[Petite précision ou rappel : Bram est un autre apprenti célestellien, ami de Daisy, élève d'Héphaïstos, qui prend la parole de manière clé (plus ou moins) pour l'histoire dans les chapitres relatant la vie de Daisy à l'Observatoire.]

"Aurais-tu la moindre idée de ce qu'il s'est passé ce jour-là ?"

Le vent nocturne ridait à peine la surface des eaux du lac, qui frissonnait en contrebas. Il faisait parfaitement nuit à présent, et Daisy peinait à distinguer le visage de son compagnon, pourtant assis à quelques centimètres d'elle à peine sur le banc. Il faisait très froid. La Célestellienne blonde tourna la tête vers son ami et perçut tout juste l'arrête de son nez, le contour de sa mâchoire, les mouvements de ses cheveux foncés quand il bougeait la tête et l'éclat sombre de ses yeux quand il la regardait.

"Je n'en ai pas la moindre idée, Bram, avoua-t-elle en rejetant un petit nuage de buée. Pour être honnête, jusqu'à présent, je n'étais pas même certaine que d'autres de nos semblables avaient chuté de l'Observatoire.

-Oh, tu n'es pas la seule, lui apprit l'élève d'Héphaïstos. J'en ai vu quelques autres tomber après toi et avant moi.

-Lesquels ? demanda anxieusement la jeune Gardienne.

-Voyons... Je suppose que je pourrais te dresser une liste, mais..."

Bram sourit, et Daisy distingua, malgré l'obscurité, sa joue se gonfler de ce sourire.

"Arrête-moi si je me trompe, mais... Tu tiens surtout à savoir si ton maître a chuté de l'Observatoire, n'est-ce pas ? devina son ami, amusé.

-Suis-je donc si transparente ? s'enquit Daisy, amusée elle aussi malgré tout.

-Tu adores son mentor, répondit Bram en haussant les épaules. De plus, les autres novices se trouvaient à l'intérieur de l'Observatoire, donc potentiellement à l'abri de tout danger. De plus..., avoua-t-il dans sa barbe, c'est certainement la première question que je me serais posée aussi."

Sa compagne mit un peu de temps pour saisir le sens de sa dernière phrase, mais dès qu'elle eut compris, elle ne put s'empêcher d'éclater de rire.

"Vraiment, Bram ? releva-t-elle en secouant la tête. J'aurais pourtant parié que tu aurais espéré de toute ton âme la chute d'Héphaïstos, histoire d'avoir un peu la paix.

-Bien sûr ! C'est justement pour ça que je me serais posé cette question ! Pour savoir si j'allais être tranquille une fois rentré chez nous !

-Tout le monde sait que ton maître et toi, vous vous adorez, répliqua Daisy avec un énorme sourire qu'elle n'avait plus eu depuis sa chute sur le Protectorat."

S'ils avaient eu cette conversation en plein jour, Bram aurait nié avec véhémence; mais ça n'était actuellement guère le cas. L'obscurité rend les confidences plus faciles, atténue la fierté et amoindri l'envie de faire l'effort de protester. La Gardienne de Chérubelle se renversa sur le banc près du lac, le coeur plus léger d'avoir retrouvé un des siens et de pouvoir enfin se confier sans dissimuler sa vraie nature. C'était... divinement apaisant. Soudain, elle se redressa.

"Bram, tu n'as pas répondu à ma question, lui reprocha-t-elle.

-Oh ? Oui, excuse-moi. Et, non, à ce que je sache, ton maître Aquila n'est pas tombé de l'Observatoire. Du moins, c'était le cas lorsque j'y étais encore moi-même."

Daisy avait beaucoup de questions à lui poser, mais sa longue marche l'avait fatiguée et elle n'avait plus les idées très claires. Ce qu'elle désirait à présent, maintenant qu'elle pouvait vraiment croire que son mentor allait bien, c'était de dormir.

"Où loges-tu ? s'enquit-elle. Dans une petite auberge de la ville ?

-Non, la détrompa l'autre Célestellien. Quand je suis tombé ici, dans le lac juste en contrebas, une mortelle du nom de Solène m'a recueilli et s'est occupée de moi. Je lui dois beaucoup. En fait, avoua-t-il en se tournant vers sa compagne, c'est pour ça que j'avais l'intention de proposer mon aide au roi pour chasser ce chevalier Karbon. Il terrorise toute la ville, Solène a très peur pour ses enfants en bas âge et je tenais à faire quelque chose pour la remercier.

-Toi aussi ? C'est génial ! On pourrait faire équipe alors.

-C'est ce que j'avais envisagé aussi."

Bram s'étira longuement, puis se leva du banc.

"Daisy, dit-il en lui faisant face, je devrais peut-être rentrer chez Solène. Il est tard et elle a tendance à vite s'inquiéter.

-Bon, très bien, accepta la Célestellienne. Moi, je vais rentrer au Havre des Aventuriers. On s'y retrouve demain ?

-D'accord, répondit l'apprenti Gardien en se passant la main dans les cheveux. Demain au Havre des Aventuriers. Dors bien, Daisy, conclut-il en s'éloignant.

-Toi aussi..."

Elle regagna prudemment l'auberge de son amie, et avec beaucoup de précaution, puisqu'elle ne voyait presque pas où elle posait les pieds. Elle remarqua que de la lumière s'échappait des fenêtres, que ce soit celles de la salle de restauration ou de quelques chambres du premier étage. Lorsque Daisy pénétra dans l'établissement, elle remarqua que quelques clients étaient attablés dans la salle -probablement des habitués des lieux qui avaient attendu avec impatience la réouverture de l'auberge. Pourtant, c'était tout de même très calme dans la salle de restauration. Les nombreuses tables étaient vides pour la plupart et le personnel des lieux paraissait s'ennuyer un peu, à cause du manque de travail. Mais au moins, la salle avait perdu son aspect abandonné et sombre d'il y avait quelques heures.

"Ah, Daisy ! l'appela Bérangère depuis le fond de la grande pièce en lui faisant de larges signes du bras. Par ici !"

La Célestellienne louvoya prudemment entre les tables, jusqu'à l'imposant comptoir du fond.

Ca n'a rien à voir avec son auberge de Chérubelle. Même lorsque la salle de restauration de l'ancien établissement de Bérangère était pleine, elle ne contenait pas la moitié des gens qui se trouvent ici, et pourtant le Havre des Aventuriers est au trois quarts vide !

Bérangère et Tulipe avaient toutes deux pris place derrière le comptoir, mais un large espace, à la droite de Bérangère, où l'on aurait pu placer deux personnes de plus, restait vide. La première, les mains croisées devant elle, paraissait un peu nerveuse mais excitée tout à la fois par ses nouvelles responsabilités. La seconde, parfaitement à son aise et détendue, car chez elle après tout, feuilletait un volumineux cahier avec attention.

"Merci beaucoup d'avoir été aussi patiente, la remercia la fille de Béranger. Maintenant, comme tu le vois, nous avons enfin ouvert ! Tu désires une chambre pour la nuit, je suppose ?

-Oui, confirma la Gardienne. Combien demandes-tu pour une nuit ?

-Enfin, Daisy, pour toi, je te fais le tarif du personnel, cela va de soi ! s'exclama la jeune aubergiste, comme si c'était évident.

-Pourtant, je ne travaille pas ici, objecta son amie. Tu es certaine que tu as le droit de faire ça ?

-Evidemment que oui. C'est moi qui gère cette auberge, maintenant. J'ai décidé de te faire un prix d'ami -mais "tarif du personnel, ça sonne plus professionnel. Ca fera trois pièces d'or pour toi.

-Trois pièces d'or seulement ? répéta Daisy, interloquée. Non pas que je sois une spécialiste dans la gestion des auberges, mais... ça me permet très allégé, comme tarif -même pour un tarif spécifique au personnel.

-Vraiment, mon chou, tu es déconcertante, intervint Tulipe avec un air mêlant amusement et confusion. N'importe qui se réjouirait de payer moins que le prix véritable, et toi, tu refuses.

-Tu as dit toi-même que Le Havre des Aventurier était au bord du gouffre, se justifia la petite Célestellienne. Vous avez besoin d'argent.

-Tu t'inquiètes pour l'auberge ? Oh, c'est vraiment adorable ! Mais ne te fais donc pas tant de soucis pour ça. Ce n'est pas parce que nous accordons une réduction à celle qui m'a sauvé la vie dans l'Hexatère, permis de recruter cette jeune aubergiste prometteuse qu'est Bérangère et proposé d'attirer un peu de clientèle que notre affaire va s'écrouler. Et puis, ajouta Tulipe en se tournant vers sa collègue, parle-lui de l'idée qu'on a eue, mon chou.

-Oh, très volontiers ! répondit la jeune fille aux cheveux lavande. Alors, voilà ce qu'on voudrait te proposer : il y a une petite chambre au premier étage, avec vue sur les remparts, qu'on avait pensé te réserver de façon permanente. Tu es arrivée à Ablithia presque en même temps que nous, alors je suppose que tu n'as pas encore l'intention de rentrer dans ton village ?

-Eh bien, ça n'est pas faute d'avoir essayé, marmonna Daisy. Mais j'ai le pressentiment que je vais rester un petit bout de temps dans le coin.

-Justement, tu pourras utiliser cette chambre réservée pour ranger ton équipement et tes affaires si tu en amasses. Alors, qu'en penses-tu ?

-Encore une fois, es-tu sûre que vous pouvez vous le permettre ?

-Fais nous confiance, intervint de nouveau Tulipe. Dis-toi que c'est notre façon de te remercier pour ce que tu as déjà accompli pour notre auberge."

C'est drôle que tu dises ça. Les mortels me récompensent avec de la bienveillessence, d'habitude.

"Dans ce cas, j'accepte, finit par céder la jeune Gardienne.

-Formidable ! s'enthousiasma Bérangère. Dans ce cas, ça te coûtera trois pièces d'or."

Après avoir passé deux semaines à pourchasser des monstres avec Martial, plus ce qu'elle avait déjà amassé en venant à bout de la bête de l'Hexatère, Daisy possédait une quantité confortable de pièces d'or qu'elle n'avait pas encore dépensées puisque Bérangère la nourrissait et la logeait gratuitement à Chérubelle. Elle préleva donc trois pièces dans la bourse pendue à sa ceinture et les donna à la jeune aubergiste.

"Merci, Daisy, fit celle-ci. Tu dois avoir faim. Souhaites-tu que je demande à quelqu'un de t'apporter le plat du jour, pour cinq pièces de plus ?

-D'habitude, nous servons deux à trois menus différents par jour, précisa Tulipe. Mais nous avions cessé de passer de grosses commandes de nourriture lorsque l'auberge était fermée et nous n'avons pas grand chose en réserve pour le moment.

-Ca n'est rien, assura leur cliente en déboursant cinq pièces supplémentaires. Je suppose que sur le repas aussi, vous m'avez fait une réduction ?

-Oui, avoua Bérangère avec un sourire mi figue, mi raisin. Le repas coûte dix pièces d'or, et quinze si le client demande un petit déjeuner pour le lendemain matin."

La jeune aubergiste se pencha par dessus le comptoir et héla une jeune serveuse :

"Séléné ? Tu veux bien apporter une assiette de lentilles à Daisy, s'il te plaît ?"

La soubrette acquiesça et quitta ses collèges pour disparaître par une petite porte dans le fond. La Célestellienne se retira à une table dans un coin et patienta. Stella choisit ce moment pour pointer de nouveau son nez.

"Dis donc, c'était qui, ce garçon ? Celui qui était avec toi tout à l'heure ?

-Tu étais dans mon corps, répliqua Daisy, en prenant toutefois garde à ne pas trop hausser la voix pour ne pas que les gens la pensent en train de parler toute seule. Tu n'as donc pas suivi notre conversation ?

-Je savais que tu n'étais pas toute seule, j'ai vu avec qui tu étais, mais ça n'est pas pour autant que j'ai fait attention aux niaiseries que vous déblatériez, répondit la fée en haussant les épaules.

-Qu'est-ce qui te dis que c'étaient des niaiseries, si tu n'as pas écouté ?

-Je le sais, c'est tout ! On ne peut pas dire qu'une conversation de Célestellienne soit des plus trépidantes !

-Encore une fois, qu'en sais-tu ? Tu as déjà discuté avec un Célestellien, excepté moi ?

-Non, mais pas besoin de l'avoir expérimenté pour le savoir, assura Stella avec une parfaite mauvaise foi. Bon, ne crois pas que je n'ai rien remarqué. Tu ne m'as pas répondu ! C'était qui, ce garçon ? Attends, ne me dis pas que tu t'es déjà dégoté un fiancé !

-Bien sûr que non, voyons, la détrompa la Célestellienne, pour qui le concept d'amour romantique était inconnu. C'est un autre novice célestellien; il s'appelle Bram.

-Comment ? s'écria sa compagne. C'est un Célestellien, lui aussi ?"

Daisy ouvrit la bouche pour répondre, mais se ravisa aussitôt lorsque la serveuse s'arrêta près de sa table et y déposa une assiette encore fumante de lentilles agrémentées de carottes, des couverts emballés dans une serviette blanche à fleurs pourpres, un verre et une carafe d'eau. La jeune Gardienne la remercia, faisant fi du mieux qu'elle pouvait des commentaires que faisait Stella :

"En fait, j'aurais pu me douter que c'était un Célestellien comme toi, monologuait-elle. Les vêtements qu'il portait étaient d'un goût affreux, exactement comme les tiens. Dis donc, tu es sûre de vouloir rentrer à l'Observatoire ? Parce que, vu comme c'est parti, je suis à peu près certaine qu'il n'y a plus personne là-haut."

Daisy dégusta tranquillement son repas chaud sans répondre à Stella, qui de toute façon était tout à fait capable d'entretenir une conversation toute seule. La conductrice de l'Orion Express vint s'assoir sur la table, près de sa compagne, et poursuivit :

"Tu pourrais proposer à ton copain célestellien de faire équipe avec toi pour débarrasser la ville de ce chevalier Karbon. Deux Célestelliens égal deux fois plus de bienveillessence ! Et ça veut aussi dire qu'on pourra faire démarrer l'Orion deux fois plus rapidement !

-Nous avons déjà décidé de nous occuper de cette affaire tous les deux, répondit la jeune Gardienne en finissant son assiette. Nous avons prévu de nous retrouver ici demain matin.

-Comme quoi, ça t'arrive de prendre des initiatives, quelquefois."

Daisy se leva, et son mouvement attira l'attention de Bérangère. La jeune aubergiste sortit de derrière son comptoir et s'approcha de son amie.

"Je suppose que tu dois être fatiguée, après toute la route que tu as faite aujourd'hui. Si tu veux, je peux te montrer ta chambre.

-Volontiers, accepta la Célestellienne tandis que Stella regagnait son corps et disparaissait de sa vue."

Bérangère s'en retourna derrière son comptoir, décrocha une clé du panneau de bois où s'alignaient quantité d'autres, saisit une bougie qu'elle alluma grâce à un briquet et rejoignit sa cliente. Un escalier, à droite du comptoir, disparaissait dans la semi-obscurité et aboutissait au premier étage de l'auberge. Là, une quinzaine de portes s'alignaient le long du couloir, avec un numéro inscrit en gros dessus. Bérangère le traversa entièrement et s'arrêta devant une petite porte tout au fond, portant le numéro seize. Elle la déverrouilla et avança de quelques pas pour poser sa bougie sur la coiffeuse de la chambre; après quoi, elle s'écarta pour que son amie puisse entrer. Avant de prendre congé, la jeune aubergiste ajouta :

"Au fait, notre auberge propose de faire la lessive de ses clients pour trois pièces d'or. Il y a une panière en osier dans chaque chambre, met juste tes vêtements qui ont besoin d'un lavage dedans et laisse la panière devant la porte de ta chambre à vingt heures. Nous gardons ensuite le linge dans une buanderie fermée à clé et nous le restituons aux clients le lendemain matin, lorsqu'ils nous les réclament. Ah, et il y a des bougies et des allumettes sur la coiffeuse. Bonne nuit, Daisy !

-Oui, merci. Bonne nuit à toi aussi."

La chambre était effectivement petite et étroite. Tout au fond se découpait une unique fenêtre qui donnait sur la cour devant l'auberge et l'entrée de la ville, avec un appui cependant assez large pour qu'on puisse s'y assoir -sans doute pour pallier au fait qu'il n'y avait ni fauteuil ni chaise dans la pièce. Le lit était tout juste assez grand pour une personne, parallèle au mur percé par la fenêtre et complètement collé à la cloison. Même ainsi, l'espace pour circuler était assez restreint, une petite coiffeuse au dessus de laquelle était suspendu un miroir faisant face au lit, appuyée contre le mur parallèle à celui-ci. Sur cette coiffeuse étaient disposées la bougie qui se consumait et une petite bassine remplie d'eau. Un petit tiroir sous la tablette du meuble contenait un paquet d'allumettes et une provision de bougies neuves. Contre le mur de droite se trouvait une imposante armoire, et lorsque Daisy l'ouvrit, elle y trouva six ou sept cintre en bois. Ainsi était meublée la petite chambre qui allait devenir celle de la jeune Célestellienne toutes les fois qu'elle viendrait à Ablithia, et même en son absence, la petite pièce demeurera inoccupée.

Il ne devait pas être loin de huit heures du soir. Daisy ôta ses bottines et soupira d'aise en libérant ses pieds douloureux de tant de marche. Elle les posa au pied de son lit, puis se déshabilla pour ne conserver que ses sous-vêtements.

Peut-être faudra-t-il que j'envisage d'acheter une tenue de rechange. Je ne sais pas combien de temps je vais devoir rester ici, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver.

Elle jeta donc ses vêtements dans la panière en osier, qu'elle laissa ensuite devant sa porte comme son amie le lui avait recommandé. Après quoi, n'ayant rien d'autre à faire et personne avec qui discuter puisque Stella n'était plus dans les parages, elle décida de se mettre au lit. Les draps étaient fins mais une épaisse couverture était pliée à une extrémité du lit. Après quoi, elle souffla sa chandelle et sombra dans le sommeil en peu de temps.

Daisy se réveilla sans raison apparente tard dans la nuit -ou très tôt le matin. Un espèce de courant d'excitation lui parcourait l'échine et la maintenait en alerte. Comme sur des charbons ardents, incapable de se rendormir ou même d'essayer, elle se redressa dans son lit et ouvrit grand les yeux. Quelque chose l'attirait irrésistiblement, comme la lumière attire un papillon. Ce quelque chose ressemblait à la conscience aigue d'une présence puissante et connue tout près d'elle, semblable à ce qu'elle ressentait lorsqu'elle se trouvait entourée de ses pairs, mais en dix fois plus fort. N'y tenant plus, la Célestellienne se leva. Elle chaussa ses bottines et marcha prudemment jusqu'à la porte dans sa chambre plongée dans l'obscurité. De même, elle parcourut tout le couloir du premier étage au radar, et l'excitation qui guidait ses pas semblait s'atténuer au fur et à mesure qu'elle approchait de la salle de restauration. Avec d'infimes précautions pour ne réveiller personne, elle descendit les degrés de l'escalier d'un pas léger et se tordit le cou pour scruter la salle à la recherche d'une présence. Vue l'heure tardive, tout le personnel était rentré chez lui -Tulipe, qui habitait une maison tout près de son auberge, de même, et avait proposé à Bérangère de la loger. Seul un serveur se tenait en poste derrière le comptoir de Bérangère, prêt à accueillir quiconque se présenterait au Havre des Aventuriers pour réclamer une chambre -il était important pour les auberges qu'elles puissent offrir le gîte à n'importe qui, à n'importe quelle heure. Une bougie se consumait sur le comptoir et était la seule lumière à éclairer les lieux vides, rangés et sombres. Ou du moins, l'oeil humain ne pouvait détecter l'éclat immaculé des ailes de la Célestellienne adulte qui se trouvait là, assise à une extrémité du comptoir, l'air plongé dans ses pensées. Daisy était stupéfaite.

Qu'est-ce qu'une autre Célestellienne que moi fait ici ? En plus, son apparence ne me dit rien... Je suis sûre de n'avoir jamais vu personne avec des cheveux de cette couleur à l'Observatoire... Et pourtant, c'est étrange... elle me rappelle quelqu'un...

Quoi qu'il en soit, ce doit être son aura qui m'a attirée. Mais je ne pensais pas que je pouvais ressentir la présence de l'une des miens avec une telle force.

Le serveur de garde somnolait, la joue dans la paume de sa main et les yeux à demi fermés. Sans faire de bruit, Daisy descendit les derniers degrés de l'escalier et contourna le comptoir pour se placer devant la Célestellienne inconnue. C'était une adulte, ce qui expliquait sans doute pourquoi son essence était plus forte que celle des jeunes. Ses cheveux, lisse, épais et soyeux, étaient d'une jolie couleur argentée -et Daisy n'avait jamais vu cette couleur de cheveux de sa vie. Bien que la jeune Gardienne était certaine de ne l'avoir jamais vue, il y avait quelque chose en cette Célestellienne qui la lui rendait curieusement familière. Peut-être son nez aquilin, la ligne de sa mâchoire, le sérieux de son expression ou encore son port de tête fier et altier. Daisy resta plantée en face de son aînée sans savoir que dire ou que faire, jusqu'à ce que cette dernière s'aperçoive de sa présence et lève les yeux, surprise. Ses prunelles, d'une couleur vert d'eau, exprimaient une force mêlée d'une profonde mélancolie que Daisy connaissait aussi, mais sans réussir à mettre le doigt sur le pourquoi. Cela la frustrait.

"Vous... Vous pouvez me voir ? s'étonna la Célestellienne inconnue.

-Oui, répondit la jeune Gardienne en prenant garde à ne pas parler trop haut pour ne pas réveiller le serveur somnolent.

-Pourtant, vous m'avez l'air d'une jeune fille tout à fait ordinaire, poursuivit l'autre, qui essayait visiblement de comprendre comment ce "miracle" était possible."

Alors que Daisy allait lui expliquer qu'elle n'était en rien une jeune fille mortelle ordinaire, justement, la Célestellienne adulte ouvrit de grands yeux stupéfaits tandis que son regard s'arrêtait sur la poitrine de son interlocutrice.

"Ce... Ce pendentif..., balbutia-t-elle en tendant une main hésitante. C'est... le symbole des Gardiens célestelliens."

Daisy baissa les yeux, bien qu'elle sût déjà ce qu'elle allait découvrir. Effectivement, elle ne quittait pas le collier que son maître lui avait offert, et si elle le dissimulait habituellement sous sa chemise, comme elle se trouvait en sous-vêtements à ce moment-là, le bijou scintillait doucement, bien visible.

"C'est parce que suis une Gardienne, expliqua la jeune Célestellienne en espérant que son aînée la croirait. Je m'appelle Daisy et...

-Dai... Daisy ? l'interrompit l'autre. C'est bien vrai ?

-Heu... oui."

A ces mots, la Célestellienne inconnue décroisa ses longues jambes et se laissa tomber du comptoir. Elle s'approcha ensuite de son interlocutrice et lui tourna lentement autour, soulevant délicatement une mèche de ses cheveux blonds pour en examiner la couleur.

"Vos cheveux sont exactement comme ceux de..., commença-t-elle d'une voix où perçait l'émotion, mais elle ne finit pas sa phrase."

Comment ? Elle aussi reconnaît ce fameux Corvus à travers la couleur de mes cheveux ? Mais enfin, qui était-il pour avoir acquis une telle notoriété ?

Daisy se raidit mais se laissa faire, en grosse partie parce qu'elle devait le respect à ses supérieurs et que celle-ci l'était à coup sûr. Avec hésitation, l'examinatrice tendit le cou au-dessus de la tête de la petite Gardienne et huma délicatement son aura -ainsi procédaient les Célestelliens pour identifier l'un des leurs qu'ils voyaient pour la première fois, afin que l'essence de celui-ci reste gravé dans leur mémoire et qu'ils puissent notamment le suivre à la trace ou le reconnaître si d'aventure il endossait une forme différente de sa forme actuelle.

La Célestellienne inconnue sursauta et posa sur Daisy un regard stupéfait.

"Votre aura..., balbutia-t-elle. Vous êtes..."

Quoique visiblement sous le choc de la découverte qu'elle venait de faire, la Célestellienne adulte se reprit aussitôt et affirma :

"Non. Excusez-moi. N'écoutez pas mes radotages. C'est sûrement le fait du destin.

-Le fait du destin ? répéta son interlocutrice, qui n'y comprenait plus rien. Que voulez-vous dire ?

-Cela, vous le saurez en tant voulu, répondit la Célestellienne inconnue. Mais permettez-moi de me présenter. Je m'appelle Paona. Enchantée de vous rencontrer, Daisy. D'ailleurs, vous êtes... vous êtes l'apprentie d'Aquila, n'est-ce pas ?, s'enquit-elle d'une voix hésitante, comme si elle savait très bien qu'elle ne pouvait poser la question -ni n'en avait besoin d'ailleurs- mais qu'elle ne pouvait s'en empêcher."

Daisy, qui ne s'attendait pas le moins du monde à ouïr le nom de son mentor, sursauta et balbutia :

"Comment ? Vous connaissez mon Maître ?

-Oh, si je le connais..."

A ces mots, les yeux de la dénommée Paona s'emplirent d'une profonde nostalgie. Mais d'autre chose, aussi, une espèce de douceur qui ressemblait à de la tendresse. De la tendresse.

Je n'ai jamais vu qui que ce soit éprouver de la tendresse pour mon professeur -sauf peut-être Colombe quelquefois. Qui est donc cette Célestellienne par rapport à lui pour paraître si attachée à mon professeur ?

"Je ne vous ai jamais vue à l'Observatoire, remarqua Daisy. Où vivez-vous ?

-Je change fréquemment de lieu, lui expliqua Paona. Et si je n'habite plus dans notre foyer céleste, c'est parce que je devais demeurer sur le Protectorat pour accomplir la mission qui m'a été confiée.

-Une mission ?

-Oui. Voyez-vous, je suis la seule à pouvoir ouvrir les portes scellées du destin.

-Je... Je ne suis pas certaine de comprendre."

L'étrange Célestellienne se hissa de nouveau sur le comptoir et observa longuement sa cadette, se demandant visiblement ce qu'elle pouvait lui révéler ou non.

"Une Prophétie m'a été révélée, finit-elle par répondre.

-Vous voulez parler de celle qui prédit la floraison des fyggs sacrées ? l'interrompit Daisy.

-Non, la détrompa Paona en secouant la tête. Elle a une relation avec la prophétie des fyggs; toutefois, elle est toute autre. Je ne peux vous en dire plus de peur d'influencer le cours normal des évènements, mais sachez cependant une chose : il existe un nombre infini de dimensions parallèles qui se côtoient sans jamais entrer en contact les unes avec les autres. Des dimensions où notre histoire à chacun de nous est différente, où nos choix ont influencé notre vie de manière drastique, certaines où nous n'existons même pas. Quoi qu'il en soit, je suis capable d'ouvrir un portail vers certaines d'entre elles. Si un jour vous avez besoin d'aide -et je pressens que ce sera le cas-, venez me trouver. Je serai toujours là pour vous aider.

-Heu... Bien... Merci... Je suppose..."

Paona lui adressa un signe de tête et son regard se perdit de nouveau dans le vide Sentant que cette étrange conversation était close, Daisy s'inclina légèrement devant son aînée pour prendre congé et regagna sa chambre, un peu désorientée.

C'était vraiment étrange... Je me demande ce que voulait dire cette Paona quand elle parlait de "Prophétie", de "portes scellées du destin" et de "dimensions parallèles". Et aussi, d'où elle connaissait mon Maître.

Enfin, vu qu'elle n'a pas l'air très décidée à me donner des réponses... Je suppose que je vais devoir faire avec.

Tout-Puissant, tout ceci m'intrigue vraiment.

Comme elle était quand même fatiguée, Daisy sombra rapidement dans le sommeil et cette fois-ci, elle dormit d'une traite jusqu'au matin.

[Bon, alors, comme me l'a si justement fait remarquer Sayo (merci Sayo de connaître ma fic mieux que moi, je devrais sans doute songer à t'envoyer les chapitres en avant première, histoire que tu vérifies que je ne refasse pas de bourdes de ce genre '-'), j'avais clairement dit dans le chapitre 11 que Daisy avait perdu son collier. Du coup, j'ai rajouté quelques lignes dans ledit chapitre disant que Martial a retrouvé son collier et lui a rendu. Voilà, c'était une précision -un peu gênante à admettre tout de même.]