"C'est ça ! C'est mon Hautberge ! s'extasia Béranger. Bonté divine, ça ne me rajeunit pas !"
Le fantôme contempla l'imposant trophée en or brillant que Daisy tenait à bout de bras.
"En fait, je l'ai caché quand je suis venu habiter à Chérubelle, expliqua-t-il. Je ne voulais pas que Bérangère soit au courant... ni que quelque chose me rappelle Ablithia à longueur de temps. Oh, mais vous vous en doutez déjà, non ? Après tout, c'est vous qui avez retrouvé mon Hautberge.
-Hé bien, je sais seulement que vous l'avez enterré sous un buisson après votre arrivée dans ce village, avoua la jeune Gardienne. Je ne suis pas omnipotente, vous savez. Je ne connaissais pas vos raisons pour dissimuler un tel objet.
-Oh, oui, ça tombe sous le sens. Je ne sais pas très bien en quoi la découverte de ce trophée va me permettre de rejoindre le ciel, mais ça vaut le coup d'essayer.
-Oui, c'est ce que je me suis dit aussi... Bon, je ferais mieux de rentrer voir Bérangère."
Daisy prit congé de l'esprit et s'engouffra dans la maison de son hôtesse. Chose plus qu'étrange, celle-ci ne se trouvait pas dans sa cuisine, en train de préparer le dîner comme elle l'avait prétendu en quittant Tulipe, alors qu'il était bien dix-neuf heures et qu'elle était d'ordinaire très attentive au bien-être de son grand-père. Ce dernier était assis à la table dépourvue de nourriture et même de couverts. Il paraissait abattu. Lorsqu'il avisa la Célestellienne qui contemplait la pièce avec stupéfaction, il sembla se rasséréner un peu.
"Ah, vous revoici, remarqua-t-il. Bérangère est rentrée et est montée directement dans sa chambre. Elle avait l'air bouleversé. Moi, elle ne voudra jamais me dire ce qui la tracasse, mais elle se confiera certainement à vous.
-A moi ? répéta Daisy, étonnée. Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? Nous nous connaissons à peine.
-Elle s'est beaucoup attachée à vous, vous savez. Pas seulement parce que vous avez le même nom que notre Gardienne. Elle est tellement accaparée par le travail à l'auberge qu'elle n'a jamais vraiment pris le temps de fréquenter d'autres jeunes gens de son âge. Elle apprécie beaucoup votre compagnie.
-J'apprécie sa compagnie aussi, admit la jeune Gardienne. Je vais essayer de lui parler, pour savoir ce qui la tracasse."
L'ancien acquiesça d'un hochement de tête, l'air rassuré. Bérangère était assise sur son lit, les mains croisées sur les genoux et la tête baissée lorsque la Célestellienne blonde entra. La jeune aubergiste sursauta au bruit de la porte en train de s'ouvrir et leva les yeux.
"Oh, salut, Daisy. Comment ça va ? s'enquit-elle mécaniquement.
-Moi, ça va très bien. En revanche, je me fais du soucis pour toi, répliqua celle-ci. Qu'est-ce qui te tracasse ?
-Oh... pas grand chose, soupira Bérangère. Tu vas trouver ça idiot."
Comme elle n'ajoutait absolument rien, avec un désir évident de passer à un autre sujet de conversation, Daisy finit par exhiber l'énorme trophée qu'elle avait dissimulé tant bien que mal derrière son dos et déclara :
"J'ai trouvé ceci près de la cascade. Je ne sais pas vraiment si ça va pouvoir t'aider, mais je tenais à te l'apporter.
-Qu'est ce que c'est que ce trophée ? s'étonna la fille de Béranger en acceptant l'objet."
Elle le contempla un instant, intriguée, et finit par le lever pour que le socle soit à hauteur d'yeux.
"C'est la récompense décernée à un Aubergistissime, lui révéla Daisy. Et celui-ci a été offert par le roi d'Ablithia. Pour ton père."
Son interlocutrice ouvrit de grands yeux ébahis et en resta bouche bée. Fébrilement, elle parcourut l'inscription du regard, qu'elle lut d'une traite.
"Je n'en reviens pas ! s'exclama la jeune aubergiste. L'histoire de Tulipe était donc vraie !
-Bien sûr que oui, affirma la Célestellienne, intriguée. Pourquoi Tulipe aurait-elle cherché à mentir ?
-Pourtant, je ne comprends pas, soupira son amie. Pourquoi Papa aurait-il quitté tout ça pour venir s'enterrer à Chérubelle ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir en tête ?"
Daisy secoua la tête en signe d'impuissance.
Je ne sais pas. En tant que Gardienne, je devrais certainement le savoir... mais ton père a été si secret pendant les treize années qu'il a passées ici. Comme s'il voulait qu'aucun indice concernant sa décision de venir vivre à Chérubelle ne filtre jamais.
"Je dois pouvoir t'aider à éclaircir ce mystère, avoua une voix masculine un peu chevrotante."
Le grand-père de Bérangère, inquiet pour sa petite-fille, entra dans la chambre à petits pas, une expression grave sur le visage. Il s'assit lentement, à cause de ses articulations et de son dos souffrants, sur une chaise, et la jeune aubergiste s'empressa de caller les coussins de son lit derrière lui. L'ancien exhala un long soupir, et se lança enfin d'une voix grave :
"Béranger m'a fait promettre de ne rien révéler, alors je me suis tu pendant toutes ces années, mais ça n'a plus d'importance."
Il fit une courte pause, comme s'il hésitait encore à révéler le secret de son fils, mais poursuivit :
"Ma chère Bérangère... Tu dois te souvenir à quel point tu étais malade quand tu étais enfant. Ta pauvre mère était comme toi, soupira-t-il d'une voix infiniment triste. En grandissant, tu serais devenue de plus en plus malade. Et tu aurais fini par en mourir. Ta mère nous a quittés très jeune pour cette même raison."
D'un seul coup, l'image de l'enfant pâle, chétive et maladive que Bérangère avait été revint à la mémoire de Daisy.
Cette petite fille si faible, aux yeux bleus trop grands et enfoncés, dont le corps entier démontrait sa maladie... J'étais persuadée qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Et je n'étais pas la seule. Même mon Maître était certain qu'elle allait mourir dès le début de l'hiver suivant, tant elle était fragile.
"Mais je suis en parfaite santé, protesta l'intéressée. Je me souviens à peine avoir été malade un jour.
-C'est parce que tu as été élevée à l'eau de la cascade de ce village, lui expliqua son grand-père. L'eau de Chérubelle est réputée pour apporter la santé aux gens et soigner les maladies."
Mais bien sûr ! La légende de la Gardienne Lys, dont les larmes de compassion qu'elle a versées en voyant le malheur des humains ont conféré des propriétés miraculeuses à l'eau de la cascade ! C'est devenu tellement naturel, pour les gens de Chérubelle, de se soigner grâce à cette eau que je n'y faisais même plus attention. Pourtant, c'est ça qui a sauvé la vie de cette enfant si maladive.
"Donc... tu es en train de me dire que Papa a abandonné son auberge d'Ablithia et s'est établi ici pour moi ? résuma Bérangère.
-Exactement, confirma son aïeul avec tendresse. Pour lui, sauver sa fille était plus important que ses propres ambitions.
-Mais c'est horrible ! s'exclama la jeune fille aux cheveux lavande, mortifiée."
Elle ajouta d'une voix plus basse, pleine de culpabilité :
"J'ai empêché mon père de réaliser ses rêves.
-Je savais que tu dirais ça, avoua son grand-père. C'est pour ça qu'il ne voulait pas que tu le saches. Mais tu es assez grande maintenant pour connaître la vérité."
Bérangère demeura silencieuse un long, long moment. Puis, elle finit par murmurer :
"Tu sais, je me suis toujours demandé pourquoi il avait parfois ce regard vague."
Sa voix avait encore baissé d'un cran lorsqu'elle acheva :
"Maintenant, je sais... Il a fait tout ça pour moi..."
Le silence se réinstalla quelques instants, et la jeune aubergiste avait retrouvé le sourire lorsqu'elle se tourna vers son invitée.
"Mm... Daisy. Je crois que je vais quitter Chérubelle pour Ablithia, annonça-t-elle. Je ne sais pas si je serai d'une grande aide à Tulipe, mais il faut au moins que j'essaie !"
Elle déposa avec précaution le trophée sur la table et sortit pour apprendre la nouvelle à Tulipe. Sa Gardienne et son grand-père ne dirent rien pendant quelques minutes.
"Mince..., finit par soupirer ce dernier. Je savais que ça allait finir par arriver, mais... Elle va vraiment me manquer.
-Désolée, s'excusa Daisy. Je n'aurais peut être pas dû lui montrer ce trophée...
-Ne vous en faites pas pour ça, jeune fille. Dans le fond, j'ai toujours voulu qu'elle le sache et qu'elle puisse un jour avoir la chance de devenir une grande aubergiste, comme son père. Je vous en remercie. Mais maintenant... J'aimerais que vous me laissiez seul, si ça ne vous ennuie pas..."
Le pauvre... Il est tellement bouleversé qu'il ne m'a même pas demandé où et comment j'avais bien pu dénicher ce trophée.
Respectant son souhait, Daisy sortit de la chambre. Elle eut un mouvement de surprise en voyant Béranger, posté dans le couloir, une expression émue sur le visage. Elle allait l'interpeler lorsque Stella, qu'elle avait fini par oublier, jaillit de son corps en passant de sa forme de lumière rose à celle de fée en moins de deux. C'était tellement étrange à voir et à ressentir que la jeune Célestellienne se demanda si elle allait finir par s'y habituer.
"Vous êtes là, grand-père ? s'étonna Stella.
-Je suis ici, répondit doucement Béranger. J'ai tout entendu."
Il secoua longuement la tête.
"Je n'arrive pas à croire que Bérangère va essayer de réaliser mes rêves, avoua le fantôme d'une voix tendre et émue. Elle a vraiment grandi. Maintenant... Je n'ai plus de regrets. Je sais qu'elle réussira. Elle n'a plus besoin de moi pour veiller sur elle. Je crois que je suis prêt pour le départ."
Effectivement, son corps spectral se mit à irradier de lumière couleur émeraude. Ses talons décolèrent légèrement du sol alors que la lumière s'accentuait. Avant que son visage ne disparaisse, ses lèvres soufflèrent une dernière phrase, qui traduisait parfaitement la gratitude contenue dans ses yeux bleus :
"Merci du fond du coeur, ma précieuse Gardienne."
L'instant d'après, le fantôme de l'ancien aubergiste avait disparu. Le couloir était de nouveau vide.
"Il est parti ! s'exclama Stella, incrédule.
-Bien sûr, répliqua Daisy. C'est bien là le principe, quand on veut envoyer quelqu'un au ciel.
-C'est toi qui a fait ça ! insista la fée, et Daisy comprit alors qu'elle s'étonnait, non pas du départ de Béranger, mais du fait que son interlocutrice était ce qu'elle avait prétendu être depuis le début. Tu es donc bien une Célestellienne, finalement, constata Stella. Eh bien, une promesse étant une promesse, je t'accompagne à l'Observatoire, comme prévu. Tu peux dire merci à ta bonne étoile.
-C'est supposé être toi, ma bonne étoile ?"
La fée éclata de rire et ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais elle s'arrêta net. Elle jeta à son interlocutrice un regard intrigué, en haussant ses sourcils parfaitement dessinés, puis tourna la tête vers le carré de plancher où se trouvait Béranger quelques secondes auparavant.
"Attends un peu. Tu n'es pas supposée ramasser cette bienveillessence ? demanda-t-elle, perplexe.
-Hein ?"
Quelle bienveillessence ? Il n'y en a pas ! A moins qu'elle croie que les morts qu'on envoie au ciel nous en laissent automatiquement ?
Stella voleta un peu plus loin et donna quelques coups, de la pointe de son pied, sur quelque chose situé sous elle. Curieusement, son pied sembla bien entrer en contact avec quelque chose.
"Nom d'une météorite ! s'exclama la fée en revenant dare-dare se pencher sur Daisy. Ne me dis pas que tu ne vois plus la bienveillessence !"
La Gardienne sentit son estomac se contracter.
"Eh bien... Il semblerait que si, observa-t-elle d'une voix hésitante.
-Maintenant, je m'interroge à nouveau..., soupira Stella. Tu es vraiment une Célestellienne ou tu me fais marcher ?
-Mais oui, j'en suis une ! assura Daisy. Mais je crois que c'est mon auréole qui me confère le pouvoir de discerner la reconnaissance des humains. Et puisque je ne l'ai plus...
-Bon, bon, admettons. De toute façon, on verra ça quand je te ramènerai à l'Observatoire. On verra bien si les Célestelliens te reconnaissent comme l'une des leurs.
-Si ça ne t'ennuie pas, j'aimerais qu'on attende que le col soit dégagé avant de partir. Je veux être certaine que les habitants de Chérubelle n'auront plus de problèmes -du moins dans l'immédiat.
-Comme tu voudras, bâilla la fée. Mais on s'ennuie à mourir, dans ce village. Je pense que je vais rester dans ton corps le temps que tu te décides à partir.
-Pourquoi dans mon corps ? Tu ne peux pas rester dehors ?
-Comment ! Je dois prendre soin de moi, la Ménestrelle ! Je ne peux pas me permettre d'être ballotée par tous les vents, de m'épuiser les ailes à voler nuit et jour, ou bien...
-D'accord, d'accord ! la coupa Daisy. Reste dans mon corps, si ça peut te faire plaisir."
Il fallu pas loin de deux semaines aux soldats envoyés par le souverain d'Ablithia pour rendre le col de nouveau praticable. Le monticule de rochers et d'arbres déracinés qui avaient chu des falaises, un peu plus haut, était impressionnant. Puisque Tulipe était désormais coincée à Chérubelle, comme tout le monde, Bérangère se proposa de l'héberger. N'ayant plus de chambres disponibles chez elle, elle installa l'amie de son père dans son auberge. Au départ, elle comptait ne rien faire payer à la jeune femme, qui insista tout de même pour régler la note des repas servis et des lessives faites par la propriétaire des lieux. La fille de Béranger passa beaucoup de temps avec la jeune femme, qui lui conta la vie de son père à Ablithia et lui rapportant toutes sortes d'anecdotes, surtout concernant l'épouse de celui-ci. Béranger, en effet, avait bien trop de peine suite à la mort de sa femme, même treize ans plus tard, pour parler d'elle à sa fille. Tout le monde était désormais au courant que leur aubergiste allait quitter Chérubelle pour s'établir à Ablithia et que son père, feu Béranger, était un aubergiste génial et reconnu. Cela suffit à alimenter les conversations durant deux bonnes semaines. Bien évidemment, Martial avait très mal pris la nouvelle du départ de celle qu'il aimait en secret. Il devint encore plus renfermé et désagréable à vivre. Souvent, il sortait du village, seul, pour aller enquiquiner des monstres. Il le faisait souvent avant, mais ces fois-là, il ne revenait pas avant très tard dans la nuit. Alors Daisy l'attendait patiemment, assise à l'entrée de Chérubelle avec une bougie entre les mains, pour être sûre qu'il reviendrait sain et sauf. Elle était toujours sa Gardienne, après tout. Elle se devait de veiller sur lui. Parfois, elle l'accompagnait pendant ses expéditions, lorsqu'elle s'ennuyait et qu'elle avait besoin d'un peu d'action. Martial parlait peu, renfrogné et de mauvaise humeur, mais ça ne dérangeait pas la jeune Célestellienne. Elle avait l'habitude : son maître n'était pas du genre à parler pour ne rien dire. Il pouvait passer de longues heures à lui expliquer des choses ou développer une leçon, mais se taisait lorsqu'il n'avait rien d'intéressant à dire. Daisy, ça lui était égal. Elle non plus de babillait pas pour le simple plaisir de faire la conversation. Le reste du temps, elle tenait compagnie à Hugo. Lui était bavard, mais racontait des choses très intéressantes, notamment des contes et légendes que sa mère lui narrait quand il était petit. Daisy aimait beaucoup les histoires. Elle n'en avait malheureusement pas beaucoup à raconter.
Durant ces deux semaines d'inactivité, la Célestellienne blonde apprit deux choses fort utiles. La première, au hasard de ses combats avec Martial, était le sort Glace. Elle n'avait même pas eu besoin d'y réfléchir, un bloc de glace sorti d'on ne savait où s'était matérialisé à partir de sa main et écrasé sur la tête du concombrageur le plus proche. Elle n'avait eu aucun mal à réitérer cette prouesse depuis. La seconde chose, se fut la mise au point de la télépathie entre Stella et elle. La jeune Gardienne avait acquis une certaine confiance de la part de certains habitants de Chérubelle, au point qu'une mère lui demanda un jour de surveiller son fils et sa fille pendant qu'elle allait ramasser des plantes comestibles, un peu après la sortie du village. Naturellement, Daisy accepta et resta assise deux bonnes heures en tailleur sur une pierre plate, au milieu du bassin de la cascade, à surveiller les deux petits s'aspergeant mutuellement et chahutant dans l'eau peu profonde de la berge. Au bout de ce laps de temps, cinq petites minutes environ avant que la mère des deux enfants revienne, elle entendit une petite voix qu'elle avait presque oubliée.
"Bulletin stellaire de Stella numéro 001, chantonna la fée dans sa tête : cette après-midi, j'ai observé deux spécimens d'animaux étranges en train de sautiller dans un bassin et de s'arroser alors qu'il ne fait pas non plus canicule. Il s'avère que ces deux animaux sont des bébés humains; ce qui est plutôt logique quand on pense à la faible intelligence de leur espèce. Nouveau bulletin stellaire de Stella ce soir...
-Stella ! la coupa Daisy à voix haute, avant de s'interrompre."
Elle se sentait un peu stupide car les passants avaient tout pour croire qu'elle était en train de parler toute seule. Elle s'efforça donc de poursuivre, sans ouvrir la bouche mais en formulant sa phrase dans sa tête :
"Qu'est-ce que tu racontes ? Qu'y-a-t-il de si intéressant avec ces enfants ?
-Rien, justement ! riposta Stella. Dis donc, je savais que les Célestelliens acceptaient toutes sortes de tâches ennuyeuses, mais à ce point...
-Je surveille ces petits parce que leur mère m'a demandé ce service. Je ne vois pas où est le problème.
-Je m'ennuie.
-Tu me racontes n'importe quoi par... télépathie parce que tu t'ennuies ?"
Il s'avéra que oui : dès qu'elle s'ennuyait et qu'elle voulait le faire savoir à Daisy, la fée prit l'habitude de réciter un de ses "bulletins stellaires de Stella", qui consistaient à faire un commentaire sur ce que la jeune Célestellienne faisait ou avait fait, en se mettant bien sûr à sa place, et qui n'avait généralement rien de palpitant. En deux semaines, Daisy eut droit à onze autres bulletins stellaires de Stella.
Finalement, deux semaines après l'arrivée de Tulipe à Chérubelle, un cavalier envoyé par le roi d'Ablithia déboula au village pour annoncer aux habitants la réouverture du col. Il séjourna à l'auberge le soir même et repartit tôt le lendemain. Bérangère programma son départ avec Tulipe aux environs de dix heures. Il faisait beau et doux, un temps idéal pour voyager.
"Tu vas me manquer, Grand-père, annonça Bérangère avec un air un peu triste. Prends soin de toi, d'accord ?
-Toi aussi. Prendre un nouveau travail dans une ville inconnue ne sera pas facile, la prévint l'ancien. Fais attention à ne pas te rendre malade.
-Je comprends que vous vous inquiétiez pour votre petite-fille, intervint Tulipe, qui était restée quelques pas en retrait, en venant se poster aux côtés de sa nouvelle protégée. Mais je serai là pour l'aider, alors soyez rassuré.
-Je suis heureux de le savoir, Tulipe, sourit le doyen. Voilà qui apaise mes inquiétudes de vieillard."
C'est vrai que le grand-père de Bérangère va rester tout seul, à présent. Je me demande si c'est une bonne idée, à son âge...
Un peu en retrait, Martial faisait les cent pas en couvant Bérangère d'un regard blessé et plein de reproches, mais se détourait dès que le regard de la jeune fille dérivait dans sa direction. Il était venu lui dire au revoir, mais lui en voulait trop pour lui adresser la parole.
"Martial ! l'interpela la jeune aubergiste en se tournant franchement vers lui. Je peux te parler ?
-Pourquoi tu veux me parler ? siffla le jeune garçon, d'une voix laissant clairement transparaître son chagrin et son amertume. Si tu t'en vas, c'est bien la preuve que tu t'en fiches.
-Je me demandais si tu pouvais t'occuper de l'auberge pendant mon absence, avoua Bérangère sans prendre garde à son ton agressif. Je n'ai pas le coeur à la fermer, tu comprends ?"
Martial ne répondit rien. Cependant, lorsque Daisy lui jeta un coup d'œil, elle vit, à ses yeux gris hésitants, qu'il réfléchissait à sa proposition.
"Alors, tu acceptes ? le pressa son amie, impatiente de se mettre en route. Je sais que je peux compter sur toi !
-J'accepte, répondit nonchalamment le jeune garçon, mais seulement pour que mon père arrête de me casser les pieds pour que je trouve un travail. Je ne fais pas ça pour toi. Et de toute façon, je serai un si bon aubergiste que tous les clients d'Ablithia finiront par préférer venir ici !
-Je te souhaite bonne chance, Martial ! Enfin... Je ne le laisserai quand même pas me prendre tous mes clients !
-Ah oui ? Eh bien, on dirait qu'il va y avoir de la rivalité entre nous deux !"
De la rivalité ? Je ne suis pas certaine que ce soit tout à fait ce que tu désires pour vous deux.
"Daisy, je ne te remercierai jamais assez pour ce que tu as fait, murmura Bérangère en se tournant vers la Célestellienne, les yeux emplis de gratitude.
-Je t'en prie, c'est à moi de te remercier pour m'avoir hébergée, nourrie et logée, répliqua celle-ci.
-C'est incroyable que tu aies réussi à retrouver le trophée de Papa, commenta la jeune aubergiste. Tu es vraiment un mystère, pour moi. Je ne serais pas surprise si tu étais véritablement notre Gardienne."
Daisy lui rendit son sourire sans répondre. Son amie laissa passer quelques secondes, comme si elle s'attendait à ce que la petite blonde lui confirme ce qu'elle venait de dire. Mais celle-ci n'en avait pas la moindre attention. Du coin de l'œil, elle vit Martial lui lancer un regard aigu, mais heureusement, il tint sa langue.
"Ha ha ! Encore le fruit de mon imagination débridée ! finit par rire Bérangère en secouant la tête. Daisy, j'imagine que tu vas retourner dans ton village, n'est-ce pas ?
-Oui, confirma la Célestellienne. Il est temps que je rentre chez moi, maintenant que tout va mieux.
-Si ton trajet passe par Ablithia, ou si jamais tu traverses la ville un jour, n'oublie pas de t'arrêter dans mon auberge, d'accord ?
-D'accord. C'est promis.
-Bon, je ferais mieux de me mettre en route. Au revoir, tout le monde ! cria la jeune aubergiste en faisant de grands signes du bras, tandis que Tulipe et elle s'éloignaient. Je vous remercie pour tout !"
Elles disparurent bientôt au détour d'une maison. Le grand-père de Bérangère rentra, seul, chez lui et Martial se rendit à l'auberge dont il était désormais le propriétaire. Daisy demeura seule. Pas longtemps, cependant : la petite boule de lumière rose qu'était Stella fit son apparition et vint flotter à hauteur de sa tête, avant de reprendre sa forme de fée.
"Je crois qu'on va y aller aussi, commenta Stella. Tu te souviens où se trouve l'Orion Express, j'imagine ?
-Bien sûr que oui, enfin.
-Nom d'une météorite ! Pas la peine d'avoir l'air si fière de toi ! Encore heureuse que tu n'aies pas oublié. Allez, en route pour le col !"
Ces mots dits, la petite fée réintégra le corps de Daisy. Celle-ci secoua longuement la tête et se mit en route. Tout semblait si paisible, les villageois paraissaient délivrés de leurs inquiétudes. Les coups d'œil et les signes de tête qu'ils adressaient à Daisy lorsqu'ils la croisaient étaient désormais tous amicaux. Ils la considéraient toujours comme une troubadour un peu bizarre sortie de nulle part et possédant un prénom de Gardienne, mais l'avaient adoptée comme l'une des leurs. Même les commères ne médisaient plus dans son dos. Chérubelle était un petit village si accueillant.
Daisy fit un détour par l'auberge pour dire au revoir à Martial. Son compagnon de voyage, campé derrière le comptoir, affichait un air sérieux qui ne lui ressemblait pas. Sa Gardienne ne put réprimer un sourire un peu moqueur devant son visage qui se voulait professionnel.
"Qu'est-ce qui te fait sourire ? se renfrogna le garçon. C'est si drôle que ça de me voir tenir l'auberge ?
-Plutôt, oui, répliqua Daisy en s'appuyant contre le comptoir.
-Tu verras ! la défia Martial. Je serai le meilleur aubergiste de tous les temps !
-Oui, si tant est que tu arrives à t'y mettre sérieusement."
Comme elle disait ces mots, elle fut elle-même surprise de la familiarité qui s'était installée entre Martial et elle. Jamais elle n'aurait cru ça possible, le jour où il était venu la provoquer, devant la statue de la Gardienne qu'elle était.
"Daisy, que vas-tu faire maintenant ? s'enquit le nouvel aubergiste d'une voix soudain grave.
-Je vais retourner chez moi, avec mes semblables, répondit la Célestellienne. Je n'ai que trop attendu... j'ai besoin de savoir si tout va bien, à la maison.
-Ecoute. J'aimerais te demander un service.
-Lequel est-ce ?
-Bon, je suppose qu'une fois que tu auras retrouvé les tiens, il faudra que tu reprennes ton boulot de Gardienne. Cependant, j'aimerais... j'aimerais que tu continues de veiller sur Bérangère. Après tout, on est plutôt peinards, ici, ça doit vouloir dire que tu n'es pas si mauvaise.
-Martial... N'oublie pas que je suis la Gardienne de Chérubelle. En outre, Bérangère est devenue mon amie, tout autant que toi. Alors, sache que je veillerai toujours sur vous. Tu m'entends ? Toujours."
Le fils du maire hocha lentement la tête.
"Ca me rassure de te l'entendre dire. Bon, je crois que c'est l'heure pour toi de partir. Bonne route, et n'oublie pas ta promesse !
-Ca ne risque pas d'arriver, lui assura Daisy. Au revoir, Martial. Et bonne chance."
Elle prit congé du garçon, le coeur un peu lourd soudain.
"Tu ne pourras pas tenir la promesse que tu as faite, observa la voix de Stella dans sa tête.
-Tu as écouté ? s'étonna Daisy par le même moyen, avec un naturel qui la surprit un peu.
-Je vois par tes yeux et j'entends par tes oreilles. D'ailleurs, tu n'aurais pas des problèmes d'audition, des fois ? Ou alors, tu as les oreilles bouchées.
-Stella !
-Enfin, ça ne répond pas à ma remarque. Pourquoi as-tu fait un serment que tu ne seras pas en mesure de tenir ? L'idée, quand on s'est posés près de l'Observatoire avec l'Orion Express, c'était d'emmener les Célestelliens au royaume du Tout-Puissant, non ? Quand tu retourneras chez toi, c'est ce qui va se passer. Tu ne pourras plus revenir chez les mortels.
-Oui, je... Je ne l'avais pas vraiment réalisé, mais...
-Il n'y a pas de "mais" qui tienne. C'est drôle que ça ait l'air de t'affecter. Je croyais que les Célestelliens snobaient les humains ?
-Pas tous ! Nous ne sommes pas des standards, tu sais.
-Oui... Je crois que je commence à m'en apercevoir..."
La fée, pensive, ne dit plus rien.
Tout-Puissant, elle a raison. Si nous nous rendons en Son royaume, nous ne pourrons plus protéger les mortels. Que vont-ils devenir sans nous ? Vraiment, cette Prophétie n'a pas de sens...
Alors qu'elle s'apprêtait à quitter le village, la Célestellienne entendit qu'on l'appelait. Elle se retourna, surprise de reconnaître la voix du maire.
"Daisy ! criait celui-ci en accourant malgré son embonpoint. Tu t'en vas, je suppose ?
-Oui, confirma l'intéressée. Maintenant que le col est dégagé, je vais pouvoir rentrer chez moi.
-Je comprends, approuva Petit-Jean en hochant la tête. Tu dois avoir hâte de retrouver les tiens."
J'ai surtout hâte de savoir s'ils vont bien.
"Je tenais à te remercier, Daisy, annonça le maire.
-Me remercier ? répéta la jeune Gardienne, prise au dépourvu. De quoi ?
-D'avoir réussi à inculquer des valeurs à mon fils, s'expliqua l'homme. Il semble décidé à bien s'occuper de l'auberge, tu sais. Il a un peu changé et a commencé à s'intéresser un peu plus aux autres et un peu moins à sa propre personne. Je suis persuadé que le temps qu'il a passé en ta compagnie a contribué à ce changement. Merci, Daisy.
-Heu... je vous en prie, balbutia l'intéressée, interdite. Mais je n'ai pas fait grand chose...
-Quoi qu'il en soit, accepte ceci pour la route. Quelque chose me dit que tu viens de loin."
Le maire lui tendit un baluchon en tissus contenant des vivres pour la route.
"Oh... merci, monsieur le maire, répondit Daisy en acceptant le présent. Ca me sera bien utile.
-Bonne route, ma fille, lui souhaita le père de Martial en s'éloignant. N'oublie de revenir à Chérubelle, un jour prochain !
-Oui..."
Daisy contempla longuement le village, niché au pied des montagnes. C'était un si beau petit village, composé de charmantes maisons de pierres blanches, au toit soit rouge, soit jaune, soit bleu; traversé par un torrent d'eau claire où nagent des poissons argentés; dominé à chaque instant par la cascade aux propriétés miraculeuses jaillissant de la roche; au linge toujours claquant au vent. Un si beau village.
Je me demande si je reviendrai ici, un jour... Peut être ne reverrai-je jamais Chérubelle.
Elle l'admira encore un instant puis, le coeur un peu serré, elle s'éloigna sur le sentier et reprit pour la seconde fois la direction du col.
