[Ah ! Ce coup-ci, je suis en avance... Avec un loooooong chapitre.

EinalemButler : Contente que tu aies un compte, ce doit être plus pratique, non ? Je suis heureuse que tu aies changé d'avis sur Calipso, car il est vrai qu'elle apparaissait trop brièvement pour pouvoir être jugée. Je suis également soulagée que ce chapitre t'ait plu, j'avais peur que ce soit un peu un chapitre bateau, fait pour gagner du temps, tu vois ? Mais si tu penses que ce n'est pas le cas, tant mieux ! ^-^ Et enfin : oui, bien sûr, j'avais l'intention de le faire dès le début (je n'allais quand même pas parler de ça et ne rien développer ensuite), mais pas aussi vite. Jusqu'à ce que je me rende compte que ce chapitre s'y prêtait très bien ! Le flashback de la bêtise de Daisy est donc là, je suis curieuse de savoir ce que tu en penses.

Loyiens : Oh, merci de me dire ça ! Ca a illuminé ma journée, aussi; heureuse de pouvoir produire un tel effet par mes écrits ! Je suis heureuse que tu aimes Calipso et tout ce qui tourne autour d'elle, et d'avoir réussi mon objectif (rendre Pontaudy attachante). Eh oui, ça chafouine entre Calipso et Bram, tu as remarqué aussi ? x3 Bien sûr, on peut s'attendre à tout... Merci de ton soutien !

Innommable : Bienvenue à ma sixième fangirl qui n'en est pas une ! :3 Je suis très heureuse de te faire aimer DQIX grâce à ma fic (ce jeu est tellement génial !). Et, oui, c'est mieux de ne pas savoir comment ça évolue, tu auras tout le loisir de faire des hypothèses dans ta tête et de vivre un suspense insoutenable ! Quelle chance, n'est-il pas ? :D Merci à toi aussi pour ta lecture et tes encouragements !]

L'immense hall d'entrée était désert. Pourtant, il fallait sans doute une armée de domestiques pour entretenir une si imposante bâtisse. Entretien qui, du reste, n'avait plus dû être fait depuis longtemps : des toiles d'araignées voilaient les angles du plafond, les interstices entre les dalles au sol étaient noirs de saleté et le tapis bleu commençait à prendre une vilaine teinte grisâtre. Et partout, le silence. Un silence si profond que l'on eût pu penser que ce manoir était vide de tout habitant.

Oui, cette demeure est aussi morte que la ville au-dehors.

Daisy tourna vers ses compagnons un regard interrogateur. Que convenait-il de faire ? S'en aller et revenir plus tard ou bien se mettre à fureter ?

"Pardonnez-moi, puis-je vous aider ? demanda une voix surprise depuis un renfoncement de couloir."

Ils se tournèrent vers l'origine de la voix et découvrirent une servante aux nattes châtaines portant un petit bonnet blanc et un tablier à volants sur sa robe bleue. Elle tenait une grosse miche de pain dans les bras. Bram et Calipso attendirent en silence que Daisy, en bonne meneuse de groupe, prenne la parole.

"Bonjour, madame, se lança la Célestellienne avec politesse. En effet, nous sommes à la recherche du maire de la ville.

-Alors vous êtes à la bonne adresse. Ceci est la propriété de Monsieur Germain le maire, les renseigna la servante. Désirez-vous que je l'informe de votre arrivée ?

-Très volontiers. J'espère que nous ne l'importunons pas à cette heure ?

-Vous arrivez juste à temps, son épouse et lui s'apprêtaient à passer à table."

La soubrette conduisit les trois voyageurs à l'étage supérieur. Cette partie-là du manoir était aussi sombre et aussi négligée que le hall -à croire que personne ne vivait vraiment dans cette demeure. Seule une petite lueur de bougie tremblotait au loin, et c'est vers cette lueur que la servante les guida. Ils pénétrèrent dans une petite bibliothèque aux étagères chargées de documents anciens, dont la majeure partie était entassée sur le sol, formant des colonnes de livres qui s'élevaient vers le plafond, certaines plus instables que d'autres. A une unique table bancale, où se trouvait posée la bougie, était assis un homme qui devait bien avoir dépassé la cinquantaine, penché sur un livre. Il était aussi négligé que son manoir : ses cheveux noirs et raides étaient mal coupés, et sûrement pas coupés du tout car ils lui arrivaient presque aux épaules -selon les mèches, car certaines étaient plus courtes que d'autres. Sa barbe était ébouriffée et même de loin, on pouvait en deviner les nœuds. Enfin, ce curieux personnage portait une lourde robe de chambre rouge sur un pantalon de velours vert, mais cela lui conférait un air encore plus vieux et fatigué que ce qui en était en réalité.

"Ca voulait donc dire ça ! s'exclama l'homme, le nez sur son livre, lorsque la servante s'approcha.

-Monsieur le maire, l'appela celle-ci après un toussotement poli. Vous avez des invités.

-Des invités ? s'étonna le maire, preuve qu'il ne devait pas en avoir souvent."

Il baissa de nouveau les yeux sur son livre.

"Oh, je rends les armes, se désespéra-t-il. Je ne comprends vraiment rien. Je vais devoir lui demander un coup de main. Je n'ai pas le choix. Je dois faire quelque chose avant que d'autres personnes ne souffrent inutilement.

-Monsieur, vos visiteurs, insista la servante.

-Oui, oui, excusez-moi. Approchez, mes amis. Je suis le maire Germain.

-Mon nom est Daisy, se présenta d'abord la jeune Gardienne. Je suis une voyageuse, et voici mes compagnons de route.

-Bram, pour vous servir, monsieur, enchaîna le novice Célestellien en avançant d'un pas.

-Et je m'appelle Calipso, de Pontaudy, conclut la voleuse. C'est un plaisir, monsieur."

Germain le maire considéra tour à tour la petite blonde aux yeux verts, le solide garçon brun d'yeux et de cheveux et la charmante jeune fille aux cheveux roses et aux yeux bleus.

"Enchanté de vous rencontrer, assura-t-il après un instant. Que puis-je faire pour vous ?

-Nous nous inquiétons de ce qui se passe à Bacili, lui expliqua la Gardienne de Chérubelle. On nous a dit que vous pourriez nous renseigner."

Le maire se lissa la barbe d'un air pensif, jusqu'à ce que ses doigts se prennent dans un nœud -c'est-à-dire assez rapidement.

"Entendu, laissa-t-il tomber. Je vais vous dire ce que je sais. Mais pour l'heure, nous allons passer à table. Je vous invite à vous joindre à nous. Mariette prépare toujours à manger pour un régiment."

C'est à ce moment-là qu'ils s'aperçurent que la servante s'était éclipsée sans bruit. Germain le maire se leva pesamment de son tabouret et conduisit ses invités vers la salle à manger où les attendait déjà sa femme, une personne un peu ronde aux cheveux verts noués en chignon et aux yeux bruns. Les trois voyageurs prirent place à la grande table dressée expressément pour cinq, Germain le maire en bout, sa femme à sa droite, Daisy à sa gauche, Bram à côté de l'épouse de Germain et Calipso à côté de Daisy. Presque sans bruit, la servante, Mariette, vint déposer au centre de la table une grande soupière en argent un peu oxydée, remplie à ras bord de soupe fumante. Germain le maire attendit qu'elle eût rempli les cinq assiettes creuses, servi l'eau et coupé le pain avant de prendre la parole.

"Je suis sûr, commença-t-il, que vous savez qu'une maladie contagieuse s'est déclarée à Bacili.

-Non, nous l'ignorions, le détrompa Daisy. Nous n'avons croisé personne ici qui eût pu nous en informer.

-Toutefois, intervint Calipso en prenant un morceau de pain, cela cadre tout à fait avec l'odeur de mort qui règne dans cette ville.

-Mm... Oui, passons, grommela le maire, vexé sans doute que l'on critique sa cité. Pour être précis, cette maladie avait déjà frappé notre ville il y a un siècle."

Tiens, voilà qui est curieux. Cela ne remonte pas à si longtemps que ça. Bram était déjà apprenti à ce moment-là. Quant à moi, j'allais bientôt le devenir. Avons-nous étudié un cas d'épidémie concret à cette époque ?

La jeune Gardienne aurait bien donné un léger coup de pied à son semblable pour attirer son attention sur ce que venait de dire leur hôte, mais le Célestellien était occupé à boire sa soupe à grandes cuillérées. De plus, Daisy se trouvait être en face de la femme du maire, et elle ne pensait pas avoir les jambes assez longues pour atteindre son ami.

"J'avais commencé à chercher une solution dans les grimoires, mais je n'y comprenais strictement rien, continuait Germain le maire.

-Attendez un instant, je vous prie, l'interrompit Daisy en toute hâte. Que s'est-il passé exactement au siècle dernier, lorsque cette maladie s'est déclarée pour la première fois ?

-Je n'ai aucun moyen de le savoir, Daisy, répondit-il en haussant les épaules. Je vous rappelle, au cas où ça ne se verrait pas, que je n'étais pas né à cette époque. Et tout ceux qui ont vécu cette épidémie sont morts il y a longtemps maintenant."

Daisy porta une cuillérée de soupe à sa bouche sans répondre. Elle était née à cette époque, mais elle ne se souvenait pas d'une quelconque leçon prenant pour étude de cas cette épidémie de Bacili.

Pincio était déjà le Gardien de cette ville, il y a un siècle. Quel dommage que nous ne l'ayons pas sous la main... Il aurait pu nous expliquer comment ce problème s'était réglé.

De nouveau, la Célestellienne tenta d'attirer l'attention de son congénère en se raclant la gorge avec insistance, mais il ne prenait pas garde à ses tentatives. C'était bien dommage qu'ils ne pratiquent pas la télépathie, comme elle le faisait avec Stella.

"Oui, les seuls témoignages qui nous restent de cette épidémie se trouvent dans les grimoires, répondait le maire à une question de Calipso que Daisy n'avait pas écoutée. Même si je ne comprenais rien à ces livres poussiéreux, je n'allais pas me laisser abattre ! Je les ai donné à Flemming en espérant qu'il y comprenne quelque chose."

Flemming ? Qui est donc cet individu ?

"Pardonnez-moi de vous interrompre, repartit Calipso qui voyait bien que sa compagne était ailleurs. Qui est donc ce Flemming ?

-C'est notre gendre, répondit la femme du maire, à la grande surprise de tous puisqu'elle n'avait pas ouvert la bouche depuis le début du dîner. Il a épousé notre fille unique, Agrippa."

Germain le maire se renfrogna. Il était clair qu'il n'avait pas très envie de parler de ce gendre. Comme on ne pouvait décemment pas manger et parler en même temps, les convives se turent pour finir leur soupe. Mariette revint alors débarrasser les assiettes, puis apporta à table du poulet rôti et du gratin de courgettes, qu'elle servit sans rien dire, comme avec la soupe. Le repas reprit en silence, puis Daisy, voulant relancer la conversation, demanda :

"Quels sont les symptômes de cette maladie ?

-Oh, ce sont les symptômes d'une grippe classique, lui expliqua le maire. Toux, fatigue, courbatures. Sauf que cette maladie-là est hautement contagieuse. Et mortelle.

-Et comment la traitez-vous ?

-Nous ne la traitons plus, Daisy. C'est inutile. Aucun remède, aucun traitement ne peut venir à bout de cette épidémie. C'est comme si elle était présente dans notre chair elle-même.

-Ainsi, vous laissez vos malades mourir chez eux, sans tenter quoi que ce soit pour les guérir ?

-Oui, nous n'avons pas le choix. Je vous l'ai dit, tous les médicaments sont inefficaces."

Avec un reniflement agacé, son interlocutrice baissa la tête sur son morceau de poulet et entreprit de le dépiauter. Peut-être était-ce dû à l'heure tardive, mais elle se sentait perdre patience avec ce maire dont elle ne goûtait guère le comportement.

Je trouve qu'il abandonne bien vite ses concitoyens à leur sort.

Personne ne savait quoi ajouter, et de fait personne ne parla jusqu'au dessert. Par les fenêtres opaques, on pouvait voir l'obscurité tomber sur la ville et plonger la pièce dans la pénombre. Mariette revint débarrasser les assiettes vides et apporter le dessert -un panier de fruits-, ainsi que des bougies allumées pour éclairer la pièce, et ce ne fut qu'à ce moment-là que Germain le maire reprit la parole.

"Je suppose qu'il ne faudra pas longtemps à Flemming pour découvrir quelque chose, déclara-t-il en se choisissant une pomme, mais je n'ai pas envie d'aller lui demander.

-Et pourquoi cela ? s'enquit Daisy un peu sèchement.

-Parce que nous ne sommes pas exactement en bons termes."

La jeune Gardienne se mordit les lèvres pour ne pas faire une remarque désagréable.

Ainsi, il laisse ses concitoyens souffrir parce qu'il ne veut pas aller parler à son gendre, le seul peut-être à avoir une solution à proposer ? Tout-Puissant, ce maire m'irrite de plus en plus ! Ce n'est pourtant pas dans mes habitudes...

Calipso, pour sa part, hochait la tête, réceptive à cette argument.

"Mais oui ! s'exclama tout à coup le maire, faisant sursauter tout le monde et tirant même Daisy de sa contrariété. Vous vous inquiétez de ce qui se passe à Bacili ?

-Tout à fait, et c'est pour cela que nous sommes là, répliqua la Célestellienne.

-Dans ce cas, enchaîna Germain le maire, ça ne vous dérangerait pas d'aller chez Flemming pour voir où il en est exactement ? Sa maison est à l'ouest du manoir, s'empressa-t-il de préciser avant que les voyageurs ne puissent refuser. Ca m'ennuie de vous embêter avec ça, mais j'aimerais que vous alliez lui rendre visite."

Les trois compagnons de voyage n'eurent même pas besoin de se concerter.

"Oui, bien sûr, nous irons, décida Daisy en réprimant un geste de lassitude. Puisque c'est notre seule chance de contrer l'épidémie. Mais demain, si vous le voulez bien. Nous n'aspirons qu'à une bonne nuit de sommeil, après notre harassant périple d'aujourd'hui."

Le dîner s'acheva sous le flot de parole du maire. Heureux d'avoir trouvé une solution à son problème, il ne cessa de bavarder gaiement, sans s'offenser de n'avoir personne pour lui donner la réplique, à part Calipso à l'occasion. Peu à l'aise dans ce manoir, Daisy fut grandement soulagée lorsqu'ils quittèrent la demeure du maire, après l'avoir abondamment remercié pour leur avoir offert de rester dîner. Leur hôte, pour sa part, était grandement soulagé que ces étrangers soient tombés de nulle part, ce soir-là, et se proposent d'enfin débloquer la situation dans laquelle ils se trouvaient.

Il faisait nuit et froid lorsque Daisy, Bram et Calipso rebroussèrent chemin jusqu'à l'auberge qu'ils avaient remarquée tantôt.

"Je n'aime pas beaucoup la façon de penser de ce maire, avoua la Célestellienne en croisant les bras sur sa poitrine pour se réchauffer. Il abandonne bien vite ses concitoyens à leur funeste sort. Et, de surcroît, il écarte la seule façon de trouver un remède à l'épidémie uniquement pour ne pas avoir à parler à son gendre !

-Sans doute vivent-ils sous le poids de cette maladie depuis très longtemps, tempéra Calipso, si bien qu'ils sont las de tout ceci. Tu sais, chez moi, lorsqu'une épidémie de grande ampleur se déclare, si personne ne trouve de remède, la seule chose à faire est d'attendre que ça passe.

-En laissant mourir de pauvres gens sans rien faire ?

-Que veux-tu que je te dise, Daisy ? Dans ces situations, rien ne sert de gaspiller ses forces et de s'exposer plus que nécessaire aux miasmes, en vain.

-Oui, sans doute..."

Je conçois cette façon de penser, mais tout de même... Abandonner ainsi me fait bouillir les sangs.

La jeune Gardienne s'attendait à une remarque de Stella, mais sans doute la fée était-elle trop endormie pour se manifester. Heureusement pour les trois voyageurs, les lampadaires avaient été allumés le long des rues, et ils pouvaient distinguer dans quelle direction ils allaient et quelles rues ils empruntaient -heureusement, car il leur avait fallu du temps pour trouver le manoir du maire de jour, à cause des terrasses et des dédales de rues, alors la nuit, sans lumière, cela aurait relevé de l'exploit qu'ils parviennent à retourner à l'auberge. La propriétaire de l'établissement sembla plus que surprise de voir des clients arriver. Mais c'était une professionnelle; elle les accueillit avec naturel, ne mentionna pas l'épidémie et à quel point c'était stupide pour des voyageurs de s'attarder dans cette ville et leur proposa des chambres.

"Nous avons une chambre individuelle au rez-de-chaussée, au fond du couloir, à droite, et une chambre double juste en face, leur indiqua-t-elle. Je suppose que cela vous convient ?

-Très bien, lui assura Daisy, accoudée au comptoir, tandis que Bram en arrachait mécaniquement de minuscules copeaux de l'ongle et que Calipso cherchait toutes les sorties possibles, par précaution. Quand en est-il des repas ? En assurez-vous le service ?

-Le petit déjeuner est en accès libre à la salle de restauration, la pièce juste à côté, tous les matins. Nous y fournissons également le souper, mais pas le déjeuner. Naturellement, cela revient plus cher.

-Dites-nous votre prix, Madame.

-Pour vous trois, ce sera trente pièces d'or."

Daisy paya -ils avaient largement assez- et l'aubergiste leur remit la clé des chambres, ainsi qu'une boîte de bougies. Serviable, elle leur demanda ensuite s'ils désiraient souper malgré le fait que, puisque l'auberge était quasiment déserte, elle ne mettait plus le buffet en place. Ils déclinèrent poliment et allèrent se coucher.

"Bien, il va de soi que Daisy et moi dormirons dans la chambre double, lança Calipso à Bram d'un ton taquin.

-Comment ? Ainsi donc, je devrai dormir seul, dans une ville aussi inquiétante que celle-ci ? s'indigna le novice célestellien, mais sa semblable le devina qu'à moitié fâché.

-Voyons, Bram, à quoi cela servirait-il que nous dormions tous ensemble ? répliqua Daisy. Cela ne protègera personne de la maladie. Et puis, nous ne sommes séparés que par un couloir. Cela ne te posait pas de problème lorsque nous avons passé la nuit au Plicata."

Sauf qu'il n'y avait pas Calipso.

Cette pensée la déconcerta une fraction de secondes, mais elle la balaya avec désintérêt.

"Il est grand temps que nous prenions un peu de repos, décréta-t-elle avant que son ami puisse protester davantage. Si nous voulons aider les habitants de Bacili et trouver un moyen d'enrayer cette épidémie, nous devrons être en forme, demain."

Calipso adressa un sourire espiègle à Bram, et cela laissa le Célestellien tout confus pendant un instant -sauf que Daisy, occupée à déverrouiller la porte de la chambre, n'y prit pas garde. La pièce donnait sur une petite cour herbeuse, un de ses nombreux espaces verts dont la ville était pourvue. Deux lits jumeaux aux draps blancs et propres étaient installés parallèlement au mur et séparés par un espace juste assez grand pour se mouvoir jusqu'à la penderie, contre le mur, derrière la tête des lits. Il y avait également un petit bureau et deux chaises contre le mur, parallèlement au pied des lits. Calipso ne prit pas la peine d'allumer une des cinq bougies qu'elles tenaient de l'aubergiste -elle avait remis les cinq autres à Bram- puisque toutes deux avaient l'intention de se coucher tout de suite. Dans le noir presque total, elles regagnèrent prudemment chacune un lit, Daisy celui près de la fenêtre et Calipso, l'autre. Cette dernière ôta son manteau noir, défit sa ceinture de cuir, faisant tinter ses poignards entre eux lorsqu'elle la retira, puis sa robe rose et alla, avec précaution car elle n'y voyait pas grand chose, déposer ses vêtements sur le dossier de l'une des chaises. Mais elle garda l'un des couteaux avec elle et le glissa sous son oreiller, comme elle l'avait toujours fait depuis qu'elle savait s'en servir -Pontaudy était loin d'être une ville sûre, même lorsque l'on y vivait depuis toujours. Elle défit ensuite ses cheveux, ôta ses bottes et ses mitaines et se glissa dans les draps.

"Sans doute devrions-nous acquérir des vêtements de nuit, demain, proposa-t-elle à voix basse. Cela prendra peu de places dans nos sacs et sera davantage pratique que de dormir en sous-vêtements chaque nuit.

-Oui, tu n'as pas tort, admit Daisy en s'asseyant au bord de son lit pour retirer ses bottines. Et nous avons grandement besoin d'acheter des vêtements plus résistants, Bram et moi, ainsi que de nouvelles armes. Nous verrons cela demain."

La jeune Célestellienne entendit son amie rabattre le drap sur elle pendant qu'elle retirait sa tenue de voyageur.

"Bonne nuit, chuchota la voleuse dans le noir.

-Bonne nuit, lui répondit Daisy sur le même ton."

Une fois en collants et débardeur, elle s'immobilisa, songeuse.

Etrange, je me sens légèrement... fautive, mais je ne comprends pas pourquoi... C'est depuis que nous sommes revenus du manoir de Germain le maire...

Elle regarda l'oreiller blanc et songea un instant à s'allonger, mais elle se sentait dans un état trop peu propice au repos -un mélange de culpabilité et de nostalgie. Elle se leva, tourna la tête à droite et à gauche, puis finalement, se dirigea vers la fenêtre. Elle l'ouvrit sans bruit, laissant l'air frais de la nuit glisser sur ses bras nus et entre les mailles de ses collants, puis d'une poussée sèche de son pied contre le mur, elle se hissa sur le rebord de la fenêtre et s'assit là, les jambes dans le vide. Elle tira ensuite la fenêtre derrière elle pour éviter que le froid ne pénètre à l'intérieur. Daisy s'appuya contre le mur et leva les yeux vers le ciel sombre et étoilé, en partie masqué dans son champ de vision par la première terrasse blanche qui ombrageait également une partie de la cour en face d'elle.

Qu'est-ce qui me perturbe ainsi ? Je crois bien que c'est... Cette idée d'abandon du maire qui me révolte. J'ai toujours tellement détesté abandonner...

A cette pensée, son ventre se tordit et une décharge de souvenirs s'imposa brutalement à son cerveau. Son souffle se bloqua dans sa poitrine pendant un instant sous l'assaut du probable pire souvenir de sa vie -si l'on excluait sa chute de l'Observatoire.

Ah, oui... Je comprends mieux pourquoi je me sens si indignée, si fautive et si triste à la fois... Cette fois-là non plus, je n'avais pas pu me résoudre à abandonner... Quitte à désobéir à mon Maître.

Elle ferma les yeux sous le ciel obscur et laissa émerger le souvenir.

*flashback*

Jamais Daisy n'aurait cru que le temps puisse changer du tout au tout de la sorte. Le matin même, le ciel était immense et bleu, sans le moindre nuage, et semblait promettre une journée de grand soleil. L'air était vif et frais dans tous les poumons et rougissait le nez et les oreilles des enfants qui sortaient sans bonnet. Une épaisse couche de neige, que les hommes les plus vigoureux de Chérubelle avaient commencé à déblayer à l'entrée du village, tapissait le sol et le toit des maisons. Elle était marquée de minuscules empreintes d'animaux, mulots et souris, et peut-être même renards, qui l'avaient arpentée pendant la nuit. Au matin de cette généreuse journée, où le soleil brillait librement en l'absence de nuages, où tous reprenaient goût à la vie au milieu de ce frileux hiver, où de petits tas de neige dégringolaient des toits, Aquila et Daisy étaient perchés sur la branche nue d'un arbre, tels deux hiboux. Lorsque la novice y avait pris place, un peu de neige était tombée sur la tête d'un passant. De son perchoir, elle observait la statue du Gardien, s'amusant de la voir coiffée de neige, ce qui lui faisait un curieux chapeau. Ce serait une journée ordinaire, pensaient-ils, qui consisterait à empêcher les enfants de s'enfoncer dans les congères, tempérer les feux de cheminée dont les étincelles risquaient de brûler les maisons et éviter que de gros tas de neige ne dégringolent sur la tête des villageois. Oui, cette journée s'annonçait paisible et revigorante, une journée de routine ensoleillée au milieu des intempéries usuelles, une de celles qui redonnent la joie de vivre -aux mortels comme aux Célestelliens, car ce n'est amusant pour personne de travailler au milieu d'une tempête de neige. Une tempête de neige... le blizzard... voici ce qui se déclara en fin de matinée, alors que tout semblait aller pour le mieux.

Oui, jamais Daisy n'aurait cru que le temps puisse changer du tout au tout de cette façon. Une grande ombre s'était soudain étendue sur le village, assombrissant la neige immaculée et faisant chuter la température de plusieurs degrés, à cause de l'inquiétante couche de nuages noirs qui avait soudain masqué le soleil. Le ciel bleu et éclatant était devenu sombre, menaçant et grondant. Les rires s'étaient transformés en exclamations inquiètes. Et une tempête de neige d'une violence inouïe s'était abattue sur Chérubelle, en quelques secondes. D'un seul coup. Un peu comme ces giboulées de mars. Mais en cinq fois pire.

"Maître, nous devons nous assurer de mettre ses mortels à l'abri, avait aussitôt réagi Daisy, avec rapidité et sang-froid, comme il le lui avait appris.

-J'entends bien, mon élève, avait répliqué Aquila en glissant un coup d'oeil approbateur dans sa direction, signe qu'il appréciait à sa juste valeur sa rapidité de réaction. Poste-toi à l'entrée du village et assure-toi qu'aucun mortel ne quitte l'enceinte de Chérubelle.

-Tout de suite, Maître."

Ainsi se met-elle en action. Les gros flocons qui tombent, serrés et rapides, du ciel, ainsi que le vent glacial et violent qui soufflait des nuages, gênent un peu sa vision et alourdissent son vol. Elle veille donc à ne pas trop s'élever mais de voleter suffisamment haut pour avoir une vue d'ensemble satisfaisante sur les mortels. Au premier enfant qui s'éloigne de ses parents, désorienté et effrayé par la tempête, elle se pose dans bruit derrière lui et, d'une infime poussée de la main, le réoriente dans la bonne direction. Heureusement que les mortels réagissent vite, et que Chérubelle est un petit village : en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tous regagnent leur logis et s'enferment jusqu'au déclin de la tempête. Sa concentration poussée au maximum, Daisy enregistre soigneusement dans sa tête tous les villageois qui s'enferment chez eux, dans la moitié de Chérubelle que son maître lui a assigné : elle veut être certaine que pas un mortel ne manque à l'appel. Ce serait désastreux si un ou plusieurs d'entre eux se retrouvaient dehors par une telle tempête.

"Daisy, t'es-tu assurée que toutes les brebis de son troupeau sont rentrées saines et sauves chez elles ? demande la voix sévère d'Aquila près d'elle."

Les yeux à moitié fermés à cause des violentes rafales de neige, elle ne l'avait pas vu arriver.

"Oui, Maître, assure-t-elle. Dans cette partie-ci de Chérubelle, tous les mortels sont à l'abri.

-Tu as bien accompli ton devoir, approuve Aquila avec une brève inclination de la tête. J'ai moi aussi constaté cela du côté de Chérubelle que tu étais censée surveiller."

Daisy n'est pas surprise qu'il ait vérifié après elle. Après tout, elle n'est qu'une novice. Mais si elle n'a commis aucune maladresse, pourquoi affiche-t-il un air si grave ?

"En revanche, trois mortels manquent à l'appel dans la partie est de Chérubelle, annonce le Gardien, répondant du même coup à son questionnement silencieux. Un père et ses deux enfants, qui sont partis en promenade au-dehors, ce matin. Ils n'ont nul part où s'abriter. L'heure est grave, Daisy. Nous devons les retrouver sans tarder."

Des enfants ? Dehors par une telle tempête ? La jeune novice se sent glacée d'horreur à cette seule idée. Elle se jure de tout mettre en œuvre pour les sauver, eux et leur père.

"Je suis prête, Maître, assure-t-elle avec force."

Il considère de son air impassible la lueur de détermination qui brille dans ses yeux verts, au milieu de ses mèches blondes malmenées par le vent et semées de neige, mais félicite cette ardeur d'un nouveau hochement de tête.

Le vent hurle et siffle aux oreilles de Daisy, si bien qu'Aquila doit hausser le ton pour se faire entendre d'elle :

"Vole dans mon sillage. Hors de la protection relative de Chérubelle, les rafales seront encore plus violentes."

Elle ne prend par la peine d'acquiescer et se place derrière son mentor. La neige accumulée dans ses cheveux et dans les plis de ses vêtements la frigorifie, mais au moins, elle est à l'abri des bourrasques de vent glacé et de neige. Jamais, jusqu'à présent, son rôle d'apprentie Gardienne n'aura été aussi dur. La tempête mugit avec une telle force que même Aquila, malgré son impressionnante carrure et la puissance de ses ailes, peine sous les rafales de neige et de vent glacé. Pourtant, les deux Célestelliens persévèrent, et si Daisy est tellement engourdie par le froid qu'elle ne peut presque plus penser, presque plus voler, elle se refuse à abandonner. Ces pauvres et faibles mortels, exposés ainsi à la tempête... Ils doivent les retrouver ! Mais ils ne les trouvent pas. Partout, autour d'eux, ce n'est qu'arbres qui ploient sous la force du vent, tourbillons de neige et plaine immaculée déserte.

Au bout de plusieurs heures, Daisy n'en peut plus. Elle est Célestellienne, résistante, endurante, et plus forte que tous ces mortels, mais elle n'en est pas moins encore jeune. Pourtant, elle ne se plaint pas, elle refuse de se plaindre. Elle tourne toute son énergie vers les mortels...

"C'est inutile. Nous ne pouvons rien faire de plus pour eux. Nous rentrons.

-Maître ! s'écrie Daisy, malgré son visage glacé et engourdi par le froid."

Aquila tourne vers elle un regard acéré.

"Nous ne pouvons les abandonner ainsi ! plaide-t-elle -et c'est la première fois qu'elle conteste son maître. Nous devons les retrouver et les mettre à l'abri !

-Parfois, il ne sert à rien de s'acharner en vain, rétorque Aquila d'une voix qui sonne curieusement faux. Il est sans doute trop tard pour eux, maintenant. Nous rentrons à l'Observatoire. Nos autres protégés ne sortiront plus d'ici la fin de la tempête.

-Mais... Maître ! proteste encore la novice, désespérée.

-Il n'y a pas à discuter ! la gronde le Gardien avec sévérité. Obéis à ton maître !"

Daisy rentre la tête dans les épaules, et obéis. Aquila décolle vers les tourbillons de neige qui tombent du ciel -sa force est inimaginable, il semble n'avoir aucun mal à fendre ainsi la tempête mugissante- et, voyant que son apprentie n'a presque plus la force de voler, il la prend sous son bras et la porte à travers les bourrasques. Elle est obligée de fermer les yeux sous les gros flocons qui se précipitent contre son visage, et aussi à cause de l'atroce remord qui la ronge déjà.

Lorsqu'ils atterrissent à l'Observatoire, Daisy a les cheveux couverts de neige, et les vêtements aussi. Il en est rentré dans ses bottines, au creux de sa ceinture et dans son cou. Ses petites ailes sont repliées sur elles-mêmes, engourdies et frigorifiées, et ses doigts sont difficiles à bouger. Aquila aussi est saupoudré de neige, mais beaucoup moins, comme si sa puissante aura repoussait même les bourrasques de neige. Il se tourne vers son apprentie, honteuse, mortifiée et glacée. Sa voix est incroyablement gentille -c'est-à-dire, avec une nuance de compassion- lorsqu'il s'adresse à elle :

"Ce fut une après-midi éprouvante pour toi, dit-il, et tu as fait un travail remarquable. Je te laisse quartier libre pendant quelques temps. Mais, mon élève, j'ose espérer que cela ne t'empêchera pas d'être prête pour notre prochain entraînement !

-Oui, Maître, murmure-t-elle d'une voix douce, brisée, sans réussir à être touchée par son compliment.

-Très bien. Je viendrai te chercher lorsque le temps sera venu de reprendre nos cours."

Il tourne les talons et s'éloigne avec dignité, les épaules hautes et le port de tête altier, arrogant, comme il le fait toujours, malgré ce qui vient de se passer. Malgré qu'ils aient abandonné deux enfants et leur père à une mort certaine. Alauda, qui surveille le passage, essaie de lui dire un mot gentil, de lui demander comment s'est passée sa journée, lui conseille de prendre un bain chaud pour se débarrasser de toute cette neige. Daisy ne se sent pas d'humeur à bavarder, alors elle baratine quelques mots banals -après coup, elle ne sait même plus lesquels-, et, pour ne pas inquiéter ses semblables, elle gagne les bains, plusieurs étages plus bas. Ses ailes se sont rapidement réchauffées, si bien qu'elle n'a pas trop de mal à voler jusqu'à la salle. Les bains, immense bassins emplis d'eau chaude sous une voûte en ogive, sont déserts. Les Célestelliens se lavent peu, puisqu'ils se salissent peu, et il est rare que l'on s'y retrouve à plusieurs en même temps. Comme une automate, le coeur lourd, Daisy se déshabille et laisse ses vêtements mouillés -moins qu'elle ne l'aurait cru- sécher dans un coin. L'eau chaude soulage son corps glacé, mais ses tripes sont toujours nouées sous l'effet de la culpabilité. Elle ne peut réfréner ce sentiment. Il est fort, plus fort qu'elle, il la dépasse, il l'étouffe, même. Son coeur de Gardienne et son sang bouillonnant lui hurlent de retourner à la recherche de ces mortels, de faire son devoir, jusqu'au bout. Mais une autre partie d'elle, contradictoire, sa raison, et son coeur aussi, en partie, essaie de la tempérer, de lui faire comprendre que, si son Maître a jugé qu'il n'y avait plus d'espoir, c'est qu'il serait vain de s'acharner. Elle croit ardemment en son Maître, elle sait qu'il est un Gardien et un guerrier exceptionnel, et son profond respect pour lui lui somme de lui obéir. Tandis que la vapeur du bain emperle son visage de gouttelettes qui tombent et résonnent sous la voûte, et qu'elle remue ses doigts de pied dans l'eau, son coeur de Gardienne et son entêtement se heurtent à sa dévotion et sa confiance en son Maître. Puis son coeur l'emporte, elle ne sait au bout de combien de temps à contempler l'eau immobile -le temps est comme suspendu à l'Observatoire. Daisy se lève et se sèche avec une serviette blanche confectionnée dans un tissus inconnu, qu'elle laissera dans un panier à l'entrée des bains. Elle se rhabille, soulagée de constater que son uniforme a séché et qu'elle peut le remettre sans problème. Le retour aux étages bondés de Célestelliens, bourdonnant de bruit, de couleurs et de lumière nécessite un temps d'adaptation, mais elle s'y refait vite, en fendant la foule de ses semblables. Certains la saluent d'un signe de la main ou de la tête, lui sourient, d'autres ne lui prêtent pas attention. Elle répond mécaniquement, le ventre noué par ce qu'elle s'apprête à faire. Pour un peu, elle aurait presque souhaité croiser Aquila, pour qu'il lui ordonne de rester à l'Observatoire et l'empêcher ainsi de violer deux lois sacrées de son peuple. Bien sûr, elle aurait eu le coeur rongé de remord, mais désobéir ainsi lui broie tout autant le coeur. Par malheur, ou par bonheur, elle ne croise pas son Maître. Sans doute en pleine conversation avec Colombe, ou au rapport auprès d'Apodis... Daisy est juste à côté du portail des entrées et des sorties. Elle regarde Alauda et demande, aussi innocente qu'elle le peut :

"Y'a-t-il beaucoup de passage, aujourd'hui ?

-Non, bien peu, répond la Garde sur le ton de la conversation. A part Aquila et toi, personne n'est rentré à l'Observatoire, et là encore je ne sens personne en approche."

C'est tout ce dont Daisy avait besoin. Alauda doit voir la lueur dans ses yeux, car tout à coup son sourire s'efface et elle esquisse un mouvement vers la novice. Mais celle-ci, sans attendre, presque sur un coup de tête, saute dans le portail et regagne le Protectorat. Seule. Sans son Maître. Alors que c'est strictement défendu aux novices.

Quand elle arrive à Chérubelle, il ne neige plus, et le ciel est bleu comme le matin même. Elle est nerveuse. Elle a désobéi à l'une des lois sacrées de son peuple, et elle a désobéi à son Maître. Qui sait quelle punition l'attend quand elle rentrera ? Peut-être même sera-t-elle déchue de son statut d'apprentie Gardienne, peut-être lui interdira-t-on de quitter l'Observatoire à tout jamais. Cette pensée la fige, le ventre noué. Un instant, elle hésite à rentrer à l'Observatoire. Il n'est peut-être pas trop tard... Puis elle pense aux mortels, et son angoisse s'apaise. Si elle doit être déchue de la fonction d'apprentie Gardienne, au moins aura-t-elle assumé son rôle jusqu'au bout. Elle sait qu'elle aura moins de regrets que si elle abandonnait sa mission de toujours maintenant. Elle sera déchue, mais apaisée. Une fois ce choix fait, elle s'élève au-dessus du sol et quitte Chérubelle pour reprendre la recherche des trois mortels là où ils l'ont laissé. La tempête de neige a recouvert toutes les traces, impossible de trouver une piste matérielle. Elle réfléchit. Où sont-ils allés avant le début de la tempête ? Ils souhaitaient se rendre dans les bois pour une petite promenade familiale. Au vu du moment où a commencé l'ouragan de neige, Daisy gage qu'ils y étaient déjà à ce moment-là. Et surpris par la neige et le vent, le père a dû chercher un refuge. Les arbres nus n'offraient aucun abri, par contre, la falaise toute proche est percée à divers endroits de petites grottes. Elle s'élance alors dans le ciel limpide, et c'est seulement à ce moment-là qu'elle commence à craindre pour sa sécurité. Elle est encore une jeune débutante, et si elle tombe sur des monstres, elle est certaine qu'elle n'y résistera pas, aussi douée à l'épée soit-elle. Voilà pourquoi il est interdit aux apprentis de quitter leur foyer sans leur mentor. C'est la première fois qu'elle est seule sur le Protectorat sans Aquila. Seule face à l'immensité de la plaine enneigée, à la population de mortels et aux monstres qui grouillent ici-bas. Cela l'effraie, mais elle sent également un frisson d'excitation dans son ventre. Si elle ne craignait pas une lourde punition, et surtout la déception de son Maître -elle qui a toujours tout fait pour l'impressionner-, elle pourrait presque être heureuse. Mais pas totalement, car elle doit retrouver les mortels. Elle se reconcentre et fonce résolument vers la falaise. Elle vole plusieurs minutes à vitesse moyenne, aux aguets, attentive au moindre monstre et à la première trace des mortels. Arrivée à son objectif, il ne lui faut pas beaucoup de temps pour apercevoir les "brebis égarées de son troupeau". Et lorsqu'elle les voit, une douleur intense fuse de son coeur et se propage dans tout son corps, jusqu'au bout de ses pieds et jusqu'à la racine des cheveux. Elle n'a pas de mal à comprendre, en voyant les trois corps immobiles, couverts de neige, qu'ils sont morts. Tous les trois.

C'est comme si ses ailes ne la portaient plus, soudain, et elle s'affale dans la neige glacée, à genoux, à quelques mètres des corps. Elle a déjà vu des mortels passer de vie à trépas, mais uniquement des adultes. Là, il y a aussi des enfants. Des enfants... Un sanglot se bloque dans sa gorge et sa bouche reste ouverte sur un cri muet. Son Maître avait raison. Il était trop tard pour eux, les enfants, surtout, ont dû mourir très rapidement dans cette tempête. Et soudain, elle se demande si ce n'est pas pour ça que son professeur a abandonné les recherches. Pour ne pas lui infliger ça si tôt. S'il avait été seul, peut-être aurait-il cherché jusqu'au bout... L'esprit de Daisy bourdonne, elle est incapable de réfléchir à ce qu'elle va faire. Elle est simplement prostrée dans la neige, les yeux écarquillés, rivés sur les cadavres. Et elle sent son coeur couler.

Mais quand elle entend des pas froisser la neige derrière elle, son instinct de Gardienne se réveille aussitôt. Elle déploie ses ailes et s'élève de quelques centimètres, puis pivote dans le même mouvement et dégaine son épée. Trois concombrageurs se tiennent là, la lance à la main. Et elle est clairement leur cible. L'adrénaline rugit dans ses veines; elle sait qu'elle devra déployer toute sa force si elle veut survivre, elle si jeune et encore si faible, à leur attaque. Elle évite la lance du premier qui se jette sur elle, dévie celle du second de justesse avec son coude et celle du troisième lui frôle la hanche. Elle se retourne vers lui et abat son épée sur sa tête. Mais elle sait qu'elle ne gagnera jamais. Ils sont trois, elle est seule. Déterminée, elle n'a même pas le temps de penser qu'elle va mourir que l'un des monstres se fait trancher en deux par un coup d'une puissance inouïe venue du ciel, et il disparaît dans une fumée bleutée. Ses compères s'enfuient. Lorsque Daisy voit son sauveur se poser dans la neige en face d'elle, elle sent tout son sang quitter son organisme et affluer dans son cerveau, où il bourdonne atrocement. Elle déglutit et n'ose même pas accueillir Aquila en disant "Maître". C'est comme si le moindre mot de sa part allait provoquer une explosion de colère. Ses yeux gris sont tranchants comme des silex, son visage, assombri par la rage et ses sourcils sont encore plus crispés que d'habitude. Oui, il est dans une colère noire. Honteuse, terrorisée car c'est la première fois qu'elle le voit ainsi, Daisy baisse le nez vers ses bottines. Elle a du mal à déglutir, et tremble de tout son corps.

"Nous rentrons ! aboie Aquila, et cela est tellement inhabituel que l'apprentie sursaute et que ses ailes se rabattent en arrière, comme le feraient les oreilles d'un chat qui a peur."

Elle n'ose toujours par parler, de peur de déclencher son courroux, et s'envole derrière lui aussi vite qu'elle le peut, notant, mortifiée, le battement enragé des ailes de son mentor. Mais le pire, c'est quand ils arrivent à l'Observatoire. Beaucoup de Célestelliens sont assemblés dans la salle, soucieux pour la plupart, mais certains sont curieux de voir comment la première novice a avoir osé désobéir à son mentor -Aquila, par dessus le marché !- va être reçue. La nouvelle de sa "fugue" s'est propagée comme une traînée de poudre. C'est sûrement pour ça que son professeur l'a retrouvée aussi vite.

Daisy se pose face à Aquila, la nuque ployée, les mains derrière le dos, les genoux tremblants, attendant le déluge de feu qui ne va pas tarder à s'abattre sur elle. Elle ne se trompe pas, mais les mots de son Maître la terrorisent et lui donnent envie de disparaître.

"Peux-tu m'expliquer ce qui t'a pris, Daisy ?! aboie Aquila d'une voix vibrante de colère. Tu sais fort bien qu'il est INTERDIT aux novices comme toi de quitter l'Observatoire sans leur mentor ! Tu t'es comportée comme le plus immature des nouveau-nés célestelliens !"

Daisy sent les larmes gonfler dans ses yeux. Elle sait qu'elle a profondément déçu l'être qu'elle voulait le plus ardemment impressionner, et c'est à peine supportable pour elle.

"Non, en fait, je ne veux même pas entendre tes excuses ! rugit son mentor, de plus en plus fou de rage. Aucune ne pourrait justifier que tu aies désobéi à nos lois sacrées et à ton maître ! Tu as trahi ma confiance, Daisy, et celle de tout le monde ici !"

Une larme tombe de l'oeil de la novice, puis une autre. Elle se mord les lèvres à s'en faire mal, mais ne cherche même pas à se défendre. Aquila est trop fou de rage. Et elle sait qu'elle a mal agi, même si elle n'a écouté que son coeur de Gardienne. Les autres Célestelliens non plus n'osent pas parler. Dans leur yeux, on peut lire une profonde compassion pour l'apprentie fautive. Elle se fait vraiment rabaisser plus bas que terre, et Aquila est loin d'être un mentor particulièrement conciliant. Oui, ils ont vraiment pitié d'elle.

"QU'EST-CE QUE TU NE COMPRENDS PAS DANS "NE VA PAS AU PROTECTORAT SANS MOI" ?! l'invective le Maître, bel et bien dans une colère noire, si noire que Daisy se courbe en avant et rentre la tête dans les épaules."

Si noire, d'ailleurs, que les Célestelliens présents se mettent à chuchoter entre eux, se demandant s'ils ne feraient pas mieux d'aller chercher leur chef. Mais c'est à Aquila de régler ça. C'est lui, le mentor, et c'est elle qui est en faute. Mais quand même... Personne n'a jamais entendu le puissant Gardien hurler de la sorte.

"TU AURAIS PU ÊTRE GRAVEMENT BLESSEE ! CES CONCOMBRAGEURS AURAIENT PU TE TUER !

-Je suis désolée ! s'écrie Daisy d'une voix étranglée par la boule douloureuse qu'elle a dans la gorge.

-Je me moque de tes excuses, gronde Aquila, luttant visiblement pour reprendre son calme. Tu me déçois beaucoup, Daisy. Peut-être ai-je eu tort de te prendre pour élève."

S'en est trop. Daisy se met à sangloter, toujours le dos cassé en deux dans une position d'excuse, les mains tellement crispées sur sa jupe qu'elles en sont blanches. Ses épaules tressaillent sous ses sanglots, mais Aquila ne se laisse pas attendrir. Il est trop fou de rage.

"A partir d'aujourd'hui et jusqu'à ce que je l'ai décidé, tu es PUNIE, Daisy ! crache-t-il sèchement en se tournant de quart pour partir. Tu es consignée dans le dortoir, et tu seras interdite de cours et de sortie sur le Protectorat. Je crois que les mortels pourront se passer d'une apprentie Gardienne aussi inconsciente que toi un moment. Maintenant, va-t'en d'ici ! Hors de ma vue, tu as compris ?! Je ne veux plus te voir !"

Daisy se retourne et part en courant, le visage maculé de larmes, des sanglots dans la gorge et le nez bouché, peinant à respirer. Elle sait qu'elle est en tort. Mais quand même, son coeur lui fait terriblement mal. Elle est persuadée que maintenant, son Maître, celui qu'elle veut à tout prix impressionner, son modèle, la déteste. Et pourtant, elle ne parvient pas à avoir honte de ce qu'elle a fait...

*fin du flashback*

Daisy rouvrit les yeux, le coeur transpercé par la même douleur que ce jour-là. La mort des enfants... la colère et la déception de son Maître... Oui, ce souvenir-là était loin d'être le plus heureux de sa vie. Les mois qui avaient suivi cet évènement avaient été à peine supportables : Aquila était resté dans un état de colère froide pendant tout ce temps, et sa jeune élève était tellement morte de honte, et toujours secouée de s'être fait gronder de la sorte, qu'elle n'osait même plus le regarder en face. Oui, il avait bien fallu des mois pour que le maître et l'apprentie puissent de nouveau se regarder en face avec franchise, comme avant.

Avait-il raison, en fin de compte ? Etait-ce moi qui était en tort de m'entêter de cette façon alors qu'il n'y avait plus aucun espoir pour cet enfant ? Il est vrai qu'Enora et Libellule ont toujours blâmé mon obstination...

"A mon avis, c'est surtout lui qui se plantait complètement, fit valoir une voix insolente près d'elle."

La jeune Gardienne tourna la tête et aperçut Stella qui voletait tranquillement près d'elle, dans le point mort de son champ de vision, ce qui expliquait pourquoi elle ne s'était pas aperçu de sa présence.

"Ah, vraiment ? Tu crois ? demanda Daisy, curieuse d'entendre ses arguments.

-Mais oui ! Ton maître et ce maire, là, manquent juste cruellement de conviction dans la vie, prétendit la petite fée en haussant les épaules. Ils ne croient pas en ce qu'ils font, c'est tout. Et quand on n'est pas motivé, c'est facile de laisser tomber.

-Stella, il n'y a pas Célestellien plus impliqué et plus ardu à la tâche que mon maître, rétorqua Daisy. Jamais tu ne pourras prétendre qu'il manque de conviction dans la vie !

-Oh, que ce soit un maniaque du travail, je le conçois aisément, même si, nonchalante comme tu l'es, il n'a pas dû te le transmettre. Je pense simplement que ton professeur ne met pas beaucoup de conviction dans ce qu'il fait, contrairement à toi. Mais ce n'est pas un grand mal, finalement : ça lui évite certainement de se fourrer dans les mêmes pétrins que toi. Je suis sûre qu'il vivra beaucoup plus vieux que toi, d'ailleurs !"

Mais la Célestellienne n'écoutait déjà plus ce que disait son amie. Le début de son discours l'avait comme giflée.

Mon maître manquerait de conviction dans ce qu'il fait ? Certes, il s'investit cinq fois plus que nos congénères et ne rechigne pas à la tâche... mais c'est vrai... que maintenant qu'elle le dit... il n'a jamais semblé aimer les mortels autant que je les aime... ni les protéger par amour pour leur genre. Pourtant, cela a toujours été le plus important, pour moi...

"Hé, Daisy, est-ce que tu m'écoutes ? s'agaça Stella, la faisant revenir à la réalité.

-Pardonne-moi, s'excusa sincèrement la jeune Gardienne, mais ce que tu dis... Je n'y avais jamais vraiment réfléchi avant, mais cela fait curieusement sens. Comment as-tu pu percevoir cela dans un seul souvenir ?

-Ah ha ! C'est parce que j'ai un monticule de talents cachés, se vanta la fée. Dont un sixième sens qui me permet de voir si les gens sont nets ou pas !

-Nets ?

-S'ils dissimulent quelque chose, quoi ! Ton maître, là, est certes une personne très impliquée, mais ça se voit qu'il n'agit pas spécialement par amour des mortels. Non pas qu'il les déteste non plus. Mais enfin, cela conduit logiquement à une baisse de motivation et donc d'acharnement dans sa tâche !

-Quelque chose m'intrigue... comment as-tu pu voir cela dans mes souvenirs ? Tu ne pouvais voir que l'image que j'ai de mon Maître, et jamais je ne l'ai envisagé sous cet angle.

-Oh, si, crois-moi. Tu ne t'es jamais attardée dessus, voilà tout. Enfin, tout ce blabla pour dire que tu n'as pas tort de t'acharner dans ce que tu fais. Regarde : si tu ne t'étais pas acharnée sur cette histoire du chevalier Karbon, jamais tu ne l'aurais suivi jusqu'à Mortepeine et jamais tu n'aurais pu le renvoyer au ciel !

-Je ne sais pas si nous pouvons comparer, mais passons."

Elles se turent un instant, puis Daisy reprit :

"Mais dis-moi, que faisais-tu à espionner mes souvenirs ?"

Elle n'était même pas fâchée et ne s'embêta pas à le paraître.

"Je voulais juste savoir ce qui te posait un cas de conscience, à toi, le premier modèle de béni-oui-oui. J'aime bien ce souvenir. Il monte que tu n'es pas aussi obéissante et ennuyeuse que tu en as l'air."

Si j'étais aussi obéissante que ça, j'aurais tué le chevalier Karbon comme le roi Marthus me l'avait ordonné.

Daisy se sentait toutefois trop fatiguée pour continuer la conversation. Maintenant que la fatigue la rattrapait, elle regagna son lit en silence et se glissa sous les draps, pendant que Stella se volatilisait elle ne savait où.

Lorsque Daisy s'éveilla le lendemain matin, elle était seule dans la chambre. Les draps du lit d'à côté étaient défaits et en désordre. Calipso était partie.

Où est-elle donc passée ? Aurait-elle quitté la ville sans demander son reste ? Non... Je sais à présent que c'est une personne impliquée et fiable. Elle ne doit pas être loin.

En outre, le sac de la jeune voleuse se trouvait toujours au pied de son lit. La Célestellienne s'assit au bord du sien et s'aperçut qu'elle avait dormi en collants, ce qui ne lui était jamais arrivé. Elle les tendit et en défit les plis.

Calipso a raison : nous devons songer à acquérir de nouveaux vêtements dès aujourd'hui.

Elle se leva et alla quérir son uniforme de novice célestellienne au fond de son sac de voyage -celui que Bérangère lui avait donné avant son départ pour le Plicata- et le revêtit. Elle laissa sa tenue de voyageur, qu'elle n'avait pas lavée depuis deux jours, sur le dossier de la chaise. Après s'être coiffée et avoir chaussé ses bottines, elle alla frapper à la porte de Bram.

"Bram ? l'appela-t-elle à travers le panneau de bois. Tu es réveillé ?

-Oui, oui, j'arrive, grommela le novice d'une voix ensommeillée."

Il lui ouvrit et se présenta sur le pas de la porte en sous-vêtements, pieds nus, ses cheveux châtains tout ébouriffés et les yeux gonflés de sommeil.

"Aurais-tu vu Calipso ? lui demanda Daisy sans détour. Elle n'était plus là lorsque je me suis réveillée.

-Attends, quoi ? Elle est partie ? s'exclama-t-il avec consternation. C'est impossible, enfin ! Jamais elle ne nous aurait abandonné de la sorte !

-Oui, c'est aussi ce que je pense, déclara-t-elle, surprise par une telle véhémence. Je suis seulement curieuse de savoir où elle s'est rendue de bon matin.

-Nous allons le savoir tout de suite. Accorde-moi cinq petites minutes."

Elle l'attendit patiemment dans le couloir en observant les toiles d'araignées du plafond, puis ils se mirent en quête de leur amie, qui, avec un peu de chance, se trouvait toujours à l'auberge. Alors qu'ils pensaient la chercher dans la salle de restauration, Bram coupa soudainement la route à sa compagne et plaqua son oreille contre la porte close de l'une des chambres du rez-de-chaussée.

"Bram, je peux savoir ce que tu fais ? soupira Daisy, perplexe -d'habitude, il ne se comportait de la sorte que pour espionner son mentor et les autres professeurs, de temps en temps.

-C'est bien ce qu'il me semblait. J'entends la voix de Cal qui vient de cette chambre, lui expliqua le novice célestellien. Entrons.

-"Cal" ? releva sa congénère tandis qu'il abaissait la poignée.

-Eh bien oui. Tu connais ma tendance à abréger les prénoms.

-Comme "Héphy" pour Héphaïstos. Et Daisy et Stella, tu n'abrèges pas ?

-Bien sûr que non, cela sonnerait trop laid. "Dai" et "Stell", tu imagines ?"

La jeune Gardienne rit en le suivant dans la chambre. Elle était identique aux leurs, à l'exception que le lit qui trônait là était double. On devinait sous les draps blancs serrés avec soin un corps immobile. Celui d'une femme, dont la tête aux boucles blondes, folles et emmêlées, reposait sur l'oreiller. Elle semblait plongée dans une semi-inconscience, la bouge entrouverte sur d'inaudibles gémissements de souffrance, la peau luisante de sueur. Un homme rondouillet était assis à la gauche du lit sur une chaise et tenait sa main dans les siennes, avec une force proche du désespoir. Calipso avait pris place sur l'autre chaise, à droite du lit, reconnaissable au fouillis de cheveux rose clair qui cascadaient du sommet de sa tête jusqu'au bas de sa nuque gracile, et à son long manteau de voleuse.

"Ne négligez pas de la faire manger régulièrement, conseillait-elle à l'homme. Votre épouse a besoin de garder des forces si elle veut combattre la maladie. Donnez-lui aussi régulièrement à boire, et gardez-la au chaud. Il ne s'agirait pas qu'elle attrape une autre maladie à rester découverte ainsi !

-Cal ? l'appela Bram sans bouger du seuil de la chambre. Nous te cherchions.

-Oh, bonjour, tous les deux, les salua leur amie en tournant la tête vers eux. L'aubergiste m'a dit qu'une jeune mariée atteinte de la maladie contagieuse de Bacili se trouvait à l'auberge, alors je suis allée voir si je pouvais faire quelque chose pour la soulager.

-Tu penses que tu pourrais la guérir ? s'exclama Bram, impressionné.

-Pas la guérir, non, répliqua Calipso d'un ton sévère. Je ne suis pas guérisseuse, et si aucun médecin dans cette ville n'a pu soigner cette maladie, ce n'est certainement pas moi qui le pourrais. Mais à désespérer, les gens ont tendance à se laisser aller, et la dernière chose dont les malades ont besoin, c'est que leur état ne s'aggrave encore plus. Je suis habituée aux épidémies, ajouta-t-elle en se levant de sa chaise. Comme je vous l'ai déjà dit, Pontaudy n'est pas connue pour sa qualité sanitaire."

Je vois... C'est donc à ça qu'elle s'occupait. Je ne l'aurais jamais pensée du genre à se mêler ainsi à une population inconnue. Sous ses airs aimables et doux, elle est plutôt méfiante.

"Auriez-vous besoin de quelque chose, Monsieur ? demanda gracieusement la jeune Gardienne au mari de la malade. Si nous pouvons vous être utiles...

-Votre amie en a fait bien assez, soupira l'homme d'un ton découragé. Je ne voudrais pas que vous vous exposiez trop à cette maladie, vous aussi. Ah, si seulement nous étions allés à Chérubelle plutôt qu'ici pour notre lune de miel..."

Ah, Chérubelle... Ca m'émeut toujours d'entendre ce nom...

"Très bien, mais si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas à nous trouver, conclut-elle."

Les trois voyageurs ressortirent dans le couloir. Calipso devait avoir une idée derrièe la tête, car l'indépendante voleuse lança sans détour :

"Je souhaiterais rendre visite à d'autres malades. Jamais je ne pourrai donner des conseils à tous ceux de cette immense ville, mais je vais me rendre au moins chez ceux de cette partie de Bacili. Vous n'avez qu'à en profiter pour aller acheter un nouvel équipement, plus performent. Nous pourrons ensuite nous retrouver pour rendre visite à ce Flemming, comme le maire nous l'a demandé.

-Je vois que tu as déjà pensé à tout, remarqua Daisy, un peu froissée qu'elle n'ait pas jugé utile de les concerter avant de décider de tout cela. Tu sembles bien fébrile, ce matin.

-Je n'aime guère perdre la moindre minute dans les situations aussi critiques, admit Calipso.

-Peut-être pourras-tu prendre le temps de nous parler de tes plans, la prochaine fois. Après tout, Bram et moi décidons toujours de tout ensemble.

-Oui, bien sûr, répondit la voleuse en haussant les épaules. Il faut juste que je m'habitue à faire partie d'une équipe... Alors, ma proposition vous convient-elle ?

-Bien sûr ! assura Bram avec force. Pourquoi refuserions-nous ? Faisons donc comme tu as dit. N'est-ce pas, Daisy ?

-Oui, cela me semble une idée rentable, acquiesça la Célestellienne. As-tu déjà pris ton petit déjeuner, Calipso ?

-Dès que je me suis levée. Ne vous en faites donc pas. Bien, à plus tard !"

La jeune voleuse s'éloigna en agitant légèrement la main et quitta l'auberge d'un pas décidé.

Nous y voilà. Une nouvelle situation de crise à appréhender, de nouveaux mortels à secourir, de nouvelles personnes à rencontrer. Comme notre rôle de Gardien l'a voulu.

Bien que la situation de Bacili soit grave -après tout, cette ville agonisante était affligée d'une épidémie mortelle et sans remède-, Daisy ne pouvait s'empêcher de ressentir des frémissements d'impatience dans tout le corps. Aider les mortels... voilà, exactement, pourquoi elle était faite.