[Eh bien, je suis pile poil dans les temps, on dirait. Avec beaucoup de pages, mais moins que prévu. Enfin, je ne pensais pas couper à ce moment-là de l'histoire, mais je suis arrivée à la date butoir, donc... Ce qu'il y a d'agaçant avec l'intrigue de Bacili, c'est qu'elle est brève et qu'on fait globalement toujours la même chose. J'espère avoir réussi à rendre l'histoire un peu plus attrayante, à travers ce chapitre. Merci de continuer à me soutenir ! Ah, et bonne chance pour les examens, si certains d'entre vous en ont en ce moment !

L'innommable : Voyons, tu connais mon amour pour les looooongues descriptions bien complètes et bien riches (merci, Victor Hugo !), il est donc normal que ma fic en bénéficie autant que possible :3 En ce qui concerne Bram, il va falloir que ce jeune Célestellien apprenne la retenue. On ne dort pas avec les demoiselles, à cette époque, je te rappelle. Frustrant, mais c'est ainsi x3 Et au sujet du flashback, d'abord merci, et ensuite, je n'avais pas pensé à l'aspect ridicule de la situation ! Tu viens de casser ma vision dramatique du passage, là ! Et merci, encore w

Loyiens : Hélas, tous les chapitres ne seront pas en avance -pour preuve, celui-ci. Eh oui, Daisy est encore une jeune Célestellienne, elle n'a pas eu le temps d'être blasée et abattue. Mais ! Je suis donc la seule à ne pas avoir remarqué que les concombrageurs nuisaient au dramatique du flashback ? xD Sinon, merci, il était naturellement fait pour être émouvant -si l'on exclut donc les concombrageurs. En ce qui me concerne, je pense sincèrement qu'Aquila n'éprouve pas d'amour particulier pour les humains. Mais il est comme ça, on n'y peut rien. Enfin, oui, c'est assez normal qu'ils n'aient pas une confiance absolue en Calipso. C'est une mortelle, et on leur a toujours répété à quel point les mortels n'étaient pas fiables. Les préjugés ont la vie dure, que veux-tu :/ Pour les scènes de taquinerie, il y en aura d'autres, bien sûr x3 Je ne suis pas prête à le lâcher, ce cher Bram.

EinalemButler : Merci !, et contente que ce chapitre ait éveillé ta réflexion, je veux que ma fic entraine ce genre de chose, pas que ce soit juste une fanfic de jeu vidéo, sans contenu "philosophique" (tant de philo dans ma vie !) derrière. En fait, quand je jouais au jeu, je n'éprouvais rien de particulier pour le maire. C'est sa description physique qui l'a rendu antipathique à mes yeux, et je me suis aperçue au fil des dialogues à quel point il était agaçant. Tant mieux si tu aimes quand c'est riche en émotions, j'essaie de faire de mon mieux ! Et oui, tu peux envisager un Bram x Calipso, c'est prévu de longue date :3 (je ferai sûrement un fanart que je posterai avec les autres sur DA, si j'ai le temps). Merci encore de ton soutien !]

"Que penses-tu de ce plastron de fer ?

-Heu... Je ne sais pas... Pour tout te dire, rien que le voir me donne l'impression d'avoir des difficultés à respirer... Ce genre de protection doit bien trop compresser la poitrine à mon goût. J'ai besoin de mon souffle si je veux me battre correctement.

-Bon, et cette armure de bronze ?

-Cette pièce d'équipement me semble bien lourde à porter...

-Daisy, tu ne sais pas ce que tu veux, ce matin !

-Allons, Bram, ce n'est tout de même pas de ma faute si tout ce que nous trouvons ici est lourd et rigide ! Je ne suis pas bâtie comme une gladiatrice, moi !"

Il était vrai qu'entre les deux Célestelliens, la différence de gabarit était de taille.

"Très bien, comme tu veux, laissa tomber Bram en haussant les épaules. Je vais acheter cette côte de mailles, n'en déplaise à Stella."

Et il jeta une œillade farouche à la petite fée, qui n'avait eu de cesse de critiquer les vêtements "passés de mode" qui se trouvaient dans cette boutique d'équipement, sur la deuxième terrasse de la ville.

"Tout ce qu'il te reste comme choix, c'est cette tenue voyante, poursuivit l'apprenti Gardien en soulevant la manche de l'habit pendu à un porte-manteaux."

Son amie, qui n'avait pas pris garde à la tenue en question, tourna curieusement la tête vers le vêtement qu'il lui montrait. Aussitôt, elle eût un mouvement de recul.

"Tout-Puissant, comment n'ai-je pu remarquer cet habit plus tôt ? s'exclama-t-elle, interloquée. Les couleurs sont vraiment... très... tape-à-l'œil."

Elle essayait de peser ses mots pour ne pas vexer le marchand, accoudé à son comptoir, mais elle n'avait pas beaucoup de tact, ce matin-là. Cela dit, il n'y avait pas de façon plus enjôleuse de décrire la tenue voyante : le vêtement consistait en un mélange entre une tunique et une robe, dont les couleurs, orange, rose et violet, cohabitant côte à côte sur le tissus en un effrayant patchwork emmêlé, étaient à hurler. Pour un peu, Daisy en avait mal à la tête.

"Non, vraiment, je décline, soupira la petite Gardienne. Il semblerait que je doive me passer de nouveaux vêtements cette fois-ci.

-De toute manière, crut bon d'intervenir le vendeur d'un ton pincé -car il en avait assez d'entendre ce petit bout de fille critiquer ses marchandises-, les tenues voyantes ne peuvent être portées que par les hommes. Dans tous les cas, il vous serait impossible de la mettre.

-Oh ? Fort bien, répondit sa cliente avec indifférence car elle n'avait pas l'intention de l'acquérir de toute façon. Peut-être veux-tu te l'acheter, Bram ? proposa-t-elle ensuite à son ami, un sourire goguenard aux lèvres."

Il se contenta de lui lancer un regard effaré qui faillit la faire éclater de rire.

-Nous pourrions peut-être aller voir dans d'autres magasins ? hasarda-t-il ensuite.

-Hélas, nous n'avons guère le temps de faire les boutiques. Le temps presse. Puisque nous avons au moins acquis un nouvel équipement pour toi, rejoignons Calipso de ce pas. Il est grand temps que nous nous entretenions avec ce Flegming."

Après avoir payé l'achat de Bram, les deux Célestelliens ressortirent sous le ciel incertain de Bacili. De façon générale, de fins nuages gris l'encombraient, mais souvent des trouées laissaient entrer à flots la lumière dorée du soleil. Personne ne prenait le temps de se prélasser au soleil, cependant. Daisy soupira.

Tout-Puissant, que cette ville me met mal à l'aise...

"Mm, Daisy ? l'appela son compagnon. Chercher à joindre Calipso est certes une idée pertinente, mais nous ne nous sommes pas fixés de points de rendez-vous, si je ne m'abuse. Comment allons-nous la retrouver ?"

La jeune Gardienne s'arrêta, interdite.

Comment avons-nous pu laisser passer un détail aussi important ? Chercher Calipso dans toute la ville va être une perte de temps considérable, alors que nous n'en avons déjà pas beaucoup !

"Daisy ? insista Bram devant son silence éberlué et exaspéré vis-à-vis d'elle-même. Daisy ?

-Oui, Bram, je t'ai entendu, répondit son amie d'un ton fatigué.

-Tu n'as pas l'air en grande forme, ce matin.

-Mm, oui. C'est que... Je commence à douter. Nous sommes totalement impuissants face à une épidémie. Ce n'est pas un adversaire tangible qu'il nous faut combattre, auquel cas la difficulté ne me semblerait pas aussi insurmontable. Je ne sais pas du tout ce que nous devrions faire. Nous n'avons même pas pensé à convenir d'un point de rendez-vous avec Calipso. Cette journée commence vraiment mal."

Lasse, elle se frotta le dessous des yeux du bout du pouce et de l'indexe. Dans la périphérie de son champ de vision, elle devina la puissante stature de Bram qui bougeait et s'approchait d'elle, et avant qu'elle ne réagisse, elle sentit deux bras s'envelopper autour d'elle. Elle appuya sa joue contre le torse de son ami, perplexe.

Etrange, nous n'avons jamais été coutumiers des câlins, nous les Célestelliens. Et pourtant, je trouve cet acte tellement... ordinaire, d'un seul coup. Deviendrions-nous plus humains ?

"Pauvre petite Daisy, compatit Bram en lui tapotant l'épaule d'une main mais sans rompre son étreinte. Tu as beaucoup trop de pression sur les épaules, ce me semble. Voilà ce qui arrive lorsqu'on est une chef-née.

-Une chef-née ? répéta la jeune Gardienne, perplexe, en ramenant ses mains contre elle et en s'appuyant un peu plus contre son semblable.

-C'est l'évidence même. Tu te sens responsable de tout et de tout le monde. Toutes les fois où il advient quelque chose, tu te sens en devoir d'aider. Et tout le monde t'obéit naturellement, parce que tu es faite pour décider.

-Cela veut-il dire que je suis tyrannique, Bram ? Je trouverais ça réellement déprimant si c'était le cas.

-Sans être tyrannique, justement, lui assura son ami. Tu es charismatique, tu as du sang-froid et tu fais toujours au mieux, exactement ce dont un chef doit faire preuve."

Les deux Célestelliens se turent pendant un instant. Ni l'un ni l'autre ne s'attendait à avoir ce genre de conversation.

Une chef-née ? Moi ? Voilà qui est nouveau. Je ne m'étais jamais envisagée sous cet angle. C'est... assez agréable à attendre, je dois l'avouer.

"Voilà pourquoi tu es si fatiguée, conclut Bram. Tu subis trop de pressions."

Daisy soupira de nouveau et fourra son visage contre le cou du novice.

"Je veux rentrer à la maison, marmonna-t-elle d'une voix étouffée dans la courbe du cou de son ami.

-Je sais, Daisy, répondit-il en lui tapotant fraternellement l'épaule de nouveau. Et nous finirons par trouver un moyen de rentrer. Je le jure, sur la tête de mon maître !"

La jeune Gardienne étouffa un rire contre le cou de son semblable. Ils demeurèrent ainsi enlacés pendant quelques instants, puis elle s'écarta.

"Allons, il est temps de partir à la recherche de Calipso, décida-t-elle avec un regain de motivation. Je propose que nous visitions les maisons dans lesquelles elle était supposée se rendre. Nous finirons bien par la dénicher."

C'était certes un plan hasardeux, mais depuis qu'elle était tombée parmi les mortels, Daisy n'avait plus que des plans hasardeux. Les deux Célestelliens se mirent donc en route d'une démarche rapide, décidés à ne pas perdre de temps. Ils se présentèrent aux portes de toutes les maisons du niveau de la ville où se situait l'auberge, là où leur amie avait décidé de se rendre pour porter assistance à ses pairs. Chaque fois, ils découvraient de nouveaux malades, tous dans un état très préoccupant. Partout, ce n'était que toux à s'en déchirer les poumons, odeurs de transpiration mêlées à des mélanges de plantes qui avaient pour vocation de purifier l'atmosphère -mais qui en vérité la rendaient encore plus étouffante-, pleurs d'angoisse, épouvante, désespoir. Cependant, les habitants que Daisy et Bram visitèrent semblaient tout juste sortis de l'état d'apathie et d'hébétude qui emprisonnait Bacili toute entière. On voyait que Calipso était passée par là, qu'elle avait mis de la vie, de l'énergie et de la détermination dans toute cette terrible acceptation de la mort, avait rendu l'atmosphère plus respirable, faisant changer et laver les draps, ouvrir les volets clos, jeter les mélanges d'herbes infects aux ordures, envoyant les valides chercher de l'eau, secouant les plus accablés, redonnant un peu d'espoir. Dans chaque foyer, on leur confirma qu'une jeune fille aux cheveux roses et aux yeux de ciel, vêtue comme une voleuse, s'était présentée à eux et leur avait donné des consignes pour soulager leurs malades et échapper à l'épidémie. Elle avait mis leur maison sans dessus dessous et était repartie, rapide et efficace, en leur assurant que ses amis et elle feraient leur possible pour mettre fin à leurs tourments.

Quelle efficacité ! Je suis impressionnée. On dirait bien que Calipso est exactement ce dont les habitants de Bacili ont besoin pour sortir de la léthargie et du désespoir.

Sa détermination et sa volonté étaient telles que les deux Célestelliens eurent à visiter une bonne douzaine de maisons avant de retrouver leur amie. La dame d'un certain âge qui leur ouvrit la porte de la treizième maison semblait dans un état de stupéfaction totale, comme si une tornade s'était engouffrée chez elle pour la tirer de sa léthargie.

"Excusez-nous de vous importuner, Madame, commença poliment Daisy. Nous sommes à la recherche d'une amie. Elle a les cheveux roses et les yeux...

-... bleus, termina son interlocutrice. Ne cherchez plus, elle se trouve en ce moment même dans la chambre de son époux.

-Pourrions-nous la rejoindre ?

-Oh, je vous en prie. Et n'ayez surtout pas peur de faire du bruit et de réveiller qui que ce soit, ajouta la dame lorsqu'ils passèrent près d'elle, toujours aussi éberluée. Cette jeune tornade a réveillé tout le monde dans ma demeure et a fait pleuvoir sur nous un déluge de consignes. Il y avait bien longtemps que je n'avais pas reçu autant d'informations d'un seul coup."

Daisy et Bram échangèrent un sourire. Leur amie ne semblait pas avoir perdu une once de son enthousiasme malgré son passage dans de nombreuses maisons, à répéter toujours la même chose aux mêmes personnes abattues. Afin de les mieux réveiller de leur désespoir, elle parlait d'une voix haute et claire, par phrases sèches et courtes, comme si elle craignait que ses interlocuteurs ne perdent le fil si elle faisait de longs discours. Pour tout dire, lorsqu'ils parvinrent devant la porte de la chambre où elle était supposée se trouver, ils entendaient clairement tout ce qu'elle disait, alors même que le battant de bois était fermé. Daisy poussa la poignée de bronze et passa la tête à l'intérieur. Calipso se tenait dos à la porte et donnait ses consignes à un jeune couple qui la dévisageait comme si une avalanche venait de leur tomber dessus, mais que par miracle, ils tenaient encore debout. Même le malade qui gisait dans son lit et les deux jeunes enfants qui se tenaient blottis l'un contre l'autre sous l'épaisse couverture d'une seconde couche avaient tourné leurs yeux fiévreux vers elle et la considéraient avec une attention ébahie, eux qui avaient dû flotter dans une semi-inconscience depuis le début de leur maladie. Oui, cette voleuse semblait même capable de secouer les morts.

"Et j'insiste particulièrement sur ce point, martelait-elle avec tant de sérieux que Daisy n'osait pas l'interrompre. Boire abondamment, manger autant que possible tant qu'ils ne rendent pas, cela leur permettra de reconstituer leurs forces et de se battre plus efficacement contre la maladie. Je compte sur vous pour suivre mes consignes à la lettre. Votre famille en dépend."

Les deux jeunes gens acquiescèrent rapidement, n'osant pas émettre d'objections devant ce petit bout de fille qui faisait montre d'une telle détermination et d'une telle assurance.

"Heu... Calipso ? intervint Daisy pendant ces quelques instants d'accalmie."

La jeune voleuse se tourna vers la porte et leur adressa un signe de reconnaissance.

"Ah, vous voici, lança-t-elle. Je viens juste d'achever de donner des consignes dans ce foyer. Est-ce l'heure de nous mettre en route pour la maison de ce Flegming ?

-Oui, nous sommes fin prêts, confirma la jeune Gardienne. Il est grand temps de nous renseigner un peu plus avant sur cette épidémie, sans quoi nous ne saurons jamais comment aider les habitants. Quoi que tu sembles d'une aide considérable, ajouta-t-elle rapidement pour ne pas dénigrer le travail de son amie.

-En effet, mais cela ne guérira personne, répliqua celle-ci. Allons consulter ce Flegming. Il saura quoi faire. Je suis prête."

Elle prit congé des malades et des valides et rejoignit ses amis au rez-de-chaussée. Là, elle insista auprès de la maîtresse de maison pour que ses consignes soit respectées à la lettre, et ce fut seulement une fois que la dame leur eut donné solennellement sa parole qu'elle s'estima satisfaite et suivit ses compagnons dehors.

"Eh bien, quelle autorité, se moqua gentiment Bram quand la porte de la maison se fut refermée. On aurait cru entendre le général d'une armée."

Calipso tourna subtilement la tête pour cacher le sourire qui lui montait aux lèvres, mais ses cheveux attachés laissaient voir les courbes de son visage et sa joue se gonfler de ce sourire.

"Que veux-tu, répondit-elle, ils se trouvent dans un état de profond abattement depuis de longs jours. Si je voulais qu'ils soient attentifs à mes conseils, je me devais d'être quelque peu autoritaire.

-Avec ce caractère-là, je serais tenté de me demander si ce ne sont pas les habitants de Pontaudy qui t'ont chassée de chez toi, et non pas que tu sois partie de ta propre initiative !"

Bram se moquait, comme d'habitude, mais cette fois, il y avait quelque chose de différent dans son ton. Sa voix avait pris des inflexions plus douces, plus tendres, comme si ces taquineries étaient un moyen de cajoler l'autre, et non pas de l'ennuyer. C'était surprenant venant de la part d'un Célestellien comme Bram, qui aimait se chamailler avec tout le monde, son mentor le premier.

"Déplores-tu donc que j'aie quitté mon village natal ? répliqua la jeune voleuse en croisant les bras d'un air faussement vexé. Si je n'avais pas pris une telle initiative, jamais nos routes ne se seraient croisées et tu te trouverais l'âme bien en peine, à ce qui me semble.

-Comment ? Et pourquoi, selon toi ? feignit de s'offusquer Bram en la menaçant de son indexe.

-Parce que j'apporte un peu de bonne humeur dans ta vie, rétorqua Calipso du tac ou tac. Sans vouloir te vexer, mon cher, tu étais bien abattu lorsque je t'ai rencontré.

-Allons, ma chère, qui te dit que ce n'est pas le fait de t'avoir rencontrée qui m'a abattu ?

-En ce cas, cet abattement n'a guère duré longtemps. Il faut donc croire que je te suis bel et bien bénéfique."

Daisy ne comprenait pas le moins du monde à quoi rimait cette conversation. Elle n'avait rien de particulièrement productive, ni utile, et ne semblait pas tellement divertissante. Elle ne ressemblait pas non plus aux disputes dont Bram était coutumier. La jeune Gardienne observa ses compagnons avec une profonde perplexité tandis qu'elle les attendait au détour d'une rue, eux qui étaient si absorbés par leur discussion qu'ils n'avançaient presque plus.

Ils ont l'air de divinement bien s'entendre, tous les deux. On dirait que Bram vient de se trouver une meilleure amie mortelle. Ca risque d'être compliqué lorsque nous devrons repartir.

Il n'empêche, leur conversation est pour le moins curieuse. Je ne vois pas du tout où ils veulent en venir.

Les voyant arrêtés à quelques pas de là, passionnément impliqués dans leurs échanges, Daisy se racla la gorge, un peu agacée qu'ils languissent ainsi. Ils se tournèrent vers elle d'un air coupable, tels deux écoliers pris en faute.

"Je ne voudrais pas en rajouter, fit savoir la jeune Gardienne, mais nous sommes assez pressés par le temps. Il serait ingénieux que vous marchiez un peu plus vite, sinon nous ne parviendrons jamais chez ce Flegming avant cette nuit.

-Oui, excuse-nous, Daisy, répondit Calipso avec un embarras évident. Nous te suivons. Aussi vite que tu voudras."

Comme il n'y avait rien à ajouter, leur amie hocha la tête et reprit le chemin du manoir de Germain le maire. Après tout, il leur avait indiqué le foyer de ce Flegming en se basant sur l'emplacement de sa propre demeure à lui. La seule façon de parvenir chez ce monsieur était de partir de la maison du maire.

Ni Bram ni Calipso ne reparlèrent de tout le trajet, comme s'ils avaient réellement été pris en faute par leur professeur pendant une leçon importante. Daisy trouvait ça totalement absurde, sans savoir pourquoi ses deux amis agissaient de la sorte.

J'ai l'impression que nous adoptons tous un comportement étrange, depuis ce matin. Moi qui ne sait plus être ni cordiale, ni organisée, Bram qui se laissa aller à des élans d'affection, lui et Calipso qui se taquinent comme des enfants et se taisent honteusement dès que je leur fais remarquer qu'ils ralentissent notre mission... L'air de cette ville nous fait vraiment un effet bizarre à tous.

Une fois parvenus au manoir du maire, ils suivirent ses brèves indications de la veille -se rendre à l'ouest du manoir-, et à leur grande surprise -car c'était de bien vagues informations-, ils parvinrent devant une petite maison isolée des autres. De part son emplacement, ce ne pouvait être que la demeure de ce Flegming. Sans se concerter, les trois amis, menés bien sûr par Daisy -elle se fit brièvement cette réflexion de "meneuse-née" en s'approchant la première de la porte- frappèrent un ou deux coups au battant et entrèrent. La maisonnette était plus petite que les autres -elle ne comportait à l'évidence aucun étage-, et les murs en grosses pierres grises et beiges n'avaient pas été recouverts d'une autre matière quelconque permettant de les dissimuler aux yeux de tous, habitants comme visiteurs -car en effet, ces pierres n'étaient pas du plus bel effet. Le mobilier, pour sa part, était limité au strict minimum : un buffet et une étagère de chêne garnie de quelques ouvrages dans un coin, une table et seulement deux tabourets bas sur un tapis qui avait dépassé sa première jeunesse, en fils violets rebrodé de feuilles blanches dans les angles, une plante en pot d'un vert éclatant posée sur la table, et enfin, deux lits jumeaux recouverts de draps crèmes tous simples au fond de la pièce. Cette demeure donnait une impression de semi-pauvreté et de désintérêt, comme si la meubler et l'agrémenter était impossible ou lassant. Une certaine tristesse semblait se dégager des vieilles pierres, comme si les habitants de cette bâtisse vivaient dans un monde figé et vide, sans aucune distraction et sans que le temps ne s'écoule vraiment. Cela donna le vague à l'âme à Daisy.

Comme cette maison semble triste et seule ! Pourtant, ce n'est qu'assemblage de vieilles pierres... Je n'ai jamais rien ressenti de tel auparavant, et surtout pas en pénétrant dans un bâtiment.

La jeune Gardienne fit son possible pour faire refluer cette vague de mélancolie et entreprit de chercher une présence humaine dans cette maison triste. Elle finit par apercevoir une silhouette étendue sur l'un des lits, dans la pénombre des rideaux tirés, dans un déploiement de soie rose et de rubans blancs. D'une démarche aussi légère que possible -elle ne voulait pas réveiller la dormeuse en sursaut-, elle s'approcha du lit. La jeune femme qui gisait là, comme évanouie, avait la tête tirée en arrière, comme si elle avait voulu trouver la position adéquate pour dormir sans encombrer sa gorge. Son teint, tout comme son cou fin et ses mains brûlées par endroit rejetées n'importe comment sur sa robe ou les draps du lit, était d'une pâleur lunaire, presque inquiétante. Ses cheveux verts, courts aux épaules, qui s'enroulaient sur eux-mêmes au niveau des pointes, et qui caressaient par endroit sa joue blafarde, son cou blanc ou ses paupières pâles, faisaient paraître son teint plus spectral encore. Un charmant ruban rose foncé les coiffait, le nœud noué sur le dessus de la tête, assorti à celui qui ornait son chemisier. Ces rubans étaient un ton plus foncé que sa robe toute simple, rose pâle, de la même couleur que les petits souliers vernis qu'elle portait -elle s'était mise au lit sans les retirer- sur des chaussettes blanches à volants assorties à son tablier de dentelle dont les rubans s'étalaient un peu partout sur les draps. Cette jeune femme ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt ans, et paraissait, ainsi assoupie, aussi aimable que simple.

Daisy ne s'attendait pas à trouver qui que ce soit assoupi à cette heure de la matinée. Aussi, elle marqua un temps d'hésitation, ne sachant pas trop comment réagir. Devait-elle vraiment réveiller l'inconnue, alors que par ce fait, elle ferait montre d'une grande impolitesse ?

Allons, la situation actuelle l'exige. Pour le bien de Bacili, je ne peux pas attendre que cette jeune femme, la seule sans doute à savoir où le fameux Flegming se trouve, ne se réveille par elle-même.

Elle entreprit donc de secouer légèrement la dormeuse par l'épaule.

"Hum... Excusez-moi ? Madame ? l'appela-t-elle d'une voix point trop forte."

La jeune femme sursauta et se redressa d'un seul coup en position assise, s'empêtrant du même coup dans les draps défaits et les rubans de son tablier.

"Oh ! Oups, je m'étais assoupie, constata-t-elle sans s'adresser à personne en particulier, encore à demi plongée dans les brumes du sommeil. Cela m'arrive très souvent ces derniers temps..."

Elle sembla peu à peu reprendre ses esprits et finit par remarquer les trois inconnus en tenue de combat plantés dans sa maison. Toutefois, cela ne sembla ni l'effrayer ni l'émouvoir. On eût même dit que ça ne lui posait aucun problème de trouver trois inconnus au pied de son lit, qui la regardaient fixement.

"Mm, bien le bonjour, les salua-t-elle avec gentillesse. Je... suppose que vous cherchez Flegmy ?

-Heu... Flegmy ? balbutia Daisy, laissée perplexe par le naturel avec lequel la jeune femme accueillait trois inconnus dans sa maison.

-Oups ! Je voulais dire mon mari, se reprit celle-ci. Le docteur Flegming."

Avant que Daisy, Bram ou même Calipso n'aient le temps de réagir, elle porta amoureusement les mains à son visage et les croisa sous sa joue d'un air rêveur.

"Ah lala ! Mon mari ! Ca me fait tout drôle de l'appeler comme ça, s'émoustilla-t-elle avec un grand sourire amoureux. "

A ce moment-là, Daisy comprit. Cette jeune femme était sans nul doute Agrippa, la fille de Germain le maire, qui avait épousé ce docteur Flegming -probablement contre l'avis de ses parents, au vu des tensions qui régnaient à ce sujet dans la famille. La femme du maire l'avait mentionné pendant le dîner de la veille, mais la jeune Gardienne l'avait presque oublié.

"Agrippa ? intervint Calipso qui avait suivi le même cheminement de pensée que son amie. Vous êtes Agrippa, n'est-ce pas ? La fille du maire et la femme du docteur Flegming ?

-En effet, c'est bien moi, répondit la jeune femme, étonnée que ces inconnus sachent qui elle était. Oh, c'est vrai que je ne me suis même pas présentée ! Excusez-moi, j'en oublie les bonnes manières !

-Ce n'est rien, la rassura Daisy, d'autant plus que nous ne nous sommes pas présentés non plus."

Tous les trois remédièrent rapidement à cet inconvenance, puis Agrippa reprit :

"Comme vous l'avez deviné, je suis Agrippa. La femme de Flegming... Sa femme ! Excusez-moi, mais nous nous sommes mariés il y a peu de temps, et c'est tellement... enfin... tellement merveilleux que je ne peux pas m'empêcher de le répéter à tout le monde, quoi que les gens d'ici n'aiment pas particulièrement mon... mon mari. Parce qu'il est arrivé à Bacili il n'y a même pas un an, vous savez. Les gens ont toujours besoin d'un peu de temps pour s'habituer. Mais j'ai bon espoir qu'un jour, ils s'aperçoivent à quel point Flegmy est une personne exceptionnelle."

A son flot de paroles continues et enthousiastes, on devinait aisément que cette jeune femme ne devait pas avoir grand monde à qui parler. Cela correspondait tout à fait à l'atmosphère triste et solitaire qui se dégageait de la petite maison.

Aucun des trois amis n'osait l'interrompre tant elle paraissait heureuse de faire l'éloge de son mari, mais par chance, elle s'aperçut bien assez vite que ces trois visiteurs n'étaient sûrement pas là pour l'écouter encenser l'amour de sa vie.

"Mais je dois vous ennuyer avec mon bavardage ! devina-t-elle d'un air penaud. Flegmy est en plein travail dans son laboratoire, en ce moment.

-Je ne doute pas que ce travail soit très important, toutefois, nous désirons nous entretenir avec lui de toute urgence, lui expliqua Daisy. C'est votre père, Monsieur le maire, qui nous envoie."

Agrippa lui lança un regard interloqué.

"Ah oui ? s'étonna-t-elle. Pap... Hmm, le maire vous a priés d'aller le voir ?"

Elle semblait vraiment avoir du mal à en revenir, mais elle fit bien vite refluer son étonnement.

"Eh bien, dans ce cas, je vous accompagne au laboratoire, décida-t-elle. Flegmy est un peu timide lorsqu'il ne connaît pas les gens. Si vous voulez bien me suivre !"

Les trois voyageurs la suivirent sagement à la queue-leu-leu, un peu interloqués par la vitesse à laquelle les choses s'étaient passées, sans cet échange de banalités et de politesses que l'on se faisait d'ordinaire. Il fallait croire que cette Agrippa était une femme qui n'aimait pas perdre son temps -chose étonnante si l'on en croyait son logis, qui laissait penser que peu de loisirs occupaient ses journées.

Ainsi donc, la petite troupe hétéroclite s'engagea dans une rue puis descendit un des escaliers pour gagner la deuxième terrasse. Là, leur guide les mena à une petite porte dérobée, si basse qu'il fallait sans doute incliner la nuque pour la passer, même en étant de taille modeste. Dissimulée par la saillie du mur de gauche et l'ombre de la terrasse du dessus, cette porte était pratiquement impossible à distinguer. Mais Agrippa s'y dirigea sans la moindre hésitation, sûre de son emplacement. Une fois arrêtée devant le panneau de bois, au lieu d'y frapper quelques coups comme Daisy, Bram et Calipso s'y attendaient, elle marqua un temps d'arrêt, le poing en l'air, stoppée dans son geste.

"Je n'en reviens pas que Papa ait demandé à des étrangers d'aller voir Flegmy, murmura-t-elle pour elle-même, visiblement attristée par cette pensée. Il a donc tant de mal à lui parler ?"

Elle toussota légèrement, sans doute embarrassée d'avoir formulé à haute voix ses pensées les plus intimes.

"Oh ! Nous y sommes déjà, constata-t-elle avec un petit rire gêné en se tournant vers les trois voyageurs qui patientaient derrière elle. Je vais lui demander d'ouvrir."

Aussitôt dit, aussitôt fait; la jeune femme asséna quelques coups sur le panneau de bois, mais de façon peu commune, suivant un schéma précis : elle frappa d'abord deux fois brièvement, puis deux fois de manière plus rapide, et enfin donna un dernier coup. Daisy la considéra avec curiosité.

Que fait-elle ? Pourquoi frapper à la porte de façon aussi singulière ?

Bientôt, une voix, rauque et distraite, interpelée toutefois par ces quelques coups à la porte, lança, assourdie par le panneau de bois :

"Agrippa ? C'est toi ? Que fais-tu ici à cette heure ?"

Le propriétaire de la voix ne se déplaça pourtant pas pour aller ouvrir, et la jeune femme se retrouva contrainte de répondre à travers la porte :

"Je suis désolée de te déranger, Flegmy. Tu as de la visite. Papa a envoyé quelqu'un pour voir si tu parvenais à déchiffrer les anciens manuscrits.

-Mmpf, grommela celui qui devait être le docteur Flegming, d'un ton peu affable. Je suppose que vous feriez mieux d'entrer, alors."

Sans se faire prier, toute heureuse qu'elle était d'avoir l'occasion de retrouver son mari tant aimé, Agrippa ouvrit la porte et se précipita à l'intérieur. Daisy, Bram et Calipso la suivirent plus lentement.

Contrairement à ce que la jeune Gardienne aurait cru, la salle voûtée qui s'ouvrit devant eux n'avait rien d'un caveau sombre et humide enfoncé entre les pierres blanches de la muraille. Au contraire, c'était une pièce assez spacieuse, sèche et propre, quoi que pas très bien rangée. En effet, une montagne de livres et de manuscrits s'élevait à côté de la porte, une autre dans un coin, d'autres encore près des étagères, qui elles-mêmes débordaient de documents en tous genre, tellement que Daisy se demandait comment les meubles de bois faisaient pour ne pas s'écrouler.

Il y a fort longtemps que je n'ai pas vu autant de livres. La dernière devait être lors de mon ultime visite à Ange, dans la bibliothèque, avant que je ne tombe de l'Observatoire...

Seul un bureau encombré de documents était éclairé par la vive lueur d'une bougie, à gauche. C'était là qu'Agrippa s'était précipitée, telle un papillon de nuit attiré par la lumière, et elle se tenait à présent à côté du pupitre, les yeux pétillant de bonheur, essayant de se donner un air digne en croisant les mains sur son tablier. Un homme était assis à ce bureau. Il se tourna vers les trois visiteurs avec un criant manque d'intérêt lorsqu'ils passèrent le seuil de sa porte.

"Je suis débordé en ce moment, entama-t-il sans les saluer ni se présenter. Mais je suppose qu'un émissaire de beau-papa à la priorité."

Il se leva avec réticence et détailla les trois inconnus avec peu de curiosité. Ou plutôt, il détailla Daisy de ses yeux bleu clair, et ignora superbement les deux autres. La jeune Célestellienne lui rendit son regard de ses iris verts et étudia rapidement à qui elle avait affaire.

Le mari d'Agrippa devait être un homme encore jeune, sans doute âgé d'à peine plus de la vingtaine, mais avec ses joues mal rasées et ses lunettes à monture carrée, il faisait bien cinq ans de plus. Outre son visage négligé, il y avait ses cheveux, de couleur châtain clair, hirsutes et épars, si longs qu'ils étaient ramenés en une rapide queue-de-cheval pleine d'épis à l'arrière de sa tête -Daisy pouvait en apercevoir les mèches qui rebiquaient de là où elle se trouvait. Il portait enfin une tunique verte serrée mollement à la taille par une ceinture de lin, qu'il n'avait pas dû changer depuis longtemps car quelques discrètes miettes de nourriture la constellaient par endroits. Par dessous, il avait revêtu un pantalon de toile crème tout simple, et par dessus, une longue blouse blanche ouverte.

Quelle allure débraillée a cet homme ! Jamais je n'aurais pu le croire époux d'une jolie poupée comme Agrippa...

Une fois qu'il eût lui aussi fini d'étudier son interlocutrice, celui qui devait être le docteur Flegming soupira :

"Que puis-je... Ah oui, se remémora-t-il, vous venez voir si j'avance sur ces manuscrits, c'est ça ?"

Avant que Daisy ne puisse acquiescer, Agrippa ramena son mari à l'ordre, d'une voix à la fois indignée et douce :

"Flegmy, tu oublies quelque chose ! Tu ne t'es même pas présenté."

Le docteur Flegming tourna vers elle un regard indifférent.

"A quoi cela peut-il bien servir ? répliqua-t-il avec désintérêt. Une formalité chronophage et inutile, selon moi."

Que voici un curieux mortel. Je n'en ai jamais croisé des comme lui auparavant.

"Mais bon, soit, concéda tout de même le docteur. Enchanté de vous rencontrer. Je me présente : Docteur Flegming, archéologue, entre autres. Et vous êtes ?

-Daisy. Je m'appelle Daisy, répondit la jeune Gardienne.

-Daisy ? Parfait, enchaina Flegming sans laisser à Bram et Calipso le temps d'ouvrir la bouche. Je vais essayer de m'en souvenir, mais je ne vous promets rien."

La Célestellienne ne sut que répondre à cela, même pas contrariée tant la façon de penser et la franchise de cette personne l'étonnait, par sa différence par rapport à celles des mortels qu'elle avait rencontré.

"Flegmy, tu vois bien que Daisy est accompagnée ! le gronda ne nouveau Agrippa. Tu pourrais les saluer, à eux aussi."

Son époux leva les yeux au plafond -il devrait vraiment considérer salutations et politesses comme une perte de temps-, mais céda à la demande de sa femme. Il se tourna brièvement vers les deux autres étrangers et réitéra la phrase comme quoi il était enchanté de les rencontrer et qu'il était le docteur Flegming. Il les écouta annoncer leur prénom sans grand intérêt -au grand agacement de Bram, que Calipso apaisa d'un regard appuyé-, puis, ces formalités remplies, il pivota de nouveau vers Daisy, qui de toute évidence lui paraissait la seule auditrice digne d'attention dans cette pièce.

"Je crois avoir trouvé dans ces anciens manuscrits un indice sur la nature de l'épidémie actuelle, lui confia-t-il, non sans fierté.

-Oh, Flegmy ! Je savais que tu y arriverais ! s'exclama sa femme, pleine d'admiration, les yeux scintillant comme des étoiles.

-Voilà qui signe le dénouement de ce problème, alors, intervint rapidement Daisy au cas où Agrippa ne se mette à couvrir son mari de davantage de louanges. Dites m'en plus, docteur Flegming."

Son éminent interlocuteur se racla la gorge avant de se lancer, d'un ton professoral, dans une longue explication :

"Il y a une centaine d'années, raconta-t-il, des ruines furent découvertes à l'ouest de la ville. Ceux qui les découvrirent décidèrent imprudemment de les explorer. Ils ne savaient pas qu'à cause d'eux, un grand malheur allait nous frapper, une épidémie contagieuse. C'est cette maladie qui est à l'origine de celle qui fait rage."

Il ménagea une pause, sans doute afin de donner plus de force à son récit, ou peut-être simplement pour remonter ses lunettes sur son nez.

"D'après ces manuscrits, il serait plus juste de parler de malédiction plutôt que de maladie, précisa ensuite le scientifique. Les habitants réussirent à arrêter cette malédiction contagieuse en l'enfermant dans les ruines et en bloquant l'entrée.

-Faites excuse, l'interrompit la jeune Gardienne, mais comment est-il possible d'enfermer une maladie ?"

Le docteur Flegming haussa les épaules.

"Je vous ai dit que c'était plutôt une malédiction qu'une maladie, répondit-il. Je suppose qu'elle a dû prendre une forme quelconque, et que de fait il était facile de la sceller quelque part."

Daisy hocha la tête sans rien dire.

"Mais pour une raison inconnue, la maladie s'est de nouveau répandue ? intervint Agrippa, que l'on avait presque oubliée, pour relancer le fil de la conversation.

-Il est possible que le récent tremblement de terre ait endommagé ce qui l'enfermait, supposa son mari en se tournant vers elle."

La Célestellienne se raidit.

Ainsi donc, il n'y a pas qu'à Chérubelle et à Mortepeine que ce maudit tremblement de terre a causé des dommages ? Son ampleur a dû être titanesque si Bacili, qui se trouve si loin des deux autres villes, a été touchée. Ceci dit, il était déjà surprenait que Chérubelle et Mortepeine, à une distance conséquente l'une de l'autre, aient pu être atteintes toutes deux par le même séisme.

Elle se tourna à demi vers Bram, et ils échangèrent un regard entendu. Lui aussi avait été frappé par cette aberration.

"Il suffit donc d'aller au sanctuaire et d'enfermer à nouveau la maladie ? demanda Agrippa, laissée perplexe par la simplicité de la solution à une épidémie qui causait tant de morts autour d'elle.

-Tout à fait, confirma son mari, mais ce n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. Je suis probablement le seul qui en soit capable.

-Oh ! Tu vas tout réparer et nous sauver, Flegmy ? espéra sa femme avec la simplicité d'une petite fille.

-Ce ne serait pas mal, se rengorgea le docteur Flegming avec suffisance. Peut-être même que ton père trouverait enfin que je suis digne de toi."

Malgré elle, Daisy eut un mouvement de recul, sidérée par cet échange.

Voilà donc tout l'effet que ça lui fait ? La ville qui l'a accueilli se meurt autour de lui, et cela ne semble pas le préoccuper, si ce n'est qu'il y voit une solution royale pour se faire aimer de son beau-père ! C'est... sidérant !

"Allons, du calme. Inutile de t'énerver de la sorte, chantonna la voix de Stella dans son esprit. S'il y trouve son compte, tant mieux pour lui. Ce que je crains plutôt, c'est qu'il s'attribue tout le succès de cette entreprise ! Tu dois faire en sorte que ce hibou débraillé ne te vole pas ta bienveillessence, nom d'une météorite ! Sinon, nous devrons trouver une autre ville à l'agonie pour faire redémarrer l'Orion Express !

-Stella, comment peux-tu dire de telles choses ? la gronda son amie. Vous êtes plus profiteurs l'un que l'autre !"

"Pour moi, ce serait aussi l'occasion rêvée d'explorer ces ruines, ajoutait le docteur Flegming, tirant la jeune Gardienne de son échange mental avec la fée. Cette idée me plaît assez. Le seul problème, c'est qu'il y a apparemment pas mal de monstres en ce moment, et je n'ai pas envie d'être blessé..."

Sa femme hocha la tête, à la fois d'accord et incertaine. Sans doute voulait-elle que Bacili soit délivrée du joug de l'épidémie, tout en craignant pour la vie de son mari bien-aimé s'il s'aventurait dans ces ruines. Tous deux semblaient avoir totalement oublié les trois visiteurs.

"Sortons, décida Daisy, agacée par la tournure qu'avait prise la conversation. Je crois que nous avons plus grand chose à faire ici pour l'instant."

Les voyageurs battirent en retraite et regagnèrent la rue. Le pâle soleil les éblouit un peu lorsqu'ils ressortirent.

"Vous rendez-vous compte de l'égocentrisme de ce mort... de cet homme ? fulmina Daisy en croisant les bras de contrariété. Il ne se soucie que de sa petite personne, alors que Bacili se meurt autour de lui !"

Bram, qui était aussi casse-cou qu'elle, opina de la tête, bien d'accord. Mais leur compagne ne semblait pas tout à fait de leur avis.

"Tu sais, Daisy, avança-t-elle prudemment, le docteur Flegming a tout de même cherché un remède à cette épidémie. Ce n'est pas comme s'il était demeuré chez lui les bras croisés, indifférent aux malheurs alentour du moment que lui-même ne les subissait pas.

-Tu parles vrai, concéda son amie avec un geste d'impatience. Mais as-tu ouï ses paroles ? Il ne cherche guère que l'approbation de son beau-père et l'occasion d'explorer ces ruines. Mais dès que le danger a fait obstacle a tout cela -sous la forme des périls qui le guettent dans les ruines-, il ne consent plus à aider ses concitoyens, puisque ça sous-entendrait qu'il prenne des risques.

-Eh bien ? Aucun homme ordinaire ne trouverait plaisant de se faire tailler en pièces par des monstres dans des ruines. Personne ne peut être aussi altruiste et casse-cou que toi, Daisy."

Le ton de Calipso était calme et égal, sans reproche -elle préférait ne pas se brouiller avec son amie. Pourtant, cela frappa de stupeur la jeune Gardienne. Pendant un moment, elle ne sut quoi rétorquer et demeura interdite.

En un sens, elle a raison... Oui, les mortels sont faibles et facile à tuer, il est normal qu'ils ne veuillent pas se mettre en danger, fut-ce pour le bien commun. La raison me conforte dans cette idée, mais mon coeur répugne à la lâcheté quand tant de vies sont en jeu. L'espace d'un instant, j'avais oublié que les mortels ne sont pas comme nous... Ou plutôt, que je n'appartiens pas à leur espèce.

C'était troublant, et un peu choquant. Comme si, l'espace d'un instant, elle s'était mise à se sentir comme appartenant à l'espèce humaine, alors qu'elle était Célestellienne corps et âme. Cela avait dû interpeler Bram également, car lui non plus ne soufflait mot. Calipso les laissa méditer sur ses paroles pendant un instant, puis, telle un lieutenant, voyant que celle qui les menait depuis le début ne savait pas quoi décider, elle proposa :

"Retournons nous entretenir avec Germain le maire. Après tout, il nous avait seulement envoyés constater l'avancée des travaux du docteur Flegming.

-En effet, je n'y songeais pas, mais c'est tout ce qu'il nous reste à faire, se secoua Daisy en revenant à des préoccupations plus immédiates. J'ose espérer que, ces informations en main, il aura une solution à nous proposer."

Pour la énième fois de la journée, les trois amis rebroussèrent chemin et entreprirent de gravir de nouveau les interminables escaliers qui menaient au manoir du maire. Ils se firent la réflexion que les gens de Bacili devaient avoir des jambes diablement musclées, à monter et descendre des volées de marches toute la journée !

Lorsque, déjà essoufflés et transpirant alors que la matinée était à peine entamée, ils s'arrêtèrent devant le manoir du maire, ils eurent la stupeur de voir la servante ouvrir la porte à la volée, comme s'il y avait des heures qu'elle guettait leur venue.

"Vous voici de retour ! s'exclama-t-elle, soulagée, en couvant Daisy, qui se tenait le poing suspendu en l'air car elle s'apprêtait à frapper à la porte, d'un regard d'espoir. Monsieur le maire s'est levé aux aurores, tant il ne se tenait plus d'impatience. Entrez, il vous attend !"

Bien qu'ils connaissent le chemin pour l'avoir fait la veille, tous les trois emboîtèrent le pas à la servante jusqu'à la bibliothèque du maire. A peine Daisy eut-elle passé la tête dans l'embrasure de la porte que Germain le maire s'avança à grands pas vers elle, les bras ouverts en un geste de soulagement.

"Ah, je me demandais où vous en étiez ! les salua-t-il en ces termes. Alors ? Qu'avez-vous découvert ?"

Guère mieux disposée à son égard que la veille, la jeune Gardienne lui expliqua rapidement, d'un ton poli mais froid, ce que le docteur Flegming avait découvert. Le maire hochait la tête à chacune de ses phrases, comme pour se donner l'impression de comprendre tout à fait de quoi il en retournait.

"Par le Tout-Puissant ! s'exclama-t-il à la fin de sa tirade, surpris par la tournure que prenaient les évènements. C'est donc un sort contagieux qui serait à l'origine de la maladie ? Et la seule manière d'en venir à bout et de réparer une sorte d'amphore qui se trouverait dans le sanctuaire à l'ouest de la ville ?

-C'est cela même, acquiesça platement Daisy, qui voyait bien que cet homme avait besoin de temps pour comprendre les choses. Et je ne crois pas me tromper en affirmant que le docteur Flegming est le seul qui en soit capable.

-Très bien. La situation est très claire, affirma le maire d'un ton sans appel."

Il scruta tour à tour Daisy, Bram et Calipso d'un regard appréciateur.

"Mmm... J'ai l'impression que vous savez plutôt bien vous défendre, constata-t-il.

-En effet, monsieur, nous pouvons nous vanter d'être des guerriers efficaces, enchérit Bram avec fierté."

Calipso rit légèrement derrière ses doigts repliés et Daisy jeta à son ami un regard exaspéré.

"J'imagine que ça ne vous intéresserait pas d'accompagner Flegming ? proposa le maire d'un ton qui se voulait badin. Plus on est de fous, plus on rit. S'il pense qu'une créature dangereuse traîne dans le sanctuaire, je suis sûr qu'il ne sera pas contre des gardes du corps."

Les trois compagnons échangèrent un regard de connivence.

Que n'y avons-nous songé plus tôt ! Cela coulait pourtant de source !

"Bien entendu, vous serez rétribués comme il se doit, assura Germain le maire pour hâter leur réponse. Qu'en dites-vous ?"

Daisy eut un geste d'agacement.

Pourquoi les mortels se croient-ils obligés d'aider uniquement par appât du gain, et non par simple bonté d'âme ? Le roi Marthus m'a tenu exactement le même discours !

"Nous acceptons, bien sûr, pour la sauvegarde de Bacili, répliqua la jeune Gardienne.

-Vous acceptez ? s'exclama le maire qui ne semblait pas en revenir. Excellent ! Je suis vraiment reconnaissant. Enfin, vous voyez ce que je veux dire."

Son interlocutrice lui renvoya un regard vide. Non, elle ne voyait pas. Gêné, Germain le maire se racla la gorge.

"Mmm... dans ce cas, ne perdez pas de temps. Apportez cette clé à Flegming."

Et il exhiba des lourds replis de sa robe de chambre rouge une clé argentée et torsadée, accroché à son cou par un lien d'argent.

"C'est la clé du sanctuaire situé à l'ouest de la ville, expliqua-t-il en l'ôtant et en la déposant entre les mains en coupe de Daisy. Elle devrait vous permettre d'y entrer.

-Fort bien. Nous vous remercions, Monsieur, conclut la Célestellienne."

A peine eut-elle rebroussé chemin avec ses deux amis d'une lueur rose scintilla sur sa poitrine et que Stella apparut, elle qui s'était faite presque invisible depuis plusieurs jours, dans un éclat de paillettes.

"Confiner à jamais cette maladie mortelle est le meilleur moyen d'aider ces gens ! s'exclama-t-elle avec enthousiasme. Imagine comme ils seront reconnaissants si on y arrive ! On nagera littéralement dans la bienveillessence ! Vous allez redevenir des Célestelliens en un rien de temps !"

Ces paroles prononcées, histoire de motiver les deux Célestelliens et de les faire s'appliquer dans leur mission, elle regagna le corps de son amie. Ni celle-ci, ni Bram ne lui répondirent, parce qu'il n'y avait rien à ajouter et que Calipso, leur amie mortelle, n'aurait pas compris à qui ils s'adressaient.

Ainsi donc, ils refirent demi-tour pour la énième fois de la journée, déjà las de cette ville et de ses interminables escaliers, avec la sensation d'être un groupe de pigeons voyageurs, naviguant du maire au docteur Flegming pour leur apporter les messages de l'autre, tout ça parce que le premier ne pouvait pas voir le second en peinture. Ca en devenait vraiment exaspérant.

Dans le laboratoire de Flegming, les choses étaient telles qu'ils les avaient laissées, si ce n'est qu'Agrippa avait pris place sur un tabouret et écoutait, les yeux plein d'admiration, son mari lui exposer quelqu'une de ses théories concernant le encore récent tremblement de terre.

S'il savait...

"Docteur Flegming, lui lança Daisy sans détour, nous avons quelque chose pour vous."

Le scientifique, coupé en plein élan dans ses explications détaillées, se tourna vers la visiteuse d'un air peu intéressé.

"Mmm ? Qu'est-ce que vous m'amenez ? marmonna-t-il.

-Ceci. La clé du sanctuaire qui se trouve à l'ouest de la ville. Monsieur le maire souhaite que nous vous y accompagnions et que nous vous protégions, afin que vous puissiez enrayer cette malédiction mortelle une nouvelle fois, sans courir le moindre danger.

-Vraiment ? Beau-papa vous a demandé d'être mon garde du corps ? demanda le docteur Flegming, éberlué, les yeux ronds derrière ses lunettes.

-Comment ? s'étrangla Agrippa, ébahie elle aussi. Il a fait ça pour toi ?!"

Eh bien, leurs rapports devaient vraiment être catastrophiques pour que la nouvelle les choque tous deux à ce point.

"Nous devons nous hâter, les pressa Daisy, pour qui chaque minute était précieuse et symbolisait peut-être la survie d'un habitant de plus.

-Il a réussi à vous convaincre de m'aider, constata le docteur Flegming. Bon. J'imagine que je n'ai pas trop le choix. Je ferais mieux d'y aller. Je n'ai pas envie qu'il pense que je ne suis qu'un beau parleur."

Daisy réprima à grand peine un nouveau geste d'exaspération et de contrariété.

Que cet homme est exaspérant ! Il ne se soucie donc bien que de sa petite personne ! C'est... hors de mon entendement !

Même Calipso émit un claquement de langue désapprobateur et Agrippa fit remarquer à son mari, gênée par ce comportement, qu'il ne fallait sûrement pas voir la situation sous cet angle.

"Nous n'avons pas le temps d'en discuter, coupa le docteur Flegming. Je dois partir immédiatement pour le sanctuaire. Ne me faites pas attendre !"

Et sur ces paroles impérieuses, il arrangea sa blouse blanche sur ses épaules et quitta son laboratoire d'un pas qui se voulait déterminé mais qui traduisait une certaine hésitation. Les quatre autres restèrent sur place, globalement tous désapprobateurs vis-à-vis de son comportement, mais ne pouvant rien y faire de toute manière. Un bout d'une poignée de secondes, Agrippa avança vers les trois voyageurs et ouvrit la bouche pour dire quelques mots, mais seule une toux rauque et laborieuse en sortit. Daisy eût un mouvement pour s'approcher d'elle, préoccupée.

Tout-Puissant, serait-elle...

"Oh lala ! Excusez-moi, balbutia la jeune femme en balayant l'air autour d'elle de grands gestes de la main. C'est toute cette poussière qui me fait tousser. En tout cas, Flegmy me semblait tout remonté. J'espère que tout va bien.

-N'ayez crainte, lui assura Daisy avec toute l'assurance dont elle était capable. Je ne doute pas qu'avec ses... compétences, il n'ait aucun mal à délivrer Bacili des miasmes de cette épidémie."

Agrippa hocha vaguement la tête, puis, à la surprise générale, elle saisit la main de la jeune Gardienne et murmura :

"Vous ferez très attention à lui ? Je vous en prie."

Ses yeux scintillant d'inquiétude se dérobèrent à ceux de Daisy lorsqu'elle baissa la tête pour réprimer une nouvelle quinte de toux. Bouleversée par tant d'amour et d'inquiétude, la Célestellienne serra sa main en retour et affirma, assurée et sincère :

"Nous le protègerons au péril de nos vies. Je vous en fait la promesse."

Agrippa releva le visage et lui sourit, reconnaissante... Et un peu triste, aussi, sembla-t-il à Daisy. Etonnée, celle-ci ne sut comment interpréter ce regard. Mais il l'attrista, curieusement, comme si ce voyage, vers le sanctuaire, allait changer plus de choses qu'elle ne le pensait. Bien plus de choses...