Le voilà, le troisième chapitre. J'espère que ça vous plaira! Je tenais également à remercier tous ceux qui m'ont lue et qui ont posté leur reviews, ça m'a fait vraiment plaisir et j'espère recevoir encore d'autres prochainement !

Je voulais aussi donner quelques explications sur cette histoire qui est ma toute première fanfiction. Alors, sans doute vous demandez-vous ce que Alex et Annie (mes Brandon et Marianne personnels) ont à voir avec les personnages de Jane Austen. C'est très simple. En effet, mes deux héros s'inspirent directement de ces deux personnages (même si, j'avoue, je visualise en écrivant Kate Winslet et, bien sûr, Alan Rickman, que j'ai adoré en Brandon et Marianne). La seule différence, c'est le contexte de leur rencontre. Avez-vous déjà imaginé ce qu'aurait été la réaction de Brandon vis-à-vis de Marianne s'il venait tout juste de perdre Eliza, et non pas quinze ans auparavant ? Quant à Marianne, comment aurait-elle réagi face au charme de Brandon si sa relation avec Willoughby avait déjà pris un mauvais tournant ? Voilà, c'est cette voie que je m'amuse à explorer, et encore une fois je le dis, toute critique constructive est la bienvenue !

3.

Richman a fermé les yeux, sa jambe s'est arrêtée de remuer, ses deux mains reposent tranquillement sur ses genoux, sa nuque est nonchalamment calée contre l'appui-tête. Cette posture d'abandon est tellement inattendue et saisissante… C'est presque irréel. Cette attitude nouvelle a quelque chose de profondément émouvant. Je l'observe en silence, à la dérobée, tout en essayant de ne pas trop oublier la route. Ce revirement est déstabilisant. Je suis troublée, je me sens… bizarre. Voir à quel point cet homme, sous ses abords froids et bourrus, peut se transformer en une seconde en quelqu'un de si… touchant, est une expérience bouleversante. Son attitude me remue plus que ce que je voudrais avouer. Un mélange étrange de sentiments s'est emparé de moi car je crois que je viens de deviner. De même que pour mes parents, cette chanson doit lui évoquer de douces réminiscences ; de beaux souvenirs de sa vie passée – de sa vie passée avec sa compagne décédée, et qui le hantent en cet instant de rêverie intense. Cette pensée me secoue l'âme d'une manière déraisonnable. Tristesse, frustration, compassion, tendresse. Toutes ces émotions se bousculent en moi, sans trop savoir pourquoi ni comment. Ma confusion, à l'instar de sa silencieuse songerie, est bercée par les dernières notes sensuelles du slow. J'en ai le frisson. La musique s'achève et sa méditation aussi. Une vieille chanson d'Aznavour enchaine et l'ambiance change totalement, je le sens, mais aucun de nous ne reprend la conversation. Je me sens très gênée, tout à coup. J'ai comme la désagréable impression d'avoir assisté à une scène qui ne me regardait pas, sans le vouloir, un peu comme si je venais d'être le témoin inopportun de quelque chose de très intime, de privé, de secret. J'évite dorénavant de regarder de son côté. Je braque ce qui me reste d'attention sur la route, contente de constater que le voyage sera bientôt fini. Richman lâche un long soupir. Mon Dieu, je brûle d'envie de l'entendre parler à nouveau.

Nous sommes presque arrivés, dis-je, croyant calmer son impatience.

Mais il ne dit toujours rien. Il me regarde et, pour la première fois, me sourit avec réelle cordialité. J'en ai le souffle coupé. Le rouge me monte au visage et je m'empresse de dévier mes prunelles des siennes.

Vous parlez très bien l'anglais, lâche-t-il tout à coup.

Wouaaaah. Cette voix m'hypnotise. J'ai un minable petit rire idiot.

Merci. Au fait, c'est parce que je fais mes études à Londres.

Vraiment ? Des études de quoi ?

J'étudie le graphisme, à la Royal College of Art.

J'ai un peu hésité avant de me confier, mais j'admets que je me sens toujours très fière de ce que j'ai pu obtenir grâce à mes seuls efforts personnels.

Oh ! comme c'est étrange.

Qu'est-ce qui est étrange ?

Eh bien, figurez-vous que moi aussi j'ai fait des études de graphisme à la Royal College of Art. Cela remonte, cependant, à loin maintenant.

De vagues souvenirs me reviennent à la mémoire, ceux d'une époque où j'avais eu ce béguin d'ado et où j'avais cherché à connaitre quelques détails sur sa vie et sa filmographie. Le net (Wikipédia plus précisément) m'avait apporté tout ce que, en ce temps-là, j'avais voulu savoir. Je fouille ma mémoire un instant mais ce détail-là m'échappe. C'est complètement sorti de ma tête.

Il est connu que bien des personnalités de renom dans le monde artistique ont fait leurs débuts à la Royal College of Art, fais-je sur le ton de la conversation.

En effet, admet-il.

Il se tait à nouveau. Je suis au désespoir. Et moi qui croyais que nous avions enfin entamé une discussion normale et civilisée ! Je me tais à mon tour tout en cherchant la manière de reprendre la parole. Bon, tant pis, un peu d'indiscrétion ne fera de mal à personne.

Vous avez complètement changé de cap, fais-je remarquer en lui adressant un sourire encourageant.

Il sourcille mais je suis soulagée de voir qu'il ne se s'est pas renfrogné.

C'est vrai. Il y a parfois des chemins dans la vie qui vous mènent là où vous ne vous attendiez pas, explique-t-il tranquillement.

Wow. Une réponse pour le moins philosophique. Je m'attendais plutôt à une réponse toute simple, du genre « oui, mais ma vraie passion a toujours été celle de devenir comédien… » Ou quelque chose comme ça. Alors que là… je n'ai rien pigé. Quel personnage énigmatique. Bref, je préfère ne plus faire de commentaires. De toute façon nous sommes arrivés.

Voilà, c'est ici.

J'emprunte un sentier de terre sur la droite qui s'enfonce entre deux rangées d'arbres. Le garage des Leroy se trouve tout à fait au bout. Sébastien, qui vit encore avec ses parents, habite la petite maison en pierre qui jouxte son lieu de travail.

Ce lieu est un peu isolé, non ? remarque Richman qui lance des coups d'œil soupçonneux aux alentours.

Oui. Ça ressemble un peu à ces vieux garages délabrés sur lesquels on tombe inévitablement au détour d'une route perdue, dans les films d'horreur américains, n'est-ce pas ? fais-je en riant.

Mon rire se transforme très vite en un pathétique raclement de gorge. Un rictus sévère déforme les traits de Richman qui, à l'évidence, n'a pas la moindre envie de plaisanter. Je me gare, coupe le contact, rouge comme une pivoine. Pourquoi est-ce que je m'en veux alors que c'est à lui que je devrais en vouloir à mort. Car, après tout, je ne fais que me montrer serviable, et qu'ai-je en retour ? Des haussements de sourcils et des regards méchants. Vas au diable, Alex Richman !

Mieux vaut que vous restiez là, dis-je sans le regarder. Je ne préviendrai que Sébastien, mon ami. Ses parents sont des gens très gentils mais trop bavards, qui ne manqueront pas d'ébruiter rapidement votre venue ici.

Et votre ami ? Peut-on lui faire confiance ?

VOUS ET VOTRE SATANE MEFIANCE ! J'ai envie de lui crier que nous ne sommes pas tous des maudits paparazzis, mais je me contiens. Du calme, Annie, du calme.

Oui bien sûr. Il ne dira rien.

Je sors et claque derrière moi la portière un peu trop brusquement. C'est plus fort que moi. Cet homme est exaspérant. J'avance vers l'atelier à pas mesurés et j'en profite pour respirer de grandes bouffées d'air frais. Ça fait du bien.

Le lieu est calme, hormis un bruit métallique et régulier qui provient de l'intérieur du local. Mais alors que je suis sur le point d'atteindre le seuil du garage, le son s'arrête soudain et je vois une énorme silhouette surgir de la pénombre.

Annie, nom d'un chien, c'est bien toi !

Sébastien vient vers moi, un énorme sourire fendant son visage joufflu. Il me prend dans ses bras, me serre très fort contre lui, puis il me soulève et me fait tournoyer dans les airs en lâchant un grand rire tonitruant.

Annie, quelle belle surprise ! Comme tu m'as manqué !

Toi aussi tu m'as manqué, petit voyou.

Il me repose à terre saine et sauve, tout en continuant de rire. Ses beaux yeux bleus brillent sous l'épaisse rangée de cils noirs et une barbe de trois jours lui donne plus un air mûr que débraillé. Il sent le cambouis mais je m'en fous. C'est mon ami et je l'aime tel qu'il est.

Comment vont tes parents ?

Bof, ça va, répond-il avec un haussement d'épaules. Le vieux aussi ronchon qu'à son habitude, tu le connais. Quant à ma mère, eh bien, constamment en train de me dorloter comme si j'étais encore son petit bébé, ajoute-t-il avec une grimace.

Oh, tu sais, je crois que toutes les mères souffrent du même syndrome, dis-je en riant. Au fait, ton père est là ?

Je lance un regard anxieux du côté du garage grand ouvert.

Le vieux ? Non, il ne m'aide presque plus depuis qu'il a son lumbago. Il reste à la maison, à regarder la télé du matin au soir, et quand il s'ennuie trop, il passe ici, juste histoire de m'emmerder ! Ma mère ne sait plus comment agir avec lui.

Je pousse un soupir de soulagement. La voie est donc libre.

Sébastien, ça tombe bien, car j'ai besoin de ton aide.

Bien sûr Annie, de quoi s'agit-il ?

Je tourne la tête vers la Clio stationnée quelques mètres plus loin. Richman regarde dans notre direction. Il doit se demander ce que je suis en train de faire depuis la tantôt.

C'est qui ce type, Annie ?

Sébastien a suivi mon regard il fixe Richman sourcils froncés.

Justement, Sébastien. J'ai besoin que tu sois très discret sur ce que je vais te raconter. Est-ce que je peux compter sur toi ?

Euh… oui, oui bien entendu.

Je lui explique alors, en gros, comment je suis tombée sur Alex Richman en bord de route et comment je l'ai convaincu de me suivre jusqu'ici. Je lui fais part également du souhait de Richman de garder l'incognito.

Alex Richman ! s'exclame-t-il en émettant un long sifflement. Ça alors !

Je suis soulagée de voir que Sébastien n'a pas réagi à la « Jenny ». Mon ami est moins sensible à l'attrait du monde des people qu'elle.

Alors, tu peux venir voir si tu peux le dépanner ?

Ben oui, bien sûr. Attend juste une minute. Je dois aller chercher ma boite à outils.

OK, je t'attends dans la voiture.

Chacun part de son côté. Sébastien pénètre à nouveau dans le garage tandis que je rebrousse chemin vers ma voiture. Richman me dévisage de son regard perçant, une profonde ride verticale creuse son front. Il n'a pas l'air content du tout.

C'est bon, Sébastien va venir voir s'il peut arranger la panne, dis-je en m'installant derrière mon volant.

Très bien.

Sa réponse a fusé réfrigérante. Mais c'est quoi son problème à cet homme ? Mes mains se resserrent sur le cuir qui recouvre le volant. C'est mon genou maintenant qui frétille de rage et d'impatience. Sébastien réapparait au bout de ce qui m'a semblé durer une éternité.

Il pose sa boite à outils dans le coffre puis s'installe à l'arrière.

Bonjour, dit-il en français à l'intention de Richman.

Ce dernier se tourne à moitié et adresse un sourire poli mais impassible à mon ami.

Bonjour. Merci pour le service.

Quoi ! Richman qui s'exprime en un français presque parfait ! J'en reste abasourdie. Et moi qui croyais l'avoir épaté avec mon anglais. Cet homme est décidément plein de mystères.

Je redémarre et nous repartons en direction du village. Plus de musique, plus d'échange de paroles. Le trajet se déroule dans un mutisme exaspérant. Sébastien est visiblement gêné de dire quoi que ce soit devant une personnalité telle qu'Alex Richman. Celui-ci s'est derechef abîmé dans ses réflexions secrètes. Quant à moi, je n'attends plus que l'instant où, enfin, je rentrerai chez moi.

Nous parvenons finalement à l'endroit où l'Audi est restée garée. Nous descendons tous et Sébastien se met immédiatement au travail. Richman et moi restons un peu à l'écart, en simples spectateurs.

Sébastien est un excellent mécanicien, dis-je pour briser le mutisme qui m'agace.

Je sens Richman se tourner brièvement vers moi mais je garde mon regard fixée sur mon ami qui bataille avec ses câbles et ses clés.

Vous êtes amis depuis longtemps ?

Mes yeux croisent les prunelles de félin de mon interlocuteur et je suis saisie par l'intensité avec laquelle il me dévisage, tout à coup. J'ai comme l'impression qu'il veut sonder mes pensées. Mes joues virent à l'écarlate.

C'est un ami d'enfance, nous sommes très proches, en effet. Mais je suis partie à Londres et il est resté avec son père au garage familial. Nous ne nous voyons plus que pour les vacances, désormais.

Je vois.

Un court silence s'ensuit durant lequel je me demande si lui aurait répondu à mes questions concernant sa vie privée tel que je le fais, moi. Non, sans aucun doute. Il est si réservé.

Ça y est, je crois que c'est bon ! annonce Sébastien, tout sourire.

Richman monte à bord de l'Audi puis met le contact le moteur vrombit fièrement.

C'est parfait, dit Richman en s'extirpant de son véhicule, l'air très satisfait. Combien je vous dois ?

Laissez, ce n'était rien…

Non, s'il vous plait, dites-moi un prix. Je refuse d'être traité différemment d'un autre client.

Sébastien me regarde, gêné. Il réfléchit un instant tout en se grattant le front puis finit par donner un chiffre qui me semble assez dérisoire. Richman le paye il ne se doute de rien, il ne doit pas avoir l'habitude de régler ce genre de détail personnellement. Sébastien balbutie un remerciement puis remonte à bord de la Clio. Je me tourne alors vers Richman qui est resté debout face à moi.

Comment vous remercier, vous, pour tout ce que vous avez fait ? demande-t-il.

Ce n'est rien, dis-je en m'empourprant. Je suis contente d'avoir pu me rendre utile.

Dans ce cas, je me souviendrai que je vous dois deux fois la vie, dit-il en esquissant un sourire qui adoucit instantanément son visage aux traits acérés.

Je rougis de plus belle. Cet homme est vraiment étrange. Il peut passer du désagréable au charmant en une seconde.

Je dois y aller, dis-je en désignant la Clio et Sébastien qui m'attend à l'intérieur.

Oui, bien sûr. Au revoir et encore merci.

J'hoche la tête en esquissant un signe de la main, puis je rejoins ma Clio. J'ai l'impression qu'il continue un instant à me suivre du regard mais je ne peux en être certaine. Un serrement au cœur s'empare de moi lorsque je me dis que cette fois c'est bien la dernière où j'aurais l'occasion de lui parler. Sauf si une autre coïncidence extraordinaire nous rassemble à nouveau, ce dont je doute. L'Audi démarre avant nous. Je ravale l'étrange sentiment de tristesse qui me tenaille et je raccompagne Sébastien jusqu'au garage nous restons là un moment à discuter de cette rencontre pour le moins insolite. Cependant les heures passent et nous nous retrouvons très vite à nous remémorer nos souvenirs d'enfance et d'adolescence. Si bien que, lorsque je rentre finalement à la maison, ma rencontre avec Alex Richman est momentanément passée à un second plan.

Momentanément. Car dès que je me suis glissée dans mon lit, son regard hypnotique est revenu me hanter. Je ferme les yeux pour échapper à son emprise, mais c'est alors sa voix qui inonde mon esprit. Seigneur, je ne peux, je ne veux me soustraire à cette mélodie personnifiée. C'est avec la berceuse de cette basse délicieuse que je finis par sombrer.

Les jours passent dans une douce routine campagnarde. Ma mère me gave de tartes faites maison. Elle me rapporte également les derniers potins colportés par ses amies du club de couture. Le mystérieux personnage qui habite la maison perchée continue de susciter la curiosité des habitants mais personne n'a pu encore savoir de qui il s'agit.

J'avoue que je m'en réjouis. Cela signifie que le secret est bien gardé. Néanmoins, entendre les copines de ma mère parler à longueur d'heures d'Alex Richman, me donne trop souvent l'occasion de penser à lui. Je ne le reverrai sans doute plus jamais, et pourtant je me sens étrangement liée à lui.

C'est seulement trois jours plus tard que l'occasion de le revoir se présente à moi, et ce d'une manière pour le moins inespérée.

Mon père, qui rentre de sa partie de pétanque habituelle, vient me chercher dans ma chambre. Il frappe deux petits coups à la porte avant de rentrer.

Annie ?

Oui papa ?

Je suis assise en tailleur sur mon lit, mon PC est ouvert face à moi. Je regarde mon père qui se tient debout, au seuil de la chambre.

Chérie, je me demandais si cette chemise t'appartenait ?

Ce n'est qu'alors que je remarque le dossier noir qu'il tient dans sa main gauche.

Euh… non. Tu l'as trouvée où ?

Elle était glissée sous le siège passager de la voiture. Je l'ai trouvée tantôt en rentrant. Mais je n'avais pas pris la Clio depuis le jour où tu étais allée voir Sébastien.

Je fronce les sourcils, remonte mentalement jusqu'à ce jour… Puis, soudain, ça me revient, d'un coup. C'est la chemise de Richman !

Ah !

Alors, c'est à toi ?

Je bondis de mon lit en hochant la tête frénétiquement et je prends la chemise fermée que j'examine en silence. J'embrasse mon père qui ne manque pas de remarquer mon émotion toutefois il ne fait aucun commentaire et retourne à ses occupations. Je referme la porte puis je reviens m'assoir, le dossier entre les mains. Je ne l'ai pas ouvert mais j'avoue que je brûle d'envie d'y jeter un coup d'œil. Que peut bien contenir cette chemise ? De la vulgaire paperasse, sans doute. Peut-être des papiers concernant l'achat ou la location de sa maison, ou peut-être un futur scénario qu'il serait en train d'étudier. Les possibilités sont nombreuses mais je me rends rapidement compte que ce n'est pas là le plus urgent. Ce dossier, je dois le lui rendre, le plus vite possible. Il doit être en train de le chercher depuis des jours, maintenant.

Je regarde par la fenêtre. Le temps s'est gâté, les nuages se sont accumulés et une fine pluie a même commencé à tomber. Peut-être devrais-je patienter jusqu'à demain avant d'aller jusque chez lui ? Non, je ne m'en sens pas le courage. Il est vrai qu'il est déjà un peu tard mais je ne peux résister à la tentation d'y aller, là, tout de suite.

J'enfile ma veste et je sors. Je prétexte un rendez-vous fictif avec Sébastien pour emprunter la Clio, une fois de plus, et je pars. Il va falloir que je prévienne mon ami de ne pas me trahir, juste en cas où.

Le chemin jusqu'à la « maison perchée » n'est pas très long. Une petite demi-heure, tout au plus. Je dois suivre l'unique petite route qui serpente à travers le bois, à l'ouest du village. Une fois la forêt dépassée, je débouche sur une zone rocailleuse. La mer s'étend à perte de vue, la falaise est vertigineuse. Je stoppe la voiture et je balaye des yeux l'horizon à travers les coulés d'eau, que les essuie-glaces chassent du pare-brise. Au loin, tout à fait de l'autre côté, j'aperçois une forme sombre, une bâtisse qui se détache du paysage grisâtre et nébuleux, isolée au milieu de nulle part, perchée, perchée sur son rocher solitaire.

J'avance lentement. Aucune lumière ne filtre des fenêtres. Je me demande un instant si je ne me serais pas déplacée pour rien. Je suis tentée de faire demi-tour, l'endroit me donne le frisson. Cette maison obscure, à l'apparence déserte, noyée dans ce tableau de brume et de pluie tout cela est d'un lugubre… J'hésite un moment mais je finis par garer la voiture. Il serait stupide de ne même pas descendre vérifier s'il est bien là. Je coince le dossier sous ma veste, dont je referme la fermeture Eclair jusqu'en haut, puis je saute hors du véhicule. L'averse s'est intensifiée. Je cours littéralement jusqu'à la porte d'entrée et je me cache sous le porche, haletante, les cheveux trempés. Je prends une minute pour reprendre mon souffle, avant de frapper deux petits coups timides. J'attends quelques secondes, le cœur battant la chamade… Personne. Aucun signe de vie. Je vais frapper une seconde et dernière fois lorsque, tout à coup, un chien énorme surgit de nulle part et s'abat sur moi. Je pousse un cri d'effroi et je recule jusqu'à me coller contre le mur. L'animal, un rottweiler, continue de se jeter sur moi en aboyant férocement. Je tremble de tous mes membres, ma vue est brouillée par les gouttes d'eau qui dégoulinent de mes mèches, j'ai du mal à respirer, je suis tétanisée par la peur. Mais la bête, au bout de quelques secondes interminables, et alors qu'elle continue de m'assaillir, ne m'a toujours pas blessée. Elle tire sur la manche de ma veste, me pousse de son museau, recule puis revient vers moi en répétant les mêmes gestes, encore et encore.

J'ose me redresser, j'esquisse un petit pas en avant.

Du calme mon doux, du calme…

Je tends une main hésitante vers le chien qui n'a pas cessé un seul instant d'opérer des allers retours, en remuant nerveusement la queue et en aboyant. A l'évidence, cette bête n'a aucune intention de me faire du mal.

Qu'est-ce qu'il y a ? Tu veux me dire quelque chose, c'est ça ?

Comme s'il m'avait comprise, l'animal redouble ses cris et ses démonstrations d'agitation extrême. Puis il court jusqu'au coin de la maison où il s'arrête à chaque fois en aboyant à mon intention. Je décide alors de le suivre. J'ai un mauvais pressentiment, l'angoisse noue ma gorge, j'ai les jambes en coton, mon cœur résonne bruyamment contre mes tempes mais je sens d'instinct que j'agis de la bonne manière.

Je contourne la maison puis, suivant le chien, je débouche sur l'arrière de la propriété. Une terrasse en bois la sépare de la falaise qui surplombe la mer en effervescence. Des rafales de vent et de pluie me fouettent le visage. La bête s'est arrêtée au seuil d'une porte qui est restée entrouverte. Je resserre mon emprise sur ma veste puis je m'engouffre à l'intérieur. Je m'arrête un moment en clignant des yeux et j'essaye de me situer. L'endroit est plongé dans une semi-obscurité accentuée par la grisaille du temps. Je me rends compte que je me trouve dans une espèce de petit vestibule. En face de moi, une autre porte mène vers une pièce d'où le chien me regarde en continuant son vacarme. J'avance prudemment en me demandant pour la première fois s'il est vraiment sensé de s'introduire de la sorte dans la propriété de quelqu'un. Je risque de la prison pour ça ? Une amende, c'est certain. Je chasse rapidement cette idée de ma tête et je file droit derrière le chien. Je traverse plusieurs pièces sur lesquelles je ne m'attarde pas, puis j'escalade un escalier en courant. A l'étage, un petit couloir sur lequel donne trois portes. Deux d'entre elles sont fermées mais la troisième est ouverte. Le chien s'est directement dirigé vers celle-ci puis s'est introduit dans la pièce en poursuivant ses appels de détresse. Je prends une grande inspiration, j'avale ma salive puis j'y pénètre à mon tour.

Je stoppe dès que j'ai franchi le seuil de la chambre. Car c'est bien là une chambre à coucher, à peine éclairée par les dernières lueurs du jour. Mes yeux papillonnent et se posent sur le lit à deux places qui trône au milieu de la pièce. Alex Richman est là, étendu sur le dos, les paupières closes, la bouche entrouverte. Il ne porte qu'un débardeur blanc et un pantalon en coton gris. Il dort paisiblement, comme un enfant. Je ne comprends pas. Pourquoi le chien m'a-t-il amenée jusqu'ici ? Que signifie tout ce manège ?

Cependant, alors que je reste bêtement là, en train de regarder cet homme dormir, une étrange impression s'empare de moi. Quelque chose cloche. Oui, mais quoi ? Je fais quelques pas dans la pièce, je regarde autour de moi, mais rien n'attire particulièrement mon attention. Et, entre temps, ce chien qui ne fait que tourner autour du lit en aboyant comme un damné !...

C'est à ce moment que je saisis ce qui me semble bizarre. Tout ce boucan aurait réveillé un mort. Pourtant, Richman n'a pas bougé d'un pouce.

Et c'est là que je le vois. Le flacon, vide, sur la table de chevet. Un flacon de médicaments.

Oh, non !

12