4.

Mon corps se vide d'un coup de son sang. Je crois que je vais me sentir mal, j'ai la nausée, mais je m'accroche, je me ressaisis, il le faut. Je parviens à bouger, je m'approche du lit, je ne sens plus mes jambes, mon cœur va exploser dans ma cage thoracique. Richman semble endormi mais…Mon Dieu, est-il… ? Non, je refuse d'y penser. Je tends une main tremblante, je touche son bras. Il est…tiède. Je me penche contre son torse, je tends l'oreille, j'essaye de détecter si il respire encore, si son cœur bat… ce qui n'est pas évident avec la combinaison du bruit assourdissant du vent et des aboiements du chien. Je pose alors ma main sur sa poitrine et je colle ma joue contre son cœur… il a encore du pouls, sa poitrine se soulève, faiblement, imperceptiblement.

Je sors enfin de l'apnée dans laquelle j'étais plongée depuis que j'ai aperçu le flacon vide. Mon cerveau se met à fonctionner à cent à l'heure, mille et une pensées se bousculent dans ma tête en une fraction de seconde. Que dois-je faire ? Il ne faut surtout pas que je cède à la panique. Maintenir son calme, maintenir son calme. Je me souviens brusquement de ma dernière année de lycée. On nous avait un jour appris quelques notions de secourisme. Je pioche désespérément dans mes souvenirs. Qu'étais-je sensée faire dans un cas pareil ?... réfléchis, réfléchis… Petit à petit, des images me reviennent à l'esprit. La position latérale de sécurité, voilà, c'est par là que je dois commencer. Je m'y attèle immédiatement, je sais qu'il faut agir rapidement. Le corps de Richman est lourd, il roule mollement sur son flanc gauche. Je m'assure que sa bouche demeure ouverte afin d'éviter des risques d'asphyxie.

Le brave chien continue de tournoyer autour de nous, toujours aussi anxieux. J'essaye, quant à moi, de garder mon sang-froid. Une fois tous ces gestes méthodiquement accomplis je me dis qu'il faut appeler les secours au plus vite. J'ouvre mon blazer pour sortir mon portable, mais dans ma précipitation j'ai complètement oublié le dossier qui est resté tout ce temps coincé en dessous. Du coup il tombe parterre et s'ouvre. Une pile de feuilles s'éparpille sur le sol. Je me baisse, les ramasse à la hâte sans y prêter grande attention. Je brandis mon téléphone et suis sur le point de former le quinze lorsqu'un bruit derrière moi attire mon attention. Je me retourne vivement : Richman a ouvert les yeux. Il semble me fixer mais son regard est flou, lointain. Ses lèvres remuent légèrement, une sorte de murmure sort de sa bouche mais je ne saisis pas ce qu'il veut me dire. J'accours vers lui et je m'accroupis à son chevet.

« Tout ira bien maintenant, je vais appeler les secours, dis-je pour le rassurer. »

Il ferme les paupières une ou deux secondes avant de les rouvrir. Et cette fois j'aperçois une lueur fugace qui traverse ses prunelles. Ses lèvres s'agitent à nouveau et une sorte de grognement monte de sa gorge.

« Vous voulez me dire quelque chose ? Ne vous fatiguez pas, bientôt on viendra vous porter secours. »

Un second râle, beaucoup plus intense celui-ci, s'échappe de sa bouche. Je suis saisie par la rage qui y est contenue. Je me penche encore plus vers son visage dans l'espoir de comprendre ce qu'il veut me dire. Son souffle tout juste perceptible me chatouille la joue.

« Quoi ? »

« …fichez-moi la paix… »

Quoi ? Je me redresse et le regarde en fronçant les sourcils.

« Ne soyez pas idiot, il faut vous emmener aux urgences. »

« …je…je ne veux… l'aide…de personne… »

Sa voix est pâteuse, chancelante. Décidément, cet homme ne changera pas, même dans les moments les plus délicats.

« …si vous osez appeler…qui que ce soit…je vous jure que… »

Ah ! Ça c'est la meilleure ! Monsieur passe aux menaces, maintenant ! Ignorant souverainement ces délires, je me lève, je reprends mon portable… mais au lieu d'appeler le SAMU je compose un autre numéro.

« Annie ?»

« Adrien, j'ai besoin que tu viennes, c'est urgent. »

Je lui explique ensuite la situation en quelques mots. Il me pose un tas de questions : la nature des médicaments absorbés, la quantité ingérée, le temps écoulé depuis, l'état général du malade… Je tente d'y répondre du mieux que je peux et il promet d'arriver le plus vite possible.

Je suis soulagée. Mon beau-frère se trouvait au village lorsque je lui ai parlé, il sera beaucoup plus rapide à venir que les secours, sans doute sera-t-il là dans… cinq, dix minutes tout au plus ?

Je me retourne alors vers Richman avec l'intention de lui annoncer qu'Adrien est sur le point d'arriver lorsque je me fige. Quelque chose, quelque chose coule de sa bouche… Je me précipite vers lui, il a encore les yeux entrouverts mais ses prunelles sont comme recouvertes d'une fine pellicule blanchâtre.

« Qu'avez-vous ? Vous vous sentez mal ? Dites-moi quelque chose, pour l'amour du Ciel ! »

Je crie, ça y est je commence à paniquer. Non, il faut se reprendre. Mais Richman ferme les yeux et je me retrouve à hurler de nouveau :

« Réveillez-vous ! Restez avec moi ! Ne fermez pas les yeux ! »

Sans m'en rendre compte je me mets à le secouer, doucement d'abord puis plus vigoureusement. Ça dure des secondes, des minutes, durant lesquelles je crois devenir folle, des instants infernaux où je crois l'avoir définitivement perdu. Mon Dieu, non, s'il vous plait, non !

C'est un cauchemar, cela ne peut pas être vrai, ça n'est pas en train de lui arriver à lui, ça n'est pas en train de m'arriver à moi… Je pleure, je m'effondre sur le lit, le temps passe comme dans un rêve – un mauvais rêve – infini et pourtant infime. Et, soudain, un mouvement, une sensation. Je tressaille et lève mes yeux vers lui et il est là, à me regarder une fois de plus de ses deux petites prunelles félines.

« Seigneur ! Vous êtes toujours avec moi !»

Il sourcille légèrement et sa bouche s'entrouvre. Je crois qu'il tente de parler mais il n'y parvient pas.

« Qu'y a-t-il ? Vous ne vous sentez pas bien ? Vous avez besoin de quelque chose ? »

Et j'ai ma réponse à la seconde qui suit. Sans crier gare, le corps de Richman est secoué par une sorte de soubresaut après lequel il se met à vomir, à grand jet. Ma première réaction n'est pas d'être dégoutée mais de l'aider dans ce moment aussi dur que gênant. Je lui maintiens les épaules et la tête légèrement surélevées jusqu'à ce qu'il se soit complètement arrêté et que ses spasmes se soient calmés. Après quoi, je l'accommode sur son oreiller : il est trempé de sueur, son visage est creux, pâle, ses yeux sont cernés. Il n'est plus que l'ombre de lui-même mais il est toujours là, et c'est ce qui compte.

C'est à ce moment qu'Adrien sonne à la porte. Je me penche et murmure à l'oreille de Richman :

« C'est mon beau-frère, il va vous soigner. Je reviens tout de suite. »

Je lui jette un dernier coup d'œil pour m'assurer qu'il m'a bien entendue puis je dévale en courant les escaliers et me précipite vers la porte. Lorsque j'ouvre, Adrien, en bon professionnel, ne perd pas un instant en bavardage inutile.

« Où est-il ? demande-t-il en s'introduisant d'un pas ferme. »

Je lui fais signe de me suivre en haut et j'en profite pour lui raconter ce qui s'est produit entre le moment où je l'ai appelé et maintenant.

« Il a vomit ? répète-t-il. C'est très bien. Son corps a rejeté les produits absorbés, c'est un bon début. »

Une vague d'espoir m'inonde en entendant ces paroles encourageantes. Nous pénétrons dans la chambre où le chien est demeuré sagement aux côtés de son maître. Il manifeste quelque agitation en apercevant Adrien mais je le calme d'une caresse sur le crâne.

« C'est bien, mon doux, c'est bien. Tout va bien. »

La bête se frotte contre ma jambe et sa tension retombe instantanément. Je crois qu'une grande amitié vient de naître en cet instant précis.

Mon beau-frère, imperturbable, est en train d'examiner son patient. Je le regarde admirative : ses gestes sont rapides, méthodiques, précis. Je suis tellement soulagée qu'il soit là. Je ne saisis pas très bien ce qu'il est en train de faire mais je me tiens là, juste à côté, prête à venir en aide si nécessaire. J'allume la lampe de chevet pour éclairer la chambre. Dehors il fait nuit désormais. Je pense furtivement à mes parents et me demande comment je vais leur expliquer tout ça.

Bon, j'y réfléchirai plus tard. Adrien finit par se redresser, il se tourne vers moi, son visage est impassible, sans émotion :

« Je pense que tout ira bien. Il a vomi la plus grosse partie de ce qu'il a pris. La quantité de médicaments n'était de toute manière pas suffisamment dangereuse. Mais, fort heureusement, son pharynx est resté propre, et c'est grâce à ton excellent réflexe de le mettre en position latérale de sécurité. Il a eu de la chance que tu te sois présentée ici à ce moment précis. Si tu l'avais découvert plus tard ou si personne n'avait eu l'idée de venir ici, je ne pense pas que ses chances de s'en sortir auraient été très grandes ! »

Le rouge me monte aux joues, je respire plus librement, et suis sur le point de dire quelque chose lorsqu'Adrien m'interrompt d'un geste de la main.

« Cependant, continue-t-il, j'estime qu'il vaudrait mieux appeler les urgences. Je serais plus tranquille s'il passait une nuit ou deux sous observation médicale. »

Je lance un coup d'œil en direction de Richman et je m'imagine sa réaction… Mais, ai-je le droit de le laisser là, alors qu'il devrait se trouver dans un lit d'hôpital ? Mon beau-frère me regarde, il attend de moi une décision.

« Adrien, ne pourrais-tu rester ici, avec lui? »

« Ici ? s'étonne-t-il. »

« Oui, juste cette nuit. Je sais qu'il ne voudrait pas aller dans un hôpital. »

Adrien se tourne vers Richman, il lui jette un regard sceptique. Puis il me dévisage sourcils froncés, s'approche de moi et se met à chuchoter :

« Annie, es-tu certaine de ce que tu fais ? Je veux dire, il s'agit d'Alex Richman, pour l'amour du ciel ! »

« Justement. Il veut rester incognito, je le sais. »

« Tu le sais ? »

J'aperçois dans la lumière tamisée de la chambre, les prunelles d'Adrien me dévisager d'un air incrédule.

« Depuis combien de temps le connais-tu ? m'interroge-t-il dans un murmure. »

Je m'empourpre tandis que je réfléchis à ce que je dois – peux dire. Adrien est adorable mais…il y a Julie. Et je n'ai pas la moindre envie qu'elle sache quoi que ce soit de cette affaire.

« Je…c'est une longue histoire, finis-je par dire en haussant les épaules d'un air d'excuse. »

Mon beau-frère me regarde, intrigué : il ouvre la bouche, la referme puis il me susurre en me dégotant un clin d'œil complice :

« Je vais appeler Julie pour lui dire qu'une urgence me retient, OK ? »

« Adrien ! »

J'agrippe son bras et il me lance un coup d'œil interrogateur.

« Ne lui dis rien. Je ne veux pas qu'elle sache. Je ne veux que personne ne sache.»

Il me considère un moment, sourcils haussés, puis il sourit et hoche la tête en silence d'un air entendu. Il quitte ensuite la pièce et je l'entends parler brièvement avec ma sœur au téléphone. Il crée de toute pièce un cas d'extrême urgence dans une bourgade éloignée, un beau mensonge, à cause de moi. Je lui dois une fière chandelle. Et Richman également !

Ce dernier semble somnoler. Je crois que le pire est passé mais je ne peux éviter d'être un peu angoissée. La nuit sera longue. Cependant, dans l'immédiat, d'autres occupations requièrent mon attention. D'abord il faut nettoyer à côté du lit, là où Richman a vomi. En plus, je viens tout juste de me rendre compte qu'il va falloir que je me trouve du rechange quelque part car mon chemisier a également été éclaboussé.

Bref, je sors à mon tour de la chambre et je descends à la recherche de la buanderie dans l'espoir d'y trouver un seau. J'allume les lumières partout, la maison ainsi éclairée n'a plus cet air lugubre qui m'avait fait frissonner lors de mon arrivée. Toutefois je remets pour plus tard ces observations et je me mets à la tâche rapidement. Une fois le sol propre, je laisse mon beau-frère avec son patient pendant que j'essaye de dénicher un dressing ou une armoire à linge.

L'idée de fouiner dans les affaires d'autrui me répugne profondément mais j'y suis bien obligée. Je suis sûre que Richman comprendrait.

Vraiment ? Avec son caractère d'ours ? ironise la voix de ma conscience.

Je fais comme si je ne l'avais pas entendue et je finis par tomber sur un dressing, caché derrière une porte qui donne sur le vestibule du haut.

Durant un moment je reste là, à regarder autour de moi. C'est malsain, sans doute, surtout en de telles circonstances, mais je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine excitation à l'idée d'être en train de reluquer les vêtements d'une star de cinéma. Et je ne m'attendais certainement pas à ça. Je ne sais ce que j'avais prévu exactement mais du moins avais-je imaginé découvrir une rangée de beaux costumes griffés, une série interminable de cravates en soie, des piles et des piles de chaussures de marque…

Alors que là, hormis deux costumes et un smoking accrochés dans leurs housses, le reste des habits se résume à des jeans, des polos, des chemises et de grosses chaussures de randonnée. C'est… étonnant. Cet homme est étonnant.

Je me résigne à emprunter l'une de ses chemises que je troque contre la mienne. Elle me va trop grande mais ça ne me dérange pas. J'hume machinalement le col qui sent un mélange d'assouplissant et de lavande. Et dire que je porte la chemise qu'Alex Richman a revêtue un jour… Je ferme les yeux, je me laisse aller à une inexplicable rêverie, je me sens…bizarre.

« Annie ? »

La voix d'Adrien me ramène brutalement à la réalité. Je me ressaisis et je rejoins la chambre d'un pas pressé. Mon Dieu, pourvu qu'il ne se soit rien passé !

Adrien est assis sur une chaise, à côté de la fenêtre. Richman continue de dormir paisiblement.

« Je crois que tu as reçu un appel, dit Adrien en désignant mon iPhone posé sur une commode. Il vient de s'illuminer. »

Mince. Mes parents, je les ai complètement oubliés. Je brandis le téléphone et je quitte la pièce tout en réfléchissant à la version que je vais inventer pour expliquer mon absence cette nuit. Non, au fait, je dois d'abord parler avec Sébastien et voir s'ils ne l'ont pas déjà contacté.

« Annie, comment ça va ? Alors, tu ne viens plus me voir au garage ? »

« Euh… oui, bien sûr que je ferai un tour de ton côté, bientôt. Mais, dis-moi plutôt, mes parents, ils ne t'ont pas appelé aujourd'hui, n'est-ce pas ? »

« Tes vieux ? s'étonne mon ami à l'autre bout du fil. Non, pourquoi ? »

« Ah, eh bien au fait… regarde, j'ai besoin que tu me rendes un nouveau service, dis-je en grimaçant. »

« Oui, bien sûr. »

Seigneur, j'ai honte de lui demander de mentir pour moi. C'est répugnant, je ne me suis jamais comportée de la sorte. Richman m'a déjà obligée à demander à deux personnes de mentir.

Tâche de le lui rappeler en temps voulu ! râle ma conscience, réprobatrice.

« Écoute Sébastien, je… je ne peux pas t'expliquer maintenant mais…juste en cas où, si mes parents venaient à te poser la question, j'ai besoin que tu dises que j'ai passé cette nuit chez tes parents. C'est très important. »

Je peux sentir, sans qu'il ne le dise, la surprise de mon ami.

« Euh… oui, d'accord. Mais, tu es où, Annie ? »

« Je t'expliquerai plus tard, Sébastien, promis. »

« OK. Mais…fais attention à toi, hein ? »

Je ne peux éviter de sourire. Mon brave Sébastien. Je n'ose imaginer ce qu'il doit croire que je suis en train de faire.

« Ne t'inquiète pas pour moi. Merci, vraiment. »

« Tu sais que tu peux toujours compter sur moi. »

« Idem, Sébastien. »

Je raccroche, quelque peu soulagée, mais toute aussi consternée par mes agissements. J'appelle ensuite chez moi. Encore un mensonge en perspective. Je commence par m'excuser de ne pas avoir appelé puis je déballe sans ciller la version modifiée que je viens d'imaginer avec la complicité de mon ami. Pouah… dégoûtant. Ma mère ne fait aucun commentaire, cependant. Après tout, j'ai vingt-deux ans et j'estime que je suis libre de faire ce que bon me semble de ma vie. D'autant plus que je n'ai rien à me reprocher. C'est avant tout le fait de mentir qui me dérange.

C'est la dernière fois que je mens pour vous, Alex Richman ! crache ma conscience.

De retour dans la chambre, Adrien me reçoit avec un sourire et m'invite à m'assoir à côté de lui. Je prends une seconde chaise et nous nous mettons côte à côte, face au lit du malade. Mon beau-frère se penche vers moi : je vois ses yeux brûler de curiosité.

« Alors, raconte-moi tout ! »

Je réprime un gloussement. Il prend le même ton que prendraient les amies de ma mère si elles avaient eu vent d'une rumeur croustillante.

Je me résigne finalement à tout lui narrer, depuis le début. Le seul détail que j'omets de mentionner, c'est la carte postale que Richman m'a offerte. Ça, c'est mon petit secret à moi.

Je suis réveillée le lendemain à l'aube par Adrien qui me secoue doucement.

« Annie, il faut que je parte maintenant, me chuchote-t-il.»

J'acquiesce en clignant des yeux. Mon Dieu, que j'ai mal dormi. J'ai vaguement le vertige. Je me lève péniblement – j'ai passé la nuit pelotonnée dans un fauteuil et mes membres courbatus ont du mal à se détendre. Mon beau-frère n'a pas plus bonne mine que moi, d'ailleurs. Il a dû veiller une bonne partie de la nuit. Je le raccompagne jusqu'en bas et pour une fois, le chien, au lieu de rester aux côtés de son maître, nous suit lui aussi.

« Il ne s'est pas réveillé de la nuit, me répond Adrien lorsque je l'interroge sur Richman. Néanmoins, il devrait rester sous surveillance, au moins durant deux ou trois jours. »

Deux ou trois jours !…

« Je reviendrai dans la soirée, me rassure Adrien, devinant sans doute mon désarroi. »

« Merci, Adrien. Vraiment, je te dois un sacré service, dis-je confuse. »

« Ce n'est rien, c'est mon devoir, réfute-t-il en secouant les deux mains. »

Puis il me prodigue encore quelques conseils utiles avant de partir. Je referme la porte derrière lui. Voilà, je suis à nouveau seule. Seule avec Alex Richman.

Au fait non, pas tout à fait. Le chien, qui ne cesse de tournoyer autour de moi en agitant la queue, me rappelle que j'ai en lui, dorénavant, une agréable compagne.

« Qu'y a-t-il ? fais-je en lui caressant le sommet de la tête. Tu dois avoir faim, c'est ça ? Allez, viens, voyons voir ce qu'on peut trouver pour toi ici. »

Je déambule à travers plusieurs pièces baignées par une lumière tiède et diffuse : un séjour, une salle à manger, une bibliothèque et, enfin, la cuisine. La bête se dirige directement vers un placard où je trouve différentes boites de nourriture pour chien. J'en choisis une dont je verse le contenu dans sa gamelle que je déniche au même endroit. Je lui remplis une seconde avec de l'eau et je reste un moment à observer l'animal en train de manger d'un bel appétit. Pauvre bête, que serait-il advenu de toi ?

Je le laisse à son repas et je me mets à la recherche du café car j'ai un besoin urgent de caféine, sans quoi ma tête risque d'exploser. Et je manque de tomber à la renverse lorsque j'aperçois une machine Nespresso sur le comptoir ! Dans la cuisine d'un british ! Épatant.

Je me prépare rapidement une bonne tasse bien chaude puis je quitte la cuisine et, café fumant à la main, je rebrousse lentement chemin et me mets à explorer le reste des pièces que je n'ai pas vraiment eu le loisir d'examiner.

Le détail qui, en premier, capte mon attention est la quantité incroyable d'objets entassé dans chaque mètre carré d'espace. Dans le séjour, un grand canapé couleur crème trône au milieu de la pièce, autour duquel est savamment éparpillée une quantité incalculable d'objets de toute sorte : des décorations de styles divers, des sculptures, des figurines, des CD de musique soigneusement rangés sur les rayons d'une bibliothèque couleur bois, des vases avec des fleurs à profusion, des livres anciens traitants de thèmes divers… et des tableaux. Partout, absolument partout. Sur chaque bout de mur. Des toiles de différentes époques, des abstraits, des contemporains mais aussi, et pour la plupart, des impressionnistes qui forcent mon admiration.

Dans la salle à manger le même décor se répète. J'ai l'impression de me trouver dans la caverne secrète d'un collectionneur passionné, ou dans la maison d'un chineur averti.

La bibliothèque est, encore une fois, une pièce qui me captive. Des fauteuils en cuir couleur chocolat sont noyés au milieu d'une quantité incroyable de livres qui s'amoncellent tout autour. Mais ce qui me coupe le souffle, c'est le piano à queue qui occupe le centre de la pièce. Je m'en approche, j'effleure le bois vernis, je me risque même à pianoter quelques notes furtives qui résonnent tel le tonnerre dans le silence paisible des lieux. Une partition est restée ouverte, prête à être exécutée par quelques mains expertes. Ce qui n'est pas mon cas.

Je pousse un énième soupir d'admiration lorsque les aboiements du chien brisent soudainement ma rêverie. Il m'a rejointe et est en train de tirer sur ma manche en agitant la queue.

Merde. Richman.

Je me précipite derrière l'animal, j'escalade les marches quatre à quatre en priant intérieurement pour qu'il n'y ait rien de grave. Je déboule dans la chambre sans même prendre la peine de frapper à la porte : j'ai presque oublié que je me trouve dans la maison d'un étranger, d'une personne qui m'était, jusqu'à il y a quelques jours, un parfait inconnu. Enfin, presque inconnu.

Je contourne le lit et… mon élan est stoppé net. Richman est éveillé. Il s'est même un peu redressé sur son oreiller.

« Ah ! vous ne dormez plus, fais-je quelque peu embarrassée. »

Mon regard croise le sien, distant, imperturbable, presque sévère. Sa petite bouche a une moue pincée. Il a l'air… mécontent ? Je fais comme si je ne me rendais compte de rien et je m'avance vers lui, un sourire amical peint sur les lèvres, puis je m'assois sur le bord du lit.

« Vous avez besoin de quelque chose ? Comment vous sentez-vous ? »

« Je ne vous ai rien demandé, répond-il, glacial. »

Hein ?

Mon sang se met à battre violemment contre mes tempes. Je me lève d'un bond.

« Ne faites pas l'idiot, vous avez failli mourir ! dis-je, offusquée. »

« C'était ça le but. Je crois que c'était on ne peut plus clair ! rétorque-t-il, furieux. »

Je serre les dents, je n'ai pas envie de me laisser emporter. Mon corps tremble de rage. Vous ne me connaissez pas, Alex Richman ! Je ne suis pas d'une nature méchante, au contraire, mais je n'ai jamais été du genre à me ratatiner face aux gens désagréables.

Je relève le menton et le toise, impassible.

« Oui, c'était clair, en effet. Et puisque je vois que vous persistez dans votre idée insensée d'en finir avec vos jours, ainsi soit-il ! »

Et je virevolte brusquement et m'apprête à quitter la chambre. Puis je m'arrête et me retourne vers lui.

« Cependant, vous ne croyez tout de même pas que je vais laisser cette pauvre bête mourir de faim ici avec vous ! Elle n'a rien fait pour mériter ça. Je l'emmène avec moi. »

Sa réaction est celle que j'escomptais. Je vois son sourcil droit se hausser tandis que ses deux petits yeux verts se rétrécissent jusqu'à disparaitre sous ses cils.

« Vous n'en ferez rien. C'est mon chien et il reste. »

« Dans vos rêves. »

Puis je fixe l'animal et je tends la main.

« Viens mon doux, viens avec moi, dis-je de ma voix la plus douce. »

Le chien se redresse, il me regarde une seconde puis il accourt joyeusement vers moi et me lèche chaleureusement la main. Je lève les yeux vers son maître et je prends deux secondes pour jubiler intérieurement. Ce dernier a perdu toute contenance : il nous regarde, ébahi.

« Comment est-ce possible ? balbutie-t-il d'une voix sourde. Il n'a jamais été du genre à approcher les étrangers, encore moins à se montrer amical avec eux… »

Oui, comme vous !

« Peut-être. Sans doute n'est-il fidèle qu'à vous. Mais il sait également faire preuve d'un peu de reconnaissance envers ceux qui vous ont sauvé la vie. »

Un silence orageux s'ensuit durant lequel nous nous toisons mutuellement. L'adrénaline fait battre mon cœur dans ma poitrine à un rythme accéléré, j'ai l'impression d'étouffer, une boule obstrue ma gorge. Mais je ne baisse pas les yeux. Cet ours acariâtre ne m'intimide pas.

Au bout d'un long moment je finis par me ressaisir et je caresse le chien.

« Allez, viens, lui dis-je en faisant un pas vers la porte. »

« Attendez ! »

Je m'arrête au seuil de la porte mais je ne me retourne pas. La voix caverneuse de Richman résonne dans mon dos, impérieuse.

« Ne partez pas. Restez. »

13