[Alors, voici donc le nouveau chapitre. Par soucis de justice, je l'ai fait plus long que prévu, en essayant de ne pas couper au mauvais moment, comme il y a deux chapitres de cela.

Einalem : XD Non, je ne suis pas vexée, et je pense bien avoir compris ton message. Si tu veux plus d'Aquila, il suffit de le demander ! J'essaie de mettre le plus de flash-back avec lui possible, sauf que j'ai peur que ça porte préjudice au rythme de l'histoire, tu vois ? Mais ne t'inquiète pas, il finira par revenir.

amuto67100 : Merci pour tes suggestions vis-à-vis du contenu des sacs de l'équipe, ça me sera très utile pour plus tard. Les scènes de bataille sont toujours un peu délicates à décrire, je suis heureuse que tu aies aimé celle du chapitre précédent :D

Kira : Merci de même pour la liste de matériel transportable par l'équipe, et j'espère que je ne t'aurais pas fait attendre trop longtemps -ni toi, ni les autres d'ailleurs.]

"Il y a un Célestellien, par ici, annonça Daisy.

-Oui. Moi aussi, je peux le sentir.

-Qui est-ce, d'après toi ?

-Je ne saurais le dire. Peut-être le Gardien du village ? hasarda son compagnon.

-Oui, possible. Comment s'appelait-il, déjà... Mince, j'ai comme un trou de mémoire. C'était bien celui avec les yeux roses ?

-Peut-être bien. Dans tous les cas, nous verrons une fois sur place. Et puis, ça n'est peut-être même pas lui."

Leur voyage avait duré trois jours et deux nuits. C'était la première fois que, l'un comme l'autre, ils parcouraient une si longue distance à pied, seuls, malgré la dangerosité d'une telle entreprise. En effet, dans le cas où ils auraient épuisé leurs provisions plus rapidement que prévu, ou s'ils s'étaient perdus, ou encore retrouvés grièvement blessés par des monstres, il aurait suffit que l'un ou l'autre utilise une aile de chimère pour les ramener à Ablithia. Toutefois, il leur aurait fallu tout recommencer depuis le début, et perdre ainsi du temps n'était pas envisageable. Ils avaient eu de la chance, cependant, et étaient parvenus à rallier Le Plicata juste avant que leurs provisions ne s'épuisent totalement. Le trajet s'était révélé quelque peu monotone; ils s'étaient contenté de marcher en ligne droite durant trois jours, en suivant un chemin de terre irrégulier, et traversant un champ à l'occasion. De tout leur voyage, leur seule distraction avait été de croiser un fermier et son troupeau de vaches qu'il emmenait brouter, et qui leur avait fait don d'un sceau de lait frais que les deux Célestelliens avait bu d'un trait avant de repartir.

Il ne faisait pas encore nuit lorsqu'ils parvinrent au Plicata, mais le soleil avait commencé à baisser singulièrement dans le ciel. Ce village, très petit, ne manquait toutefois pas de charme. Il était encerclé par un cours d'eau claire, semé de pétales de fleur roses, chues des nombreux pruniers en fleurs plantés ici et là, qui répandaient une douce odeur sucrée dans l'air de fin de journée. Les maisons étaient, un peu comme à Chérubelle, simples, à la différence qu'elles étaient plus grandes et que leurs toits étaient uniformes, en planches solides. Pour accéder au village, il fallait franchir un spacieux pont de bois, qui enjambait le ruisseau et était surmonté de grandes arches en bois. La statue du Gardien du Plicata, identique à toutes les statues de Gardien, avait été installée à l'entrée du village, comme pour accueillir les voyageurs. Ce fut toutefois une vieille dame, assise sur un banc près du cours d'eau, qui s'en chargea.

"Eh bien, on n'a pas souvent des visiteurs, par ici, remarqua-t-elle en voyant les deux Célestelliens pénétrer dans le village. Bienvenue au Plicata ! Notre arbre bien-aimé est en fleur. Vous arrivez au bon moment. Faites comme chez vous !

-Merci bien, madame, lui répondit Daisy tandis que son compagnon la tirait par le bras.

-Daisy, regarde un peu ça ! la pressa-t-il en désignant un point en hauteur en face d'eux.

-Quoi donc ?"

Elle leva les yeux et sursauta. Là, au centre du village, sur une petite colline verdoyante, se dressait un grand arbre. Daisy en fut abasourdie.

Tout-Puissant ! Ce village possède un arbre en son centre, exactement comme le toit de l'Observatoire !

Toutefois, force était de constater que cet arbre-là faisait bien pâle figure en comparaison de celui qui se dressait sur le foyer des Célestelliens. Il était racorni et ses rares branches, recroquevillées sur elles-mêmes. Pourtant, il ne manquait pas de charme, avec ses petites fleurs roses qui avaient bourgeonné au hasard des branches, du tronc et des racines.

Daisy finit par cesser de se dévisser le cou et fit un écart pour aller lire l'inscription sur la statue du Gardien, puisqu'elle avait oublié son nom.

"Perdix, Gardien du Plicata, lut-elle à voix haute.

-On pourrait essayer de le chercher, pour voir si c'est bien lui dont nous avons senti la présence, proposa Bram.

-Oui, j'aimerais beaucoup retrouver l'un des nôtres, approuva sa compagne. Mais notre priorité reste la nourrice de la princesse Élise. Elle semble être la seule à pouvoir nous indiquer la route de Mortepeine.

-Ce village a beau être petit, ce ne sera pas une mince affaire de la retrouver. Comment veux-tu que nous nous y prenions ?

-Demandons aux villageois, proposa Daisy. Que l'une des leurs ait été la nourrice d'une princesse ne doit pas être anodin."

Tous deux se séparèrent, allant chacun d'un côté du village, Bram à droite et Daisy à gauche. Cette dernière eût tôt fait de constater qu'il avait peu de jeunes hommes et de jeunes femmes dans ce village. En fait, la population du Plicata semblait se composer essentiellement de personnes âgées, venues passer leurs vieux jours dans cet endroit paisible, et d'enfants -Daisy en aperçut une quinzaine qui jouait à se pourchasser. Le reste de la population semblait être uniquement des adultes à partir d'une quarantaine d'années, qui travaillaient pour la plupart dans les champs.

La jeune Gardienne eut beaucoup de chances dans ses recherches. Elle commença par aborder une femme rondouillarde portant une robe mauve et lui demanda si elle connaissait la dame qui s'occupait jadis de la princesse Élise d'Ablithia. La femme se mit à rire et répondit :

"Bien sûr que je la connais ! C'est ma maman ! Elle s'appelle Alanna. Tout le monde la connaît parce qu'elle a travaillé pour la famille royale.

-Oh, quelle heureuse coïncidence, remarqua Daisy. Et sauriez-vous où elle se trouve en ce moment ?

-Je crois qu'elle est partie voir son amie Pétra, lui indiqua la femme. Allez-y et vous devriez la voir.

-Et où loge cette Pétra ?

-Dans une petite maison un peu à l'écart des autres, au fond du village, près de la barrière. Si vous voyez un bonhomme seul en train de lancer des cailloux dans le cours d'eau, alors c'est que vous avez trouvé le mari de Pétra, et que dans ce cas, sa maison n'est pas loin.

-Bien. Merci beaucoup pour ces précieuses information, Madame."

Daisy entreprit donc de contourner tout l'arbre immense qui dominait le village et zigzagua habilement entre les villageois qui flânaient dans le village, peu nombreux car l'heure du dîner approchait. Elle gravit péniblement la colline où se dressait l'arbre, prenant garde à bien enjamber ses racines. Lorsqu'elle passa devant l'église, elle se sentit bizarrement tiraillée, comme si une force la poussait à rejoindre le bâtiment. Elle hésita quelques instants devant la construction.

Peut-être que le Célestellien que nous avons senti se trouve à l'église en ce moment... Je devrais peut-être aller voir ?

Mais le temps des explications risque d'être fort long... et Bram et moi n'avons pas de temps à perdre dans la quête de Mortepeine.

Bon, notre priorité reste de localiser cette mystérieuse ville. Pour le reste, nous verrons après.

Au fond du village, toute collée à la barrière de bois, la jeune Gardienne aperçut une maisonnette singulièrement isolée des autres. Un vieillard se trouvait en retrait de l'habitation, l'air un peu morose, et, comme la fille d'Alanna l'avait prédit, il jetait des cailloux dans le cours d'eau avec des petits gestes secs. Daisy alla se renseigner auprès de lui :

"Pardon, Monsieur, êtes-vous l'époux de Pétra, par hasard ?

-Lui-même, répondit le vieil homme. Que lui voulez-vous ?

-A elle, rien en particulier. A vrai dire, je suis à la recherche de son amie Alanna, et on m'a dit que...

-Alanna ? l'interrompit son interlocuteur. Elle est ici, oui. Pétra et elle sont en train de bavarder à l'intérieur. Je ne suis pas ici parce qu'on m'a viré, précisa-t-il avec un empressement qui suggérait tout le contraire. Ne vous racontez pas d'histoires !"

Daisy remercia et s'approcha de la maisonnette. Elle frappa poliment à la porte et entra, pour se retrouver aussitôt assaillie par un boucan infernal. De toute évidence, Pétra avait quelque chose sur le feu, et même plusieurs choses, mais ne semblait se soucier ni de la bouilloire qui sifflait, ni de sa soupe qui bouillonnait. Deux vieilles dames étaient installées l'une en face de l'autre, de chaque côté d'une table où se consumait une bougie. Elles avaient toutes deux des cheveux gris, à la différence que celle de gauche, au visage plus rond, les portait attachés en queue-de-cheval, et que celle de droite, qui était grande et mince, les avait coiffés en deux chignons, l'un sur l'autre. La première était vêtue d'une robe violette, et la seconde, d'une robe brune avec un tablier par dessus. Ces deux vieille dames parlaient très fort, ce qui ajoutait au tintamarre de la pièce. Daisy n'eut pas à se demander qui était Alanna et qui était Pétra, car dès qu'elle entra, celle qui se trouvait à sa droite disait avec agacement :

"Ca suffit, Alanna ! Tu recommences à radoter sur le bon vieux temps."

Voici donc Pétra. Sa voisine se trouve donc être Alanna, celle que nous cherchons.

"J'étais un peu jalouse de toi, à l'époque, Pétra, confia la présumée Alanna, sans se soucier de la précédente remarque de son amie.

-Ah oui ? releva cette dernière sans véritable intérêt, tant le nombre de fois où elle avait ouï cette phrase devait être grand."

Elles finirent par remarquer la jeune fille aux cheveux blonds et aux yeux verts qui hésitait sur le pas de la porte.

"On a de la visite ! s'exclama joyeusement Alanna. Bienvenue, bienvenue ! Je vous en prie, prenez donc place avec nous, mademoiselle.

-Je vous remercie, madame, répondit poliment Daisy."

Il n'y avait pas d'autre siège excepté ceux que les deux vieilles dames occupaient, alors elle resta debout à côté de la table.

"Je ne crois pas vous avoir déjà vue par ici, remarqua Alanna en la détaillant avec curiosité. Si ça avait été le cas, je me serais souvenue d'une jeune personne telle que vous.

-C'est vrai que les jeunes gens sont rares, dans le coin, renchérit Pétra. Ils préfèrent tous partir par-delà le monde pour chercher gloire et aventure, soupira-t-elle avec -sembla-t-il à Daisy- un mélange de tristesse et d'amertume dans la voix.

-Allons, Pétra, la gronda son amie. Tu ne peux pas en vouloir aux jeunes de quitter ce petit village perdu tant qu'ils sont jeunes et vigoureux. Moi-même, j'ai été bien heureuse de sortir du Plicata pendant quelques années, même si ça a été bien après ma première jeunesse.

-Justement, l'interrompit leur invitée, trop heureuse de pouvoir rebondir sur son propos, je suis venue vous voir parce qu'on m'a dit que vous aviez été la nourrice de la princesse Élise d'Ablithia.

-Oui, c'est vrai, confirma Alanna avec un peu de surprise. Je m'occupais de la princesse Élise autrefois. Pourquoi me demandez-vous cela ?

-Je... J'ai entendu parler d'une comptine que vous lui chantiez lorsqu'elle était petite. Seriez-vous d'accord pour me la faire entendre ?

-Oh, vous voulez écouter cette vieille comptine ? Eh bien, c'est le genre de demande qu'on ne peut pas refuser, observa la vieille dame en souriant."

Elle se tourna vers son amie et lui demanda :

"Tu veux bien chanter avec moi, Pétra ?

-La chanson du chevalier Keurbon ? Je pourrais la chanter en dormant ! se vanta Pétra."

Le chevalier Keurbon ! Entre Keurbon et Karbon, il n'y a qu'un pas.

Les deux amies se raclèrent la gorge et Pétra entonna :

"Hue, hue ! En avant !

Il a le mors aux dents !"

Relayée tout de suite après par son amie, qui se balançaitt doucement en rythme :

"Sur sa monture, le chevalier Keurbon

Pourchasse un vrai démon

S'il arrive à le faire battre en retraite,

Il rentrera épouser sa dulcinée.

La ville se prépare à la fête

Et se réjouit pour les mariés."

Pétra reprit le relais en tapant dans ses mains :

"Oh ! Mais est-ce la fatalité ?

Le chevalier Keurbon, nul n'a pu retrouver !

Oiseau, nord, Mortepeine est en vue

Dites-lui que le chevalier a disparu..."

Enfin, Alanna acheva de tout son coeur :

"Oiseau, nord, Mortepeine est en vue

Dites-lui que le chevalier a disparuuuuuuu !"

La comptine finie, la tête de Daisy bourdonnait déjà des informations qu'elle lui avait apporté.

Bon, je pense que nous pouvons deviner sans problème que les chevaliers Karbon et Keurbon ne sont qu'une seule et même personne. "Sa dulcinée" doit être cette fameuse princesse Lise. Quand au "démon", je ne vois pas...

"C'est cette chanson que vous vouliez entendre. J'espère qu'elle vous a plu, conclut Alanna.

-Oui, beaucoup. Merci d'avoir bien voulu me la chanter, mesdames.

-Je vous en prie, mademoiselle. J'espère ne pas être indiscrète, enchaîna la vieille dame, mais pourquoi avez-vous fait tout ce chemin pour écouter une vieille comptine ?

-Je... cherche la ville répondant au nom de Mortepeine, expliqua brièvement la jeune Célestellienne. La princesse m'a confié que vous lui chantiez une comptine en parlant lorsqu'elle était petite, et que cette comptine pourrait me donner une indication sur la route à prendre pour rallier Mortepeine."

Aucune des deux amie ne sembla s'étonner qu'une jeune fille recherche une ville dont elle avait ouï le nom dans une comptine. Au contraire, Alanna suggéra :

"Dans ce cas, je m'intéresserais au passage de l'oiseau qui vole vers le nord. Pourquoi ne pas partir vers le nord pour voir ce que vous pourriez trouver ?

-C'est un bon conseil. Je vous remercie encore pour la comptine, mesdames, conclut la jeune Gardienne."

Elle prit congé des deux amies et quitta la maisonnette. Stella se manifesta de nouveau sitôt la porte franchie.

"C'était donc ça, la fameuse comptine ? Je dois admettre que je suis un peu déçue, confia la fée. Je m'attendais à quelque chose d'autre. Quelque chose de plus entraînant, peut-être. Quelque chose qui resterait dans la tête.

-Ce n'est pas le plus important, Stella, remarqua sa compagne. Ce qui importe, ce sont les informations qu'elle nous a données concernant toute cette histoire.

-Maintenant, on a plus qu'à retrouver le chevalier pour lui raconter tout ça. Et ton ami, là -comment s'appelle-t-il, déjà ? railla la fée."

Daisy leva les yeux au ciel devant tant de mauvaise volonté et continua sa route. Elle arrivait tout juste à l'entrée du village lorsqu'un appel désespéré se fit entendre :

"Au... Au secours ! criait un homme d'une voix terrifiée."

Stella et Daisy échangèrent un regard et se hâtèrent vers l'entrée. Là, un homme costaud muni d'une hache de bûcheron reprenait son souffle, plié en deux, ses yeux effrayés fouillant frénétiquement les alentours, comme s'il était poursuivi. La jeune Gardienne allait se précipiter vers lui lorsqu'elle entendit le galop d'un cheval sur le pont de bois qui menait au village. Le chevalier Karbon, car c'était lui, déboula au triple galop et s'arrêta devant l'homme à bout de souffle, qui poussa un cri de terreur et recula précipitamment en balbutiant :

"Ah ! C'est la fin ! A l'aide ! A l'aide !"

La Célestellienne se détendit en reconnaissant le poursuivant, certaine qu'il ne lui ferait aucun mal.

"Pourquoi me fuyez-vous ? demanda le mort-vivant, étonné, au bûcheron tremblant de peur. Je veux juste vous parler. Je ne vous veux aucun mal."

Son interlocuteur ne sembla pas rassuré pour autant.

"Z'allez pas me faire croire ça ! cria-t-il. J'ai vu la sorcière qui vous cherchait dans le bois ! Une vraie furie, avec des yeux rouges qui lançaient des éclairs ! Elle m'a d'mandé si j'avais vu son esclave, le chevalier Karbon."

Une sorcière ?

"M'est avis que c'est vous, conclut l'homme. Z'êtes son esclave, non ?

-Ai-je l'air d'être l'esclave d'une sorcière, selon vous ? répliqua le chevalier Karbon, agacé. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi ridicule !"

Guidée par le mouvement d'humeur de son cavalier, la jument noire qu'il montait se détourna légèrement, et cela suffit au mort-vivant pour apercevoir une silhouette familière à quelques pas, celle de la jeune fille qui lui avait révélé son erreur quant à l'identité de la princesse qu'il avait vue à Ablithia. Se désintéressant aussitôt du bûcheron, il dirigea sa monture vers Daisy, tandis que son interlocuteur s'éloignait précipitamment.

"Vous vous appelez Daisy, c'est ça ? s'assura-t-il quand il se fut arrêté près d'elle."

Il se souvient de mon nom ? Impressionnant ! Ca tombe bien qu'il soit là, cela nous évitera de le chercher partout.

"Oui, c'est bien ça, confirma la jeune Gardienne, qui devait se tordre la nuque pour apercevoir son interlocuteur sur sa monture.

-Que faites-vous par ici ? se renseigna le chevalier.

-Eh bien, je suis venue ici car on m'a dit que ce village pourrait me donner des renseignements sur l'emplacement de Mortepeine, lui expliqua-t-elle brièvement.

-Vous essayez d'en savoir plus sur Mortepeine ? Vous ne devriez pas vous donner tant de mal pour moi, protesta-t-il, néanmoins visiblement touché."

Malgré sa protestation, il ne put s'empêcher de demander, tendu :

"Et... vous avez appris quelque chose ?

-Je pense que oui, répondit prudemment Daisy. Pour commencer, votre véritable nom est le chevalier Keurbon, n'est-ce pas ?

-Le chevalier Keurbon ? Oui, c'est ainsi qu'on m'appelait à Mortepeine. Comment l'avez-vous appris ?

-Cela va vous sembler fou, mais... je l'ai appris dans une comptine."

En effet, cela sembla fou au chevalier mort-vivant, qui s'écria :

"Comment ? Il y a une chanson sur moi ?!"

Son interlocutrice acquiesça et lui narra rapidement de quoi il était question dans cette chanson. Le chevalier Keurbon, car tel était son vrai nom, sembla tiraillé entre le scepticisme et la conviction que cette jeune fille ne pouvait pas lui mentir.

"C'est vraiment bizarre, soupira-t-il. Je ne suis quand même pas seulement le produit de l'imagination d'un conteur ?

-Je ne pense pas, le rassura Daisy. Il me semble toutefois raisonnable de penser que cette comptine contient une part de vérité sur votre... histoire.

-Et vous dites que "Oiseau, nord, Mortepeine est en vue" est la seule indication qu'il y avait dans la chanson ?

-Oui, il n'y avait rien d'autre."

Le chevalier Keurbon fit faire volte-face à sa monture. Il balaya un instant les environs du regard, puis s'exclama, plein de détermination :

"Je suppose qu'il ne me reste plus qu'à faire comme l'oiseau ! Cap au nord !"

Cette décision prise, il s'élança hors du village au triple galop. Ce ne fut que lorsqu'il eut disparu que Daisy se rendit compte que les villageois la dévisageaient avec de grands yeux choqués. C'est ce moment que choisit Bram pour fendre la foule chuchotante et se précipiter vers son amie.

"Daisy ! Est-ce que tout va bien ? s'enquit-il. Je discutais avec un villageois lorsque nous avons entendu des cris et des gens affolés qui disaient qu'un affreux chevalier noir allait tous nous transpercer de sa lance. Il s'agissait du chevalier Karbon, n'est-ce pas ?

-Keurbon, le corrigea sa semblable. Oui, c'était bien lui. Il est parti vers le nord pour rejoindre Mortepeine."

Et elle lui narra brièvement les évènements qui avaient eu lieu depuis qu'ils s'étaient séparés en quête d'informations.

"Un chevalier qui part chasser un monstre, une sorcière qui appelle un chevalier son esclave, une princesse qui attend le retour de ce chevalier, une ville qu'il faut trouver en suivant un oiseau vers le nord... Tout cela semble fou, soupira Bram. Encore plus fou que les absurdes exercices qu'Héphy me force à faire.

-Oui, oui, je me doute que tu es très malheureux avec ton maître, Bram, répliqua Daisy avec un vague geste amusé de la main, un peu nostalgique en repensant au sien. Ceci mis à part, cette histoire m'a semblé plausible.

-Tu penses vraiment qu'il faille se diriger vers le nord pour rejoindre Mortepeine, toi ?

-Oui, pourquoi ? Pas toi ?

-Non, non... C'est juste que c'est un peu étrange. Je veux dire, très peu de personnes connaissent cette ville. La seule indication que l'on trouve la concernant est sous forme de vers dans une comptine. Et enfin, le chevalier Keurbon est... eh bien, c'est un mort-vivant. Crois-tu qu'il s'en soit aperçut ?

-Eh bien... A moins qu'il se soit miré dans un lac ou une quelconque étendue d'eau, je ne pense pas."

Les deux jeunes Célestelliens demeurèrent silencieux quelques instants, chacun cherchant à traiter les informations qu'ils avaient récoltées en si peu de temps.

"Et maintenant, que faisons-nous ? finit par demander Bram.

-Je suppose qu'il est temps pour nous de nous rendre à l'auberge, répondit son amie. Je meurs de faim, et il commence à faire nuit."

Bram ouvrit la bouche pour objecter quelque chose, mais la referma sans rien dire. En réalité, ce n'est pas ce qu'il sous-entendait par son "Que faisons-nous", mais décida de ne pas insister auprès de sa compagne. Si ça avait été Héphaïstos, là, bien sûr, il ne se serait pas gêné pour lui faire remarquer qu'il ne comprenait absolument rien à ce qu'il voulait dire. Mais Daisy était Daisy, elle paraissait toujours sûre d'elle, et dans ce genre de situation, se ranger à son avis était la meilleure chose à faire. En réalité, sa camarade était loin d'avoir l'esprit tranquille. Au contraire même, elle se sentait bizarrement coupable de laisser le chevalier Keurbon partir comme ça, sans s'assurer qu'il retrouverait bien sa ville natale. Elle n'en dit toutefois rien à Bram de tout le dîner, puisque le bon sens lui soufflait qu'ils avaient fait ce qu'il fallait pour venir en aide au mort-vivant. Ils parlèrent peu, exténués par leur longue marche qui avait duré tout le jour, et affamés. Les deux jeunes Célestelliens finirent par se retirer chacun dans la petite chambre qu'ils avaient louée pour la nuit, l'une en face de l'autre et séparées par le couloir. L'auberge du Plicata était charmante, toute en bois tantôt clair, tantôt acajou, aux portes et aux embrasures des fenêtres gravées de branches d'arbre fleuries entrelacées. Daisy s'allongea sur le flanc dans le petit lit propre et blanc, après avoir ôté ses vêtements, mais ne put trouver le sommeil malgré sa fatigue. Ce n'était pas autant le grincement du parquet dans les chambres contigües qui l'empêchait de dormir, ni le léger vent contre les fenêtres, ni même le fracas des couverts et des conversations des autres clients de l'auberge, dans la salle de restauration, mais plutôt le sentiment d'avoir bâclé son travail. A partir du moment où elle avait décidé d'aider le chevalier Keurbon, elle était devenue responsable de lui, d'une certaine façon, et ne pas s'être assurée qu'il trouverait ce qu'il cherchait en partant vers le nord la minait sérieusement. Tandis qu'elle somnolait, sans s'endormir tout à fait, un souvenir refit surface.

flashback

Une chaleur absolument étouffante règne depuis le début de l'été. Daisy s'évente comme elle peut de la main, discrètement, pendant que son mentor ne la regarde pas. Autrement, il lui dirait qu'elle doit se contenir, que chercher à se soulager de la chaleur ainsi la distrait de son travail de Gardienne, et qu'elle vivra sans doute des situations pires que la canicule. Furtivement, comme tous les étés, elle se dit qu'il a bien de la chance d'être chauve, qu'ainsi il souffre moins de la chaleur. Mais l'heure n'est pas à la distraction. Les habitants de Chérubelle, pauvres mortels fragiles et faibles, souffrent énormément de la canicule, bien plus forte que celles qu'ils ont déjà traversées auparavant. Dans ces moments-là, tous rêvent de chutes de neige et de verglas, sauf que nous sommes fin juillet, et quand dans cette région, il est inconcevable qu'il neige à cette période.

"Daisy ?"

L'apprentie Célestellienne sursaute. Son professeur vient brusquement de se tourner vers elle, alors qu'elle se contentait de le suivre sans rien dire depuis le début de la journée.

"Oui, Maître ? répond-elle.

-Aurais-tu idée d'un moyen pour les villageois de se refroidir un peu sous cette forte chaleur ?

-Ils pourraient... heu... se baigner sous la cascade ?

-Cela n'est pas très décent, tu le sais bien, réplique-t-il."

Aquila a une idée très pointue de ce qu'est la décence. Sa jeune élève meurt d'envie d'ôter sa chemise à manches longues et ses collants, mais elle sait qu'une telle initiative entraînerait le courroux de son mentor. Alors qu'elle se prend elle aussi à rêver de neige, une idée l'effleure soudain.

"Maître ? appelle-t-elle. Quelques mages habitent ici. Pensez-vous qu'un sort glace produirait des glaçons assez durables pour soulager un instant ces mortels ?"

Aquila lui lance un regard aigu.

"J'y songeais aussi, répond-il. Cela me semble une idée tout à fait envisageable. A nous, mon élève, de les faire penser à cette possibilité."

Le fier Célestellien pique sans rien ajouter sur une des maisonnettes. Il sait que c'est là la maison d'un mage; tout Gardien doit se souvenir au premier coup d'oeil quelles brebis de son troupeau vivent dans telle ou telle habitation. Justement, la mage qui vit là est à la porte, qu'elle maintient ouverte de la main, bavardant avec une de ses voisines. Aquila se pose au sol et, les ailes plaquées au maximum contre ses flancs, il se faufile à l'intérieur de la bâtisse en effleurant à peine son occupante. Son apprentie est impressionnée qu'il y arrive, avec une carrure aussi imposante que la sienne. Elle, petite et menue, se glisse à sa suite sans problème. Il n'y a personne d'autre dans la bâtisse, et les deux Célestelliens entreprennent de la fouiller silencieusement afin de dénicher le livre de sorts de la mage. Aquila pense que, en le voyant, et, sait-on jamais, en le feuilletant avec nostalgie, elle retrouvera les indications pour lancer le sort Glace et aura l'idée de l'utiliser comme moyen de rafraîchissement. Le Gardien de Chérubelle finit par trouver l'ouvrage, coincé sous un amas de feuilles raturées, et le pose bien en évidence sur la table de la mage. Daisy se dirige vers la porte avant de constater que son maître ne lui emboîte pas le pas.

"Où vas-tu, Daisy ? demande-t-il sévèrement sous son regard interrogateur.

-N'a... n'avons-nous pas fini ce que nous étions venus faire ici ? bredouille la petite Célestellienne.

-Tu ne restes donc pas pour constater si l'aide que tu as apportée à cette mortelle porte ses fruits ? Sache, Daisy, que les mortels que tu protèges sont sous ta totale responsabilité. Tu ne peux te permettre de bâcher ainsi ton travail de Gardienne.

-Je comprends, Maître, admet Daisy en s'inclinant légèrement. Pardonnez-moi pour mon manque d'implication.

-N'en parlons plus. Toutefois, je tiens à ce que tu gardes bien ce que je viens de te dire à l'esprit. Cela fait partie de ta formation.

-Bien sûr, Maître."

fin du flashback

Daisy ouvrit grand les yeux dans le noir, agitée et fébrile, convaincue qu'elle ne trouvera pas le sommeil dans cet état. D'un mouvement décidé, elle sortit du lit, enfila ses vêtements et trottina sans bruit jusqu'à la chambre de Bram, de l'autre côté du couloir. Elle s'introduisit dans la pièce sans frapper et trouva son congénère étendu sur son lit, les mains croisées derrière la tête et les jambes pliées. Il se redressa en l'entendant entrer et attendit qu'elle lui explique la raison de sa présence. Apparemment, lui non plus ne dormait pas.

"Bram, entama Daisy à voix basse en s'approchant du lit. L'idée de ne pas avoir cherché à savoir si le chevalier Keurbon a bien réussi à atteindre son but me taraude. Je ne parviens même pas à trouver le sommeil.

-Moi non plus, répondit-il sur le même ton. Mais c'est surtout parce que je meurs d'envie de savoir à quoi ressemble Mortepeine. Une ville dont nous n'avons jamais entendu parler, tu te rends compte comme c'est excitant ?

-Tu ne te sens donc pas... responsable du chevalier, toi ? s'étonna sa compagne. Tu ne veux pas être absolument sûr qu'il a trouvé ce qu'il cherchait ?

-Heu... Non, désolé. Il est assez grand pour se débrouiller tout seul, à ce qu'il me semble.

-Mais, ce n'est pas ce que... Bon, peut importe, soupira la Gardienne de Chérubelle. Ni toi ni moi ne parvenons à trouver le sommeil parce que nous nous interrogeons sur Mortepeine. Je te propose que nous nous y rendions séance tenante afin de voir ce qu'il en est.

-En pleine nuit ? releva Bram. Voilà qui pare cette expédition d'un côté inquiétant. Mais ne t'en fais pas, je suis plus motivé que jamais à partir à la recherche de cette ville ! Laisse-moi donc quelques instants pour m'habiller; je te rejoins devant l'auberge."

Daisy acquiesça et sortit de la chambre.

/

Les deux Célestelliens ne produisaient presque aucun son en courant sur les grandes étendues d'herbe verte. Ils avançaient à un rythme régulier satisfaisant, avançant à petites foulées rapides. La lanterne que brandissait Bram à bout de bras oscillait d'un côté puis de l'autre en grinçant légèrement et projetait un halo orangé devant eux. Malheureusement, cela les rendait bien plus repérables aux yeux des monstres qui rôdaient dans la nuit. D'un coup de rapière précis et fatal, Daisy acheva le marteleur qui s'acharnait sur elle depuis quelques instants.

"Je me demande tout de même combien de temps nous allons courir ainsi, marmonna Bram à côté d'elle. Nous ne savons même pas à quelle distance se situe Mortepeine. J'ai le bras en compote !

-Confie-moi cette lanterne, proposa son amie. Je vais éclairer le chemin à ta place."

Reconnaissant, l'apprenti d'Héphaïstos s'arrêta et tendit leur source de lumière à Daisy. Celle-ci la leva près de son visage pour estimer quelle part de la bougie qu'elle contenait s'était consumée, projetant des ombres orangées mouvantes sur son visage pâle et dans ses yeux verts. Tout à coup, elle entendit Bram, qui s'était éloigné de quelques pas en faisant craquer son épaule afin de soulager son bras, pousser un cri de surprise. Suivi d'un gémissent de souffrance.

"Bram ? héla-t-elle, inquiétée."

Tout-Puissant, j'espère qu'il n'est pas tombé sur un puissant monstre. On n'y voit vraiment rien, dans toute cette obscurité.

Elle se dirigea vers l'origine du son et se cogna dans son camarade qui reculait précipitamment.

"Bram ? Que t'est-il arrivé ? s'enquit-elle, aux aguets, prête à parer à la moindre menace.

-Je crois que je suis tombé dans une espèce de... flaque, et aussitôt, mon corps entier m'a brûlé et j'ai senti mes membres tressaillir convulsivement, se plaignit le jeune Célestellien en frémissant, le corps encore endolori.

-Où donc ?

-Juste ici. A quelques pas, là."

Daisy s'avança prudemment et leva la lanterne. Une épaisse et large flaque violette s'étalait à ses pieds, l'air dangereux. Une odeur nauséabonde s'en échappait.

"Ne serait-ce pas là une flaque de poison ? se renseigna-t-elle en plissant le nez de dégoût.

-Sans doute, répondit son camarade avec agacement. Cette région devient de moins en moins accueillante ! Je suis prêt à parier qu'il y a encore plein de flaques comme celle-là, dans le coin."

En effet, le décor avait singulièrement changé. D'une infinie plaine verdoyante, le sol sous leurs pieds était devenu une grande étendue de poussière sèche, où poussaient des buissons épineux et rabougris. Au fur et à mesure qu'ils avancèrent, ils avisèrent une épaisse forêt près de la route qu'ils suivaient, mais elle semblait touffue et inhospitalière, comme si l'on risquait de s'y retrouver prisonnier pour toujours si l'on se risquait à y entrer. Ils zigzaguèrent ainsi entre les arbres menaçants, les étendues de poison et les monstres variés durant un long moment. Plus ils avançaient, plus le ciel nocturne semblait se voiler de nuages gris grondants. Tout à coup, Bram, qui avait repris la lanterne en main, aperçut quelque chose qui l'interpela à la périphérie du halo orangé. Intrigué, il fit un écart pour aller voir ce qu'il en était, et sa compagne lui emboîta le pas, laissée perplexe par son brusque changement de direction.

"Hé, regarde un peu ça ! s'exclama le novice Célestellien en levant haut sa lanterne."

La lumière tremblotante de la bougie se projeta sur le grand cheval noir magnifique harnaché que montait le chevalier Keurbon.

"Tiens ? Etrange, commenta Daisy. Que fait la jument du chevalier ici toute seule ?

-Peut-être l'a-t-il laissée là car on ne l'autorisait pas à entrer dans la ville à cheval, hasarda son ami. Quoi qu'il en soit, nous devrions nous assurer qu'elle restera là afin de pouvoir la ramener à son propriétaire plus tard.

-Tu veux dire, au chevalier Keurbon ?

-Non, non, cette monture n'est pas la sienne. Il a dérobé cette jument au marchant d'armes; tout Ablithia en parle, afin de faire peser encore plus de fautes sur le chevalier."

Bram s'empara de la longe de l'animal et l'attacha à un arbre. Sa semblable et lui continuèrent leur route pendant quelques minutes, quand, au détour d'un bouquet d'arbres, une lumière blanche intense les éblouit. La couche de nuages orageux qui couvrait le ciel s'était disloquée juste assez pour laisser voir la pleine lune, toute lumineuse et toute ronde, qui éclairait les lieux presque comme en plein jour. Devant les deux Célestelliens ébahis se dressaient les fortifications d'un château, sans doute celui de Mortepeine. Mais apparemment, tous deux étaient arrivés là avec plusieurs siècles de retard. Il ne restait pratiquement rien de la construction.

/

Même le temps était incapable d'anéantir de la sorte. De la ville de Mortepeine, il ne restait absolument rien. Seuls quelques morceaux du château qui la dominait jadis étaient encore debout, comme par exemple la haute grille rouillée frappée du blason de la famille royale, toujours enchâssée dans un bout de mur. Devant cette grille se trouvaient deux statues face à face représentant un homme au garde-à-vous tenant une épée -du moins, on ne pouvait que suggérer qu'elles étaient identiques, car si l'une était toujours à peu près intacte, de l'autre il ne restait que les pieds. Sur les côtés et loin au fond, les hauts murs extérieurs du château étaient encore debout, mangés par la mousse, du lichen pendant entre les créneaux. Tous les murs survivants étaient dans le même état, à moitié pulvérisés, sales et tristes, envahis par la verdure. C'était un spectacle désolant.

"Tout-Puissant... Que s'est-il passé, ici ? souffla Daisy, médusée par tant de désolation.

-Je ne saurais le dire..., répondit son compagnon en s'avançant prudemment à l'intérieur de l'enceinte. Ce château n'est plus qu'une ruine, et ce, depuis de très longues années, semble-t-il. Regarde : il y a même des flaques de poison au sol."

Les deux Célestelliens enjambèrent les restes d'un mur et explorèrent prudemment le champ de ruines. Là, une tour accessible par une massive porte en chêne mangée par l'humidité. Ici, un escalier délabré qui débouchait sur du vide. Là-bas, un vestige de mur à moitié effondré. En contournant l'un d'entre eux, la jeune Gardienne de Chérubelle tomba sur des restes de mobilier, à savoir, des armoires aux veines d'or à peine visibles et des étagères où s'alignaient de très vieux livres moisis. Même sans les toucher, elle pouvait voir que les volumes s'étaient imprégnés de l'humidité des lieux et que leurs pages aux écritures illisibles étaient sans doute collées les unes aux autres. Au fond du vestige de salle, elle avisa un escalier qui s'enfonçait sous la terre.

Tiens ? Serait-ce un passage qui nous mènera ailleurs dans le château ? Nous devrions descendre voir. En outre, je me demande où le chevalier Keurbon a bien pu aller...

"Bram ? appela Daisy en revenant un peu sur ses pas. Viens donc voir ce que j'ai trouvé !"

Son ami se dépêcha de la rejoindre, toujours sidéré par ce qu'il voyait.

"Je n'en reviens pas que le château soit dans cet état, confia-t-il.

-Pourtant, cela semble plutôt logique, quand on voit... l'état du chevalier, remarqua la Célestellienne blonde."

Son semblable et elle empruntèrent les escaliers qu'elle venait de dénicher et débouchèrent dans un vaste couloir. Ils avancèrent un peu au hasard, suivant le corridor et passant quelque fois à travers de larges trous dans les murs.

A n'en point douter, ce château était immense et la ville, sans doute aussi grande qu'Ablithia. Qu'a-t-il bien pu se passer pour qu'elle tombe ainsi en ruine ?

"Daisy ? Nous devrions faire attention où nous mettons les pieds, suggéra Bram à quelques pas devant elle.

-Pourquoi donc ? Tu as peur que le sol se désagrège sous nos pieds ? plaisanta-t-elle.

-Non, ce serait surtout pour éviter que nous tombions dans un précipice tel que celui-là."

En effet, juste devant eux, le tapis bleu bordé d'or élimé et crasseux qu'ils suivaient depuis un petit moment disparaissait dans un gouffre béant, qui semblait avoir coupé ce niveau du château en deux.

Oulà, mais quelle est la force qui a pu ouvrir le sol en deux comme cela ?

Prudemment, les deux Célestelliens le contournèrent en passant par ce qui semblait être les cuisines, envahies de pots cassés. Au bout de plusieurs minutes encore, ils tombèrent sur un autre escalier qui, celui-là, remontait vers le niveau supérieur. Ils débouchèrent sur ce qui devait être une chambre jadis, où demeuraient encore une armoire bancale et couverte de lichen et un lit aux draps délavés et déchirés, baignant dans une flaque de poison. Ils empruntèrent un second escalier, encore un qui conduisait vers le haut, et arrivèrent cette fois sur le chemin de ronde. Ils le remontèrent jusqu'à arriver devant une lourde porte qui défendait l'entrée d'une haute tour. Cette porte, abîmée par le temps elle aussi, n'opposa aucune résistance lorsqu'ils la poussèrent. Derrière, un nouvel escalier s'enfonçait dans les étages inférieurs. Ils eurent à contourner toute la salle qui s'y trouvait et derrière laquelle ils avaient débouché pour pouvoir y pénétrer. Là encore, un luxueux tapis bleu bordé d'or et brodé de l'emblème de la famille royale de Mortepeine, en meilleur état que les autres, traversait toute la salle jusqu'à un imposant trône. Devant le royal siège se tenait le chevalier Keurbon, dos à eux, qu'ils reconnurent grâce à sa cape noire déchirée et à son heaume à cornes. Et sur le trône se tenait... une créature dont ils sentirent, même de loin, la noire et malsaine aura.

Cette créature était à n'en point douter une femme, à la silhouette grande et élancée, moulée toute entière dans une robe rouge sang, serrée à divers endroits par des rubans dorés, qui devenait de plus en plus foncé et virait littéralement au noir en bas de la jupe. Le tissus suffisait à peine à cacher la poitrine généreuse de la créature ainsi que son abdomen. De longs gants rouges lui remontaient jusqu'aux coudes. Une longue chevelure soyeuse, visiblement peignée et entretenue avec soin, d'un bleu très sombre, cascadait jusqu'à ses reins. Là s'arrêtaient ses points communs avec une femme humaine : l'être avait la peau entièrement bleue, d'un bleu satiné un peu maladif, des oreilles pointues qui filaient vers ses tempes, de grandes ailes de démon violacées jaillissaient de son dos, et surtout, moins visible, une queue violette palmée comme celle d'un triton ondulait doucement dans son dos. Mais le pire demeurait ses pieds. Elle n'en avait pas à proprement parler : sa robe se terminait en quatre appendices semblables à des mains et qui lui permettaient vraisemblablement de se déplacer par voie terrestre. Lorsque Daisy avisa ses yeux rouge sang, flamboyant, vides de pupilles et d'iris, elle comprit.

Cette créature doit être la sorcière que le bûcheron dit avoir vue dans les bois, à la recherche du chevalier. Et il se pourrait aussi... qu'elle soit le démon dont parlait la comptine d'Alanna.

L'être démoniaque prit la parole, d'une voix à la fois douce et pleine de fiel.

"Ka ah ah ! ricana-t-elle d'une façon qui fit froid dans le dos de Daisy. Tu es revenu, mon amour. Je t'ai cherché partout. Tu ne te cachais quand même pas, vilain garçon ?

-Sylvane ! s'écria le chevalier Keurbon, apparemment fou de rage."

Quelques instants plus tard, il secouait lentement la tête et déclarait :

"Ca y est, je comprends. Je me souviens de tout, maintenant. Si je suis parti de Mortepeine, c'était pour te détruire."

C'était donc bien cela. La chanson faisait référence à cette créature.

L'être qui s'appelait Sylvane ricana et répliqua :

"Mais c'est moi qui t'ai vaincu et tu as goûté à mon baiser..."

Elle s'avança de quelques pas, ses ailes de démon frémissant d'excitation dans son dos.

"Je t'ai eu tout à moi pendant un siècle ou deux, dans un royaume de ténèbres créé rien que pour toi, poursuivit Sylvane. Tu es à moi. Ne l'oublie pas. Tu es mon chevalier Karbon dans son armure resplendissante.

-Assez ! tonna l'objet de ses maléfices. Tout est ta faute ! Que lui as-tu fait ? Où est Lise ?"

Sans attendre de réponse, le chevalier dégaina sa lance et se jeta sur le démon. Peu inquiète, elle se cambra légèrement en avant en le regardant approcher, puis, d'un coup, ses yeux sanglants s'illuminèrent d'une lueur inquiétante. Deux faisceaux de lumière noire en jaillirent et percutèrent son assaillant de plein fouet. Il retomba lourdement sur le sol. Daisy, mue par son instinct de Célestellienne, se précipita vers lui pour l'aider, laissant derrière elle un Bram et une Stella, qui avait fini par refaire surface, muets d'horreur. Alors qu'elle parvenait près de lui, le chevalier Keurbon se mit à pousser un hurlement atroce, qui sonna étrangement étouffé par son heaume, le corps agité de soubresauts convulsifs et parcouru d'électricité malsaine.

On dirait... ces deux faisceaux noirs... ils ressemblent à ceux qui ont attaqué l'Observatoire...

Pendant ce temps, Sylvane se redressait avec élégance, satisfaite de voir sa victime se tordre ainsi de douleur.

"Ka ah ah ! Espèce d'idiot ! siffla-t-elle. Le tremblement de terre a brisé mon envoutement, mais rien n'arrête l'amour véritable. Je vais à nouveau lancer mon sort et nous retournerons dans notre royaume des ténèbres. Seuls, tous les deux..."

Daisy n'en pouvait plus de rester ainsi sans réagir. Cédant enfin à ses pulsions qui la poussaient à courir au secours du chevalier en dépit du danger, elle se précipita pour s'interposer entre lui et Sylvane. Celle-ci considéra la petite blonde qui venait ainsi la défier avec curiosité.

"Qui es-tu ? s'enquit la démone. Tu ne crois quand même pas que tu vas me voler mon amour, le chevalier Keurbon ?

-Vous le voler ? Certes non, répliqua Daisy qui, curieusement, n'arrivait pas à ressentir la moindre peur. Mais je refuse que vous le fassiez redevenir votre esclave !

-Ah ! Si tu crois que tu vas m'en empêcher, tu rêves ! s'exclama Sylvane. Ne sens-tu pas le sort maléfique que je lui ai lancé, ma jolie ? Ne sens-tu pas cette puissance ?"

Elle ne laissa pas à son interlocutrice le temps de répondre.

"Mais ne t'inquiète pas, ma jolie, ronronna-t-elle en se penchant dangereusement en avant. Tu t'en apercevras assez tôt ! Ka ha ha !"

Et, comme précédemment, deux faisceaux de lumière noire, bourdonnant d'une électricité malsaine, jaillirent de ses orbites rouges. Les rayons maléfiques et mortels percutèrent de plein fouet la petite Célestellienne, l'enveloppant dans la souffrance et les ténèbres.