne, mais elle était venue aussi naturellement que les phrases qui surgissent dans notre esprit quand on rêve, et qu'on ne contrôle pas vraiment.

"Hé ! protesta la jeune Célestellienne à voix haute."

Béranger haussa les sourcils en lui lançant un regard perplexe. Stella réémergea du corps de Daisy et pesta :

"Ah, on dirait bien qu'on va partager nos pensées tant que je serai dans ton corps. Nom d'une météorite ! Il est hors de question que j'entende les divagations mentales d'une troubadour-pseudo-Célestellienne à tout bout de champ ! Alors on va couper la communication, si ça ne te fait rien.

-Evidemment que ça ne me fait rien, répliqua la Gardienne. Je ne tiens pas à avoir des pensées étrangères dans ma tête tout le temps.

-Parfait ! Dans ce cas, c'est réglé !"

Et la fée réintégra le corps de Daisy, sauf que cette fois, la Célestellienne ne l'entendit plus. Elle avait toujours la même sensation étrange que tout à l'heure, mais elle pouvait sans mal oublier la présence de Stella.

"Eh bien, tout ceci est un peu étrange, mais j'apprécie que vous me proposiez de m'aider, finit par affirmer Béranger.

-Vous ne savez vraiment pas ce qui vous retient ici ? Ca a un rapport avec votre fille, votre père ou votre auberge, peut-être ? hasarda Daisy.

-Non... Je n'en ai pas la moindre idée, vraiment, s'excusa l'ancien aubergiste. Ca a sûrement quelque chose à voir avec... heu... ma fille ou mon auberge. Oui, sûrement. Ou peut-être avec ma carrière d'Aubergistissime ? Mince alors, quand j'y pense, il y a beaucoup de choses qui m'empêchent de rejoindre le ciel.

-Bon... Ca n'est pas grave, soupira la Gardienne. Je finirai bien par trouver."

Elle allait s'éloigner, mais une question demeurait pour elle en suspend. Elle demanda :

"Il y a deux ans que vous êtes morts, n'est-ce pas ? Vous souvenez-vous que je n'ai pas toujours été la Gardienne de Chérubelle ? Qu'il y avait quelqu'un d'autre avant moi ?

-Oh, oui, bien sûr, confirma le fantôme. Pour être honnête, j'aurais dû m'apercevoir, dans les ruines, que votre visage m'était familier. Je vous ai vue, quelquefois, ces deux dernières années. Mais, effectivement, vous aviez une auréole et des ailes. Voyons... Vous étiez accompagnée d'un homme... baraqué, chauve, avec un air pas commode du tout."

Daisy ne put s'empêcher de rire.

"C'est mon Maître, lui apprit-elle. D'ailleurs, ça m'étonne vraiment qu'il ne vous ait pas repéré depuis que vous êtes mort. Il a vraiment un regard d'aigle. Où étiez-vous pendant ces deux années ?

-Oh, la plupart du temps, dans l'Hexatère. Enfin, la nuit, plutôt. Je... Ces vieilles ruines m'ont toujours fasciné, vous comprenez ? Mais je n'ai jamais été un fameux guerrier de mon vivant. Alors, j'ai profité d'être mort pour aller y jeter un coup d'œil. Pour être tout à fait franc, je ne me souviens pas de ces dernières années avec exactitude.

-Ca doit être normal. Votre mémoire ne doit plus être aussi performante que quand vous étiez vivant. Bon, je pense que je vais aller me promener un peu, histoire de réfléchir à votre affaire."

Bien... Béranger ne peut pas monter au ciel à cause de... quelque chose qui a un rapport avec sa fille, son auberge et peut-être son titre d'Aubergistissime. Aubergistissime... Ce mot me dit vaguement quelque chose... je l'ai déjà entendu, ou lu quelque part... Mais où ? Où est-ce que...

Daisy continua de marcher lentement, totalement perdue dans ses pensées.

flashback

Une fillette de deux ans s'avance sur le pas de la porte. Ce que Daisy remarque d'abord, c'est l'aspect maladif de l'enfant. Ses jambes sont maladroites, son teint, pâle et cireux, ses lèvres, sèches et gercées, ses yeux bleus semblent enfoncés dans leurs orbites et ses cheveux couleur lavande sont ternes. Sans doute ne vivra-t-elle pas bien longtemps. C'est triste, mais ça ne serait pas le premier enfant que l'apprentie verrait mourir.

Le père de la fillette paraît à son tour sur le seuil. Gentiment, il pousse la petite de la main pour qu'il puisse sortir de la maison. L'enfant hésite, mais le suit finalement. Le soleil semble trop fort pour elle, elle plisse les yeux, se cache sous son bras maigre et appuie son visage émacié contre le dos de son père. Daisy est prise de pitié pour la petite. Elle abandonne son perchoir, sur la branche basse d'un arbre, et vole au ras du sol en prenant bien garde à ne pas entrer en contact physique avec un mortel. La petite fille sent la maladie à plein nez. La novice a un mouvement de recul, puis s'approche de nouveau. Elle aimerait bien pouvoir faire quelque chose. Mais elle ne sait pas quoi, ni comment. Daisy lève la tête, cherchant son maître du regard, avant de se souvenir qu'il est au chevet d'un mourant et qu'il lui a demandé, à elle son élève, de garder un œil sur le village.

Le père s'approche d'un groupe de femmes qui discutent avec animation. L'une d'entre elles se penche vers la petite et lui sourit gentiment. L'enfant recule, se cache derrière son père. La femme se redresse; une vive pitié se lit sur son visage. Ils sont prêts du bassin de la cascade. La petite fille malade semble fascinée par toute cette eau qui semble tomber du ciel en grondant, et qui crée de minuscules arcs-en-ciel. Elle finit par céder à l'envie d'aller voir et s'approche du bassin. Les pierres sont glissantes. Les pas de la fillette sont très maladroits et sa démarche, incertaine. Elle glisse sur un galet et chute en avant. Le petit cri de peur et de surprise qu'elle pousse ressemble presque à l'exclamation d'agonie soudaine d'un oisillon. Daisy se penche largement et rattrape la petite par le col de sa robe, puis la tire pour la remettre d'aplomb sur la berge. Seul le Tout-Puissant sait le nombre d'enfants qu'elle a déjà dû remettre ainsi sur leurs pieds. Les petits jouent toujours trop près du bord.

Le père de l'enfant, qui l'a vue tomber, se précipite vers sa fille et l'étreint fort. Elle ne réagit pas beaucoup; elle tousse juste faiblement. Elle semble si malade.

"Bon réflexe, Daisy, approuve une voix derrière elle.

-Oh... merci, Maître, souffle Daisy, flattée, en se tournant vers son professeur. Le... Le marchant d'objets est-il mort ? s'enquiert-elle ensuite avec appréhension.

-Oui, répond Aquila sans s'émouvoir. Il nous faudra rester ici ce soir, au cas où cette brebis aurait besoin d'aide pour atteindre les cieux.

-D'accord..."

Le soir vient. Daisy se perche de nouveau sur sa branche, les genoux pliés et ramenés sous son menton, les bras enroulés autour du tout. Son maître vient de partir exaucer la dernière volonté du marchant d'objets, mort dans la journée, et c'est donc à la novice de surveiller le village. La nuit, tout est toujours calme. Daisy rêvasse, la tête tournée vers la lune, le vent léger soulevant quelques mèches de ses cheveux blonds. C'est alors que son regard accroche un mouvement, en bas. Quelqu'un est sorti de chez lui et marche maintenant résolument vers la cascade. Intriguée, la novice quitte son perchoir et vole dans le sillage du villageois. A la faveur de la lumière de bougie émanant d'une habitation, elle reconnaît le père de la fillette malade, celui qui est arrivé au village la veille avec sa fille. Dans les bras, il tient un volumineux objet, tout en longueur, enveloppé avec précaution dans une étoffe.

L'homme passe devant la chute d'eau sans s'arrêter, et traverse d'un bon pas tout Chérubelle. De plus en plus perplexe, Daisy vole toujours derrière lui et, lorsqu'il fait halte sur le promontoire rocheux à gauche de la cascade, devant un buisson dense, elle l'imite. Le père de la fillette s'agenouille alors et entreprend de déblayer la terre meuble et molle sous le roncier. La jeune apprentie Gardienne saisit au vol les quelques mots qu'il prononce à voix basse :

"Elle ne doit jamais savoir tout ce que j'ai quitté pour elle... Aujourd'hui, c'est la fin de l'Aubergistissime... Il est temps de redevenir un simple aubergiste de village..."

Elle ne comprend pas bien ce qu'il veut dire. Mais ça ne doit pas être très important...

fin du flashback

Daisy s'arrêta et s'agenouilla au pied du buisson. La terre était parfaitement plate, et il était impossible de savoir qu'un quelconque objet était enterré là si l'on avait pas été mis au courant avant. La jeune Gardienne enfonça ses doigts dans la terre molle et humide. Les mottes se désagrégèrent facilement entre ses mains, alors elle entreprit de creuser sous le buisson de ronce qui lui griffait les poignées. Elle n'eut pas à aller bien loin pour exhumer un chiffon terreux, couvrant un volumineux objet tout en longueur, le même qu'il y avait treize ans. Daisy ôta le tissus et découvrit un trophée en or, brillant de mille feux malgré la terre qui le maculait sur les bords. Sur le socle, elle lut ces mots : "Décerné à Béranger par Sa Majesté le roi Marthus pour ses talents d'Aubergistissime".

Maintenant, Bérangère sera obligée de croire ce que Tulipe lui a raconté ! Je ne sais pas trop en quoi cela va aider son père a rejoindre le ciel... Mais c'est la seule piste que j'ai. Alors, sait-on jamais...