[Je m'excuse sincèrement d'avoir mis tant de temps à publier la suite. J'espère pouvoir accélérer le rythme de parution de mes chapitres, en tout cas, j'essaierai, promis ! Merci donc à Einalem et amuto67100 pour leur review, ça m'a fait énormément plaisir et ça m'a boostée pour continuer cette fic, alors merci encore ! C'est exactement de ça dont j'avais besoin ! Pour répondre à ta question, Einalem, Bram va bien sûr devenir humain, il a déjà perdu ses ailes et son auréole, et puisqu'il est un des compagnons de Daisy, il est inévitable qu'il se transforme aussi. Voili voilà, j'espère ne pas vous avoir déçues avec ce chapitre !]
Daisy s'éveilla au son du plancher qui grinçait dans le couloir. Une pâle lumière tamisée par les volets pénétrait dans la pièce et soulignait l'angle des meubles et les fines particules de poussière en suspension. La Célestellienne roula hors du lit étroit, encore tout ensommeillée. Il faisait assez clair dans la pièce pour qu'elle puisse distinguer une panière en osier l'attendant sagement près de la porte.
Tiens ? Moi qui pensais que je devais réclamer mes vêtements à la réception pour qu'on me les restitue... Je suppose que j'ai encore une fois droit à un traitement de faveur...
Jamais son uniforme de novice célestellienne n'avait été aussi impeccable, sans tâches, sans accros aux collants, et sans le moindre pli. Du temps où elle vivait chez Bérangère, celle-ci ne prenait pas la peine de repasser les vêtements de son invitée, qui de toute façon les réenfilait tout de suite après leur lavage. Daisy passa ses habits propres et se retrouva enveloppée d'une agréable senteur de lavande. Elle s'aspergea ensuite le visage d'eau claire et donna quelques coups de brosse dans sa chevelure blonde tout emmêlée.
La salle de restauration était presque vide. De petits groupes disséminés çà et là dans la pièce prenaient leur petit déjeuner en parlant bas, même les serveurs avaient le temps de bavarder, groupés près du comptoir. Daisy constata que la Célestellienne adulte rencontrée la veille était toujours assise à son autre extrémité, le regard dans le vague. Bérangère et Tulipe, pour leur part, avaient repris leur place respective et paraissaient s'ennuyer un peu. Ce fut cette dernière qui aperçut la jeune Gardienne la première.
"Daisy, mon chou, on dirait que tu te décides enfin à te lever ! la taquina-t-elle gentiment en guise de bonjour.
-Mm... oui. J'ai eu une nuit assez troublée, admit évasivement leur cliente. Quelqu'un devait venir me retrouver ici-même, ajouta-t-elle. Personne n'est venu me demander pendant que je dormais ?
-Oh, tu veux parler du jeune guerrier brun qui prend vite la mouche et ne se laisse pas marcher sur les pieds ?
-Eh bien... J'admets que Bram n'est pas du genre à se laisser faire et qu'il s'emporte facilement... Il est venu ici, alors ?
-Oui, mais il n'y est pas resté longtemps. Un jeune autre guerrier a commencé à le provoquer et à chercher les ennuis. Ton ami en a vite eu assez et lui a lancé un défi. Tu viens juste de les manquer, mon chou. Ils sont sortis il y a quelques instants.
-Pour aller où ?
-Oh, pas bien loin. Ils doivent être juste à côté de l'auberge."
Pourquoi tout ceci ne m'étonne guère ? J'aurais pu parier que Bram se laisserait embarquer dans toutes sortes de conflits au contact des mortels. Vraiment, il n'avait pas besoin de se frotter à leur naturel belliqueux pour avoir le sang chaud lui-même.
Daisy se vit donc contrainte, par nécessité et curiosité, d'aller chercher son ami elle-même. Elle sut d'office qu'elle l'avait déniché lorsqu'elle avisa un attroupement assez conséquent près de la muraille, à quelques pas à peine du Havre des Aventuriers. Elle identifia sans problème la silhouette de son semblable et sa chevelure brune ébouriffée par le vent. A la main, il tenait une lance toute simple, aussi simple qu'était l'épée que Daisy portait dans le dos. Celle-ci reconnut sans mal son arme d'apprenti. Près du jeune Célestellien se tenait un mortel blond comme les blés, qui faisait au moins une tête de plus que celui-ci et affichait une mine sûre de lui. Il tenait de même une lance à la main. Daisy n'entendait pas ce qu'ils se disaient, de là où elle était, mais elle les vit tendre le bras en arrière et projeter leur lance au loin, l'un après l'autre.
Eh bien... on dirait qu'ils cherchaient à savoir lequel des deux est le plus fort. Je ne vois guère l'utilité de tels défis, mais soit. J'espère qu'ils en ont bientôt fini.
Bram gagna haut la main, ce qui ne surprit pas Daisy outre mesure -il avait toujours été le meilleur lancier de leur promotion-, puis regagna l'auberge la tête haute, tandis que son rival grinçait des dents de frustration.
"Toujours à faire étalage de ton talent en temps que lancier, n'est-ce pas ? le taquina sa semblable lorsque, l'ayant aperçue, il s'arrêta près d'elle.
-Ca n'est pas moi qui ai commencé, se défendit le Célestellien. Si quelqu'un avait remis en question tes talents d'escrimeuse, te serais-tu laissée faire sans rien dire ?
-Non, certainement pas, concéda la jeune Gardienne en réprimant un petit rire. En tout cas, mon Maître ne m'a pas influencée en ce sens.
-Eh bien, le mien non plus !"
Ils regagnèrent l'auberge sous les regards étonnés de ceux qui avaient assistés à la démonstration de Bram, impressionnés.
Les deux jeunes Célestelliens s'attablèrent autour de deux tasses de lait, d'une panière remplie à ras bord de tranches de pain dorées, d'un verre de jus de pommes frais et d'un pot de miel à moitié vide. Toujours aussi enthousiastes à l'idée de consommer de la bonne nourriture, tous deux commencèrent par manger sans rien dire. Après avoir vidé d'un trait son verre de jus et ingurgité deux tartines et demi, Bram entama :
"Je ne sais pas ce que tu en penses, Daisy, mais nous ferions sans doute mieux de nous préparer du mieux possible avant d'affronter le chevalier Karbon. Il a quand même réussi à mettre en échec toute la garde du château.
-Oui, c'est bien ce que j'avais cru comprendre, répondit son amie en étalant délicatement du miel sur une troisième tartine. Il faudrait que nous nous trouvions un meilleur équipement. Combien de pièces d'or as-tu sur toi ?
-Je ne saurais te le dire avec exactitude, mais je sais que j'en possède un nombre assez conséquent. J'ai collé une raclée à pas mal de monstres dans les environs d'Ablithia, pour me maintenir en forme."
Il but une gorgée de lait avant d'ajouter :
"En plus, Tucano et Cygne ne sont plus là pour s'occuper des mortels de cette ville.
-Je me demande ce qu'il leur est arrivé, soupira Daisy. Et aussi, je m'inquiète de devoir laisser Chérubelle sans surveillance.
-Ouais, je peux comprendre ça. Moi aussi, je suis soucieux pour les habitants de Rivesall. Sérieusement, Héphy est incapable de se concentrer sur plusieurs choses à la fois. Il oublie la moitié de ce qu'il doit faire, sans moi."
La Gardienne de Chérubelle cligna des yeux, un peu perplexe, et répéta :
"Héphy ? Tu veux dire... Héphaïstos ?
-Heu... oui, Héphaïstos. Mon maître, confirma Bram. Désolé, j'oublie souvent qu'"Héphy" est juste un surnom.
-Tu appelles ton mentor par son surnom ? insista son amie, de plus en plus éberluée. Et ça lui est égal ?
-Eh bien, je crois me souvenir qu'il n'en était pas franchement ravi, au début, mais il n'y fait même plus attention, maintenant. C'est devenu une habitude.
-Tu l'appelles Héphy et en plus, tu le tutoies, observa Daisy en se renversant sur son siège. Je ne sais pas comment tu fais. Jamais je n'oserais me montrer aussi familière avec mon Maître.
-Le tien colle la frousse, fit valoir le novice. Héphy est juste particulièrement agaçant.
-C'est drôle que tu dises ça; je crois me souvenir qu'il raconte exactement la même chose à ton sujet.
-Pff, ça ne m'étonne pas ! Mon Maître dit toujours du mal de moi."
Ils achevèrent de manger en relatant divers épisodes de leur apprentissage, puis le problème de l'équipement à acquérir revint se poser.
"Je propose que nous mettions notre argent en commun, décida logiquement Daisy une fois qu'ils eurent fini. Moi aussi, j'en ai amassé une quantité, en me battant contre les monstres des environs de Chérubelle.
-Ca me va, approuva son semblable. Je ne serais pas contre le fait que nous changions d'arme, aussi. On ne peut pas dire que les épées ou les lances de novices soient très efficaces en combat.
-Je ne sais pas trop, marmonna sa compagne. L'idée de changer d'arme tous les quatre matins ne m'enchante guère.
-Mais nous avons là une épéiste pure et dure ! la taquina Bram. Je ne connais que les escrimeurs pour faire autant de manières à l'idée de se séparer de leur épée."
La Gardienne de Chérubelle allait répliquer mais elle fut stoppée net dans son élan quand une lueur rosée se mit à scintiller au niveau de son torse, et que Stella fit une apparition triomphante.
"Acheter un nouvel équipement, quelle bonne idée ! s'exclama la fée en joignant les mains comme une petite fille. Je vous suggère d'en profiter pour acheter de nouveaux vêtements. Les vôtres sont vraiment d'un goût... heu... d'un goût très, très passé de mode."
En la voyant, Bram fut tellement stupéfait qu'il faillit tomber de sa chaise. Tandis que Daisy levait les yeux au ciel, guère surprise par le commentaire de son amie, le novice célestellien s'exclama :
"Mais... qui est cette fille ? Et d'abord, je peux savoir d'où elle vient ?"
La Célestellienne blonde le lui aurait bien expliqué, mais elle n'en eut guère l'occasion ni le besoin. Stella, étouffée d'indignation, vint se planter à quelques millimètres de Bram et répliqua :
"Cette fille ? Comment ça, cette fille ?! Non mais, pour qui te prends-tu, le Saltimbanque ?
-Pour ta gouverne, je ne suis pas un troubadour, mais un guerrier ! rétorqua le Célestellien.
-Vraiment ? Pourtant, tes vêtements hideux sont plus semblables à ceux d'un amuseur itinérant qu'à ceux d'un guerrier !
-Tu t'es déjà regardée dans une glace, avec ton tutu orange carotte ?"
Dans son emportement, Bram s'était levé d'un bond de sa chaise. Sa semblable jeta un coup d'oeil gêné aux occupants des tables voisines, qui observaient, qui avec stupéfaction, qui avec méfiance, ce jeune guerrier qui semblait s'emporter tout seul et se disputer avec quelqu'un qui de toute évidence n'était pas là.
"Bram, Stella, tenez-vous un peu, marmonna la Gardienne de Chérubelle. Tout le monde nous regarde."
Son ami s'interrompit aussitôt et se rassit en adressant aux clients toujours éberlués un vague geste de la main. Daisy profita que ses deux amis s'incendiaient du regard pour se charger des présentations.
"Bram, je te présente Stella, qui n'est autre que la conductrice de l'Orion Express, plus connu chez nous sous le nom d'attelage céleste. Stella, voici Bram, l'apprenti Gardien de Rivesall.
-Cette petite fille coléreuse et hautaine, la conductrice sacrée de l'Orion Express ? s'étouffa le jeune Célestellien.
-Comment peut-on ne serait-ce que croire que ce blanc-bec mal fagoté soit un Célestellien ? marmonna la fée exactement en même temps."
Daisy soupira en les voyant échanger un second regard assassin.
Je sens que ça ne va pas être très reposant de voyager avec ces deux là.
Ablithia, comme toutes les grandes villes, comptait plusieurs boutiques de vêtements, et deux seulement se spécialisaient dans l'équipement de combat. Daisy et Bram se rendirent à la plus proche du Havre des Aventuriers. Un homme et une femme, vraisemblablement mariés, essayaient des armures dans un coin de la boutique, mais ils paraissaient si empotés et mal à l'aise dans leur lourde amure que la Gardienne espéra de tout coeur qu'ils finiraient par renoncer à jouer les héros. Nul doute que s'ils avaient à affronter le moindre monstre, ils seraient incapables de faire le moindre mouvement d'attaque ou encore de prendre la fuite.
Sur le massif comptoir du magasin trônait une liste de l'équipement en vente dans cette boutique et de leur tarif. Le marchant allait ensuite récupérer ce qu'on lui avait réclamé dans l'arrière-boutique, ou plus rarement directement sur des portants dans le magasin même. Enfin, au fond étaient installés de petits paravents afin que les clients puissent procéder aux essayages en toute intimité. Stella, qui tenait absolument à choisir la tenue des deux Célestelliens -dans le but, disait-elle, de limiter la casse-, voletait autour d'eux et leur désignait les vêtements qu'elle voulait qu'ils prennent.
"Les mortels n'ont pas beaucoup de goût, par ici, marmonna la petite fée lorsque Daisy tira le rideau de la cabine d'essayages où elle s'était repliée."
La jeune Gardienne avait ôté son uniforme de novice, ne conservant que ses collants, pour passer une simple robe brune à manches courtes. Elle n'était pas convaincue du résultat, et fort heureusement pour elle, Stella non plus. La conductrice de l'Orion Express condamna définitivement la robe après avoir examiné son amie sous toutes les coutures.
"Non, décidément, le brun ne te va pas du tout. Pour le coup, on va aussi abandonner l'idée de t'acheter une armure de cuir. Retire cette robe."
Contrarier la petite fée sur des sujets tels que la mode n'étant pas une bonne idée, Daisy se replia docilement derrière son rideau. Pendant ce temps, son amie observait les croquis en couleur qui ornaient la liste de l'équipement disponible et illustraient chaque pièce.
"Pas une armure d'écaille, les couleurs sont vraiment trop criardes... pas de veste d'entrainement, elle ne pourra pas la mettre... une robe de soie, peut-être ? Mm... non, elle est trop menue et gracile pour porter quelque chose d'aussi ample. Tiens ? Une tenue de voyageur, ça me semble bien et pas trop laid. Hé, toi, Bram ! Viens voir par ici, j'ai trouvé quelque chose qui devrait vous aller à tous les deux !"
L'interpelé, qui jusque là était resté assis sur un tabouret, s'approcha en trainant les pieds et demanda au vendeur deux tenues de voyageur, pour les essayer. Il en apporta une à Daisy et récupéra la robe de cuir qu'elle lui tendait de derrière son rideau pour la rendre au marchant. Puis il reprit sa fidèle place sur son tabouret, la seconde tenue de voyageur sur les genoux. Ce vêtement était constitué d'une tunique d'un beau bleu clair, serrée à la taille par une ceinture de cuir, et d'une cape bleu plus sombre. Daisy jeta un coup d'oeil dans le miroir et se surprit à se détailler avec attention.
C'est la première fois que je m'observe vraiment dans un miroir. Jusqu'alors, je n'apercevais mon image qu'en passant devant des psychés appartenant aux mortels ou dans les flaques. C'est curieux, mais je n'avais jamais fait attention à mon image avant, alors que les humains y accordent une grande importance.
Stella fut elle aussi satisfaite du résultat.
"Ca aurait été mieux si tu avais eu les yeux bleus plutôt que verts, mais tant pis. A toi, Bram. Voyons si cette tenue te sied aussi."
Afin, la soupçonna Daisy, d'embêter le Célestellien le plus possible, la fée le fit changer plusieurs fois de vêtements et l'obligea à passer tous ceux de la boutique -à l'exception bien sûr de la robe en cuir et de la veste d'entrainement, qu'il ne pouvait pas porter. Bram fut souvent à deux doigts de remballer la fée, mais il ne le put, au risque de passer à nouveau pour un fou qui parlait tout seul. A la fin, alors que le marchant paraissait en avoir plus qu'assez de ces deux jeunes gens un peu étranges qui changeaient sans cesse de tenue sans se concerter, Stella sélectionna les deux tenues de voyageur, plus un bouclier de cuir pour chacun, un diadème rose orné de motifs dorés pour Daisy et un foulard bleu pour Bram. Les deux Célestelliens s'en équipèrent directement, en gardant toutefois leurs collants, leurs bottines et leur chemise, et ils quittèrent le magasin après avoir payé, leur uniforme de novice sous le bras. Ils se rendirent ensuite dans une boutique de lingerie classique pour acquérir une chemine et des sous-vêtements de rechange, puis enfin, dans un magasin d'armes.
Stella peut bien penser ce qu'elle veut, mais il n'y a pas à hésiter : les armes sont tout de même plus intéressantes que les vêtements.
Cette fois-ci, la fée ne pouvait pas orienter le choix des deux Célestelliens, n'ayant aucune connaissance dans les armes. Elle se contenta donc de les observer. Trois sortes d'épées étaient en vente dans ce magasin : épée de cuivre, que la jeune Gardienne possédait déjà, épée de soldat, lourde et imposante, ou rapière, acérée et délicieusement ciselée.
Voyons... que me disait mon Maître, déjà ? "Pour toi, aucun doute qu'il te faudra utiliser des épées légères". Dans ce cas...
Elle acheta une rapière, ravie de la beauté de l'arme quand celle qu'elle utilisait novice était si simple et quelconque. Bram, quand à lui, acheta une lance de fer pour remplacer sa lance de bambou de novice. Par contre, tous deux refusèrent catégoriquement de revendre leur arme d'apprentissage, à la grande surprise du marchand. Une fois leurs emplettes achevées, ils retournèrent à l'auberge poser leur uniforme et leur arme de novice dans la chambrette de Daisy.
"A quelle heure le chevalier Karbon a-t-il exigé que le roi lui remette sa fille, déjà ? se renseigna Bram, installé à une table, face à son amie, de la salle de restauration.
-Cinq heures de l'après-midi, ce me semble, répondit celle-ci. Que proposes-tu que nous fassions en attendant ? Nous entrainer en peu ?
-Déjà, nous pourrions commencer par manger un peu, suggéra le novice. Il est midi passé, et nous aurons besoin de forces contre ce chevalier.
-Tout-Puissant, comme il est contraignant de devoir se nourrir régulièrement, remarqua sa semblable. Les mortels doivent perdre un temps fou.
-Moi, je trouve ça génial. La nourriture est vraiment ce que je préfère chez les mortels."
Le plat du jour, pour ce midi-là, se composait d'un gratin d'aubergines avec une tranche de jambon. Daisy ne put s'empêcher de remarquer que l'auberge n'était guère plus remplie que la veille, et elle s'en inquiéta un peu.
Quand toute cette histoire avec le chevalier Karbon sera terminée, il faudra que je trouve un moyen d'attirer de la clientèle au Havre des Aventuriers, comme je l'ai promis à Tulipe et Bérangère.
Une fois le déjeuner expédié, les deux Célestelliens rassemblèrent leurs armes et allèrent se poster devant l'entrée de la ville, la vaste vallée herbeuse faisant un excellent terrain d'entrainement. Comme il faisait beau et assez chaud en ce mois d'avril, Daisy eut tôt fait de se débarrasser de sa tenue de voyageur afin de demeurer en collants et débardeur. Son ami l'imita aussitôt. Les deux jeunes Célestelliens commencèrent par s'échauffer durant une bonne vingtaine de minutes, quinze de moins que d'ordinaire.
"D'habitude, nous avons aussi des exercices pour s'échauffer les ailes, et bien qu'ils soient épuisants, je regrette de ne plus pouvoir les faire, soupira Daisy.
-Et moi donc, renchérit Bram en bougeant les épaules, toujours aussi gêné par l'absence de ces deux membres. Pourtant, l'Yggdrasil sait qu'Héphy m'en faisait faire, des tours de l'Observatoire, pour "m'échauffer les ailes".
-Des tours de l'Observatoire ? répéta sa compagne. Vraiment ? C'est étrange; mon maître à moi ne m'a jamais prescrit de tels exercices.
-Pff, je suis sûr que mon maître à moi cherchait juste à m'épuiser, marmonna le novice. Tout de même, il aurait eu l'air malin si j'avais fini par tomber d'épuisement dans le vide."
Ils s'exercèrent ensuite à l'épée, Daisy avec sa rapière, Bram avec l'épée de cuivre de son amie, surtout pour celle-ci puisque l'apprenti d'Héphaïstos se battait essentiellement à la lance.
"Bien, entama la Gardienne de Chérubelle en pliant les genoux, prête à esquiver le moindre coup. En garde !"
Ce n'était pas la première fois que les deux jeunes Célestelliens s'affrontaient l'arme à la main, bien au contraire. Les apprentis s'entrainaient très fréquemment en groupes, sous l'oeil vigilent de leur mentor. Ainsi, Daisy avait déjà croisé le fer avec tous les autres novices de sa génération, même Ange l'apprentie chroniqueuse (car même ceux qui travaillaient à l'Observatoire étaient tenus de connaître au moins les bases du maniement d'une arme), et il en était ressorti qu'elle était de loin la meilleure escrimeuse. Cette fois encore, elle battit Bram à plates coutures.
"Tu as toujours été la meilleure à l'épée, remarqua justement le novice en s'écartant doucement de la pointe de la lame rivée à son torse. Toutefois, je t'ai vaincue toutes les fois où nous nous sommes affrontés la lance à la main.
-Oui, admit son amie en faisant la moue. Le maniement de la lance et du bâton n'a jamais été mon fort. Bien trop longs, bien trop délicats à manier.
-Ca, on s'en souvient, la taquina Bram. Nos entrainements à la lance étaient mémorables."
flashback
Sur la pointe des pieds pour aller plus vite, Daisy gravit au petit trot la volée de marches qui conduit à l'une des salles d'entrainement. Elle gagnerait de précieuses minutes en empruntant la voie des airs, toutefois, les mentors préfèrent que les novices se rendent à l'entrainement à pied -afin de commencer à s'échauffer, disent-ils.
"Je t'avais bien dit, s'indigne la voix essoufflée de Bram derrière elle, que nous étions convoqués dans la salle d'entrainement au-dessus du dortoir des vétérans, pas celle d'en dessous ! Nous allons être en retard, et nos maîtres vont nous passer un sacré savon.
-Oh, cesse donc de te plaindre, Bram, réplique la jeune novice, qui n'a pas besoin de sa prémonition pour craindre la réaction de son sévère professeur. Economise ton souffle afin de courir plus vite !"
Ils arrivent à l'entrée de la salle exactement en même temps, et seule leur réaction diffère. Bram pile net sur le seuil, hésitant, coulant un regard vers son mentor. Mais Daisy le dépasse sans ralentir et va poser un genou à terre aux pieds d'Aquila qui, les bras croisés, la dévisage d'un air désapprobateur.
"Maître, pardonnez-nous pour notre retard, s'excuse-t-elle humblement. Je me suis trompée de salle, et Bram n'a fait que me suivre."
Bram, justement, est complètement éberlué par son comportement. Ce n'est certainement pas lui qui irait se mettre volontairement à portée du courroux de son maître. Celui-ci, justement, presque aussi interloqué, lui jette un coup d'oeil en coin et lance :
"Et toi, alors, je suppose que ça t'arracherait la bouche de t'excuser ?"
Il suppose bien, en effet; Bram est capable d'une mauvaise foi absolue à l'endroit de son professeur. Ce dernier connaît bien son disciple et n'attendait d'ailleurs pas vraiment d'excuses de sa part, mais l'apprenti connaît également très bien son maître.
"Oh, allez, ne fais pas semblant d'être indigné, réplique Bram. Tu as tellement de travail à Rivesall, en ce moment, que tu n'es pas trop motivé pour nos leçons de combat à la lance.
-Peut-être bien, sauf que même lorsqu'il n'est pas motivé pour faire quelque chose, un véritable Gardien donne quand même tout ce qu'il a, rétorque Héphaïstos. On ne peut pas dire que ce soit ton cas...
-Hé ! proteste aussitôt le novice. Veux-tu que je te rappelle qui a surveillé le port du village et mariné pendant des heures dans d'écœurantes odeurs de poissons pendant que "le Gardien" faisait une sieste, n'ayant pas pu dormir pendant une bien trop longue période ?
-Cela aurait été agréable que tu mettes la même bonne volonté à arriver à l'heure pour ton cours de combat à la lance, qui ne semble pas te motiver outre mesure, toi non plus !
-Je n'étais plus sûr à cent pour cent d'où était la salle où nous devions nous rendre, moi non plus ! Tout le monde fait des erreurs, je te rappelle ! Souviens-toi de la fois où tu..."
Cette fois-ci, ce fut au tour de Daisy et d'Aquila de les dévisager d'un air blasé. L'entrainement finit par débuter, avec des lances en bambou pour les apprentis et Aquila, et la lance de fonction d'Héphaïstos. L'entrainement au combat à la lance se déroule toujours sur une poutre pour les deux novices, puisque l'équilibre est essentiel au bon maniement d'une telle arme. Le problème, c'est que Daisy en est totalement dépourvue. Toutes les fois où elle se pose sur une poutre, elle manque en tomber à peine le pied dessus. Ajoutés à ça le poids de la lance et son portée délicat, l'apprentie d'Aquila fait montre d'une incroyable maladresse lors des entrainements de combat à la lance, alors qu'elle est la plus habile et la plus agile en escrime.
"Daisy, cesse donc de plier les genoux, la reprend Aquila. Ton équilibre n'en sera que plus précaire."
La jeune novice s'efforce donc de garder les jambes droites, mais lorsqu'elle y parvient, elle ne peut s'empêcher de plier le dos en avant tellement ses jambes sont flageolantes.
"Te pencher sur la lance ne t'aidera guère plus, réplique patiemment le Gardien de Chérubelle. Cela entravera tes mouvements. Redresse-toi !"
Aquila donne un petit coup léger dans le ventre de son élève, sa lance à l'horizontal, pour la faire se redresser. Elle y parvient mais se trouve aussitôt emportée en arrière. Patiemment, il la retient encore de sa lance. Toutefois, à la première offensive de Bram, aussi léger soit le coup qu'il lui donne dans les côtes, elle s'emmêle les pieds et tombe en arrière sur la poutre, se cognant rudement les fesses, avant de basculer et de choir sur le sol. Aquila lève les yeux au ciel. Jamais son apprentie ne sera une bonne lancière.
fin du flash-back
"Oui, vraiment mémorables, marmonna Daisy en se frottant machinalement le bas du dos. Je n'ai jamais récolté autant de bleus que durant ces entrainements."
Bram s'exerça ensuite seul à la lance, la propulsant de plus en plus loin, et son amie ne put qu'être de nouveau impressionnée par la force qu'il avait dans les bras. Il était deux heures et demie de l'après-midi lorsqu'ils se mirent en route pour le lac d'Ablithia, suivant les indications de l'un des habitants de la ville. Tous deux préféraient être sur place maintenant qu'ils étaient prêts à se batte, aussi en avance sur l'horaire donné par le chevalier au roi soient-ils.
Le lac d'Ablithia, situé à quinze minutes à pied de la ville fortifiée, consistait en une très vaste étendue d'eau nichée entre deux promontoires rocheux couverts de mousse. Un minuscule îlot émergeait au milieu du lac, relié à la mer par deux bras d'eau, où se dressait une construction cubique de pierre grise, à quatre piliers, un fronton et une massive double porte close. Elle rappela vaguement l'Hexatère à Daisy. Au loin, on apercevait d'immenses champs qui semblaient ne pas avoir de commencement ni de fin, et plus loin encore, des montagnes aux sommets encore saupoudrés de neige.
"Il n'y a plus qu'à attendre, lança Bram. Si ça ne te dérange pas, je vais aller faire une sieste. A tout de suite !"
Et il alla s'étendre sous un des rares arbres qui poussaient près du lac. Quand il fut cinq heures, l'heure imposée par le chevalier Karbon pour que le roi lui remît sa fille, personne ne se montra. Stella, réglée comme une pendule, se manifesta à ce moment et s'assura :
"C'est bien ici que le chevalier Karbon est censé venir chercher la princesse, non ? Il ne va quand même pas nous poser un lapin ?!"
Cette idée semblait réellement l'offusquer.
"Tu en penses quoi, Daisy ? s'enquit la fée s'en solliciter l'avis de Bram, qui s'était rapproché d'elle. On lui laisse encore quelques minutes ?
-Nous n'avons guère le choix, fit remarquer la Célestellienne. Le roi Marthus nous a engagés pour ça, nous ne pouvons par manquer à notre engagement."
Les minutes se transformèrent bientôt en heures, durant lesquelles les deux Célestelliens firent des ricochets dans le lac, des nœuds avec les brins d'herbe et prirent un peu le soleil, sans oser s'assoupir de peur que le chevalier arrivât pendant qu'ils dormaient. La nuit finit par tomber et toujours aucune trace de leur ennemi.
"Pff, toujours rien ! pesta Stella. Ca se dit chevalier et ça ose faire attendre une dame ?
-C'est vrai que je ne le trouve pas très sérieux, pour quelqu'un qui passe pour une vraie terreur, admit Bram.
-Toi, je suis certaine que tu aurais exactement le même comportement de goujat, fit valoir Stella sans raison particulière, si ce n'est pour embêter Bram.
-Si ce chevalier a appris que c'est toi qui te rendait au lac, ça ne me surprend guère qu'ils ne se soit pas manifesté. Tu n'as vraiment rien d'une dame, rétorqua le novice.
-Bon, arrêtez ce petit jeu, tous les deux, s'exaspéra Daisy avant que la petite fée puisse répliquer."
Cette dernière tourna ostensiblement le dos à Bram et proposa à Daisy :
"Pourquoi on ne rentrerait pas à Ablithia ? On n'aurait qu'à dire au roi que le chevalier Karbon nous a fait faux bond."
Elle n'attendit pas d'approbation et commença à s'éloigner. Au bout d'à peine un mètre, elle se retourna et marmonna :
"Pourquoi j'ai la sensation que si je me retourne, il sera là ?"
Au même moment, un hennissement puissant se fit entendre depuis le promontoire rocheux de gauche. Les deux Célestelliens et la fée sursautèrent, les deux premiers aussitôt sur la défensive, tandis que la dernière s'écriait :
"Je... Je disais ça pour rire, nom d'une météorite."
Les trois êtres divins levèrent la tête dans la direction du hennissement. Devant la pleine lune blafarde se découpait la puissante silhouette d'un cheval noir comme la nuit dressé sur ses pattes arrières. Sur son dos, brandissant son poing ganté vers le ciel, se trouvait un homme à la haute stature, vêtu d'une armure entièrement noire, comme sa monture, et au casque intégral orné de deux cornes. Le cheval s'élança de rochers en rochers jusqu'à atterrir sur l'herbe, en bas. Le menaçant duo s'avança vers les trois seuls êtres vivants qui se trouvaient là, et le chevalier s'adressa à eux du haut de sa monture :
"Qui êtes-vous ?"
Sa voix, sans doute rendue plus caverneuse par le casque, avec quelque chose d'étrange. Avant que les trois êtres qui se tenaient là puissent répondre, le chevalier eut un geste d'impatience de la main et lâcha :
"Vous ne m'intéressez pas. Où est la princesse ?
-Elle ne viendra pas, répliqua Bram."
Il n'eut guère le loisir de s'expliquer plus avant. Le chevalier Karbon pointa sa lance d'argent sur la tête des deux Célestelliens et cria :
"Libérez ma princesse ! Libérez ma jolie princesse !"
Il croit que nous l'avons enlevée ?
Daisy dégaina sa rapière tandis que son compagnon brandissait sa lance d'acier.
Il ne nous laisse même pas la possibilité de le détromper ! Tant pis, il va falloir le vaincre si on veut qu'il nous écoute et résoudre ce qui ressemble à un quiproquo.
"Bram, nous ne devons pas le tuer, lança-t-elle à son ami."
Elle s'aperçut ensuite que tuer ce chevalier s'avèrerait chose impossible lorsque celui-ci souleva la visière de son casque. Il n'avait pas de visage, juste un crâne à nu, d'une couleur blanchâtre vaguement grise, aux trait saillants, aux dents à moitié brisées et découvertes. Deux yeux rouges étincelaient sauvagement. Daisy se crispa, tétanisée.
Un... Un squelette ? Cet... homme.. cet homme est... mort ?!
Jamais elle n'avait vu faciès plus terrifiant.
[J'admets fort bien que cette fin peut tomber comme un cheveu sur la soupe. J'avais l'intention de finir après la bataille contre le chevalier, mais je n'en avais guère le temps et ne voulait pas vous faire attendre encore. J'espère que ma fic vous plaît toujours !]
