[Je crois que c'était le chapitre le plus long que j'ai jamais écrit pour cette fic' ! J'ai été très touchée et ravie par votre enthousiasme vis-à-vis du chapitre précédent ! ^-^Je l'avoue, je ne m'attendais pas à un tel engouement. Einalem, j'adore Aquila aussi, et le placer aussi souvent que je le peux fait partie de mes objectifs. Amuto67100, je suis très heureuse que ce flash-back avec Aquila t'ai plu aussi, mais par contre, j'espère que tu te souviens qu'il n'y aura jamais de Aquila x Daisy dans ma fic. J'espère que vous ne serez pas trop déçues par ce chapitre, après l'avoir attendu avec, comme vous l'avez dit, tant d'impatience ! Merci encore pour les commentaires :')]
La violence du choc ébranla Daisy et brouilla ses pensées pendant quelques instants. C'est à peine si elle entendit Bram et Stella, derrière elle, pousser une même exclamation horrifiée, et les grognements de douleur du chevalier Keurbon. Le nuage dense et sombre, tout de ténèbres et d'électricité bourdonnante, lui bouchait complètement la vue, et l'oppressait de tous côtés. Toutefois, à sa grande surprise, elle ne s'écroula pas, secouée de tressaillements de douleur, comme l'avait fait la précédente victime de la cruelle Sylvane. Daisy sentait le sort maléfique peser sur elle, et l'électricité qu'il dégageait lui dressait un peu les cheveux, mais c'était tout.
Etrange. On dirait que ce maléfice n'agit pas sur moi. Eh bien, quelque soit ce à quoi cela est dû, autant en profiter.
Elle se ramassa un peu sur elle-même puis, d'une secousse dédaigneuse, se dégagea fermement du nuage. Sylvane, qui s'était redressée avec satisfaction, croyant s'être débarrassée de la gêneuse, eut un hoquet de stupeur en voyant sa victime neutraliser aussi facilement son sortilège et lui adresser un sourire suprêmement satisfait.
"Q... Quoi ? hoqueta-t-elle en reculant. Mes sorts sont les plus cruels et les plus puissants qui soient... Ils auraient dû marcher !"
Je ne sais pas non plus pourquoi ça n'a pas été le cas, mais enfin, je ne vais pas m'en plaindre.
La démone sembla lentement parvenir à une réponse plausible. Elle fronça légèrement ses yeux couleurs de sang et s'enquit avec méfiance :
"Qui es-tu, en fait ? Si tu avais été humaine, mon sort aurait fait mouche."
Au fur et à mesure qu'une hypothèse se présentait à elle, elle se raidissait, mal à l'aise.
"Mais tu n'es quand même pas... avec eux ?"
Avec "eux" ? Les Célestelliens ? Tu nous connais donc... ?
Daisy, qui était encore assez choquée d'être toujours en état de tenir tête à Sylvane, ne prit même pas la peine de répondre. Elle se contenta de garder ses beaux yeux verts levés vers la démone sans dire un mot. Elle ne sut jamais ce que celle-ci vit dans ses iris clairs, mais tout à coup, Sylvane se dressa, sa queue de triton fouettant rageusement l'air derrière elle, et hurla :
"Ah, non ! C'est pas vrai ! Pourquoi tu ne nous laisses pas en paix, hein ?
-Mon devoir est d'aider et de protéger les mortels, qu'ils soient vivants ou non, répondit Daisy qui avait enfin retrouvé sa langue. Le chevalier Keurbon ne retombera jamais entre vos griffes; je m'en assurerai personnellement !
-Oh, tu crois ça ? siffla son opposante en la menaçant de son poignard aiguisé, qu'elle avait tiré de sa ceinture d'un geste vif. En tout cas, c'est fort dommage !, maintenant, je vais être obligée d'abîmer ton charmant petit visage !"
Et elle se jeta sur la jeune Célestellienne. Cette dernière, un peu perplexe de la dernière déclaration de la sorcière, qui semblait vraiment ennuyée d'être obligée de "l'abîmer", n'en garda pas moins ses réflexes et elle bondit en arrière, évitant le coup de poignard et tirant sa lame en un même mouvement. Bram accourut à ses côtés, l'air très en colère contre elle, lance brandie.
"Mais enfin, la gronda-t-il avec indignation, qu'est-ce qui t'a pris de te mettre ainsi en danger ? Cette sorcière a failli de tuer !"
Sa compagne ne répondit rien; elle n'en avait pas le temps. Rapidement, les deux Célestelliens entrainèrent Sylvane à l'opposé de l'endroit où se trouvait le chevalier Keurbon, encore convulsionné de douleur. Ils ne voulaient pas qu'un coup perdu, venant d'eux ou de leur ennemie, ne lui cause d'autres dommages.
La démone, sachant maintenant que ses adversaires étaient des Célestelliens, les dévisageait avec méfiance et n'avait pas l'audace de s'approcher d'eux pour l'instant. Bram comme Daisy faisaient de même, défiants, et cette dernière profita de cette phase d'inaction pour répertorier les éventuels points faibles et points forts de leur assaillante.
Sa résistance ne devrait pas être trop difficile à percer... Elle ne porte rien qui puisse la protéger. En revanche, il me semble qu'il sera assez difficile de l'approcher, surtout si elle utilise ses ailes pour se mettre hors de notre portée.
Elle n'eut guère le temps de pousser plus loin son analyse. Sylvane, décidant sans doute qu'elle ne gagnerait rien à attaquer la Célestellienne blonde armée d'une épée et le Célestellien brun équipé d'une lance au corps à corps. De là où elle se trouvait, prudemment en retrait, elle lança sa magie. Une pluie de lames de glace acérée tomba sur la tête des deux Célestelliens, qui se retrouvèrent avec le crâne entaillé à divers endroits avant d'avoir le réflexe de s'abriter sous leur bouclier. Ignorant la douleur qui pulsait sur sa tête, Daisy bondit et assena un grand coup d'épée à la sorcière, qui, sous-estimant leur vitesse de réaction, s'avançant vers eux, poignard brandi. Elle siffla, plus de fureur que de douleur, et n'eut pas le temps d'esquiver l'attaque de Bram, qui se jeta sur elle sitôt que sa compagne se fut écartée. Sylvane recula, furieuse, et fit s'abattre une nouvelle pluie de glace sur eux. Cette fois-ci, ils restèrent concentrés sur leur ennemie et ripostèrent aussitôt son sort lancé, Daisy par la même pluie de glace, Bram, par le coup d'Hermès -une attaque à la lance peu violente mais d'une extrême rapidité. La démone décida alors de passer à la vitesse supérieure : ses yeux rouges se mirent à briller comme lorsqu'elle avait lancé son sort de ténèbres, mais cette fois-ci, non pas d'une lueur noire mais d'une lueur écarlate. La jeune Gardienne de Chérubelle n'eut pas le temps de se demander quels étaient les effets de ce sortilège : le rayon rouge la frappa de plein fouet, ainsi que son compagnon, et à une intense douleur s'ajouta le raidissement immédiat et involontaire de tout son corps. Elle ne pouvait plus bouger.
Que... Qu'est-ce qui... se passe ? Je suis... paralysée... ?
Bram, quand à lui, semblait toujours libre de ses mouvements et la dévisageait, atterré. Si la jeune Célestellienne était paralysée, elle ne pourrait ni attaquer, ni éviter les attaques mortelles de Sylvane ! Celle-ci, d'ailleurs, semblait ravie de son effet, si l'on en croyait son rictus cruel et les rires saccadés qui s'échappaient de sa gorge. Profitant du fait que l'une de ses ennemis était temporairement réduite à l'impuissance, elle attaqua, poignard brandi.
"Pas question ! hurla l'autre Célestellien en voyant la lame mortelle plonger droit vers le coeur de son amie."
Et, avec un courage inouï, il se jeta devant sa compagne et para habilement l'attaque avec son bouclier. Sylvane siffla, agacée, et tenta avec une précision mortelle de trouver un nouvel angle d'attaque pour achever la jeune Gardienne. Mais Bram était tenace. Quelque soit l'endroit où la démone frappait, il était là pour bloquer le coup avec soit sa lance, soit son bouclier. Elle finit par renoncer et recula de quelques pas. Puis, d'un long mouvement du bras, elle déchaîna une rafale de sort Glace tout droit sur Daisy. Rapidement, Bram se jeta sur elle et la protégea encore. La jeune Célestellienne avait l'impression que son esprit tournait au ralenti, et si ça n'avait pas été le cas, elle aurait sans doute été touchée de tant de dévotion. Petit à petit, toutefois, elle sentit la paralysie quitter ses membres raidis et son cerveau figé. Elle tourna prudemment la tête et fit aussitôt savoir à son compagnon qu'elle avait retrouvé sa liberté de mouvement. Ils se relevèrent et se positionnèrent de nouveau face à Sylvane. Cette dernière, furieuse, ne quittait pas Bram des yeux.
"Tu commences à m'agacer prodigieusement, mon mignon, siffla-t-elle. Il est grand temps de faire cesser ces élans héroïques !"
A leur grande surprise, la démone se mit à onduler lascivement des hanches et du buste, se trémoussant, déhanchant son corps parfait et agitant sa belle et soyeuse chevelure en rythme. Son sourire se fit ravageur, ses yeux, d'une folle intensité, et sa peau sembla soudain irradier de l'intérieur. Ce fut du moins ce qu'il sembla à Bram, car d'un seul coup, il se figea, la bouche entrouverte et les yeux flous, subjugué par le sort d'attraction de Sylvane.
"Bram ? l'appela Daisy, perplexe."
Déconcentrée par la réaction de son ami, elle ne prit pas garde à la démone qui, sa dance de séduction terminée, se jetait violemment sur elle. La souple queue de triton frappa la jeune Célestellienne de plein fouet, avec une force insoupçonnée, et la projeta en arrière. Elle retomba lourdement sur les dalles.
La violente onde de choc remonta depuis le coccyx de Daisy jusque dans ses jambes, et depuis ses omoplates jusqu'à son crâne. Heureusement pour elle, en se sentant projetée en arrière, elle avait instinctivement arqué le dos en arrière, comme son maître lui avait appris à le faire, pour éviter de se blesser dans les côtes ou à la colonne vertébrale. La douleur fut cependant d'une violence inouïe, et la jeune Célestellienne ne put réprimer un cri d'agonie. Sonnée, elle n'eut guère le temps de se redresser : tel un monstrueux oiseau de proie, Sylvane fondait sur elle, sa chevelure bleutée claquant autour de sa tête, ses grandes ailes de démon déployée, crocs sortis et yeux sanglants emplis de jubilation, en une terrifiante vision de mort. Elle atterrit entre le ventre et la poitrine de sa victime, coupant le souffle de la jeune Gardienne. Cette dernière tenta de se dégager violemment, mais la démone planta deux de ses pattes griffues dans les bras, la clouant au sol. Daisy gémit lorsque les griffes lui transpercèrent la peau; de minces filets de sang coulèrent lentement le long de ses bras. Elle crispa et décrispa les mains, terriblement frustrée de voir son épée gisant sur les dalles à quelques pas de là, mais incapable de l'atteindre. Sylvane pesa davantage sur elle et la jeune Célestellienne l'incendia du regard.
"Dommage pour toi, ma jolie, roucoula la démone avec un écœurant sourire. Mais tu ne pourras pas te mettre entre moi et mon amour, le chevalier Keurbon. Je vais être obligée de te tuer."
Elle leva un instant les yeux vers Bram, vacillant paresseusement à quelques pas de là, les joues rougies et un sourire niais étalé sur le visage, toujours fermement prisonnier de son sort de séduction. Stella, exaspérée et paniquée, le secouait sans ménagement en l'incendiant sous ses injures, lui criant de se reprendre et de voler au secours de Daisy. Sylvane courba lascivement sa fine silhouette en avant afin de toiser sa victime immobilisée de plus près.
"Je pense que je vais garder ton ami à mon service, annonça-t-elle d'une voix satisfaite. Il fera un excellent larbin à notre service, à mon amour le chevalier Karbon et à moi, lorsque nous retournerons dans notre royaume de ténèbres."
Il faut... que je fasse quelque chose... N'importe quoi... Allez, réfléchis, Daisy... Tu peux t'en sortir... Réfléchis !
La respiration coupée, la jeune Gardienne ne pouvait rien répondre aux délires lugubres de Sylvane, et priait pour que la sorcière, qui de toute évidence aimait s'écouter parler, continuât son monologue. En effet, elle venait d'avoir une idée... La seule qui lui permettrait d'échapper au poignard mortel de la démone, puisque Bram était de toute évidence trop sous l'influence du sort d'attraction pour venir l'aider.
"Je t'aurais bien gardée à notre service, toi aussi, continuait Sylvane de sa voix insupportable, toute de douceur et de venin mêlés. Il aurait été charmant de contempler ton joli petit visage s'encrasser et s'abîmer davantage chaque jour, et de te regarder ramper à nos pieds."
Daisy n'avait pas l'intention de ramper devant qui que ce fût, et concentra ses pouvoirs. Lentement mais sûrement, puisant dans ses dernières forces, elle matérialisait un gros bloc de glace au dessus de la tête de son adversaire. Heureusement, cette dernière, toute à ses rêves de domination et d'humiliation, et le visage avidement penché sur celui de sa victime pour y lire tout le désespoir et la peur qu'elle voulait inspirer, ne s'aperçut pas que les mains de la petite Célestelliens s'étaient illuminées de magie.
"Mais tu es bien trop imprévisible, et de fait, une menace pour nous, conclut la démone en faisant courir la pointe de son poignard sur la gorge de Daisy."
Elle se redressa et pointa la lame vers le coeur de sa proie réduite à l'impuissance -du moins le pensait-elle.
"Adieu, ma jolie, et puisses-tu atterrir directement en enfer !"
Daisy ne prit même pas la peine de répondre. D'un seul coup, elle lâcha le bloc de glace sur la tête de Sylvane. Sonnée et stupéfaite, la démone porta la main à sa tête et son poids se relâcha un peu sur le corps de la jeune Célestellienne. Cette dernière n'hésita pas un seul instant. Elle se redressa d'un coup, l'adrénaline rugissant dans ses veines, tendit le bras pour récupérer son épée et la planta de toutes ses forces dans le ventre de Sylvane. La sorcière hoqueta, la bouche entrouverte et les yeux écarquillés de douleur et de surprise. Elle recula lentement, très lentement vers le trône abandonnée, sa main gantée de rouge pressée sur son ventre, tandis que Daisy se relevait en tremblant de tous ses membres. Curieusement, comme avec l'héxacorne, la bête qu'elle avait vaincue dans l'Héxatère, une épaisse fumée noire s'échappait de la plaie fatale. Elle perçut des mouvements autour d'elle, et tourna la tête pour voir le chevalier Keurbon se redresser, tremblant mais délivré de la douleur, et Bram se rapprocher d'eux, les yeux hagards mais débarrassé du sort d'attraction de Sylvane -sans doute parce que celle-ci était en train de mourir.
"Non..., chuinta la démone d'une voix éteinte, mon chevalier Karbon... Notre vie ensemble... Tout est fini..."
Elle semblait si malheureuse qu'on aurait presque pu avoir pitié d'elle.
"Mais, mon amour..., poursuivit-elle, tu dois savoir qu'il est impossible de revenir en arrière... Ta Lise bien-aimée n'est plus..."
Elle se redressa soudain, grimaçant de douleur, mais également de cruauté, ses orbites sanglantes animées d'une perverse satisfaction :
"Kha... ah... ah... Tu es condamné à errer tout seul sur cette terre..., siffla-t-elle d'une voix pleine de fiel. Kha ah ah ah ah ah !"
Elle rejeta le tête en arrière, et son rire lugubre et grinçant résonna dans la pièce jusqu'à ce que la démone ne disparaisse complètement dans une épaisse fumée noire.
Un cliquètement de ferraille se fit entendre, et lorsque Bram et Daisy se tournèrent vers le chevalier Keurbon, celui-ci était effondré au sol, les épaules basses et les poings serrés.
"Princesse Lise ! gémit-il, au désespoir. Non ! C'est impossible !".
Daisy sentit son coeur se serrer de compassion pour le chevalier.
Le pauvre, c'est une nouvelle absolument terrible pour lui. Mais en même temps, je me doutais déjà que sa bien-aimée avait trépassé il y a plusieurs siècles de cela. Il suffisait de voir le visage du chevalier, ou encore l'état de ce qui fut jadis Mortepeine, pour s'en apercevoir.
Désolée, elle s'avança vers lui.
"Grâce à vous, j'ai pu rentrer à Mortepeine, murmura le chevalier mort lorsqu'elle s'accroupit devant lui. Pourtant..."
Il releva sa tête casquée de noir, crâne nu et blanchi et orbites vides, et laissa courir son regard le long des murs suintant d'humidité, du tapis élimé et du trône poussiéreux.
"Le temps a détruit mon pays et ma chère Lise n'est plus là pour m'accueillir, se lamenta-t-il. Je suis rentré, enfin... Mais je suis rentré trop tard !".
-Je... Je suis tellement désolée, soupira Daisy en tendant la main, violemment touchée par la détresse du chevalier. J'aurais aimé... avoir pu faire davantage...
-Ce n'est point de votre faute, nia le chevalier avec lassitude. Trop d'années, que dis-je !, de siècles ont passé depuis que j'ai quitté Mortepeine pour chasser cette démone de Sylvane. Quoi que vous ailliez fait de plus, même si vous en avez déjà fait beaucoup, je serais quand même rentré trop tard.
-Il n'est pas trop tard, affirma soudain une voix claire derrière eux".
Daisy sursauta et se releva d'un bond. S'avançant sur le tapis élimé, ses petits pieds chaussés de souliers argentés semblant à peine toucher le sol, absolument ravissante dans sa belle robe blanche rebrodée d'argent, la princesse Élise couvait le chevalier Keurbon d'un regard doux. Ce dernier tourna la tête et sursauta, ébranlé, puis balbutia en désignant le bijou que la nouvelle venue portait autour du cou :
"Ce collier ! Princesse Lise ! Je ne... Vous n'êtes pas... ?"
Le pauvre n'y comprenait plus rien, bouleversé de voir sa bien-aimée resplendissante de vie, alors qu'on venait de lui annoncer cruellement que, comme lui, elle était morte depuis des siècles. Daisy, Stella et Bram, eux, avaient tout de suite compris que l'apparition n'était guère le fantôme de la princesse Lise, puisqu'ils la sentaient vivante, la peau souple et tiède et les veines gorgés de sang.
La princesse Élise, ne voulant ni rompre le charme de l'instant, ni donner de faux espoirs au chevalier Keurbon, secoua lentement la tête, ses épaisses mèches châtain clair caressant doucement les contours de son visage délicat.
"Je vous ai fait une promesse, rappela-t-elle. J'avais juré de vous attendre quel que soit le temps que cela prendrait."
Elle tendit sa main fine et douce au chevalier mort, toujours prostré à terre, ne pouvant croire à ce miracle.
"Mon tendre chevalier Keurbon, poursuivit la presque apparition de Lise d'une voix douce, prenez ma main et dansons ! La première danse que nous aurions eue comme mari et femme..."
Son interlocuteur, subjugué, se releva lentement.
"Princesse Lise..., souffla-t-il. Me pardonnez-vous ?"
Sa bien-aimée ne répondit rien, mais se contenta de lui sourire, ses yeux gris-vert emplis d'amour. Il prit alors sa main fine et pâle dans la sienne, gantée de noir, et les deux fiancés se regardèrent un instant dans les yeux avant de presser doucement leur front l'un contre l'autre. Afin de leur laisser un minimum d'intimité, les trois autres occupants de la pièce s'écartèrent.
Cela semblera peut-être difficile à croire, mais dès que les deux danseurs esquissèrent les premiers pas de la danse, une belle musique sembla surgir de nulle part. Douces, légères et voluptueuses, les notes de violon et de contrebasse enveloppèrent les deux êtres, tourbillonnèrent autour d'eux, guidant leurs pas et accompagnant leurs mouvements fluides. Serrés l'un contre l'autre, ils décrivirent de grands et larges cercles tout autour de la salle, les joues appuyées l'une contre l'autre. Les cheveux de la princesse volaient gracieusement autour d'elle, et la cape du chevalier suivait le même mouvement fluide. A plusieurs reprises, il la décolla de lui et la fit tourbillonner sur elle-même, sa belle robe d'argent se déployant autour d'elle comme les voiles d'une mariée. Et puis, au bout d'un long moment, la musique venue de nulle part s'arrêta. Après un dernier pas de danse, le chevalier Keurbon s'immobilisa et lâcha la main de sa cavalière. Dans le même temps, son corps réduit à l'état de squelette bardé de noir depuis longtemps se mit à luire d'une douce lumière vert pâle, semblable à celle qui auréolait les défunts lorsqu'ils étaient prêts à monter aux cieux. Il s'éleva lentement dans les airs.
"Merci, princesse, dit-il d'une voix emplie de reconnaissance en baissant les yeux sur sa compagne de danse. Je sais maintenant que vous n'êtes pas ma Lise, mais... Sans vous, j'aurais été condamné à errer à tout jamais.
-Je savais que vous étiez le chevalier Keurbon dont parlaient les légendes, murmura la princesse Élise, émue. J'en étais sûre. Dès que je vous ai vu, j'ai su qu'il y avait un lien entre nous.
-Et cela n'est guère étonnant, si l'on considère que vous avez hérité des souvenirs de ma bien-aimée Lise, répondit le chevalier."
Son interlocutrice sembla très surprise de cette déclaration. Elle ouvrit de grands yeux éberlués :
"Ainsi, la princesse Lise est ma... !"
Votre ascendante, oui. Cela explique que vous ayez hérité de certains de ses souvenirs concernant Mortepeine et le chevalier Keurbon, et votre ressemblance physique. C'est étonnant que vous ne vous en soyez pas aperçu auparavant; cela coule pourtant de source.
Le chevalier se tourna alors vers Bram, Stella et Daisy, mais s'adressa surtout à cette dernière, qu'il considérait vraiment comme celle qui l'avait aidé dans sa quête.
"Merci, Daisy, la remercia-t-il avec une infinie gratitude. Sans vous, je n'aurais jamais appris la vérité."
La jeune Célestellienne lui sourit, heureuse que les choses se terminent bien pour lui.
"Je vous en prie, répondit-il gracieusement. Ce fut un plaisir.
-Je n'ai plus aucun regret, conclut le chevalier mort. Seulement de la reconnaissance."
Et, comme tous les défunts qui trouvaient le repos, dans un lumière éblouissante, il disparut. Les quatre êtres restant dans la salle ne prononcèrent pas un mot pendant un moment, l'esprit encore tout plein de la magie de ce qu'il venait de se passer.
Ainsi donc, voici la fin du chevalier Keurbon... Par tous les Gardiens de l'Observatoire, il me semble que c'était il y a des semaines que le roi d'Ablithia nous a ordonné de le débarrasser de lui... alors que cet évènement n'a eu lieu que voici six jours à peine.
A ce propos, je me demande comment la princesse Élise est arrivée là... ?
Comme si elle avait entendu son questionnement, leur royale compagne cligna des yeux pour sortir de son éblouissement et se tourna vers eux :
"Je sais que j'aurais dû vous laisser faire, mais je n'ai pas pu m'empêcher de vous suivre, s'excusa-t-elle en s'efforçant d'avoir réellement l'air désolé.
-Depuis combien de temps nous suivez-vous, Votre Majesté ? se renseigna Daisy, curieuse. Si cela fait trois jours que vous avez quitté Ablithia, le Roi votre pèreest probablement fou d'inquiétude à votre sujet !
-Non, non, cela ne fait pas si longtemps que ça, la rassura la princesse. Je sais à quel point Père peut avoir rapidement peur pour moi. Voyez-vous, je m'étais déjà rendue au Plicata auparavant, pour rendre visite à mon ancienne nourrice. Comme je ne parvenais pas à trouver le sommeil, après tant de temps sans nouvelles de vous ou du chevalier, j'ai décidé d'aller constater par moi-même comment cette histoire avait évolué. Je me suis donc levée sans bruit, ait enfilé la plus belle robe que j'ai pu trouver, ai passé le collier le plus précieux que j'avais autour du cou, pour nous porter chance, et j'ai fait usage d'une aile de chimère pour me téléporter au Plicata. Je suis arrivée juste au moment où vous quittiez le village, et je vous ai simplement emboîté le pas tout en restant la plus discrète possible, afin de ne pas vous déconcentrer dans votre mission.
-Avez-vous donc fait tout ce chemin seule, princesse ? demanda Bram en fronçant un peu les sourcils. Mes excuses, mais ce n'était guère prudent de votre part.
-Oh, non, non, détrompez-vous, je ne suis pas exempte de prudence ! Lors de mon escapade nocturne, j'ai obtenu de deux de mes gardes du corps qu'ils m'accompagnent dans cette aventure."
Et elle désigna l'entrée de la salle du trône, où deux soldats redoutablement armés, semblant du reste encore tout éberlués de ce à quoi ils avaient assisté, surveillaient les alentours avec attention.
"C'est étrange, murmura la princesse Élise après un instant de silence. Lorsque je dansais avec lui, j'ai entendu une voix...
-Une voix ? répéta Daisy, interpelée.
-Oui. Une voix féminine qui disait "Merci"..."
Le fantôme de la princesse Lise, peut-être ? Mais c'est fort étrange... je ne sens la présence d'aucun esprit ici.
La jeune Gardienne échangea un regard perplexe avec son semblable, qui paraissait avoir suivi le même cheminement de pensée et qui haussa les épaules. Il n'avait pas de réponse non plus.
"Enfin..., se secoua la princesse, je dois vite rentrer au château pour annoncer la nouvelle. Je veillerai à ce que votre récompense soit prête, Daisy, Bram. Passez au château dès que possible."
Et elle s'éloigna bien vite, encadrée par ses gardes du corps.
"Pfff, persiffla dédaigneusement la voix de Stella à leurs oreilles, si elle avertit tout le monde que le chevalier est monté au Ciel alors que vous n'êtes pas encore rentrés, son royal père va deviner qu'elle est partie en exploration en pleine nuit et ça va barder pour elle ! L'avantage de sortir quand tout le monde dort, c'est justement de ne pas se faire prendre !
-Tiens, Stella, tu as été bien silencieuse depuis que nous sommes arrivés ici, remarqua Daisy. Je m'attendais à ce que tu fasses des commentaires sur "les goûts douteux de Sylvane", ou encore à quel point le chevalier Keurbon et la princesse Élise ont été "longs à la détente".
-Eh bien, il semblerait que tu n'y connaisses pas grand chose à la discrétion et la délicatesse des fées ! protesta son amie, piquée au vif. Figure-toi que je respecte ce qui mérite de l'être. Et d'ailleurs, de quel droit me fais-tu des reproches, hein ? Nom d'une météorite ! Qu'est-ce qui t'a pris de te jeter devant le chevalier, tout à l'heure, espèce de Casse-cou ?"
Casse-cou... quel surnom charmant. Ca me plaît bien.
"Je ne pouvais pas laisser Sylvane s'en prendre encore à lui, se défendit la jeune Célestellienne. Et il fallait bien que nous nous débarrassions de cette démone.
-A ce propos, le Célestellien de pacotille, je peux savoir ce qui t'a pris, d'avoir eu la bêtise de succomber au charme de Sylvane ? s'indigna la fée, s'en prenant à Bram cette fois-ci. Les garçons alors, c'est fou ce qu'ils peuvent être stupides !
-Et les petites fées, c'est fou comme elles peuvent être inutiles ! se rebiffa le jeune Célestellien. Tu critiques, tu critiques, mais je ne t'ai pas vue te rendre bien utile, pendant que l'on se battait contre Sylvane !
-Dis donc, espèce de goujat, ne sais-tu donc pas que je suis délicate ? Je laisse la violence aux brutes comme toi !
-Tu sais ce qu'elle te dit, la brute, espèce de pleurnicheuse ?"
Daisy leva les yeux vers le plafond, résignée et lasse de leurs chamailleries.
Au moins, Bram a le mérite de détourner les sarcasmes et les reproches de Stella sur lui.
Comme leur mission était finie, elle se dirigea vers la sortie, et ses deux compagnons, machinalement et sans cesser de se disputer, la suivirent.
Guère plus pressée par le temps, et curieuse de ce qu'elle allait découvrir de plus dans ce château figé par les siècles, elle se mit à fureter dans les pièces humides, parcourant tous les couloirs plongés dans la pénombre, gravissant prudemment tous les escaliers à moitié effondrés et poussant toutes les portes au bois pourri. Elle ne marchait pas très vite, mais à force de louvoyer ainsi de droite à gauche, de disparaître dans le renfoncement d'un couloir et d'essayer toutes les entrées possibles, elle finit par perdre ses deux compagnons, qui ne s'en rendirent pas compte tout de suite. Elle-même s'en formalisa peu; ils possédaient tous quelques ailes de chimère sur eux et il tombait sous le sens qu'ils devraient passer par Le Plicata avant de rejoindre Ablithia.
Ce château est vraiment immense. Je me demande s'il en est ainsi de celui d'Ablithia ? Explorer de tels lieux est tout bonnement fascinant. Il est bien dommage que, selon moi, le roi Marthus ne me laissera jamais fouiner ainsi dans son propre palais.
Au hasard de ses investigations curieuses, elle finit par pénétrer dans une très grande chambre, qui avait dû être somptueuse jadis. On percevait toujours les courbes rosâtres délavées des peintures élégantes qui recouvraient autrefois les murs, et quelques fragments de dorure près du plafond. Un lustre de cristal gisait, brisé en mille morceaux autrefois étincelants mais maintenant mangés par la boue et la poussière, au centre de la pièce. Les meubles moisis et humides -de nombreuses étagères de bois autrefois doré, une coiffeuse renversée quoique encore d'apparence gracieuse, un spacieux bureau couvert de documents illisibles- étaient ornés de courbes peintes qui s'étaient petit à petit effacées. Au fond, un spacieux lit à baldaquin aux tissus déchirés et déteints, probablement argentés jadis, trônait encore avec fierté. A la grande surprise de Daisy, les divers papiers trempés et fragiles étalés sur le bureau n'étaient pas tous incompréhensibles. Sous un solide mais élégant presse-papier en verre ébréché et tâché, elle découvrit une liasse de feuilles couleur crème dont l'encre délavée était encore visible. La moitié d'entre elles à peu près, couvertes d'une petite écriture fine, commençaient toutes par "Mon tendre chevalier". L'autre moitié, aux mots rédigées en une écriture large et penchée, débutaient invariablement par "Ma princesse bien-aimée".
Ces papiers doivent être la correspondance du chevalier Keurbon et de la princesse Lise. Il est touchant de voir que cette princesse les a conservés, même après que son bien-aimé ait disparu de sa vie à jamais.
Tiens, d'ailleurs, cela amène une question... Combien de temps après la défaite du chevalier contre Sylvane cette ville de Mortepeine a-t-elle été détruite ? Longtemps après sans doute, puisque la princesse Lise a vraisemblablement épousé quelqu'un d'autre et donné naissance à une descendance. Cette question m'intrigue...
La jeune Célestellienne eut envie de déchiffrer la correspondance des deux amants, mais décida rapidement que c'était très indiscret de sa part et elle reposa soigneusement les précieuses lettres sous le presse-papier. En relevant la tête, elle avisa un portrait accroché au mur en face d'elle. Dans le cadre doré tâché, la peinture d'une jeune femme ravissante, aux cheveux châtain clair noués en une très longue queue-de-cheval, parée d'un sublime collier rouge semblable à celui qu'arborait la princesse Élise, la dévisageait de ses yeux gris-vert un peu tristes. La princesse Lise, sans aucun doute.
Lorsque Daisy finit par remonter, elle aperçut sur un mur un tableau auquel elle n'avait pas fait attention. Il représentait un chevalier triomphant, vêtu d'une armure noire étincelante. Il était amusant de constater que les deux tableaux étaient intactes, alors même que tout ce qui restait d'autre au château était sale, déchiré et mangé par l'humidité.
/
Rentrés au Plicata, Daisy et Bram, épuisés de leur journée de marche pour parvenir au village, à laquelle s'était ajoutés leur difficile recherche de Mortepeine et leur affrontement avec Sylvane, se mirent au lit en se souhaitant à peine bonsoir et dormirent d'une traite jusqu'au lendemain après-midi. La jeune Gardienne de Chérubelle s'éveilla vers seize heures, fraîche et pleine d'une sérénité qu'elle n'avait pas ressenti depuis... qu'elle n'avait jamais ressenti, en fait. Cela la laissa perplexe.
Ce bienfaisant sentiment de confort... d'avoir tout le temps devant moi... et de pouvoir faire ce que je veux sans contraintes... Je crois que ça s'appelle de la "sérénité", mais je n'ai encore jamais éprouvé cela. Depuis que je suis née, il a toujours été question d'être prêt le plus tôt possible à veiller sur les mortels, à leur consacrer notre vie, ainsi qu'au Tout-Puissant et à l'Yggdrasil, et de toujours rester vigilants. Depuis que je suis tombée de l'Observatoire, je peux faire ce qu'il me plaît... Comme cela est étrange...
Elle demeura un moment songeuse, vêtue seulement d'une simple chemise blanche ample que Bérangère lui avait donné en guise de chemise de nuit, les bras croisés et appuyés sur ses genoux remontés, les chauds rayons couleur miel du soleil entrant par la fenêtre et faisant briller ses beaux cheveux blonds ondulés. Elle n'en eût pas conscience, tout occupée qu'elle était à regarder ses orteils nus de ses charmants yeux vert clair et à réfléchir à ce nouveau sentiment, mais elle était en tous points adorable à cet instant, dans cette chambre d'auberge acajou et rose délicat. Cet état ne dura guère plus de quelques minutes, et une fois qu'elle en fût sortie, elle descendit de son lit et s'habilla. Elle avait envie d'une promenade. Comme Bram dormait toujours comme un loir, elle le laissa et sortit.
L'été commençait juste à approcher, et il faisait bon dehors. L'air embaumait la fleur de cerisier, ce qui ne gâchait rien au plaisir de la balade. Oh, et puis le village du Plicata était en tous points un endroit charmant.
"Eh bien, j'ai cru que tu ne te réveillerai jamais ! commenta une voix subtile à son oreille. Comment peux-tu prétendre être une héroïne s'il suffit d'une seule démone avec une robe passée de mode pour te mettre K.O comme ça ?"
Daisy tourna la tête en plissant les paupières, aveuglée par les rayons de soleil qui lui rentraient dans les yeux.
"Sylvane n'était pas la raison principale de mon épuisement, répondit-elle à Stella. Il s'avère que je ne suis guère habituée à la marche à pied, et que le trajet jusqu'à ce village était fort long."
La petite fée semblait elle aussi curieusement sereine et calme, ce qui ne lui ressemblait pas du tout. Mais, Stella restant Stella, elle finit par se renseigner avec impatience :
"En parlant de trajet, ça n'est pas tout, mais quand est-ce que vous allez vous remettre en route vers Ablithia, le Célestellien de pacotille et toi ? Si tu veux rentrer chez toi, tu dois récupérer un max de bienveillessence, et ce n'est pas chez ces paysans nonchalants que tu y arriveras.
-Nous avons juste pris un peu de repos, voilà tout, répliqua Daisy. Lorsque Bram se sera réveillé, nous utiliseront une aile de chimère pour nous téléporter à Ablithia, puis nous passerons au château pour voir le roi et la princesse, et enfin, nous rentrerons à l'Observatoire."
Sa compagne dut être satisfaite de sa réponse, car elle ne dit rien de plus. La jeune Célestellienne continua de déambuler tranquillement dans le paisible village plein de pruniers en fleurs, d'enfants qui jouaient et de quelques fermiers qui rentraient leurs bêtes. Parvenue au fond du village, elle contempla l'église pendant quelques instants.
Ce tiraillement qui me pousse à entrer dans ce lieu sacré... Oui, il est toujours là. Un des miens se trouve dans ce bâtiment, j'en suis presque certaine. Devrais-je aller tout de suite à sa rencontre ? Ou bien attendre Bram ?
Elle ne tergiversa pas bien longtemps et poussa la porte de l'église. Fraiche comme toutes les églises, celle-ci n'était pourtant pas plongée dans une semi-pénombre. Les rayons dorés du soleil, qui se teintaient de rouge rubis, de bleu étincelant et de vert brillant en pénétrant dans le bâtiment par les vitraux, éclairaient l'endroit et faisaient briller le bois acajou qui soulignait le tracé des murs de pierre et le contour des portes. De toute évidence, il y avait plusieurs bâtiments annexes dans cette église, probablement la chambre du prêtre et des autres religieux et religieuses, qui ne possédaient pas leur propre maison, comme à Chérubelle ou à Ablithia. En fait, le lieu sacré contenait également des chambres pour les invités de marque du village, comme la princesse Élise lorsqu'elle leur avait fait l'honneur de venir un jour, ou un quelconque riche marchand. De même, les pauvres gens qui n'avaient pas de quoi payer l'auberge pouvaient y loger gratuitement pendant quelques jours.
En fait, ceux qui peuvent s'abriter ici en dehors des religieux sont soit très riches, soit très pauvres. Contradictoire façon de fonctionner.
Le parquet impeccable était en bois bleu roi. Daisy n'avait jamais vu de plancher semblable et en fut impressionnée. Enfin, un magnifique tapis de tissus vert rebrodé de fleurs plus pâles sur les côtés traversait toute la pièce principale de l'église, pour s'arrêter au fond, près de l'autel du prêtre.
C'est la première fois que je vois une église aussi spacieuse et aussi décorée. Je me demande ce que mon maître penserait ce cela... ? S'indignerait-il en commentant que les habitants du Plicata cherchent à épater les visiteurs à travers leur église ? Ou bien approuverait-il qu'ils rendent ainsi grâce au Tout-Puissant ? En fait, je crois que ça dépendrait de son humeur.
La jeune Célestellienne salua le prête d'un signe de la tête, puis se laissa guider vers l'endroit dans le bâtiment où se trouvait un des siens, si elle en croyait sa capacité à percevoir l'aura de ses semblables. L'attraction qui la guidait, comme celle qui l'avait conduite jusqu'à Paona, la mena dans une large pièce du côté gauche de la salle principale de l'église. Dans cette pièce s'alignaient deux rangées de lits en bois acajou recouverts de draps blancs sentant bon le propre, de chaque côté d'une travée centrale. Deux massives étagères pleines de livres étaient installées au fond de la salle, de part et d'autre d'une fenêtre ouverte aux rideaux verts. Probablement un dortoir. L'attraction devint irrésistible et Daisy se figea sur le seuil, toute entière tendue d'un courant d'excitation contre lequel elle ne pouvait lutter et qui lui embrouillait un peu l'esprit.
"Bien le bonjour, visiteuse, la salua une voix douce et mélodieuse, à sa gauche. Puis-je vous être utile de quelques façon que ce soit ?"
Daisy se tourna d'un bloc vers l'origine de la voix familière. Une jeune femme qui aurait paru âgée de maximum vingt-cinq ans pour un mortel, mais qui en réalité l'était dix fois plus, se tenait debout dans un coin, ses mains fines et délicates croisées devant elle. Ce qui choqua Daisy, c'est qu'elle portait l'uniforme des religieuses, une longue robe bleu foncé qui descendait jusque par terre et une coiffe composée de voiles dans le même ton que la robe et couvrait ses cheveux. Ses cheveux, que la jeune Gardienne savait longs et très épais, d'une magnifique couleur blond pâle tout à fait ravissante, très bien assortie aux yeux bleu pâle ourlés de cils fournis de sa propriétaire. Elle connaissait cette Célestellienne-là, évidemment, même si elle ne la fréquentait guère souvent. Elle répondait au nom exquis d'Harmonie, avait vu le jour deux générations avant Daisy et était une Patrouilleuse... de la région du Plicata. La Gardienne de Chérubelle ne parvenait pas à quitter son aînée du regard, mal à l'aise. Si elle éprouvait ce sentiment, c'était parce qu'il y avait quelque chose d'étrange, voire d'inquiétant, chez Harmonie. Non seulement elle ne paraissait pas particulièrement touchée par la présence de sa cadette, qu'elle connaissait pourtant, mais en plus, son visage parfait restait figé en une expression souriante un peu vide. Voilà, c'était exactement cela : les beaux yeux de ciel clair de la Patrouilleuse ne reflétaient que du vide.
"Mademoiselle ? répéta Harmonie avec patiente. Puis-je faire quoi que ce soit pour me rendre utile auprès de vous ? Si vous êtes venue vous confesser, il faudra voir avec le père Emmanuel, notre prêtre. Souhaitez-vous que je vous conduise à lui ?"
Daisy déglutit et finit par balbutier :
"Har... Harmonie ?
-Heu... oui, c'est exact, sœur Harmonie est mon nom, confirma son aînée. Avez-vous déjà ouï quelque histoire à mon sujet ?
-Une... histoire ? Quelle... histoire ? ânonna son interlocutrice, inquiète à l'idée que les habitants du village aient pu découvrir qu'ils hébergeaient une Célestellienne.
-Je ne suis en vie que grâce à la bienveillance du père Emmanuel, lui narra la Patrouilleuse d'une voix toujours aussi vide, même si elle semblait un peu plus enjouée. Il m'a retrouvée près du village tôt le matin, inconsciente et blessée par des monstres. Miséricordieux, il m'a ramenée dans ce beau village du Plicata et m'a soignée, nourrie et hébergée. Il a pris soin de moi avec toute la grande bonté dont le Tout-Puissant l'a généreusement doté. Emplie de gratitude, j'ai décidé, afin de Les remercier tous deux, de me faire religieuse et de prier pour notre salut et à la grâce du Tout-Puissant."
Daisy en demeura totalement interdite.
De se "faire religieuse" ? "De prier pour notre salut" ? Mais enfin... que lui est-il arrivé ? Quels tourments a-t-elle endurés après sa chute de l'Observatoire pour finir dans un tel état ? Pourquoi... ne me reconnait-elle pas, au moins comme l'une des siennes ?
"Harmonie... que faites-vous encore ici, si vous êtes parfaitement remise ? Vous attendiez des secours de l'Observatoire, sans doute ?"
Le visage de la Patrouilleuse s'emplit de confusion.
"L'Observatoire ? Qu'est cela ? Je ne connais nul endroit répondant à ce nom. Et je n'attendais pas non plus de secours, puisque mes seuls sauveurs sont le père Emmanuel et le Tout-Puissant !
-Mais enfin, vous... Harmonie, vous ne savez donc plus qui vous êtes ? Vous êtes une Célestellienne, comme moi ! Vous êtes la Patrouilleuse Harmonie, jadis élève du Patrouilleur... Cameron."
Grand Yggdrasil, je vous en supplie... Faites qu'Harmonie n'a pas, comme j'en ai l'affreux pressentiment, perdu la mémoire !
Mais il semblait que c'était le cas. Sa semblable recula vers le fond du dortoir, son beau visage tordu par la souffrance.
"Mademoiselle, je vous prierais de cesser de mentir de la sorte. Il est inconcevable que je sois de la race des protecteurs des Hommes. J'ai peut-être perdu la mémoire, mais ce n'est pas une raison pour venir me raconter de tels mensonges !
-Harmonie..., insista Daisy, désespérée, l'estomac tordu, incapable de décider comment réagir dans ce genre de situation.
-C'est "ma sœur", je vous prie ! Allez-vous-en, Mademoiselle, vous m'importunez ! De plus, depuis que vous êtes entrée dans cette pièce, je ressens quelques chose de... un affreux tiraillement qui me pousse vers vous contre mon gré. Cela m'effraie. Laissez-moi donc en paix !"
La jeune Gardienne recula, au bord de la nausée. L'espace d'un instant, elle avait espéré avoir fait erreur sur la personne, elle avait espéré que, malgré son instinct de Célestellienne, malgré le fait que la personne qui se tenait devant elle était le portrait craché de la Patrouilleuse Harmonie, cette jeune femme-là soit bien une religieuse comme une autre et que celle qu'elle cherchait se trouvait ailleurs dans l'église. Mais Harmonie percevait son aura, elle aussi, et son corps la reconnaissait comme l'une des siennes, mais son esprit vierge et affolé refusait cet instinct. Ce qu'elle avait vécu après sa chute devait être atroce pour qu'elle nie tout en bloc ainsi.
Grand Yggdrasil, je suis désolée... J'aimerais pouvoir ramener Harmonie chez nous, mais cela ne se peut... elle ne se souvient de rien, et semble terrorisée... Je ne peux pas la ramener... Je dois l'abandonner ici... Bienveillant Yggdrasil, Mère des Célestelliens, pardonnez-moi...
Daisy contempla un instant encore le visage tourmenté de sa semblable puis tourna les talons et s'enfuit de l'église, sous le regard étonné du père Emmanuel. Une fois dehors, elle s'adossa au mur, tremblante, choquée et pleine de culpabilité.
"Eh bien, cette rencontre ne fut pas bien concluante, commenta doucement Stella près d'elle. Je ne sais pas ce qu'elle a vécu, mais ça lui a bien grillé les neurones. Tu ne pourras jamais la rapatrier, celle-là. Ca ne servirait qu'à la traumatiser davantage, et vu son état, elle deviendrait probablement hystérique et ameuterait tout le monde. On t'accuserait de kidnapper une bonne sœur, quel comble !"
Son amie ne répondit rien, mais se sentit un peu apaisée par les arguments irréfutables de Stella qui, venant de la fée, ne sonnaient pas comme de pitoyables excuses, contrairement à lorsqu'elle les énumérait dans sa tête. Ce fut à peu près à ce moment-là que Bram arriva.
"Où étais-tu donc passée, Daisy ? râla-t-il en accourant près d'elle. Cela fait des heures que je te cherche et... Que t'arrive-t-il ? Tu sembles bouleversée."
Comme la Gardienne de Chérubelle était encore trop perturbée pour le lui raconter, Stella s'en chargea. Rapidement. Brièvement. Sans aucun tact.
"Tout-Puissant ! souffla Bram, frustré, c'est affreux ! On ne peut pas la laisser comme ça ! Ramenons-la à l'Observatoire, peut-être que Milanus pourra l'aider..."
Alors qu'il s'apprêtait à s'élancer vers l'église, sa semblable l'attrapa par le bras.
"Non, Bram, protesta-t-elle d'une voix douloureuse. Cela ne ferait que l'effrayer davantage. Nous ne pouvons rien faire de plus pour elle."
Entêté, le jeune Célestellien protesta un moment, puis, disputé par Stella, il convint de mauvaise grâce qu'elle avait raison.
"Très bien, soupira-t-il, vaincu. Que faisons-nous, maintenant, Daisy ?
-Nous n'avons plus rien à faire ici, répondit fermement sa compagne, se reprenant peu à peu. Il est temps pour nous de rentrer à Ablithia. Allons chercher nos affaires, payer l'auberge et récupérer la jument du marchand d'arme d'Ablithia, puis utilisons une aile de chimère pour nous y téléporter."
Bram lui lança un sourire ravageur, ses grands yeux brillant, comme lorsqu'il était sur le point de faire une bêtise ou de désobéir à son maître.
"J'ai une meilleure idée, annonça-t-il d'un ton gourmand.
-Qui est... ? se renseigna Daisy, méfiante.
-Au lieu de rentrer en se téléportant... rentrons donc à cheval !"
