[Eh bien, j'ai l'impression que l'on perd de l'audimat, depuis quelques chapitres. Ceci dit, toutes mes félicitations à ceux qui s'accrochent encore, votre fidélité me fait énormément plaisir :'3

Innommable : Eh bien, merci pour cet éloge, mais j'ose espérer que les aventures de Daisy ne te font pas oublier de manger et dormir. Ce serait fâcheux x3 Ce n'est pas qu'une question de confiance : c'est par respect des lois célestelliennes qu'ils gardent le secret. Les Célestelliens n'ont pas le droit de se révéler aux humains. Ne t'inquiète pas pour Bram et Calipso, je leur réserve beaucoup de choses :D Et dis-moi, tu as facilement compris l'état d'Agrippa (moi qui ai essayé de le dissimuler pour éviter le spoile x3); toutefois je ne peux rien te révéler de l'impact que ça aura sur Flegming, ce serait définitivement du spoile.

EinalemButler : En effet, l'amour au sens romantique du terme n'existe pas chez les Célestelliens (en théorie), c'est pour ça que Daisy n'est pas du tout effleurée par l'idée que son semblable puisse être amoureux d'une mortelle. Quant aux tourtereaux, en effet, ils se sont aperçus de leurs tendres sentiments, même si ça ne va pas rendre les choses plus facile pour autant. Enfin, Flegming m'est apparu comme une personne tellement absorbée par ses travaux qu'il ne prend pas spécialement garde aux gens autour de lui, même à sa femme. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne l'aime pas, au contraire, elle est bien la seule personne qu'il aime vraiment. Et merci encore pour ton commentaire !

neferupito : Merci mille fois pour le compliment ! Je suis très heureuse de pouvoir recréer un peu du bonheur que l'on ressent en jouant à ce jeu à travers ma fic. Concernant Harmonie (je n'aurais jamais pensé que ce personne ait autant de succès), je n'ai pas prévu de la réexploiter, sauf à la toute fin de la fic. J'espère que la suite te plaira autant !]

Sans prêter la moindre attention aux grandes herbes jaunes qui lui fouettaient les jambes jusqu'à mi cuisse, Daisy s'élança et plongea sur un Foufolia, qu'elle trancha en deux d'un seul mouvement du poignet. La fumée bleutée s'éleva en tourbillonnant dans l'air avant de disparaître. D'un geste de la main, la jeune Gardienne souleva l'épaisse rivière de cheveux blonds qui s'entortillaient dans son dos, dégageant sa nuque emperlée de sueur. Le printemps était bien engagé, et la chaleur s'accentuait de jours en jours. Depuis deux heures qu'ils avaient quitté Bacili, ses compagnons et elle n'avaient eu de cesse de s'élancer de tous les côtés pour protéger le docteur Flegming des attaques de monstres en tous genres. Foufolias -sortes de fleurs rouges et jaunes pourvues de quatre pattes arachnéennes et d'une bouche grimaçante-, limassons -gros amphibiens roses et gluants, à la bouche empatée-, coucous mécaniques, toutes les espèces de bestioles évoluant dans la région avaient tâté du fil de son épée. L'avantage, c'est qu'elle se sentait plus forte et plus habile après chaque combat. L'inconvénient, c'est qu'elle avait très chaud... et surtout très faim. Elle tourna la tête à la recherche de ses camarades de voyage. Les herbes hautes n'étant pas si hautes que ça, même si elle n'était pas bien grande elle-même, elle parvenait à percevoir sans problème le docteur Flegming, tout seul sur le chemin de terre, visiblement impatient de repartir, et Bram et Calipso, un peu plus loin dans le champ, qui s'acharnaient ensemble contre un hécatombereau. L'espèce de lutin vert, réfugié dans un char en bois maléfique vivant, aux yeux rouges perçants, chargeait le Célestellien et la voleuse avec enthousiasme, aplatissant les herbes et creusant des sillons zigzaguant dans la terre.

Daisy observa le ballet mouvementé des deux combattants et du monstre tout en remontant la légère pente sur laquelle elle se trouvait en direction du docteur Flegming. Pour porter un coup au monstre, il fallait s'en approcher très près, hors, à cause des deux épieux dont le char vivant était pourvu, la manœuvre s'avérait très délicate. Daisy s'arrêta près du mari d'Agrippa, qui s'était accroupi pour observer les roches qui parsemaient le sol. Elle lui jeta un regard d'incompréhension totale.

Sans doute est-il géologue à ses heures perdues. Si tant est qu'il en ait, bien sûr. Il n'empêche, je ne comprends pas qu'il puisse penser que le moment est bien choisi pour se lancer dans une étude des roches de la région.

Dans le champ, Bram et Calipso venaient de se jeter dans les hautes herbes pour esquiver l'attaque de l'hécatombereau, qui les chargeait une nouvelle fois. Sauf que le montre ne freina pas sa course en constatant qu'il avait manqué sa cible. Au contraire, il accéléra vers le docteur Flegming qui, tout à ses formations minérales, ne prenait pas garde à ce qu'il se passait autour de lui.

"Flegming, faites attention ! lui cria Daisy tout en s'élançant vers lui, consciente que l'avertir ne servirait pas à grand chose -le temps que le scientifique ne se relève, l'hécatombereau l'aurait déjà changé en galette de maïs."

La jeune Gardienne se jeta sur celui qu'elle avait promis de protéger et ils culbutèrent hors du chemin de l'hécatombereau... qui, emporté par son élan, coinça bêtement un de ses épieux dans le tronc d'un arbre proche. Daisy, à moitié étendue sur le docteur Flegming, leva la tête pour s'assurer que le danger était bien passé. Les têtes ébouriffées de Bram et Calipso, et leur visage tâché de terre par endroits, émergèrent des tiges du champ voisin, éberlués que le scientifique s'en soit tiré.

"Je... crois que je vous dois une fière chandelle, articula Flegming, la blouse pleine de terre, conscient que la mort l'avait manqué d'un cheveu.

-Oh, je vous en prie, répondit distraitement sa sauveuse en se laissant tomber au sol."

Profitant de ce que l'hécatombereau soit occupé à ruer et se démener afin d'extraire ses pieux du tronc de l'arbre, Bram et Calipso bondirent hors des hautes herbes et se jetèrent sur lui pour l'achever. Offensive certes déloyale, mais qui leur permit de s'assurer que le monstre ne leur foncerait plus dessus à vive allure pour les aplatir sous ses roues imposantes. Daisy se redressa, épousseta ses vêtements plein de terre et tendit la main au docteur Flegming pour l'aider à se relever. Mais le scientifique ne semblait pas en avoir l'intention; il observait avec attention les roches qu'il avait repérées plus avant, tout en essuyant ses lunettes avec un pan de sa blouse.

"Docteur Flegming, nous n'avons guère de temps à consacrer aux formations minérales qui parsèment ces routes, fit valoir la jeune Gardienne aussi calmement qu'elle le put malgré sa pointe d'impatience.

-Mmh, mmh, se contenta de marmonner le scientifique, à l'évidence plus intéressé par sa trouvaille que par sa garde du corps. Ces formations minérales sont tout à fait passionnantes. Bien davantage que toutes celles que j'ai pu observer autour de Bacili, et c'est peu dire."

Pendant ce temps, Bram et Calipso remontèrent la légère pente vers eux et profitèrent de ce que le docteur Flegming restait assis par terre pour prendre une pause et boire à grandes goulées dans la gourde d'eau qu'Agrippa leur avait confiée avant de partir, en plus d'un copieux pique-nique.

"Regardez, poursuivit le scientifique en haussant les pierres à la hauteur du nez de Daisy, qui attendait toujours, mains tendues, qu'il daigne se relever. Ce type de roche ne se forme que dans les courants des rivières ou des lacs, à cause de la forte présence d'eau. Hors, la région est dépourvue de sources aquatiques. Comment ces pierres se sont-elles retrouvées là ? C'est tout bonnement fascinant."

Ses yeux bleus brillaient comme des étoiles, et son visage s'était détendu et adouci. A cet instant-là, il paraissait excité et heureux, ce qui le présentait aux trois voyageurs sous un jour beaucoup plus sympathique, loin de sa condescendance, sa nonchalance et sa lâcheté de Bacili. Lorsque le scientifique entreprit de lui expliquer une à une toutes ses hypothèses concernant la présence de ces roches sur un tel sol, Daisy s'adoucit à son égard, naturellement.

Allons, je l'ai peut-être mal jugé. Son enthousiasme et son amour pour la découverte et la recherche sont évidents. On dirait un peu moi lorsque j'apprends de nouvelles choses.

S'il était aussi épanoui lorsqu'il parlait à sa femme, la Célestellienne comprit mieux ce qu'Agrippa avait pu lui trouver. Constatant que le scientifique n'avait pas l'intention de se relever de sitôt, elle redressa son dos endolori et suggéra :

"Arrêtons-nous ici quelques minutes, le temps de déjeuner. Ces cabrioles à travers champs m'ont ouvert l'appétit.

-Que voici une excellente idée ! approuva Bram qui plongea aussitôt sa main dans le panier à pique-nique pour en extraire un copieux sandwich, qu'il entama d'un coup de dents enthousiaste."

Daisy leva les yeux au ciel, presque blasée de sa gourmandise.

Il est curieux de constater à quelle vitesse il a fait de la nourriture une de ses passions, alors que notre condition première est de nous passer d'alimentation. S'il n'y avait son aura célestellienne, par son comportement je pourrais presque le prendre pour un mortel.

Mais comme elle avait tout de même grand faim elle aussi, elle contourna le docteur Flegming, toujours en contemplation devant ses trouvailles, et alla s'assoir près de ses amis et accessoirement, du panier à pique-nique, au bord du chemin, le bout des pieds dans le champ un peu plus bas. Elle tira un épais sandwich de pain allongé et garni de tranches de viande et de beurre, et mordit dedans avec délectation. Pendant ce temps, Bram tendait un troisième sandwich à Calipso, installée près de lui.

"Docteur Flegming, vous devriez vous restaurer, vous aussi, lui fit remarquer Daisy.

-Mmh, mmh, plus tard, marmonna son interlocuteur, qui maintenant griffonnait des notes sur un petit carnet extrait de sa poche.

-Ecoutez, si vous ne mangez pas un peu, jamais vous ne serez pleinement efficace pour enfermer la maladie qui sévit sur Bacili, insista la jeune Gardienne avec sang-froid, déjà habituée à l'obnubilation du scientifique pour ses recherches.

-Et, renchérit Calipso, jamais vous ne pourrez pas vous investir à cent pour cent dans votre découverte des ruines."

C'est ce dernier argument qui sembla convaincre Flegming, et il accepta d'une main distraite le sandwich que Daisy lui tendait avec insistance. Le déjeuner fut rapide -après tout, il n'y avait pas de temps à perdre-, mais agréable, car le scientifique ne cessait de leur parler de ses observations minérales, végétales et animales avec un enthousiasme tel qu'on ne pouvait que se passionner avec lui pour ses recherches.

Jamais je n'aurais pu croire que cette personne pût être aussi captivante à écouter.

Si c'était le cas pour Daisy, ça l'était beaucoup moins pour Bram et Calipso, qui se fichaient, pour leur part, de l'évolution des espèces végétales de Bacili depuis un siècle, et qui bavardaient entre eux. Une fois que tout le monde eût terminé son sandwich -Flegming bon dernier, car on ne pouvait décemment pas manger et parler en même temps-, les quatre voyageurs se remirent en marche avec détermination.

/

A n'en point douter, le sanctuaire avait été construit à une époque reculée, mais pas si ancienne que cela, trois cent ans tout au plus. C'était un bâtiment de pierre grise, cubique, agrémenté d'une frise gravé sur le fronton et de piliers décoratifs de part et d'autre de la porte en bois, deux de chaque côté. En excellent état, ce lieu appelé "la Quarantombe", adossé à la montagne, avait quelque chose de solennel et d'intimidant, comme le serait le palais d'un roi craint et respecté. Daisy n'eût guère le loisir de l'admirer plus avant, car le docteur Flegming la dépassa à vive allure, déverrouilla la porte vermoulue et pénétra à grands pas dans le sanctuaire, excité comme un enfant devant un jouet promis depuis des années. A l'intérieur, il faisait frais comme dans une caverne, et sombre comme à la tombée du jour. Le sol était dallé de pierres bleues du plus charmant effet. En face, une partie du mur s'était effondrée, laissant un trou béant entre les pierres, dans lequel s'engouffrait un courant d'air glacé, chargé d'une odeur d'humidité et de ce relent de pourriture et de sang mêlés qui planait sur Bacili, mais en beaucoup plus prononcé. Daisy se passa la langue sur les lèvres, dégoûtée et vaguement inquiète.

Cette odeur de mort est encore plus poignante ici. Et l'atmosphère de cette Quarantombe... tout ceci me fait pressentir un important danger en perspective.

Elle enjamba méthodiquement les gravas pour rejoindre le docteur Flegming, qui attendait impatiemment devant le trou dans le mur.

"On peut dire que vous avez pris votre temps, râla-t-il avec mauvaise humeur. Daisy, c'est bien ça ?"

La jeune Célestellienne grogna avec agacement.

Je pensais l'avoir bien mal jugé, et pourtant, on dirait que le revoici investi de sa condescendance et de sa mauvaise humeur de Bacili. Il paraissait si détendu pendant le déjeuner, pourtant.

Le docteur Flegming, pour sa part, ne se souciait guère d'agacer son escorte. Il désigna le mur et lança non sans satisfaction :

"Vous voyez ? Je l'avais dit. Le mur du sanctuaire s'est effondré lors du tremblement de terre et l'entrée est ouverte. Ca ne laisse rien présager de bon pour le sceau qui est sensé confiner la maladie.

-Nous ferions mieux de nous hâter, dans ce cas, répliqua Daisy. Entrons.

-Oui, nous ferions mieux d'y aller. N'oubliez pas que vous êtes là pour me protéger, crut bon de rappeler le scientifique. Je ne dois pas être blessé.

-Et vous ne le serez pas. Je crois que nous avons fait les preuves de notre dévouement à cette tâche."

Flegming franchit le trou dans le mur sans répondre, et ses trois gardes du corps se déplièrent autour de lui en triangle. En dépassant le scientifique pour pénétrer dans le sanctuaire en lui-même, Daisy eut un moment d'interdiction. Une espèce de brume gris-mauve stagnait dans l'air, par lambeaux plus ou moins épais, et empêchait de voir à plus de quelques mètres. Cet étrange brouillard rajoutait de l'inquiétant à l'atmosphère des lieux, et la jeune Gardienne frissonna, plus d'appréhension que de froid.

"Empruntons l'artère qui mène tout droit, décida Flegming en rehaussant ses lunettes. Je suis certain que ce qui enfermait la maladie se trouve tout au fond de ce sanctuaire. Allez-y, passez devant pour dégager la voie. Et assurez-vous qu'aucun monstre ne traîne dans les parages, je vous prie !"

Daisy s'exécuta et s'avança prudemment dans le couloir tandis que Bram et Calipso se positionnaient à gauche et à droite du docteur Flegming. Au bout de quelques minutes, elle parvint sans encombre devant une double porte tout à fait singulière : le battant gauche était de couleur rouge et orné d'un joyau de la même teinte, et le battant droit, de couleur bleu et décoré d'un joyau bleu. La jeune Gardienne posa la main sur la porte et tenta de la pousser, légèrement d'abord puis avec plus de fermeté. Mais rien à faire; les battants refusaient de s'ouvrir.

"Qu'attendez-vous pour continuer ? s'impatienta Flegming derrière elle.

-Je le ferais volontiers, répliqua Daisy, mais la porte refuse de s'ouvrir.

-Laisse-moi essayer, suggéra Bram en s'avançant d'un pas.

-Non, c'est inutile, rétorqua le scientifique. Cette porte ne s'ouvrira pas sous la force. Il doit y avoir un autre moyen, quelques part dans ce sanctuaire. A moi de le trouver !"

Les quatre explorateurs rebroussèrent donc chemin, Daisy, Bram et Calipso modifiant leur position autour de Flegming pour prévenir au maximum aux attaques éventuelles. Ils revinrent à l'entrée de la salle et bifurquèrent vers l'artère de gauche, Calipso menant l'exploration.

"A partir de ce croisement, un couloir bifurque vers la droite et un autre continue tout droit, avertit la jeune voleuse au bout de quelques minutes. Dans quelle direction allons-nous, docteur Flegming ?

-Il nous faut procéder avec méthode, décréta-t-il. Continuons tout droit et commençons par faire le tour du sanctuaire.

-Ce serait très volontiers, si un cavalier de glaise n'obstruait pas le couloir, lança Calipso d'un ton léger. Reculez, docteur Flegming, je m'en charge."

Et tandis que ses deux amis demeuraient en position pour surveiller les deux autres couloirs, la jeune voleuse se jeta sur le monstre. En quelques rapides coups de poignard, elle l'avait vaincu et la créature se désagrégeait sur le sol avant de s'évaporer. La progression reprit à travers les lambeaux de brume, Calipso éliminant aussi vite qu'elle le pouvait les momignons et autres esprits frappeurs qui se dressaient sur leur chemin. Arrivée à un nouveau croisement, elle s'arrêta.

"Il y a un grand miroir à double face juste devant nous, les informa-t-elle.

-Mmh, laissez-moi y jeter un oeil, décréta Flegming."

Il s'approcha de l'objet et l'observa méthodiquement. Ses trois gardes du corps échangèrent des regards perplexes.

"Ce dispositif doit avoir une utilité, mais dépendante d'un autre dispositif, finit par conclure le scientifique en se relevant. Continuons de chercher."

Ils attendirent que Calipso se débarrasse des deux esprits frappeurs qui encombraient le couloir qui remontait vers le haut puis se remirent en marche. Deux croisements plus loin, ils trouvèrent un second miroir, puis un troisième, mais ne s'arrêtèrent pas et continuèrent leur progression. Enfin, ils parvinrent devant une grande statue de pierre blanche représentant un personnage encapuchonné -presque comme les statues de Gardiens-, tenant entre ses mains une baguette au bout bleuté, qui nimbait les alentours de cette lueur.

"On dirait bien qu'il y a un bouton sur la baguette que tient cette statue de sage, remarqua le docteur Flegming qui s'était avancé. Je n'ai qu'à appuyer dessus, et..."

Un mince rayon de lumière bleue jaillit de la sculpture et traversa les volutes de brouillard avant de se dérober à la vue des quatre explorateurs.

"Qu'était-ce donc que cela ? s'enquit Daisy, prise au dépourvu.

-Mmh... Au vu de l'angle du rayon et de l'inclinaison des miroirs que nous avons vus tantôt, je dirais... que cette lumière doit être réfléchie par eux jusqu'à... la porte que nous devons franchir, avec un peu de chance. Remarquez d'ailleurs que ce rayon est bleu comme le battant droit de la porte.

-Dans ce cas, il y a certainement une statue diffusant un rayon rouge, déduisit logiquement la jeune Gardienne. Nous devons le trouver."

Le petit groupe bifurqua vers la droite, Daisy en tête. Au détour du couloir, elle fit un gracieux écart pour éviter un cavalier de glaise qui la chargeait, sans oublier d'entrainer Flegming avec elle pour éviter que le monstre ne tombe bêtement sur lui dans sa course. Au bout de quelques mètres, elle plissa les yeux, intriguée par quelques chose.

Quelle est cette lueur bleue qui teinte le brouillard ? Je me demande...

C'était le rayon de lumière précédemment libéré, qui venait d'un couloir partant du bas et qui se réfléchissait sur un miroir de la même sorte que les autres, poursuivant son action vers la droite. Comme Flegming ne semblait pas s'en émouvoir, elle continua d'avancer. Elle suivit le rayon jusqu'à un nouveau miroir, qui cette fois le réfléchissait vers un boyau bifurquant vers le bas. Enfin, quelques mètres après avoir perdu le rayon, ils arrivèrent devant une statue identique à la première, à l'exception que le bout de sa baguette était rouge. Comme précédemment, Flegming enclencha un mécanisme qui fit jaillir un rayon rouge de la pierre, sans doute réfléchi par un nouveau dispositif de miroirs.

"Ceci devrait suffire à débloquer la porte, supposa le scientifique. Retournons sur nos pas."

Le petit groupe attendit que Bram se fut débarrassé des trois momignons qui les attaquaient pas derrière puis ils se remirent en marche. En effet, lorsqu'ils parvinrent devant la porte qu'ils souhaitaient franchir, ils constatèrent que les deux battants avaient coulissé et que le passage était totalement ouvert. Les rayons de lumière bleu et rouge avaient disparu. Sans attendre, le docteur Flegming s'engouffra dans la petite salle désormais accessible. Ses trois gardes du corps le suivirent plus prudemment. De là où elle se trouvait, Daisy pouvait apercevoir, posée de guingois sur un piédestal, une jarre ventrue de couleur brune, certainement en terre cuite, décorée d'un symbole jaune et violet sur le flanc, dont le couvercle avait chu au sol et avec un trou conséquent dans la partie inférieure. Des débris de jarre parsemaient le sol, au pied du piédestal. Captivé, le docteur Flegming commenta en réajustant ses lunettes :

"Incroyable ! C'est identique à ce qui était décrit dans les manuscrits. C'est dans cette amphore que devait être confinée la maladie."

Il s'approcha de la jarre sans cesser de parler :

"Et comme je le craignais, elle a été abîmée lors du tremblement de terre.

-Allez-vous pouvoir la réparer, docteur Flegming ? demanda Daisy d'un ton pressant, peu à son aise dans ce lieu où l'odeur de mort était plus présente qu'ailleurs.

-Oui, nous avons de la chance ! La partie portant le sceau est encore intacte. Pour un archéologue comme moi, ce sera du gâteau de réparer ça.

-Dans ce cas, nous comptons sur vous.

-Il faut juste, marmonna le scientifique pour lui-même tout en s'accroupissant au pied du piédestal, que je rassemble tous les morceaux..."

Ses trois gardes du corps le regardèrent procéder en silence, aussi mal à l'aise les uns que les autres dans ce lieu lugubre. Ils échangèrent des coups d'oeil tendus pendant que le docteur Flegming continuait de s'afférer en parlant dans sa barbe :

"Ensuite, je prends ma colle spéciale..."

Au moment où le scientifique se penchait pour recoller les morceaux de la jarre entre eux, une fumée violacée s'échappa de l'amphore et prit peu à peu forme. Le coeur de Daisy rata un battement.

Je ne sais pas ce que c'est, mais certainement pas un allié.

A ses côtés, Bram et Calipso avaient eu un mouvement pour dégainer leurs armes et s'approcher avec appréhension de la chose. Une chose, c'était bien le seul mot pour décrire cette créature, qui prenait la forme d'un gros coulis brumeux de matière violacée tâché de vert, pourvu de deux bras, de deux appendices ornés d'yeux rouges sur la tête, et d'un troisième oeil au milieu du front, ainsi que d'une bouche béante et dégoulinante de laquelle sortait une longue langue verte et des filets de fumée de la même couleur, qui avaient tout de vapeurs toxiques. A peine eût-il totalement pris forme qu'une odeur insoutenable se répandit dans la salle, tellement atroce que Daisy fut prise d'un haut-le-cœur.

Quelle odeur de sang et de pourriture épouvantable ! Les yeux m'en piquent tellement c'est irrespirable !

A côté d'elle, ses deux amis hoquetaient d'horreur, eux aussi au bord de la nausée. Mais le plus étrange de tout, c'est que la créature se mit à vociférer, en couvant Flegming d'un de ses yeux rougis et ses trois gardes du corps des deux autres :

"Bande de petits fouineurs, vous ne seriez pas là pour essayer de me faire rentrer dans mon petit pot ?"

Cette chose est donc douée de parole ? Et c'est elle la maladie qui sévit sur Bacili ? C'est vraiment de plus en plus étrange.

Personne ne prit la peine de lui répondre. Il faut dire qu'aucun des deux humains ou des deux Célestelliens n'avaient jamais vu pareille créature. D'ailleurs, cette dernière n'avait visiblement pas l'intention de se laisser faire, car elle vociféra sur Flegming qui levait vers elle un regard intrigué :

"Vous ne croyez pas que je vais vous laisser faire ? Oh que non ! L'Épidémon va sortir de ses gongs et ce n'est pas bon !"

Daisy était de plus en plus interloquée.

Cette créature parle en faisant des rimes ? Nous aurons vraiment tout vu !

"C'est donc lui la source de l'épidémie qui frappe la ville ? releva Flegming, pas du tout inquiet d'être le centre d'attention de cette hideuse créature. Flûte ! Je n'ai pas encore fini de réparer l'amphore."

Il se tourna vers Daisy avec impatience et une pointe d'exaspération :

"Daisy, ne restez pas là sans rien faire ! Si vous ne faites pas votre boulot, je ne peux pas faire le mien. J'ai encore besoin de temps ! Occupez-le pendant que je recolle cette amphore !

-L'occuper, dites-vous ? Fort bien ! Quoi que je ne me sois jamais battue contre une maladie, nous allons faire ce que nous pouvons pour le retenir."

Comment peut-on infliger des dommages à une épidémie ? J'espère que cet Épidémon n'est pas intouchable...

Et la jeune Gardienne, l'épée au poing, s'avança vers la créature, qui à sa grande surprise dédaigna Flegming pour se tourner vers elle et pencher sa masse dégoulinante dans sa direction. D'aussi près, l'odeur était telle que le sang reflua du visage de la Célestellienne et qu'elle craignit de s'évanouir. Les couleurs du monstre en elles-mêmes, violet vif et vert menthe, donnaient une insupportable nausée.

"Tu ne veux donc pas mourir ? chuinta la créature qui dominait Daisy de toute sa hauteur. Je vais t'offrir un voyage sans retour pour le cimetière !"

La jeune Gardienne aurait bien répliqué, mais au vu de la puanteur, elle préférait ouvrir la bouche le moins possible.

Très bien. Voyons si les sorts ont de l'effet sur cet Épidémon.

Elle lança un sort tornade, qui ne sembla pas beaucoup affecter le monstre, puis un sort glace, qui cette fois lui arracha un grondement de douleur. L'Épidémon, à sa grande surprise, répliqua par un sort, et une lumière bleu foncé nimba tour à tour Daisy, Bram et Calipso. Aussitôt, un sentiment de fragilité envahit la Célestellienne, comme si l'on venait de diminuer ses défenses. Elle n'eut pas beaucoup le loisir d'y réfléchir car le monstre passa à l'attaque, vif comme l'éclair. Il se projeta en avant, se volatilisa l'espace d'un court instant -à l'exception de ses trois yeux- et réapparut en face de Daisy, qu'il percuta avec plus de force qu'elle ne l'aurait cru. Elle étouffa un grognement de douleur.

Ainsi donc, il n'est pas immatériel.

"Il a un corps tangible ! Nous pouvons le toucher avec des attaques physiques ! leur cria Calipso, faisant écho aux pensées de la jeune Gardienne."

Aussitôt dit, la jeune voleuse s'élança sur la créature et l'entailla de son poignard. Apparemment, les coups physiques l'affectaient davantage que les sorts, et à partir de cet instant les deux Célestelliens et la mortelle privilégièrent le corps à corps. Mais l'Épidémon possédait lui aussi une bonne force de frappe, et par deux fois il s'acharna si fort sur Calipso qu'il manqua l'envoyer au tapis. Celle-ci, affaiblie par ces assauts répétés, tomba sur les genoux, haletante.

"Daisy, occupe-toi d'elle ! lança Bram en se plaçant dans la ligne de mire du monstre. Je me charge de distraire cette bestiole.

-Ca va aller, Calipso ? s'enquit Daisy en venant s'accroupir auprès de son amie.

-Très bien, répondit la voleuse. Aide-moi simplement à me requinquer et je pourrai repartir au combat. Nous devons absolument continuer d'occuper cette créature le temps que le docteur Flegming finisse de réparer l'amphore."

La Célestellienne acquiesça et coula un regard vers le scientifique, accroupi à l'écart du combat. Il lui sembla que la presque totalité des débris de la jarre avaient été recollés entre eux.

"Je pense qu'il a bientôt terminé, supposa Daisy. Encore un effort !"

A ce moment-là, Bram recula vers elles en haletant, épuisé. Il portait de nombreuses traces de coups et paraissait sur le point de s'effondrer. Daisy s'empressa de lui lancer un Premier secours, comme elle l'avait fait avec Calipso.

"C'est ce sort qu'il nous lance, grommela le Célestellien tandis que ses plaies se refermaient. Il diminue notre défense.

-Dans ce cas, mets-toi en défense, suggéra sa semblable. Au moins jusqu'à ce que son sort se dissipe.

-Mais..."

Daisy, qui repartait déjà à l'attaque à la suite de Calipso, lui lança un regard équivoque.

"Bram, ça ne servira à rien que tu tombes d'épuisement par acharnement ! lui fit-elle remarquer par dessus son épaule."

A contrecœur, le Célestellien se plaça en défense, bien campé sur ses deux pieds, un bras replié devant lui pour parer les coups. L'Épidémon lança alors plusieurs sorts pour réduire l'agilité et la défense de ses opposants, mais remarquant que ça ne servait à rien, il changea de stratégie. De sa bouche béante, il exhala tout à coup un panache de fumée rose bonbon du plus curieux effet, très différent des panaches verts putrides qui en jaillissaient d'habitude. L'odeur, quant à elle, était fraîche et printanière.

Qu'est-ce donc que...

Les pensées de Daisy furent coupées net. La fumée exhalée par le monstre fit son effet et elle bascula aussitôt vers le sommeil, un genou à terre et l'autre jambe toujours en appui sur le sol.

/

Le choc d'un corps la percutant de plein fouet éveilla Daisy en sursaut. L'Épidémon venait de l'attaquer, et l'avait réveillée dans le même temps. La jeune Gardienne reprit ses esprits en quelques millième de secondes, comme son maître lui avait appris à le faire en venant la réveiller à l'improvise pendant qu'elle dormait, à l'Observatoire.

Tout-Puissant ! J'espère que je n'ai pas dormi trop longtemps !

Voyant Calipso qui chancelait sur ses jambes, elle s'empressa de lui lancer un Premier secours. Bram, quant à lui, était reparti à l'assaut.

Ou bien le sort de l'Épidémon ne fait plus effet, ou bien il a profité du fait que je dorme et ne puisse le réprimander pour attaquer de nouveau.

Elle s'élança elle aussi dans la bataille et les trois combattants harcelèrent la créature de coups, évitant comme ils le pouvaient ses assauts et tenant bon face à ses nouvelles attaques de fumée rose. Leurs attaques en combo finirent par porter leurs fruits, car tout à coup, après une énième offensive de Daisy, l'Épidémon s'affaissa sur lui-même en gémissant :

"Jamais l'Épidémon... ne se rendra... pour de bon... ! Aaaah... ! Je suis l'Épidémon..."

Le tentacule de matière violacée qui constituait sa base disparaissait dans l'amphore, de nouveau intacte et fièrement redressée sur son piédestal.

"J'y suis arrivé ! s'exclama Flegming depuis le pied du piédestal. Elle est réparée ! C'était moins une.

-Comme vous dites, répondit Daisy en haletant. Je ne sais pas si nous aurions tenu le coup encore longtemps.

-Et cette odeur insoutenable, renchérit Calipso, coupée en deux par un point de côté, est une entrave certaine à une bonne endurance."

Cependant Flegming s'était tourné vers la jarre et le monstre et psalmodia à grands renforts de gestes de bras :

"Amphore sacrée, enferme ce démon à jamais !

-Argh ! Non ! gargouilla l'Épidémon. Pas l'amphore ! Noooooon !

Mais ses lamentations étaient vaines, car ils se trouva aspiré en tourbillonnant dans la jarre et fut de nouveau scellé, dans un éclat de lumière violette. Le silence retomba sur la salle et l'atmosphère devint beaucoup plus respirable, d'un seul coup.

"Vous avez vu, Daisy ? Vous avez vu ce que j'ai fait ? J'ai enfermé cette sale épidémie ! s'exclama Flegming, ravi.

-Heu... soit, j'ai vu, répondit la jeune Gardienne, interloquée par son ton fier d'élève qui guetterait l'approbation de son professeur. Vous venez certainement de sauver Bacili.

-Ah ah ! Maintenant, beau-papa devra en rabattre et me témoigner enfin un peu de respect ! jubila le scientifique.

-Oui, et accessoirement, vos concitoyens ne mourront plus de cette fatale épidémie, soupira Daisy, déjà blasée par son égocentrisme."

Une nouvelle fois, Flegming ne semblait pas s'en soucier, pas plus que de sa femme qui l'attendait, d'ailleurs, car il enchaina avec exaltation :

"Maintenant que nous avons fait ce pour quoi nous étions venus, je peux enfin explorer les ruines à ma guise. Vous pouvez rentrer, Daisy. Je préfère qu'on ne me dérange pas, si ça ne vous fait rien. Je vais jeter un coup d'oeil dans le secteur. Vous pourriez peut-être retourner à Bacili et leur raconter ce qui s'est passé.

-Attendez un instant, docteur Flegming ! Vous n'allez pas rentrer à Bacili avec nous pour retrouver votre épouse ? s'exclama Daisy, incrédule.

-Agrippa peut bien se passer de moi encore quelques heures, répondit le scientifique. Et puis, vous passerez la rassurer et lui dire que je vais bien, n'est-ce pas ?

-Certes, mais... Certes. Comme vous voudrez."

Satisfait, Flegming contourna le piédestal et emprunta un escalier qui disparaissait derrière l'autel, s'enfonçant dans les ruines. Ses trois anciens gardes du corps ne savaient plus quoi faire.

"Eh bien, il ne nous reste plus qu'à rentrer à Bacili, fit valoir Bram en rengainant sa lance. Puisque ce Flegming préfère continuer de crapahuter dans ce sanctuaire plutôt que de rentrer avec nous, grand bien lui fasse.

-Mais... nous étions chargés de le protéger, protesta sa semblable, qui gardait un sens aigu du devoir. Nous ne pouvons quand même pas le laisser là, à la merci des monstres qui grouillent dans les couloirs et dans les champs à l'extérieur.

-Si tu veux mon avis, ce Flegming n'est pas aussi pétochard qu'il le laisse penser, répondit le Célestellien. Il n'a pas tremblé devant l'Épidémon, et les monstres que nous avons croisés ne paraissaient pas l'effrayer plus que cela. Je pense qu'il est parfaitement capable de rentrer à Bacili tout seul.

-Pourquoi avoir demandé notre protection, dans ce cas ?

-Sans doute pour optimiser ses chances d'arriver vivant aux ruines. Crois-moi, Daisy, tu te prends vraiment la tête pour pas grand chose. Rentrons, c'est tout ce que nous pouvons faire. Jamais nous ne parviendrons à le déloger de la Quarantombe tant qu'il n'aura pas fini d'explorer.

-Bon, très bien. J'imagine que tu as raison. Il n'empêche, j'ai de la peine pour Agrippa. Elle doit être tellement impatiente de le revoir..."

Mais, comme l'avait si justement fait remarquer Bram, ils ne pouvaient rien faire de plus pour le scientifique. Les trois voyageurs rebroussèrent donc chemin. Dehors, le temps s'était couvert; lorsque Daisy émergea de la Quarantombe, des nuages gris cachaient complètement le ciel. Elle cligna un instant des yeux dans la lumière grise et tourna la tête à demi vers Bram et Calipso qui sortaient derrière elle.

"Il va sûrement pleuvoir dans peu de temps, remarqua-t-elle. Je me demande si le docteur Flegming va se prendre une averse en rentrant à Bacili.

-Dans ce cas, ce serait bien fait pour lui, lança Calipso en riant. Quant à nous, ce serait fâcheux d'attraper un rhume; je suggère que nous nous hâtions.

-Justement, nous avons acheté des ailes de chimère ce matin, l'informa Daisy. Tu les as toujours sur toi, Bram ?

-Oh, oui, c'est vrai ! tiqua le Célestellien qui avait oublié leurs achats du matin. Bien sûr, elles sont dans ma poche.

-J'espère, sinon nous allons devoir rentrer à pied.

-Mais si, elles sont là... Voilà ! Accrochez-vous bien, les filles !"

Et il jeta l'objet sur le sol. En quelques millièmes de secondes, tous les trois se matérialisèrent devant les murailles blanches de Bacili, ternies par le gris du ciel. Toutefois, l'atmosphère de la ville était loin d'être morose; les rues s'étaient soudainement remplies d'hommes, de femmes et de vieillards, comme hagards et ébahis que la maladie ait été guérie et n'ait pas décimé toute la ville.

"L'épidémie a cessé d'un coup ! s'exclamait-on à chaque coin de rue. C'est certainement l'œuvre du Tout-Puissant !

-Il paraît que Flegming, vous savez, celui qui a épousé la fille du maire, a trouvé un remède à la maladie ! Ce serait donc lui qui a guéri nos malades en un instant !

-C'est à peine croyable ! Dire que cette épidémie crainte de tous s'est envolée, comme ça !

-Oh, merci, Tout-Puissant ! Je suis tellement soulagée ! J'ai cru que... que nous allions tous y passer !"

Daisy, Bram et Calipso traversèrent la ville avec comme bruit de fond les paroles de la foule, gagnés peu à peu par la liesse générale.

Ainsi donc, le docteur Flegming ne s'était pas trompé. Il fallait enfermer de nouveau cet Épidémon pour enrayer la maladie. Comme je suis soulagée, moi aussi !

Bon gré, mal gré, les trois voyageurs parvinrent à atteindre la maison du maire, courbaturés et épuisés, malgré les innombrables escaliers qui sapaient le peu de force qu'il leur restait. La porte d'entrée était entrouverte, et comme la domestique semblait introuvable -sans doute avait-elle été attirée par les cris de la foule-, ils entrèrent et regagnèrent directement le bureau du maire, pressés d'aller se reposer à l'auberge ensuite.

"Ah. J'attendais votre retour, Daisy, Bram et Calipso, les salua Germain le maire d'une voix atone. Je dois dire que je suis agréablement surpris que Flegming ait réussi à contenir cette maladie."

Vous ne semblez pas si soulagé que cela, pourtant. Est-ce parce que personne de votre famille n'était malade que cette nouvelle vous met moins en liesse que ceux qui, dehors, tremblaient pour les êtres qu'ils aiment ?

"D'ailleurs, où est notre héros ? poursuivit le maire en haussant le cou pour essayer d'apercevoir son gendre. Je pensais qu'il serait avec vous.

-C'est ce que nous pensions également, mais il a préféré rester aux ruines afin de les étudier plus avant, l'informa Daisy d'une voix neutre.

-Comment ? Il est resté aux ruines ? répéta le maire, incrédule. Quel imbécile ! Dire que je commençais presque à penser qu'il n'était pas si mauvais."

Pour une fois, nous pensons la même chose, monsieur.

Remonté, Germain le maire ne put cependant que grommeler :

"Mmpf. Peu importe. Quand il daignera se montrer, nous organiserons un banquet pour fêter cela. Vous voulez bien annoncer la nouvelle à Agrippa ? Je suis sûr qu'elle sera ravie d'apprendre que tout s'est bien passé.

-Mais certainement, monsieur."

Daisy, Bram et Calipso rebroussèrent donc de nouveau chemin en direction de la maison d'Agrippa et de Flegming. Comme lors de leur première visite, leur demeure était silencieuse et respirait la mélancolie et la solitude, sans que cela soit totalement négatif.

C'est juste la façon dont vit Agrippa. Elle attend que son mari se sorte de ses interminables recherches pour aller la retrouver. Seule. Et cela la rend mélancolique, sans pour autant la désespérer. C'est incroyable comme une maison peut recréer l'état d'esprit des êtres qui y vivent...

Comme lors de leur première visite, Agrippa dormait, étendue sur son lit. Tandis que Bram et Calipso demeuraient près de la porte, Daisy s'approcha de la dormeuse et l'appela d'une voix douce :

"Madame ? Madame, c'est Daisy... Nous sommes rentrés de la Quarantombe... Réveillez-vous, Madame."

Puis son regard tomba sur la poitrine inerte de la jeune femme. Elle se figea; son sang se glaça dans ses veines et elle recula en tremblant, le coeur battant la chamade dans sa poitrine. Agrippa ne respirait plus. Agrippa était morte.

/

Alors que Daisy ne parvenait pas à éclaircir les pensées affolées qui bourdonnaient dans son crâne, la porte de la maison s'ouvrit. Tout d'abord, la jeune Célestellienne en état de choc n'y prit pas garde, pas plus qu'au bruit de pas s'approchant du lit. Mais quand Flegming lança d'une voix joyeuse "Je suis rentré, Agrippa !", elle sentit son coeur se serrer douloureusement à l'idée de ce que le scientifique allait endurer. Il commença par s'approcher de la commode avec insouciance, tout en continuant de parler, comme si sa femme était là et l'écoutait :

"Je vais bientôt repartir. Je suis venu prendre quelques papiers afin de poursuivre l'exploration des ruines."

Mais bientôt, surpris par son manque de réponse, il se tourna vers sa femme étendue sur le lit et balbutia :

"... Agrippa ? Tu ne dis rien..."

Il se précipita vers le lit sous le regard désolé de Daisy et entreprit de secouer son épouse d'une main douce tout en l'appelant :

"Ca ne va pas, Agrippa ? Réponds-moi !"

Hélas, le corps de la jeune femme demeura inerte, et ses yeux ne s'ouvrirent pas.

"Tu n'es pas... ? gémit le docteur Flegming, la réalisation de ce qu'il s'était passé faisant doucement son chemin destructeur en lui."

Puis il croisa le regard douloureux de Daisy et son visage pâlit comme celui d'un mort. Les jambes fauchées, il tomba à genoux sans cesser de tenir le corps de sa femme.

"Non ! Non ! Pas toi ! hurla-t-il d'une voix si dévastée, si gémissante que les yeux de Daisy se voilèrent de larmes. L'Épidémon ne t'a pas emportée ! C'est impossible, murmura-t-il ensuite d'une voix atone. Je l'ai enfermé. Tout le monde va mieux maintenant !"

Mais malgré son désir de faire comme si sa femme n'avait pas pu mourir, il avait déjà compris comment une telle chose avait pu arriver.

"C'était trop tard, pas vrai ? Tu étais déjà morte quand je l'ai enfermé, chuchota-t-il."

Ces quintes de toux... Agrippa prétendait que c'était à cause de l'excitation ou de la poussière, mais en réalité, elle était malade, elle aussi. Pourquoi...

"Pourquoi ? Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais malade ? murmura Flegming, faisant écho aux pensées de la Célestellienne désespérée. Si j'avais su, j'aurais travaillé plus dur, plus vite. J'aurais peut-être pu te sauver..."

...Co... Comment ?! Comment ose-t-il dire une telle chose ? Son égocentrisme n'a-t-il donc pas de limite ?!

"Vous rendez-vous compte de ce que vous dites ?! rugit Daisy avec un élan de colère qui surprit tout le monde, elle la première. Ainsi donc, la vie des autres n'avait aucune valeur à vos yeux ?! Tant que cette épidémie ne concernait personne de votre entourage, vous vous moquiez de ce qu'il pouvait advenir des malades là-dehors ?! Et ces hommes, ces femmes, ces enfants qui ont vu mourir des êtres qu'ils aimaient, tout cela parce que vous n'étiez pas spécialement pressés de les guérir, y avez-vous pensé ?! Jamais de ma vie je n'ai rencontré d'être d'un tel égoïsme !"

Ces débordements ne lui ressemblaient pas. Mais cette affirmation de Flegming, comme quoi il aurait fait plus d'efforts s'il avait su que sa femme, et elle seulement, était atteinte de la maladie, lui avait fait bouillir les sangs. Le scientifique lui-même parut prendre conscience de tout ce que ses paroles avaient eu de déplacé, et il détourna honteusement le regard. Puis il enfouit son visage dévasté contre l'épaule inerte d'Agrippa, la seule personne au monde qu'il avait aimé et qui l'avait aimé en retour, et laissa éclater le long gémissement qui remontait dans sa gorge :

"Oh ! Agrippa !"

Dehors, la pluie s'était mise à tomber à verse.