2.

Nom d'un chien !

Les yeux exorbités de Jenny sont sur le point de traverser l'écran de mon PC portatif. Son visage pixélisé se fige un instant en une grimage de stupéfaction hilarante.

Alex Richman ! répète-t-elle, ébahie. Le Alex Richman de « Emma l'enchanteresse » !

Cette fois ses cris ont pris des tons si aigues que je suis obligée de baisser le son au maximum. Il est passé minuit, tout le monde dort et je n'ai pas la moindre envie d'ameuter la maison dans ma chambre.

Chut ! fais-je en riant doucement. Pas la peine d'hurler comme une ado de quinze ans !

Mais enfin Annie ! Te rends-tu seulement compte de ce que tu viens de me dire ?! Tu me parles là du grandissime, du génialissime, du brillantissime Richman ! L'un des meilleurs acteurs anglais, toutes catégories confondues !

Oh, je vois. Il s'agit donc de ça, de solidarité entre compatriotes…

J'adore taquiner Jenny. C'est comme ça que fonctionne notre amitié.

Foutaises ! riposte-t-elle presque offensée. Même toi ma petite, qui est la frenchy la plus ignorante que je connaisse en matière de cinéma, tu ne peux ignorer le talent d'une légende comme Alex Richman.

Primo, je te rappelle que je suis ton unique meilleure amie frenchy. Secundo, le fait que je ne sois pas très fan de sagas fantastiques ni de films d'action, et que je sois plutôt fleur bleue dans ce domaine ne signifie en rien que je sois une ignorante en cinéma !

Ah ! eh bien justement ! Aurais-tu oublié l'engouement que tu avais ressenti pour son rôle du capitaine London ?

Merde. Là elle marque un point. Ok, oui je reconnais. J'avais eu cette espèce de béguin pour lui. Mais qui n'aurait pas succombé à un personnage aussi mystérieux, aussi chevaleresque, aussi charismatique ? Toute femme normalement constituée rêverait d'avoir à ses côtés un tel gentleman.

Bon, ça va, j'admets. J'ai été moi aussi assez… disons contente d'avoir pu le voir en chair et en os.

Contente ? s'étrangle Jenny.

Elle est si indignée par mon apparente insouciance qu'elle en perd momentanément l'usage de la parole.

Annie ! finit-elle par hurler. Alex Richman est l'acteur du moment ! Il campe le rôle le plus important de la trilogie ! N'importe quelle personne avec un minimum de raison aurait donné la peau de ses fesses ne fut-ce que pour l'apercevoir.

J'encaisse les railleries de Jenny avec bonne humeur.

Je n'arrive toujours pas à croire que tu te sois retrouvée nez à nez avec lui dans la supérette de ton village perdu ! enchaine-t-elle. C'est du vrai délire ! Et dire qu'il réside en temps normal à deux pas de chez mes parents et que je ne l'ai même jamais croisé ! Comment est-ce possible ? Que peut-il bien faire là ?

C'est une incroyable coïncidence, je l'admets. Je me demande également ce qui a bien pu l'attirer dans une bourgade comme la nôtre. Mais soudain me revient à l'esprit l'histoire de la fameuse personnalité qui aurait emménagé dans la maison perchée. Mais bien sûr ! Je m'empresse de tout raconter à Jenny qui n'en perd pas une miette. Elle émet alors un long sifflement.

C'est donc ça… C'est là qu'il se réfugie désormais…

Il se réfugie ? Tu le dis comme s'il était en fuite !

Annie, voyons ! Il fuit les paparazzis, bien sûr ! Sur quelle planète vis-tu ma pauvre chérie ?

Ah bon.

Première nouvelle. Je m'explique maintenant son attitude pour le moins exagérément méfiante.

A ce point ? Il est un peu zarbi, non ?

Tu ne comprends pas. Sa compagne, avec laquelle il a vécu vingt ans de sa vie, vient de décéder après une longue maladie. Tu ne le savais donc pas ?

Quoi ! Je porte ma main à ma bouche pour étouffer une exclamation et secoue la tête en silence. Je n'en avais pas la moindre idée.

Jenny me raconte alors que cela s'est produit il y a environ un an, juste après le tournage de son dernier film, que depuis ce dramatique évènement il a littéralement disparu de la vie mondaine. Il s'est murmuré qu'il était tombé en dépression, que même ses proches et amis les plus intimes n'étaient au courant de son lieu d'exile, que son agent deviendrait fou de ne plus savoir comment ni où le joindre.

Et nous, nous le savons ! s'exclame finalement Jenny triomphante.

Ce qui ne change strictement rien, dis-je en fronçant les sourcils.

L'enthousiasme de Jenny me fait peur tout à coup. Que mijote-t-elle ?

Oh je sais bien. Ce n'est pas comme si j'allais poster cette info sur ma page Facebook…

J'entrevois une étrange étincelle éclairer son regard alors même qu'elle parle.

Jenny ! N'y pense même pas ! Si tu le fais, je te jure que je ne t'adresserai plus la parole !

Je me rends compte, trop tard, que j'ai quasiment crié, que j'ai bondi de ma place et que je suis en train de vigoureusement secouer mon PC.

Ouuuh… du calme Annie ! Qu'est-ce qui te prend ?

Je ne le sais pas moi-même. Tout ce que je sais c'est que l'idée qu'il puisse croire que j'ai trahi son secret me répugne profondément. Je me réinstalle à nouveau sur mon lit en croisant les jambes tandis que Jenny me considère de l'autre côté de l'écran d'un air intrigué et contrit à la fois.

Allons, tu me connais. Tu sais que tu peux me faire confiance, hein ?

J'ai retrouvé mon calme et lui rend son sourire. Oui je le sais, sans quoi jamais je ne me serais risquée à lui dire quoi que ce soit. Je préfère néanmoins changer de sujet et lui demande des nouvelles de Londres. Tout à coup son attitude change. Elle rougit, fuit mon regard et avant de se remettre à parler se racle bruyamment la gorge.

Au fait…, reprend-elle au bout d'un instant. Jerry m'a appelé ce matin pour me demander de tes nouvelles.

Ah, vraiment.

C'est tout ce que je parviens à articuler. Un silence gêné s'est installé. Je ne trouve rien de plus à ajouter. Quoi dire de toute manière ? Jerry est devenu un sujet presque tabou. Même Jenny, qui d'habitude me bombarde de questions le concernant, demeure muette. Et son mutisme est encore plus énervant ! Car je devine très exactement ce à quoi elle pense, les questions qu'elle crève de poser, les conseils qu'elle meurt de donner. Mais elle se retient, par amitié pour moi. Elle finit pourtant par lancer d'une toute petite voix :

Il avait l'air triste et il m'a semblé qu'il s'inquiète pour toi et qu'il souffre de ne pas te parler. Il ne t'a pas appelé ?

Non. Et c'est tant mieux comme ça car c'est moi qui lui ai demandé de n'en rien faire.

Ma voix a retenti froide, dure, ce qui étonne Jenny et me rend moi-même perplexe. Je ne sais d'où vient cet agacement soudain. Sans doute du fait que je ressens ce besoin de m'isoler, de fuir Londres, la fac, le campus, les études… et lui. Oui, j'ai surtout besoin de fuir Jerry, de me soustraire un certain temps à notre étrange relation, d'oublier les tensions qui gâchent notre quotidien. Il me faut respirer et oublier tout ça. C'est pour cette raison que je lui ai demandé de me laisser du temps, de l'espace surtout, afin que mon esprit, mon cœur et mon corps retrouvent leur sérénité perdue. Certes, il me manque, je l'admets, mais je suis aussi soulagée qu'il tienne sa parole de ne plus me mettre la pression, du moins jusqu'à ce que je me sente à nouveau le courage de replonger dans la réalité.

C'est juste une parenthèse que nous nous sommes donnée, fais-je au bout d'un moment. Ce n'est pas comme si nous avions rompu.

Oh, je sais. Et je ne t'importunerai plus avec ce sujet, promis !

Nous échangeons encore quelques propos avant d'éteindre. Lorsque je range l'ordinateur sur le bureau je remarque la carte postale de Richman. Etrangement c'est l'unique détail que je me suis refusé à confier à mon amie. Pourquoi ? Aucune idée. C'est mon petit secret et c'est tout. Un petit quelque chose que je garderai en souvenir de cette incroyable rencontre.

Je suis très fatiguée mais je n'arrive pas à trouver le sommeil. Mon esprit revient invariablement à l'évènement qui a chamboulé ma journée. L'histoire que m'a racontée Jenny à propos du décès de sa femme est bouleversante et touchante. Je finis par sombrer mais ma nuit est agitée et pleines de rêves incohérents.

Je me réveille le lendemain matin alors que le soleil est presque déjà à son zénith. J'ai honte de me lever si tard, ce n'est pas du tout de mes habitudes mais c'est que j'ai si mal dormi… Mes doigts caressent la carte postale qui est restée sagement à mes côtés, puis je l'ouvre et j'effleure là où la main hâtive de Richman a gribouillé ses pattes de mouches anglaises. Mais que m'arrive-t-il ? Je rêvasse devant des mots alors qu'un sourire me fend le visage. Je crois que le manque de sommeil commence à affecter mes neurones.

Dehors le temps est splendide. Mon père écoute la radio alors que ma mère se trouve dans le jardin à cueillir des tomates pour sa salade.

Bonjour ma chérie, dit-elle en me souriant tendrement. Tu as mauvaise mine, tu n'as pas bien dormi ? m'interroge-t-elle en scrutant mon visage.

Non en effet, dis en réprimant un bâillement.

Tu aurais dû ramener ton oreiller londonien dans tes bagages, dit-elle en riant.

Je ris à mon tour, même si je connais parfaitement la vraie raison de mon insomnie.

Au fait, je vais aller poster la carte de Jenny.

Bien. Tu peux prendre la voiture, ton père ne prévoie aucune sortie pour aujourd'hui.

Super, merci. J'y vais !

Je l'embrasse puis me sauve. Le bureau de poste se trouve comme le reste des commerces sur la petite place. Je suis obligée de ralentir car je croise, chaque deux ou trois mètres, une personne de ma connaissance et qui me salue cordialement. J'avoue que j'adore mon petit et beau village perdu, avec ses ruelles pavées, ses maisons aux fenêtres fleuries, sa place avec sa petite église, ses arbres… Et c'est à chaque fois un bonheur pour moi de le retrouver.

Après avoir posté la carte je décide d'aller rendre visite à un ancien ami, Sébastien. Il fait partie des rares jeunes de ma génération à ne pas avoir quitté le village. Il n'a pas fait d'études supérieures et travaille avec son père dans le garage familial.

Je contourne le second et dernier rond-point du village puis j'emprunte la route qui le relie à la ville la plus proche. Le garage se trouve à une quinzaine de kilomètres. Le ciel est sans nuages, la brise qui souffle est tiède et réconfortante. Je ne roule pas trop vite car j'aime profiter de la beauté et de la quiétude du paysage. La route est déserte. Elle serpente à travers des sous-bois d'où émane une enivrante senteur de terre, de rosée, d'herbe et de fleurs…

Je roule de moins en moins vite. Je ne dérange personne sur ce tronçon. Qui pourrais-je bien croiser en un lieu aussi éloigné, aussi retiré du monde, aussi isolé de tout ?

Une petite voix me chuchote, ironique : Alex Richman !

Merde alors ! Alex Richman !

Non mais je rêve !

Bouche bée, je fixe le véhicule garé sur le bas-côté de la route, quelques mètres plus loin. Richman est debout face au capot grand ouvert d'une belle Audi noire. J'ai encore ralenti, je crois que je roule à vingt à l'heure, ce qui fait qu'il ne m'a pas encore entendue approcher. La mine sceptique qu'il arbore en examinant le méli-mélo de câbles et de boitiers me laisse deviner qu'il n'y connait rien, mais alors rien de rien, en mécanique. Je ne peux étouffer un rire tant sa grimace est amusante. Il passe les mains dans ses cheveux, souffle, grogne, jure. Je crois même qu'il vient de proférer une série de gros mots.

Wow. Alex Richman qui dit des gros mots… Je n'ai plus le temps d'en rire car je suis arrivée à son niveau. Il a soudain un incroyable haut-le corps il a levé la tête et vient enfin de se rendre compte de ma présence. Il esquisse d'abord un mouvement de recul, ses traits déjà naturellement sévères se crispent encore plus, lui conférant un air des plus rébarbatifs. Il lance dans ma direction un regard qui veut clairement dire : « Passe ton chemin, ne viens surtout pas m'embêter ! ». C'est presque comme s'il l'avait aboyé. Mon cœur se serre à l'instar de mes mains qui agrippent le volant. Mon pied est sur le point d'appuyer à fond sur le champignon lorsque je voix tout à coup l'expression de sa figure changer. Ses petits yeux verts viennent de se poser sur mon visage. Je crois… je crois qu'il m'a reconnue. Alex Richman se souvient de moi. Je ne sais pourquoi l'idée me donne des papillons dans le ventre. Je souris. Il sourcille furtivement et sa bouche s'étire à peine en une sorte de sourire forcé. Le tout n'a duré que quelques secondes en réalité. Je le dépasse lentement mais j'hésite à m'éloigner. Ne devrais-je pas plutôt m'arrêter et voir si je peux lui venir en aide ? Son regard meurtrier se rappelle à moi. Une part de moi craint l'importuner. Je n'ai surtout pas envie qu'il me prenne pour l'une de ces fanatiques à moitié folles, prêtes à tout pour un autographe, ou qu'il pense que le fait de m'avoir offert la carte la veille a éveillé en moi des instincts de persécution… Les idées se bousculent dans ma tête. Je lance un coup d'œil au rétroviseur. Il est demeuré debout à côté de sa voiture et regarde fixement dans ma direction. Il donne vraiment l'air d'espérer de l'aide… En même temps, il n'a pas esquissé le moindre geste dans l'intention d'en demander ! Que faire ? Je pars ? Je m'arrête ? Je fais demi-tour ? Je l'ignore ? Dois-je l'aider ? Il semble si taciturne… Allez, à la merde ses airs de chien méchant !

Je donne un brusque coup de frein puis opère un demi-tour. Richman a porté une main à son visage, qu'il maintient à l'horizontale sur ses sourcils afin de se protéger des rayons du soleil qui le frappent en plein visage. Je me gare et descend de ma Clio. Mon sang bat violemment contre mes tempes. Je suis tout à coup sous l'emprise de l'appréhension. Que dois-je dire ? Que dois-je faire ?

Allez, un peu de nerf, Annie ! Ce n'est, après tout, qu'un homme comme les autres ! me rappelle ma conscience d'une voix encourageante.

Euh… bonjour, dis-je dans un anglais presque parfait. Vous avez besoin d'aide ?

La réaction est immédiate. Je peux clairement lire de la stupeur sur ses traits. Ha ! Il ne s'attendait pas à ça, c'est clair. Merci Londres de m'avoir obligée à perfectionner mes connaissances linguistiques ! J'ai presque envie de danser mais j'affiche une sérénité exemplaire. Quant à lui, il a rapidement repris contenance.

Non, merci. Ça va aller.

Son ton est glacial, tranchant. Mais sa voix… cette voix est indescriptible. Il ne devrait pas être permis à un mortel de posséder une voix pareille. Je m'y perds un instant… avant de me souvenir brusquement qu'il vient de froidement me congédier. Je lance un coup d'œil sceptique à son capot. « Ça va aller », mon œil !

Vous pouvez réparer la panne ?

Ses petits yeux rétrécissent encore plus. Son regard reptilien est tout sauf engageant.

Je vais appeler quelqu'un qui saura m'aider.

J'ai envie de rire. Appeler quelqu'un ? D'ici ? J'aimerais bien voir ça !

Je ne pense pas qu'il y ait dans les parages assez de réseau vous permettant de passer un coup de fil.

Il hausse légèrement les sourcils et, pour la première fois, semble perdre l'assurance qu'il affiche constamment. J'exulte en silence. Là j'ai marqué un autre point. Qu'allez-vous faire à présent, génialissime Alex Richman ?

Il se détourne, médite, sort son iPhone de la poche de sa veste et une ride profonde creuse son front soucieux lorsqu'il y jette un coup d'œil.

Je vais me débrouiller, merci.

Il s'est derechef ressaisi. Il a repris son air sévère et morose et me regarde sans ciller. J'en demeure un moment hébétée. Quel impoli, ma foi ! Ça y est, l'exaspération m'a gagnée. J'ai envie de lui cracher les quelques vérités qui me trottent dans la tête, mais je me retiens. J'hausse les épaules d'un air que je veux insouciant, comme si rien de tout cela ne m'affectait réellement, même si je sais que mes joues se sont violemment enflammées.

OK. C'est comme vous voulez. Bonne journée.

Mon ton a été exactement comme je l'escomptais. Détaché et réfrigérant, presque méprisant. Je pivote et me dirige vers ma modeste petite Clio qui, soit dit en passant, marche à merveille, en le laissant planté là, devant sa belle Audi noire rutilante qui, elle, ne lui servira pour l'instant à rien. Bien fait pour vous !

Mais, déjà, les remords surgissent de je ne sais où. Après tout, son chagrin peut bien justifier son comportement… Non ! Ça ne justifie rien de rien ! Son attitude désagréable n'est pas excusable ! Faites le chemin à pied si ça vous chante, Alex Richman. Moi je m'en vais au garage de Sébastien…

Soudain je stoppe, ma main est restée appuyée sur la poignée de la portière.

N'y songe même pas, Annie Martin ! Cet homme insupportable ne veut pas de ton aide, il te l'a clairement signifié, il n'en veut pas ! me hurle la raison, scandalisée.

Mes yeux se tournent lentement vers lui. Il est à nouveau plongé dans les entrailles de son véhicule et je peux l'entendre pester violemment. J'ai un soupir. Bon, allez, au diable ses manières d'ours revêche ! Je prends une grande inspiration, le regarde et m'adresse à son dos :

J'envisage d'aller rendre visite à un ami, qui se trouve être un excellent mécanicien. Son garage n'est qu'à une dizaine de kilomètres d'ici. Je peux vous y conduire si vous voulez. Il pourra venir voir ce qu'il peut faire.

Richman s'est tourné vers moi et j'ai pu entrevoir un furtif éclair de colère traverser ses prunelles vert avocat. Mais son agacement a presque aussitôt laissé la place à un vif intérêt.

Troisième point marqué en l'espace de quelques minutes ! Un record à immortaliser dans ma mémoire.

Eh oui mon cher, parfois il ne suffit pas uniquement d'être le brillantissime Alex Richman pour tout régler dans la vie !

Dix kilo, vous dites ?

J'hoche la tête en lui souriant d'un air engageant. Mais pourquoi lui souris-tu comme une imbécile alors qu'il ne fait même pas l'effort de te rendre la politesse ?

La ferme ! J'ai envie de sourire à ce vieil ours insociable, un point c'est tout ! Et Dieu sait que ce n'est pas par réflexe de léchage de bottes ! Pas mon style.

Monsieur Richman finit enfin par se décider. Seigneur ! Quelle délibération ardue pour une chose aussi simple ! Il referme le capot, verrouille les portières après avoir récupéré une pochette qu'il met sous son bras, puis grimpe à bord de ma Clio. Je boucle ma ceinture et remarque en le faisant qu'il me jette des coups d'œil en coin. Peut-être croit-il que je vais le kidnapper ? Hum… moi, kidnapper Alex Richman… L'idée ne m'est pas vraiment déplaisante au final…

Anne-Marie Martin ! Démarre ta bagnole au lieu de baver !

Bon d'accord, d'accord, j'aurai encore dix kilomètres pour fantasmer à mon aise. Au fait, non. J'ai plutôt intérêt à me concentrer sur la route si je veux que Monsieur parvienne en un seul morceau chez Sébastien.

Je mets le contact et nous partons. Richman ne prononce pas un mot. Je ne peux empêcher mes yeux de papillonner vers lui. Il se tient raide, son visage est légèrement tourné vers la vitre. Il a arbore une mine tellement grave et sombre en cet instant… Mon Dieu, j'en oublie presque la route devant moi. La voiture avale docilement les kilomètres. Les virages se succèdent dans un silence absolu. J'aimerais bien l'entendre parler. Sa voix est si diablement envoûtante… Mais que pourrait bien trouver une personne comme lui à dire à une personne comme moi ? Je lâche un soupir, abaisse entièrement la vitre de mon côté et laisse l'air frais envahir l'habitacle et me fouetter agréablement le nez. Cependant ma nervosité ne diminue pas. Comment parvenir à me calmer avec Alex Richman en guise de compagnon de route ? Ah oui, la route ! Seigneur, j'ai de la chance que ce morceau soit aussi désert, sans quoi j'aurais depuis longtemps crée un carambolage monstre ! J'en profite de vérifier le rétroviseur pour encore lorgner du côté de Richman. S'est-il assoupi ? Non, il continue de regarder de son côté, muré dans son étrange silence. Mais il semble néanmoins s'être relâché. Son dos a pris la forme du siège, sa tête repose nonchalamment sur l'appui-tête. Seul signe encore apparent d'impatience sa jambe gauche qui ne cesse de s'agiter frénétiquement. Je pense à Jenny et à sa réaction d'hier et je jubile d'avance en imaginant ce qu'elle sera aujourd'hui lorsque je lui aurai raconté cette insolite nouvelle coïncidence.

Me remémorer les évènements de la veille me fait soudainement penser à la carte que j'ai – pour une raison qui m'échappe – gardée avec moi, cachée dans mon sac à main.

Au fait, j'ai oublié de vous remercier pour la carte postale. C'était très gentil.

Ma voix, que j'ai forcé à paraître neutre et chaleureuse à la fois, a rompu le mutisme régnant à l'exemple d'un coup de tonnerre qui aurait déchiré le silence d'une nuit paisible. Richman s'est brusquement redressé. Il me regarde d'un air méfiant. Je me tourne vers lui, lui souris cordialement. Les commissures de ses lèvres frémissent mais les muscles de son visage ne se décontractent pas pour autant.

Dieu, que son regard peut être dur et distant… et pourtant, la manière dont ses deux prunelles m'ont dévisagée a fait palpiter mes paupières, mon cœur et les tréfonds de mon ventre à un tempo déraisonnablement saccadé.

Ce n'est rien, finit-il par lâcher d'un ton aimable. Vous avez évité que vos… que les enfants ne me reconnaissent. Et Dieu sait combien j'apprécie l'anonymat !

Je dois d'abord me remettre de l'effet que cela m'a fait d'entendre sa voix mélodieuse flotter aussi près de mes oreilles… puis j'acquiesce tout en me félicitant de mon intuition le concernant.

Mon neveu, contrairement à sa sœur, vous aurait reconnu sans aucun doute. Il est très fan de vous et je suis sûre qu'il n'aurait pas pu garder le secret.

J'imagine, en effet.

Il se tait. Je me tais. Je ne sais plus quoi ajouter de plus. Je n'ai jamais connu de personne aussi difficile à aborder. Bon, tant pis. Je n'ai nullement envie de passer le reste du trajet à avoir l'air de vouloir lui tirer les vers du nez. Je décide de mettre un peu de musique. Ce silence me met trop mal à l'aise. J'appuie sur le lecteur et une voix d'un autre temps se met à lentement s'insinuer dans l'habitacle.

Vous écoutez The Platters ? s'exclame Richman en me lançant un regard étonné.

Merde.

Eh bien… c'est-à-dire que ce CD n'est pas à moi mais à mon père. Je… j'avoue que je ne connais cette chanson que d'ouï.

My prayer est une vieille chanson, dit-il en hochant la tête, comme si cela expliquait parfaitement ma lamentable ignorance.

Je n'ai cependant aucun argument à riposter. Je ne me suis jamais vraiment intéressée à ce genre de musique, même si je me souviens l'avoir souvent écoutée lorsque j'habitais encore chez mes parents. Un slow exquis et sensuel sur lequel ma mère et mon père aimaient danser de temps à autres, pour fêter une occasion spéciale ou simplement pour passer un moment entre eux et se remémorer sans doute d'anciens et beaux souvenirs.

Je tourne la tête vers mon compagnon et suis momentanément stupéfaite. L'homme assis à côté de moi s'est métamorphosé.

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