[Ca aura été long. Vous pensiez que ce chapitre ne verrait jamais le jour, je parie. Moi aussi, pour tout dire, je n'arrivais pas trop à savoir quand j'allais l'écrire, non pas par manque d'inspiration, mais par flemme. Et puis, le fait que je sois toute entière tournée vers un autre fandom, tout ça. Bref, ce n'est pas une excuse. Voici enfin ce chapitre 26, j'espère que vous ne vous serez pas (trop) lassés d'attendre. Considérez cela comme mon cadeau de Noël ! En retard. J'avais vraiment l'intention de le poster à Noël, mais les réunions de famille, et surtout les partiels, tout ça. Joyeuses fêtes, et puisse ce chapitre combler vos attentes !

EinalemButler : Ma foi, je suis heureuse que ma fanfic continue à te plaire, alors je ne vais certes pas me plaindre que tu "manque[s] un peu d'imagination" (d'ailleurs, pour une raison quelconque, cette formulation m'a fait rire x3). C'est vrai, l'Epidémon est super dur à battre (du souvenir que j'en ai), mais je commençais à sécher un peu au niveau des batailles, parce qu'il faut que je trouve plein de trucs à chaque fois pour que ce ne soit pas répétitif et ennuyeux. Si j'avais eu les idées, j'aurais prolongé la scène de la bataille TwT Ton point de vue sur Flegming est peut-être le bon, mais moi, il m'avait tellement énervée, à ne pas se soucier des autres... Mais je ne le déteste pas, en vrai. Au contraire, c'est un personnage que j'apprécie beaucoup. C'est pour ça que j'ai essayé de rattraper un peu le coup, quand ils partent pour la Quarantombe x3

Innommable : Merci, merci, je suis heureuse que tu apprécies mon travail ! Ceci dit, sache que l'humanoïde sur son char est assez effrayant (moi, il m'avait fait peur, en tout cas '-'), et puis il aurait été ballot qu'il tue Daisy à ce moment-là de l'histoire x3 Tant mieux si tu n'avais pas deviné la fin tragique d'Agrippa ! J'ai fait tout ce qu'il fallait pour ménager le suspense. Eh bien, je répondrai la même chose qu'à EinalemButler, Flegming m'énervait avec son égoïsme, et j'aurais réagi comme Daisy. Je pense.

Neferupto : Merci ! En effet, il va être temps que Daisy et Bram retournent à l'Observatoire (depuis le temps qu'ils en sont tombés x3), et ce qui est magique avec une amie humaine dans le groupe, c'est que leur départ va être compliqué. Mais je te laisse le suspense :3 Quant à Daisy, je suis presque sûre que je ne la mettrai pas en couple. Elle n'est juste pas taillée pour ça, à l'heure actuelle. Mais sait-on jamais...

Loyiens : Oh, merci ! Je suis heureuse d'avoir pu apporter un peu d'émotion dans la scène de la mort d'Agrippa ! Oui, Daisy est une personne qui s'emporte. J'essaie de la faire comme moi, j'aurais réagi à sa place. Ou du moins, selon ce que j'aurais pensé. Si cela gâche le dramatique de la scène, c'est dommage, mais bon, on ne peut pas toujours réussir son effet. Je sais, le dialogue m'a un peu frustrée aussi, mais je n'avais pas trop de moyen de modifier... J'espère que ça n'arrive pas trop comme un cheveu sur la soupe non plus... Ahah, en ce qui me concerne, je ne me suis jamais posée de questions sur le mode de vie des monstres dans Dragon Quest x3 Et j'aime bien Flegming, vraiment ! Je sais que ça ne se voit pas, mais c'est vrai x3 Il faut dire aussi que spontanément, il n'apparaît pas sous un bord très sympathique.

MerikuRinka : Merci beaucoup, je suis très flattée ! ^w^ Je suis heureuse d'avoir assez de talent pour donner de l'émotion à une scène dont on connaît déjà le dénouement, et de faire apprécier mon style d'écriture ! Merci aussi pour les encouragements !

Sombrelame : Merci beaucoup ! C'est très difficile d'intégrer mes personnages à l'histoire, car je veux qu'ils soient attachants et intéressants, loin des simples clichés de personnages-types que l'on peut retrouver souvent. Et comme les compagnons du héros n'ont pas de personnalité dans le jeu, c'est d'autant plus délicat. Je suis donc très heureuse de savoir que j'y réussi, et que je parviens à susciter ton intérêt bien que, comme beaucoup de lecteurs, tu connaisses déjà ce qu'il va advenir. Oui, je tenais à ce qu'on se souvienne d'Aquila, car comme tu le dis si bien, c'est un personnage très important, et en plus, comme Daisy l'aime beaucoup, ce serait bizarre qu'il disparaisse pour réapparaître dans les mémoires de nulle part, comme ça. Et puis, c'est mon personnage préféré de DQIX~ Merci en tout cas pour tes encouragements, j'en ai bien besoin, car oui, j'ai toujours l'impression que je ne verrai jamais le bout de chaque chapitre x3

Dragonquestfan : Merci beaucoup ! J'espère que tu n'avais pas trop hâte quand même, car j'ai pris mon temps. J'espère que ce chapitre sera à la hauteur de ta patience !

radiant : Merci beaucoup ! Oui, je compte la continuer, mais il faudra beaucoup de patience ^^;]

La goutte de pluie glacée qui se formait à la pointe de l'une des mèches blondes de Daisy grossissait lentement. Lorsqu'elle fut assez lourde, elle chut de la mèche trempée et s'écrasa au sol avec un bruit mat. D'autres gouttelettes glissaient dans le cou de Daisy, parfois jusque dans son col et louvoyaient sur sa poitrine, laissant des trainées froides là où elles passaient. Mais la jeune Célestellienne s'en moquait; si elle avait été dérangée par les gouttes glacées qui tombaient de ses cheveux, elle les aurait essuyées avec la serviette blanche qui couvrait à demi sa tête, au lieu de tenir le tissus du bout des mains et de le laisser absorber l'eau de son crâne trempé. L'eau avait mouillé ses épaules et s'était insinuée dans son dos, dans son cou, le long de ses jambes et dans ses bottines, et bien qu'elle devait être frigorifiée, la Gardienne ne bougeait pas. C'était comme si la mort d'Agrippa et ses deux accès de colère successifs l'avaient vidée.

Alors que le docteur Flegming gémissait de désespoir, effondré près du corps de sa femme, il avait fallu que Daisy, Bram et Calipso aillent annoncer la terrible nouvelle au maire et à son épouse. Ne possédant pas de parapluie, tous trois étaient sortis sous la pluie qui noyait le ciel et avaient fini trempés comme des soupes. Leurs cheveux et leurs vêtements dégoulinants avaient laissé des traces sur le carrelage du manoir, mais c'était bien le cadet des soucis de ses habitants lorsqu'ils leur annoncèrent la mort d'Agrippa. La servante avait porté les mains à sa bouche en s'écriant : "Oh, Tout-Puissant ! La pauvre enfant !". La mère d'Agrippa avait pâli comme la mort et elle s'était effondrée sur le sol du manoir, sans un bruit. Il avait fallu l'anticipation et la rapidité de Bram pour la rattraper avant que son crâne ne heurte violemment les dalles. Le père d'Agrippa avait porté les mains à ses cheveux noirs et négligés et les avait empoignés de toutes ses forces, le corps secoué de tremblements convulsifs et inquiétants. Les choses auraient pu en rester là si le maire ne s'était pas tout à coup écrié avec désespoir :

"Ah ! Maudit sois-tu, Flegming ! Qu'avais-tu besoin de te faire prier pour aller débarrasser notre ville de cette monstrueuse épidémie ! Si tu avais été plus impliqué dans ta tâche, prétentieux "scientifique", tu aurais pu sauver ma fille tant aimée !"

Daisy pouvait concevoir que le maire soit brisé, mais une nouvelle fois, cette remarque déplacée lui avait fait bouillir les sangs.

"Comment osez-vous dire une telle chose ?! s'était-elle écriée. Si vous aviez laissé de côté cette stupide rancœur qui est la vôtre et cette fierté qui vous confortait dans l'idée de ne jamais adresser la parole à Flegming, moins de temps aurait été bêtement gaspillé pour sauver votre fille, et j'ajoute, tous ceux qui ont trouvé la mort à cause de cette épidémie !"

Elle n'eut pas l'injustice et la cruauté de les incomber explicitement de la mort d'Agrippa, auquel cas ses deux amis lui auraient sommé de cesser ses leçons de morale. Non, la jeune Célestellienne s'était contentée de détourner la tête, et comme il n'y avait rien d'autre qu'ils pouvaient faire, les trois voyageurs s'en étaient retourné à l'auberge. Là, Daisy s'était éloignée d'un pas tremblant vers la chambre qu'elle partageait avec Calipso, saisissant d'une main distraite la serviette blanche que l'aubergiste lui tendait, et laissant là Bram et Calipso en train de se sécher, tellement désolés par son abattement qu'ils n'avaient osé la suivre.

Tandis que la jeune Gardienne se morfondait dans sa chambre, le Célestellien et la voleuse se tenaient debout, côte à côte, dans le sous-sol de l'auberge, où la gérante lavait le linge. Celle-ci leur avait en effet proposé de leur faire chauffer de l'eau pour un bon bain largement mérité. Pendant que l'eau bouillonnait lentement dans un chaudron, là-haut dans les cuisines, Bram et Calipso discutaient du cas préoccupant de Daisy.

"Pourquoi semble-t-elle si abattue ? s'inquiéta la voleuse en détachant avec raideur sa queue-de-cheval trempée. Ce n'est pas comme si cette pauvre Agrippa était devenue un amie à nous ou quelque chose du même genre."

C'était en effet une réaction curieuse que ce chagrin suite à la mort d'une parfaite inconnue, mais Bram connaissait bien sa semblable.

"Elle se sent responsable, expliqua-t-il en soupirant. Toutes les fois qu'elle voit quelqu'un mourir, Daisy est saisie de remords et reste déprimée pendant plusieurs jours."

D'étonnement, Calipso cessa de peigner ses mèches entortillées avec ses doigts et lança un regard aigu à son ami.

"Toutes les fois qu'elle voit quelqu'un mourir, as-tu dit ? releva-t-elle. Avez-vous souvent assisté à ce genre de spectacle, d'où vous venez ?"

Le Célestellien aurait dû s'inquiéter d'avoir compromis le secret de leur vraie nature, à Daisy et à lui, mais d'une part, il n'y avait pas besoin d'être un Célestellien pour voir mourir des Hommes, et d'autre part, même si ça avait été le cas, il s'en moquait éperdument. Mais ce n'était pas une raison pour contrevenir aux lois de son peuple, aussi répondit-il sans entrer dans le détail :

"Oui, c'est une chose à laquelle on assiste assez couramment, par chez nous. Mais Daisy ne s'y est jamais vraiment faite.

-Et toi ? Ne trouves-tu pas pénible de voir sous tes yeux la mort d'un être humain ?

-Si, évidemment. Mais la sensibilité de Daisy est différente. Elle se sent responsable de tout et de tout le monde. Quelque part, quand elle échoue à sauver quelqu'un, c'est comme si elle avait failli en temps que... personne. En temps que ce qu'elle est dans sa nature profonde."

Calipso s'abîma dans un silence songeur. La conversation n'avait pas repris lorsque la gérante de l'auberge revint avec son chaudron d'eau bien chaude, dont elle vida le contenu dans un baquet en bois. Sévère et attentive à la préservation des bonnes mœurs, elle chassa Bram dans le couloir pendant que Calipso prenait son bain. Le Célestellien n'eut d'autre choix que d'errer, trempé et frissonnant, dans l'auberge en attendant son tour. Ses pas le conduisirent jusqu'à la porte de Daisy. Là, il se pencha dans l'entrebâillement pour observer son amie. Elle n'avait jamais été si immobile, assise au bord du matelas, sa serviette sur la tête, ses longues mèches dégoulinantes faisant des tâches sombres sur le parquet, ses genoux et ses pieds serrés frileusement l'un contre l'autre. Le coeur de Bram se tordit à cette vue. Il avait parfois croisé sa semblable dans cet état d'abattement silencieux, à l'Observatoire, mais leur vie était si remplie et si intense qu'ils n'avaient jamais le temps de s'interrompre pour réfléchir à leurs actions et à toutes les choses déprimantes dont ils avaient été témoins. Mais là, Daisy n'avait rien d'autre à faire que de rester assise là, dans le noir, à penser à Agrippa et à son incapacité à la sauver à temps. Plusieurs fois, le Célestellien eut un mouvement pour pénétrer dans la pièce et réconforter son amie. Mais il lui semblait qu'elle était inaccessible à cet instant, et que nulle parole ne pourrait l'atteindre. Alors, il resta dans le couloir à la regarder tristement, et lorsque l'aubergiste l'appela depuis le fond de l'établissement pour qu'il prenne un bain à son tour, il s'éloigna.

/

Bien plus tard, lorsque Bram et Calipso eurent dégusté une soupe bien chaude et entamé une partie de cartes dans la salle à manger de l'auberge, Daisy n'avait toujours pas bougé. Ses vêtements et ses cheveux avaient fini par sécher tous seuls, mais elle était encore transie de ce froid qui s'était comme immiscé jusque dans ses os et dans chaque fibre de sa peau. La chambre était maintenant plongée dans le noir complet suite à la tombée de la nuit, immergeant de plus en plus profondément la jeune Gardienne dans sa transe douloureuse. Aussi, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit en grand et que les bougies dans le couloir projetèrent leur lumière mouvante dans la pièce, ce fut comme si elle remontait brusquement à la surface après un long, long rêve. Déboussolée, Daisy tourna la tête vers la source éclatante en clignant des yeux, muette de surprise. La gérante de l'auberge se tenait sur le seuil et maintenait la porte grande ouverte, une expression déterminée sur le visage.

"Tu n'es pas sortie de cette chambre depuis des heures, ma fille, la gronda l'aubergiste comme si sa cliente eût été une enfant renfrognée. Descends donc au sous-sol, je t'ai fait couler un bon bain chaud. Ca te réveillera un peu."

Si elle avait été dans son état normal, la Célestellienne aurait trouvé quelque chose à répondre à cela. Mais elle était épuisée, chagrinée et surtout frigorifiée. De plus, la femme à la porte ne semblait pas lui laisser le choix. Elle se leva donc du matelas humide et suivit pesamment l'aubergiste jusqu'au sous-sol. En effet, au fond de la pièce qui fleurait bon le savon et où s'empilaient des montagnes de linge se trouvait une large bassine en bois. L'eau qu'elle contenait était si chaude que des volutes de fumée s'en dégageaient. Daisy jeta un regard interrogateur à la gérante de l'auberge, qui s'était détournée et rangeait des piles de vêtements déjà impeccablement pliés et empilés. La jeune Gardienne se tourna vers la bassine et entreprit de retirer ses vêtements sales qui avaient pris une odeur détestable à cause des relents putrides des ruines, de la poussière des chemins et de l'eau de pluie. Elle les laissa choir au sol avec soulagement et se glissa prudemment dans le bain brûlant.

"Il y a du savon à côté du baquet, l'informa l'aubergiste d'une voix forte, sans se retourner."

En effet, en se penchant un peu hors du bassin en bois, la Célestellienne aperçut l'ovale blanc strié de petites marques malencontreuses de griffures et encore constellé de mousse d'un savon. Elle extirpait un bras trempé et se penchait à demi hors du baquet pour l'attraper lorsqu'un hoquet de stupeur la fit sursauter. Surprise, elle se tourna vivement vers l'aubergiste en se repliant rapidement dans l'eau chaude, le savon à la main.

"Ma pauvre enfant ! s'exclama la femme, les yeux écarquillés d'horreur. Qu'est-il arrivé à ton dos ?"

Mon... dos ?

Daisy n'avait évidemment pas pu s'en rendre compte, mais à la place de ses ailes perdues, deux cicatrices rouges et enflées zébraient sa peau, comme si quelqu'un avait essayé de la poignarder quelques instants plus tôt. Malgré les semaines qui s'étaient écoulées, les blessures qu'avait laissé l'arrachement de ses ailes étaient aussi vives que si elles étaient apparues à l'instant. Etrangement, Daisy n'avait jamais pris garde à ces cicatrices lorsqu'elle se lavait le dos, alors que la chair devait être enflée et donc, perceptible au toucher.

"Qui donc t'a blessée ainsi ? s'emporta l'aubergiste tandis que sa cliente s'enfonçait de nouveau dans la mousse.

-Je ne sais pas, murmura la Célestellienne en songeant aux éclairs de magie noire qui avaient frappé son foyer, causant sa chute et l'arrachement de ses ailes. Je ne sais vraiment pas."

/

L'enterrement d'Agrippa eut lieu le lendemain au matin. Le ciel était d'une pureté incroyable, d'un bleu limpide et radieux comme on en voyait rarement. Une foule impressionnante s'était réunie dans le plus grand cimetière de la ville, tout près de l'église blanche au toit bleu, qui se trouvait dans le quartier où vivait Agrippa. Bien évidemment, toute la population de l'immense Bacili ne pouvait pas se regrouper devant la tombe fraîchement creusée; il y avait seulement les habitants du quartier de la défunte, plus quelques uns de ses amis ou des amis de ses parents, ainsi, bien sûr, que Daisy, Bram et Calipso. Pourtant, la jeune Gardienne était persuadée qu'il y aurait eu davantage de monde si cela avait été possible, tant la jeune femme paraissait importante aux yeux de ses concitoyens. Toutes les fois où elle avait assisté à un enterrement, Daisy s'était trouvée suspendue dans les airs au-dessus de la foule éplorée, à l'écart et détachée, en quelque sorte, des malheurs qui existaient ici-bas. Mais cette fois, elle se tenait au beau milieu de la foule, serrée contre des mortels qu'elle ne connaissait pas, car il fallait faire de la place pour que tout le monde puisse s'avancer et entendre les paroles du prêtre. Elle était donc là, partie intégrante de ce rassemblement désespéré et pétri de chagrin, solidaire de la douleur des Hommes et de leurs larmes, comme jamais elle ne l'avait été. Cette fois-là, elle se sentit plus humaine que jamais.

"La population de Bacili a été délivrée d'une grande menace, déclarait le prêtre, debout face à la foule devant la pierre tombale érigée dans une terre sombre et meuble, qui marquait la dernière résidence du corps d'Agrippa. Notre soulagement est toutefois obscurci par la tristesse, celle de la mort d'une enfant chère à nos cœurs, Agrippa."

Ces paroles prononcées sans euphémisme qui aurait adouci la cruelle réalité arrachèrent des plaintes et des sanglots à certains dans l'assistance.

"Sa disparition est une perte terrible pour nous tous, affirma doucement l'homme du Tout-Puissant. Nous devons néanmoins la remercier pour nous avoir enseigné le sens véritable du mot tolérance. Nous qui lui survivons, nous devons faire preuve du même courage afin de surmonter la tristesse de sa disparition."

Hélas... Comme cela doit être difficile de continuer à vivre en ayant perdu une personne que l'on aime tant... Soyons bénis, nous Célestelliens, de ne pas connaître cette abominable épreuve...

"Prions pour qu'elle puisse atteindre les cieux sans encombre et qu'elle repose en paix, conclut le prêtre."

Soudain, ces paroles firent tiquer Daisy.

Pour qu'elle puisse atteindre les cieux sans encombre...

La foule assemblée s'abîma, la tête basse, dans la contemplation de la tombe fraîche d'Agrippa, où reposait un bouquet de roses rouges. Le seul bruit qui résonna alors fut le long gémissement de souffrance de la mère de la défunte.

"Oh, Agrippa ! se lamenta-t-elle, étouffée par les sanglots. Ooooooh..."

Bravement, son mari, malgré son chagrin évident, vint la prendre dans ses bras et affirma, la voix tremblante :

"Allons, ma chérie. Nous devons être forts."

Après un silence, il reprit en parcourant les premiers rangs du regard :

"Je me demande où est parti Flegming. Comment peut-il être absent un jour comme celui-ci ?"

Personne n'avait de réponse, et personne ne répondit. Petit à petit, la foule se dispersa, les épaules basses, et Daisy demeura seule devant la tombe, Bram et Calipso à quelques pas de distance d'elle.

"Mm... Daisy ? finit par s'avancer le premier. Nous devrions nous en aller, à présent."

Son amie se tourna vers lui à demi, signe qu'elle n'avait pas l'intention de bouger.

"Bien sûr, Bram. Je ne m'attends pas à ce que vous restiez ici, Calipso et toi, mais pour ma part, j'ai encore... quelque chose à faire ici.

-Vas-tu donc demeurer dans ce cimetière toute la journée ? s'assura son ami, éberlué. Peut-on savoir pour quel motif ?

-Je sens que j'ai quelque chose à accomplir en restant ici, répondit la Gardienne aussi brièvement qu'elle le put, en espérant que son semblable comprendrait. Ne t'en fais donc pas. Ma patience est infinie. Tu le sais, n'est-ce pas ?"

Que le Célestellien ait compris ou non, il ne discuta pas et entraina la voleuse hors du cimetière. Alors qu'ils se retournaient une dernière fois pour s'assurer que leur amie n'avait pas changé d'avis et entrepris de leur emboîter le pas, ils la virent s'assoir contre le mur du cimetière, face à la tombe d'Agrippa, le regard vague.

Alors que Daisy s'apprêtait à entamer une journée entière de non-action et de méditation, une boule de lumière rose qu'elle avait presque oublié s'échappa de sa poitrine et vint persiffler à son oreille :

"Tsss ! Nom d'une météorite ! Je ne pense pas qu'on récupèrera beaucoup de bienveillessence, vu l'ambiance. Ca nous apprendra à nous donner du mal ! Personne ne nous aura remerciés. Je ne parle même pas d'une récompense.

-Voyons, Stella, comment peux-tu être aussi insensible ? la gronda son amie froidement. Est-ce donc tout ce que la mort suscite en toi ? Une absence totale de compassion ? Tu es tellement concentrée sur tes petites affaires, c'est méprisable !

-Je te rappelle qu'on n'a pas que ça à faire, madame la moralisatrice ! répliqua la fée. Cette fille n'est qu'une mortelle parmi tant d'autres ! Et des mortels, il en naît et il en meurt tous les jours ! En tout cas, si tu veux réussir à rentrer à l'Observatoire, tu as intérêt à ne pas laisser les choses se passer comme ça. Allons voir Germain le maire pour qu'il nous remercie correctement.

-Tu es de pire en pire ! Je ne vais tout de même pas aller réclamer une récompense à cet homme qui vient tout juste de perdre sa fille !

-Comme tu voudras, soupira Stella, exaspérée, en regagnant le corps de Daisy. Mais, ajouta sa voix dans la tête de la Célestellienne, rester plantée ici comme une idiote à dégouliner de larmes n'aidera personne, ni toi à rentrer à l'Observatoire, ni ces gens à faire une tête moins morose, ni Agrippa puisqu'elle est déjà morte de toute manière."

Elle n'avait pas tout à fait tort.

Mais je sais que je peux encore faire quelque chose pour Agrippa.

Et la jeune Gardienne se replongea dans ses pensées.

/

C'était comme si Bacili était suspendue ce jour-là. Il y aurait dû y avoir réjouissances puisque l'épidémie mortelle avait disparu, mais les gens n'avaient pas le coeur à faire la fête. Il y aurait dû y avoir des larmes suite à la mort d'Agrippa et de tant d'autres, mais cette blessure n'était pas si béante que cela chez ceux qui n'avaient perdu personne -et dans une ville aussi gigantesque que Bacili, cela faisait beaucoup de monde. C'était un de ces jours où aucune activité n'est envisagée ni envisageable. Un de ces jours où l'on ne peut rien faire d'autre que réfléchir, errer et discuter avec les gens. Un de ces jours où vraiment, la vie semble suspendue. Ce fut le cas pour Bram et pour Calipso comme pour tous les autres; ils ne savaient absolument pas à quoi employer leur temps. Ils se promenèrent dans les rues. Ils parlèrent météo avec des passants. Ils s'allèrent prélasser dans un parc. Ils achetèrent et dégustèrent des pommes de terre garnies de beurre dans une roulotte à midi, comme beaucoup de citadins qui n'avaient, eux non plus, pas la volonté de cuisiner ce jour-là. Ils firent la sieste. Ils discutèrent avec l'aubergiste. Ils allèrent faire des ricochets dans une rivière non loin de là. Et puis, aussi étrangement qu'elle s'était écoulée, la journée s'acheva, et avec elle, cette atmosphère suspendue se dissipa peu à peu. Tandis que le soleil éclaboussait le monde d'orangé, Bram et Calipso s'en retournèrent près de la tombe d'Agrippa, où Daisy se tenait encore.

"Reviens-tu à l'auberge avec nous, à présent ? s'enquit Bram."

Il n'avait toujours pas compris ce que son amie attendait là. D'ailleurs, celle-ci se contenta de secouer la tête. Ils n'insistèrent pas et s'en retournèrent à l'auberge. Là, ils dînèrent d'une soupe chaude et d'une tranche de jambon avec l'aubergiste, conversèrent de nouveau quelques minutes, puis s'en allèrent coucher, même pas interpelés par cette étrange journée.

Il faisait nuit et froid dehors que Daisy attendait encore. Enfin, comme l'obscurité devenait totale, ce qu'elle attendait apparu. La silhouette d'Agrippa dans les vêtements qu'elle portait au moment de mourir, pâle, phosphorescente, comme tous les esprits des morts que la jeune Gardienne avait déjà rencontrés.

C'est bien ce que je pensais. Agrippa n'est pas montée directement aux cieux après sa mort.

L'esprit de la jeune fille s'observait les bras, les mains et les jambes d'un air éberlué, complètement prise au dépourvu.

"Hein ! ne put-elle retenir comme exclamation de surprise. Je suis morte, on dirait."

Ce constat fait, elle ne parut plus aussi choquée. Tout compte fait, elle acceptait son trépas sans larmes ni hurlements de désespoir.

Je me demande si elle a toujours su qu'elle mourrait de cette maladie... ?

Ceci dit, voir Daisy la regarder d'un oeil pénétrant provoqua une nouvelle vague de stupeur en elle.

"Attendez ! s'exclama-t-elle derechef. Vous pouvez me voir ?!

-En effet, acquiesça Daisy. Comme je verrais n'importe qui d'autre."

Agrippa ne devait pas être femme à s'appesantir sur les choses qui lui étaient apparues comme impossibles ou incroyables, car elle accepta cette idée sans s'écrier "Mais c'est impossible !", alors que visiblement, c'était tout à fait possible.

"Incroyable ! avoua-t-elle plutôt. Je sentais que vous étiez différente, Daisy, mais je ne pensais pas que vous étiez l'une d'entre eux.

-Comment l'auriez-vous su ? s'amusa la Célestellienne. Nous ne sommes pas vraiment conformes à la façon dont vous nous imaginez.

-Je m'en rends compte, Daisy, en effet. Mais quel coup de chance ! Vous allez sûrement pouvoir m'aider. Voyez-vous, j'aimerais essayer de remonter le moral de Flegmy. Il est vraiment très déprimé et je ne le vois pas reprendre du poil de la bête tout seul. Vous voulez bien m'aider ?

-Bien sûr, Agrippa. Je suis là pour ça.

-Merci ! Merci ! s'enthousiasma le fantôme avec gratitude. La première chose à faire est de le tirer de son laboratoire. Je suis sûre que je trouverai un moyen d'y parvenir. Allez là-bas et on avisera sur place."

Et elle s'évanouit dans les airs.

Elle a rapidement compris le truc, on dirait.

Même dans le noir, Daisy parvint à rallier le laboratoire du docteur Flegming. Celui-ci s'y était enfermé après que les croque-morts aient emporté le cadavre de sa femme et n'en était plus ressorti, même lorsqu'on l'avait prié de le faire de l'autre côté de la porte. Aussi, la jeune Gardienne savait que sa propre tentative serait vouée à l'échec lorsqu'elle frappa sur le panneau de bois et appela le docteur Flegming.

"Vous n'y arriverez pas comme ça, Daisy, lui fit remarquer Agrippa qui avait réapparu à ses côtés. Flegmy ne sortira que si vous utilisez notre code secret.

-N'est-ce pas un peu cruel de faire ça ? s'inquiéta la Célestellienne.

-C'est notre seul moyen."

Grimaçant à l'avance, Daisy entreprit donc de frapper comme Agrippa le lui indiquait -deux fois brièvement, deux fois rapidement, puis un dernier coup. La réaction ne se fit pas attendre.

"Agrippa ? s'exclama une voix douloureusement pleine d'espoir de l'autre côté de la porte. Agrippa, c'est toi ?"

Le docteur Flegming ouvrit la porte si vite que Daisy sursauta. Presque entré en collision avec la jeune Gardienne, il regarda de tous côtés avec espoir. Bien entendu, son regard passa au travers de sa femme qui le couvait des yeux avec amour et tristesse, et la seule personne qu'il vit devant sa porte, ce fut Daisy.

"C'était... ?, murmura-t-il d'une voix éteinte. C'est vous qui avez frappé comme ça, Daisy ?

-Heu... oui, avoua son interlocutrice d'un air gêné, brûlée par la colère et le dégoût qui avaient obscurci le visage du scientifique.

-Imiter le code secret d'Agrippa... C'est vraiment une blague de mauvais goût ! s'exclama-t-il avec colère. Ne refaites jamais ça !"

Il tourna les talons avec rage et s'apprêtait à regagner son laboratoire désert sans que Daisy n'ait le courage de le retenir lorsqu'une voix parvenue de plus haut lui sauva la mise :

"Hé, Flegming ! appela un habitant de Bacili, penché au-dessus de la rambarde d'une terrasse supérieure pour que le scientifique puisse l'entendre. Je suis content de te voir. J'ai justement un message pour toi."

Le docteur Flegming hésita un instant, préférant sans doute s'enfermer de nouveau dans son sanctuaire, toujours en colère, mais sa curiosité l'emporta. Il leva la tête vers le passant pour écouter ce qu'il avait à dire.

"Merci de nous avoir débarrassés de cette horrible maladie, lui cria l'autre depuis son perchoir. Les habitants de Bacili te remercient. On te doit une fière chandelle ! Ah, oui. Et on espère que tu reprendras vite du poil de la bête. Tout le monde s'inquiète pour toi."

Son message délivré, le citadin s'en alla. Daisy glissa un regard vers le docteur Flegming.

Je me demande si cette intervention va changer quoi que ce soit chez lui...

Le scientifique arborait une expression totalement éberluée et confuse. Sa colère oubliée, il se tourna même vers Daisy pour balbutier :

"Mais qu'est-ce que..."

La Célestellienne n'avait pas grand chose à répondre. Heureusement, le fantôme d'Agrippa sortit de son mutisme :

"Daisy, j'aimerais que vous transmettiez un dernier message de ma part à Flegmy."

La jeune Gardienne ne répondit rien; elle se contenta de glisser un coup d'oeil en direction de la jeune femme morte pour lui faire savoir qu'elle écoutait.

"Pouvez-vous lui dire que je voudrais qu'il aille voir les gens qu'il a sauvés en enfermant ce démon ? la pria Agrippa.

-Ecoutez, docteur Flegming, lança Daisy au scientifique qui ne s'était toujours pas remis de sa stupeur. Agrippa m'a dit qu'elle aimerait que vous rendiez visite aux gens que vous avez sauvés en enfermant l'Épidémon.

-Agrippa vous a dit ça ? répondit son interlocuteur sans s'étonner -sans doute pensait-il que sa femme avait transmis ce message avant de mourir. Mais je ne saurais pas par où commencer. Je ne sais même pas qui était malade. Tout ce que je voulais à l'époque, c'était arranger mes relations avec beau-papa..."

Il baissa coupablement la tête.

Il semble si triste... Je m'en veux de lui avoir crié dessus, maintenant.

"Daisy, reprit le docteur Flegming en avançant bravement vers elle, j'aimerais que vous me fassiez rencontrer tous ceux qui étaient malades. Je sais que c'est un peu tard, mais je voudrais connaître ceux qui ont été frappés par cette maladie et ce qu'ils ont ressenti. Ainsi, je comprendrai peut-être ce qu'Agrippa a pu ressentir, ajouta-t-il d'une voix douce et triste.

-S'il vous plaît, acceptez, Daisy, la supplia Agrippa sans laisser à la Célestellienne le temps de répondre. Je pense que c'est ce dont il a besoin.

-Etant donné la taille de cette ville, rencontrer tous ceux qui étaient malades va être très difficile, d'autant plus que je suis loin d'en connaître la plupart, le prévint Daisy. Toutefois, je peux vous emmener dans les quelques maisons que j'ai visitées à la recherche de mon amie Calipso."

Ou du moins, celle dont je me souviens...

Flegming hocha la tête avec gratitude et lui emboîta le pas. Agrippa, pour sa part, disparut de nouveau. La première maison que Daisy retrouva fut celle où habitait un couple de personnes âgées.

"Bonsoir, salua-t-elle la vieille dame qui leur ouvrit la porte. Je sais qu'il est tard, mais pourrions-nous rencontrer votre mari, s'il vous plaît ?"

Tandis que l'habitante s'effaçait pour les laisser passer, des bruits de toux s'échappaient depuis une chambre, au fond de la pièce.

"C'est impossible ! s'alarma Flegming devant le spectacle du vieil homme alité. La maladie a été confinée. Comment peut-il être encore malade ?

-Ce n'est rien, intervint Agrippa en réapparaissant à côté de lui. Ce vieillard a juste un rhume ! Vous voulez bien le lui dire, Daisy ?"

La Célestellienne transmit docilement le message.

Je sens que je vais passer la nuit à servir d'intermédiaire entre ces deux là.

"Ah, je vois. Quel soulagement ! s'exclama le scientifique."

Il paraissait réellement très heureux d'apprendre la nouvelle. Daisy le regarda avec curiosité.

Peut-être... est-il vraiment quelqu'un de compatissant, finalement.

La maison suivante fut une où le mari avait vu sa femme et sa fille attraper toutes deux la maladie mortelle. Quand il aperçut Flegming sur le seuil de sa porte, il lui sauta pratiquement dessus.

"Docteur Flegming ! s'exclama-t-il d'une voix émue en se saisissait des mains du scientifique, non sans avoir précipitamment écarté Daisy du passage. Je vous remercie du plus profond du coeur d'avoir sauvé ma femme et ma fille.

-Votre femme... et votre fille ? répéta Flegming doucement. Elles étaient malades toutes les deux ?"

Son interlocuteur hocha la tête avec douleur.

"Oui. Je vous assure que j'en ai passé, des nuits blanches. J'ai cru que j'allais les perdre toutes les deux. Vous êtes notre sauveur."

Bouleversé, Flegming ne sut pas quoi répondre.

"Pourrions-nous... pourrions-nous rendre visite à votre fille ? demanda-t-il enfin."

L'homme acquiesça et les laissa entrer. L'enfant en question dormait paisiblement dans son petit lit, à l'étage, encore un peu pâle, ses cheveux châtains répandus sur l'oreiller. Elle ne devait pas avoir plus de cinq ans.

"Une si petite fille était atteinte de la maladie ? murmura Flegming après l'avoir contemplée un instant. Comment ai-je fait pour ne pas voir qui était malade ?"

Il n'y avait rien à répondre à cela. Agrippa apparu à côté de son mari, le regard triste.

"Ne culpabilise pas, Flegmy, murmura-t-elle d'une voix douce. Sans toi, ils seraient tous morts.

Ainsi se poursuivirent leurs longues visites nocturnes. A chaque fois, Flegming était accueilli avec larmes et reconnaissance, toutes ces familles parlèrent longuement avec lui, lui firent part de leur angoisse, de leur douleur, de leur gratitude enfin d'avoir été épargnés par le cauchemar perpétuel de la perte d'un être aimé. Daisy assistait à ces échanges sans un mot, et elle se sentait mieux, en quelque sorte, de songer aux vies qui avaient été sauvées au lieu de celles qui ne l'avaient pas été, et de voir Flegming se transformer, aussi, s'intégrer enfin parmi ses gens au milieu desquels il vivait. Alors que le ciel commençait à s'éclaircir à l'horizon et qu'elle tombait de fatigue, Daisy se souvint que l'un des résidents de l'auberge avait été touché par la maladie, lui aussi. Elle y emmena Flegming. L'aubergiste ne fit aucun commentaire en la voyant entrer.

"Oh ! Vous êtes le docteur Flegming, pas vrai ? les accueillit la femme du convalescent, qui, assise au chevet de son mari profondément assoupi, ne dormait pas. Celui qui nous a débarrassés de cette méchante maladie ?

-Heu, oui, c'est moi, balbutia l'intéressé. Vous avez été malade ?"

La jeune femme secoua la tête.

"Merci du fond du coeur, s'exclama-t-elle. Un peu plus et j'aurais été séparée de mon Poussin à tout jamais. Grâce à vous, je peux lui faire autant de mamours que je veux. Vous ne voulez pas un petit bisou pour vous remercier ?"

Tandis que l'entreprenante jeune femme s'avançant vers lui, Flegming sembla résister à l'envie d'aller se cacher derrière Daisy.

"Heu, non merci ! déclina-t-il à toute vitesse. Ce n'est vraiment pas nécessaire."

Agrippa, abandonnant la nonchalance de fantôme qu'elle avait adoptée depuis son trépas, réapparu si vite à côté de l'importune que Daisy sursauta.

"Il ne manquerait plus que ça ! s'indigna la morte en foudroyant la jeune femme du regard. Pour qui elle se prend, celle-là ? Ne t'approche pas de mon Flegmy avec ta tenue bizarre et tes propositions douteuses !"

L'indignation d'Agrippa et l'air effrayé de Flegming arrachèrent un éclat de rire à la Célestellienne, qui s'empressa d'entrainer son compagnon nocturne hors de la chambre.

"Je crois que j'en ai vu assez, déclara le scientifique une fois qu'ils furent dehors. Rentrons à mon laboratoire."

Daisy acquiesça, et dans la lumière claire du petit jour, ils s'en retournèrent dans le repaire du docteur Flegming. Celui-ci paraissait plongé dans ses pensées. Il n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet, et ne reprit pas plus la parole pendant quelques instants une fois qu'ils se furent engouffrés dans son laboratoire. Puis, enfin, il se tourna vers Daisy et avoua :

"Je dois vous remercier. Vous m'avez montré ce qu'Agrippa voulait que je vois.

-Les gens autour de vous ? tenta la Célestellienne."

Son interlocuteur hocha la tête.

"Tout ce que j'ai fait, c'était toujours pour moi et je ne me suis jamais beaucoup préoccupé de ceux qui m'entouraient, confessa-t-il. C'est pour ça que je n'ai pas remarqué qu'Agrippa était malade. Je suis impardonnable, je le sais..."

Daisy lui sourit tristement.

Je l'aurais bien réconforté, mais je pense que nous ne sommes pas encore assez amis pour cela. Amis... comme c'est étrange...

"En parcourant la ville cette nuit, je me suis rendu compte pour la première fois du nombre de personnes qui m'entouraient, continua Flegming. Dorénavant, j'essaierai de m'intégrer davantage à la communauté.

-Je vous souhaite d'y être heureux, lui dit Daisy avec sincérité. Cela vous aidera à vous sentir moins seul."

Flegming acquiesça et se détourna.

"Et je dois admettre, murmura-t-il pour lui-même, que c'était agréable d'être l'objet de tant de gratitude."

Entre le scientifique et la Célestellienne, il n'y avait rien d'autre à ajouter. Alors que celle-ci se tournait vers la porte pour quitter les lieux, elle rencontra le regard tout à la fois triste et heureux du fantôme d'Agrippa, qui avait réapparu sur le seuil.

"Merci d'avoir aidé Flegmy à se reprendre, lança celui-ci avec beaucoup de gratitude. Vous m'avez permis de réaliser mon rêve, même si ce n'est qu'après ma mort."

Agrippa contempla son mari qui s'affairait à son bureau avec un regard doux d'amour.

"J'ai toujours rêvé que les habitants de Bacili se rendent compte combien Flegmy est fantastique, confessa-t-elle. Et que de son côté, il se mette à aimer cet endroit. C'est exactement ce que j'avais toujours désiré.

-J'ai été très heureuse de vous avoir aidés, Agrippa, répondit la Gardienne. C'est pour cela que je suis là."

Le fantôme semblait sur le point d'ajouter quelque chose, mais il se mit tout à coup à irradier de lumière et ses traits devinrent de moins en moins perceptibles.

"Ah ! On dirait que je n'ai plus le temps, regretta Agrippa."

Tandis qu'elle s'élevait vers le ciel en scintillant comme une étoile, elle baissa un instant les yeux sur Daisy.

"Le moment est venu de nous quitter, murmura-t-elle. Bonne chance..."

Son regard s'attarda sur son mari bien-aimé une dernière fois, et puis dans un puissant flash de lumière, elle disparut.

"Bonne chance" ? Qu'a-t-elle voulu dire par là ? C'est comme si elle savait...

La jeune Célestellienne secoua la tête avec lassitude et quitta le laboratoire de Flegming. Absorbée par ses pensées, elle ne remarqua pas le jeune homme appuyé contre le mur du bâtiment.

"Et bien, Daisy ? l'appela-t-il en la voyant passer près de lui sans le voir. Cette nuit de déambulations t'aurait-elle épuisée au point de ne plus remarquer ton meilleur ami ?

-Bram ! sursauta la Gardienne. Puis-je savoir ce que tu fais ici ? Et d'aussi loin que je m'en souvienne, tu n'es pas mon meilleur ami.

-Comment peux-tu dire ça ? se lamenta son congénère d'un ton théâtrale. Après tout ce que nous avons vécu ensemble !"

Son amie le fixa en haussant les sourcils.

"Blague à part, continua l'autre, je m'étais levé pour aller quérir un verre d'eau lorsque je t'ai vue qui quittait l'auberge avec le docteur Flegming. Je vous ai donc suivis et j'ai entendu ton échange avec Agrippa.

-Oh, d'accord. Je comprends mieux pourquoi tu te promènes en tenue de nuit. Tu sais que c'est contraire à la bienséance ?

-Je t'en prie. Tu as vu l'heure ? Tout le monde est couché. Mais ce n'est qu'un détail par rapport à ce que je t'ai vue faire cette nuit. Est-ce pour cela que tu as passé la journée près de la tombe d'Agrippa ? Savais-tu qu'elle n'était pas montée directement au Ciel et que tu pourrais l'aider ?

-Pour tout dire, je n'en étais pas vraiment sûre..."

Les deux Célestelliens reprirent lentement le chemin de l'auberge dans la lumière pâle de l'aube.

"Je me disais qu'il y avait un risque qu'Agrippa ne soit pas montée directement au Ciel et si tel était le cas, je voulais l'aider. Je lui devais bien cela.

-Puisque je me tue à te répéter que tu n'es pas responsable de tout et de tout le monde, s'exaspéra son ami en levant les yeux au ciel. Mais bon, j'imagine qu'on ne pourra pas te changer. Tout comme on ne peut pas empêcher Héphy d'être pénible, je suppose."

Daisy rit de bon coeur. Elle se sentait mieux, elle aussi.

"Te voilà donc redevenue comme à l'ordinaire ! se réjouit Bram. Et tu veux que je te dise ? Je pense que demain, les habitants de Bacili seront redevenus joyeux, eux aussi.

-Qu'est-ce qui te fait dire ça ? s'enquit sa compagne avec curiosité.

-Une intuition. Hier était un jour de désolation et de tristesse, mais c'était hier. Je pense que les gens auront fait leur deuil -au moins ceux qui n'ont perdu aucun être cher- et reprendront le contrôle de leur vie. Et puis, regarde cette aube ! Que peut-il arriver de fâcheux après une aube aussi belle ?

-Bram, je rêve ou tu es devenu un poète pendant la nuit ? remarqua Daisy en le regardant d'un air éberlué."

Ils rentrèrent dans l'auberge silencieuse et, ne voulant pas se recoucher tout de suite, ils s'installèrent dans la salle à manger déserte.

"Si tout à l'heure les gens auront retrouvé leur joie de vivre, peut-être libèreront-ils de la bienveillessence, espéra Daisy. Et nous pourrons enfin rentrer chez nous."

Elle s'attendait certes à ce que son semblable se réjouisse avec elle, mais il se contenta de creuser le bois de la table à laquelle ils étaient installés avec ses ongles.

"Bram ? s'inquiéta Daisy."

On dirait qu'il me cache quelque chose.

Le Célestellien prit une grande inspiration et, relevant la tête, il planta ses yeux bruns décidés et farouches dans les yeux verts perplexes de son amie.

"Daisy, entonna-t-il sans détours. Je ne peux pas rentrer avec toi à l'Observatoire."

C'était comme si le coeur de la jeune Gardienne s'était figé dans sa poitrine.

Que... Quoi ? Comment peut-il affirmer une telle chose ?

"Comment peux-tu dire cela, Bram ? répliqua-t-elle en fronçant elle aussi les sourcils. Depuis le début, notre objectif était de retourner à l'Observatoire. C'est notre foyer.

-Eh bien, peut-être n'ai-je plus très envie que ce soit mon foyer, lâcha son ami d'un air buté. Je sais qu'il y a somme toute peu de temps que nous avons entamé un séjour prolongé sur le Protectorat, mais je m'y sens bien. Je m'y sens... chez moi.

-Davantage chez toi que l'Observatoire ? le provoqua Daisy qui commençait à se sentir en colère, elle aussi. Bram, moi aussi, j'aime le Protectorat. J'ai aimé y voyager pour aider les mortels, mais ce n'est pas ça, notre mission. Ce n'est pas pour ça que nous sommes nés. Et puis...

-Et si moi, j'ai décidé que je ne voulais plus de ce destin ? s'insurgea Bram en se levant brusquement de sa chaise. Jusqu'alors, je me contentais de cette vie qui était la nôtre car je n'en connaissais pas d'autre. Mais désormais, je m'aperçois à quel point la vie de Gardien des mortels est étriquée. Les humains sont libres de vivre leur vie comme ils le souhaitent.

-Parce qu'ils ont été créés comme cela.

-Mais enfin, Daisy ! Quand cesseras-tu de te cacher derrière les traditions ?! Si tu continues à te comporter de la sorte, c'est que tu as peur de prendre tes propres décisions, voilà tout !

-Depuis que nous avons chutés de l'Observatoire, j'ai pris mes propres décisions, ce me semble, répliqua Daisy froidement. Peux-tu cesser de te comporter comme un enfant capricieux ? Si nos raisons d'être son définies comme cela, c'est pour conserver un équilibre. Il est vrai que cela semble injuste, mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut, dans la vie."

Les deux Célestelliens se toisèrent pendant un moment.

"Peut-être bien, grogna Bram, mais moi, j'ai décidé que ma vie m'appartenait. Tu peux dire ce que tu veux, Daisy, mais à la fin, je suis le seul à prendre les décisions concernant ma vie."

La jeune Gardienne soupira sans comprendre.

"Ce n'est pas que ça. Et nos semblables, Bram ? Notre foyer a été attaqué, nous sommes tombés et nous n'avons plus de nouvelles des autres. Et s'il leur était arrivé quelque chose ? S'ils avaient besoin de nous ? Ne veux-tu pas, au moins, t'assurer que ceux que tu aimes vont bien ? Nos amis, et surtout, ton maître ?"

Bram se rassit en soupirant, toute colère l'ayant quitté.

"Et les amis que nous nous sommes faits ici, Daisy ? la contra-t-il. N'es-tu pas triste de les quitter ?

-Nos amis ? répéta la Célestellienne en fronçant les sourcils. Certes, ils me manqueront sans doute, mais nous pourrons vivre sans eux et ils pourront vivre sans nous. Pour l'amour du ciel, Bram ! Nous savions depuis le début que nous séparerions d'eux un jour, et nous étions prêts pour cela ! Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

-Eh bien, je me suis aperçu qu'il y avait une mortelle sans qui je ne pourrais pas vivre.

-De laquelle... Quoi, Calipso ? Moi aussi, je l'aime déjà beaucoup, et je me sens triste de la quitter, mais enfin, Bram, cette amitié est-elle plus importante pour toi que celle des tiens ?"

Son ami se contenta de la fixer en faisant la moue, et soudainement ses joues s'empourprèrent légèrement. Daisy ouvrait la bouche pour ajouter quelque chose quand la lumière se fit enfin dans son esprit.

Oh... Oh ! Par le Tout-Puissant... !

"Tu l'aimes ! s'exclama-t-elle d'un ton qu'elle ne put s'empêcher d'être accusateur. Tu es amoureux d'elle ! Mais c'est impossible, Bram ! Tu ne peux pas faire ça ! Les Célestelliens ne tombent pas amoureux !"

Il n'y a que les humains qui puissent tomber amoureux ! Et malgré la perte de nos attributs célestes, nous ne sommes pas des humains ! Il ne peut pas être amoureux de cette fille, c'est impossible !

"C'est ce qu'on nous a serinés depuis notre naissance, mais il faut croire que ce n'est pas si vrai que ça, rétorqua Bram à une Daisy horrifiée. Tu as raison, je suis amoureux de Cal, et ce sentiment est bien trop merveilleux pour que je lui tourne le dos comme ça, sous prétexte que ce n'est pas notre mission !"

Son amie se sentit abominablement blessée.

"Ainsi, Bram, dit-elle doucement, tu places ce sentiment amoureux au-delà de l'amour que tu éprouves pour tes amis que tu connais depuis des décennies ? Au-delà de l'amour que tu as pour ton maître ? Au-delà de l'amour que nous ressentons tous pour l'Yggdrasil ? Au-delà de l'amour de ton peuple ?"

Le Célestellien dut comprendre qu'elle se sentait trahie et qu'elle ne pouvait pas cautionner ce genre de décision, car sa colère disparut de nouveau.

"Je n'ai pas dit que je n'aimais plus tout cela, précisa-t-il. Ni que j'aimais Calipso plus que tout le reste. Mais cet amour est trop fort pour que je puisse, pour que je veuille la perdre à tout jamais."

Déboussolée, Daisy se leva de sa chaise et se passa une main fatiguée sur le front, soulevant les mèches blondes qui y tombaient. Elle s'éloigna vers la fenêtre, puis revint vers son congénère mais sans s'approcher trop près de lui.

"Et nous, Bram ? Tu cautionnes de nous perdre à tout jamais ? N'est-ce pas la preuve que tu as abandonné tout ce qui comptait pour toi à cause d'une seule mortelle ?

-Tu ne peux pas comprendre, Daisy.

-Non, c'est vrai. Je ne comprends pas, je n'ai jamais compris comment des êtres pouvaient aimer leur famille, leurs amis, leur foyer et puis tout laisser tomber parce qu'ils sont tombés amoureux, pour cet unique sentiment. Je ne comprends pas. Cela veut-il dire, ajouta-t-elle pour elle-même, que l'amour compte si peu s'il n'est pas romantique ? Comment peut-on parler d'amour, dans ce cas ?

-Je n'ai pas tout laissé tomber, Daisy, la détrompa Bram avant qu'elle ne poursuive plus avant son monologue. Je désire simplement demeurer avec Calipso. Si les nôtres ont besoin de moi, je les aiderai au péril de ma vie. Mais tant que je n'en suis pas certain, je ne veux pas risquer de perdre un être auquel je tiens tant."

Son amie lui jeta un regard sombre sous ses mèches couleur de soleil.

"Je n'ai pas l'intention de gaspiller du temps à te servir d'intermédiaire, Bram, le prévint-elle. Dès demain, je retourne à Ablithia. Si tu veux rester ici avec Calipso, reste !, mais tu te débrouilleras tout seul. Je ne reviendrai pas te chercher.

-Et après, c'est toi qui parles de "l'amour qui compte si peu s'il n'est pas romantique" ? s'emporta Bram. Tu me laisses bien tomber parce que tu n'apprécies pas ma décision ! En fin de compte, n'aimes-tu pas les autres uniquement pour ce que tu approuves en eux ?

-Ne sois pas stupide, Bram. Bien sûr que je t'aime, et je t'aimais déjà alors que je désapprouvais ta manie d'écouter aux portes. Je ne viendrai pas te chercher car si j'ai des choses à faire sur le Protectorat pour secourir notre peuple, je ne perdrai pas bêtement du temps à chercher celui qui n'a pas voulu s'impliquer tant que ce n'était pas absolument nécessaire. Je ferai passer le bien-être des nôtres avant celui d'un seul.

-Très bien, alors c'est dit !"

Les deux Célestelliens se toisèrent pendant encore quelques instants, puis Daisy tourna les talons et se dirigea vers la porte de la salle à manger. Au moment d'abaisser la poignée, elle se ravisa, tourna légèrement la tête vers son congénère et ajouta :

"Ah, une dernière chose. Tu n'as pas intérêt à dévoiler à Calipso qui nous sommes vraiment. C'est strictement défendu et tu le sais ! S'il n'y a qu'une seule loi célestellienne que tu dois respecter, que ce soit au moins celle-là !

-Comme si c'était mon genre de trahir pour le plaisir, Daisy ! s'indigna son ami, mais elle avait déjà fermé la porte derrière elle."

Comment cela a-t-il pu arriver ? Je n'aurais jamais pensé me disputer avec Bram... ni qu'il puisse décider de nous abandonner comme cela... ni qu'il puisse tomber amoureux d'une mortelle !

Mais la jeune Gardienne était épuisée et son esprit ne parvenait plus à fonctionner normalement. Elle se traina les yeux bouffis de sommeil vers la chambre qu'elle partageait avec Calipso -en se cognant beaucoup contre les murs-, entra, et ne prit ni la peine de se déshabiller, ni de regarder autour d'elle. Elle s'effondra sur le matelas et sombra aussitôt dans le sommeil.

/

Lorsqu'elle s'éveilla, la chambre était inondée de soleil. Calipso était partie. Le coeur de Daisy se serra à ce constat.

Il faut croire que je ne dirai jamais adieu à cette fille... Ca me rend si triste... J'aimais bien Calipso. Elle était... mon amie, après tout.

"Bonjour ! l'accueillit l'aubergiste lorsqu'elle passa devant la réception, chargée de ses affaires. Enfin, je devrais plutôt dire bon après-midi ! Et quel magnifique après-midi, en effet ! On dirait que tout le monde est redevenu joyeux !"

Guère encline à faire la conversation, Daisy acquiesça, la remercia pour le séjour et sortit. Dehors, les gens s'affairaient dans des rues à nouveaux gorgées de vie. Des cris de joie et le brouhaha de discussions animées retentissaient dans les rues. Malgré elle, la jeune Gardienne sourit.

"Nous y sommes arrivées, Daisy ! s'exclama Stella avec excitation, réapparaissant aux côtés de son amie. Nous avons réussi, nom d'une météorite ! Tu ne t'en aperçois sûrement pas, mais la ville déborde de bienveillessence.

"Tant mieux, répondit Daisy en continuant de contempler les rues joyeuses et animées. Cette fois, je pourrai sûrement rentrer à la maison. C'est la bonne, je le sens.

-Tu mériterais une promotion pour avoir rendu autant de gens heureux... !, continua de gazouiller la fée. Du boulot de haut vol... Enfin, sans vouloir te vexer."

Daisy lui jeta un regard exaspéré devant la nullité de cette blague.

"Enfin, ça veut dire qu'on peut faire repartir l'Orion Express ! enchaina Stella.

-Oui, c'est ce que je viens de dire...

-En voiture tout le monde ! Attention à la fermeture des portes ! s'emballa la fée sans l'écouter. Allez, on se dépêche d'y retourner. A toute vapeur !"

Elle est réintégra le corps de Daisy, cessant là ses bavardages. Alors que la Célestellienne allait se mettre en route, une voix bien connue l'interpela :

"Hé, Daisy ! C'est vous ! Hier, Monsieur le maire a complètement oublié votre récompense pour avoir accompagné le docteur Flegming. Il m'a envoyée vous l'apporter."

Daisy se retourna vers la domestique de Germain le maire qui accourait vers elle.

"Bonjour, madame, la salua-t-elle. Je vous en prie, ce n'est pas vraiment nécessaire.

-Mais il insistera ! Tenez, prenez ce turban."

Et elle lui tendit un accessoire composé d'une lanière rose foncée qui s'attachait autour de la tête et décorée d'une plume blanche à pointe verte. Daisy la revêtit sur le champ.

"Je vous remercie, madame."

La femme la quitta avec un signe de tête. Mais après quelques pas, elle se retourna et confia à la Célestellienne :

"Je commence à penser que Monsieur le maire aime bien le docteur Flegming, au fond. Il était vraiment déprimé, mais ça a l'air d'aller mieux depuis que le docteur Flegming est passé. C a lui a redonné des couleurs de lui crier dessus et de lui dire qu'il était mal élevé et nul."

Daisy sourit en regardant la domestique disparaître dans la foule.

Agrippa serait heureuse de cela, aussi. Au moins, son mari et son père pourront se soutenir mutuellement de l'avoir perdue. Enfin, sans en avoir l'air.

Elle traversa d'un bon pas les rues encombrées, étonnée de voir tant de monde, un peu comme si elle s'était soudainement retrouvée dans une autre ville. Tous étaient radieux.

"On ne se sent bien que chez soi, lui lança un homme. Tu viens d'où, toi ?

-Oh, d'un endroit loin d'ici, répondit évasivement la Gardienne.

-A ta place, j'y retournerais de temps en temps."

C'est bien ce que j'ai l'intention de faire. Aujourd'hui, je rentre enfin chez moi.

Daisy finit par parvenir à s'extraire de la foule chamarrée et bruyante et à sortir de la ville. Le calme et les champs déserts qui l'accueillirent lui donnèrent un sentiment étrange.

C'est vrai, je suis seule à nouveau... Je n'ai plus d'équipe. Je n'ai plus ni Bram, ni Calipso.

Le coeur serré, elle se tourna vers les remparts. Elle ne comprenait toujours pas comme son ami et elle avaient pu se brouiller de la sorte.

Bram... J'aurais tellement voulu que tu m'accompagnes sur le reste du chemin. Je pensais que nous retrouverions les nôtres ensemble, pas que tu déciderais de choisir une autre voie. J'aurais tellement préféré que nous ne nous quittions pas fâchés.

Elle se tourna de nouveau vers les champs et la route déserte et exhiba une aile de chimère.

Tant pis. Il a choisi une autre vie et je ne peux rien faire pour l'obliger à changer d'avis. Bram, Calipso, vous me manquerez. Mais rester parmi les mortels n'est pas ma mission et je ferais n'importe quoi pour comprendre ce qui est arrivé à notre peuple. Adieu. Puisse le destin nous rassembler à nouveau, un jour.

Et, sans un autre regard en arrière, Daisy jeta l'aile de chimère à ses pieds et disparut.