Me revoilà avec le chapitre cinq ! Un gros gros merci à toi « mmg123 », tes encouragements me font vraiment très plaisir. J'espère que ça te plaira ainsi qu'à tous mes lecteurs que je tiens également à remercier. Et encore une fois toute critique constructive est la bienvenue, alors n'hésitez pas !
5.
« Guinness. »
« Pardon ? »
Je suis à nouveau assise au bord du lit : le fidèle chien de Richman s'est pelotonné sur une petite carpette, à côté de mes pieds. Je me tourne vers son maître qui me désigne l'animal d'un geste du menton.
« Guinness, c'est son nom. »
« Ah, je vois. Ça lui va bien, en effet, dis-je en flattant de la paume de ma main la robe noire et feu de la brave bête. »
Les images de la veille, celles de mon arrivée ici, les appels de Guinness, comment il s'est démené pour me faire comprendre que son maître courait un grave danger, toutes ces images me reviennent à l'esprit, les souvenirs me submergent un instant et j'en ai le frisson.
« Vous avez de la chance d'avoir avec vous un animal aussi intelligent, aussi fidèle et aussi courageux, dis-je, émue. »
« Je sais. »
J'ose un regard du côté de Richman : ses yeux se sont posés sur son loyal compagnon et je suis saisie par la douceur qui se dégage tout à coup de son regard. Je demeure ainsi un moment à l'observer en silence, en me demandant ce que peut bien cacher le cœur d'un homme aussi énigmatique.
« Vous portez une chemise à moi, reprend-il tout à coup. »
Ses prunelles félines sont à présent fixées sur moi : je pique un fard.
« Oh ! euh… oui. Excusez cette liberté, mais c'est que la mienne a été éclaboussée hier lorsque vous avez vomi. »
Il hausse les sourcils, son visage exprime un mélange de surprise et de confusion.
« Ah ! alors c'est à moi de m'excuser, chuchote-t-il en esquissant un petit sourire contrit. »
Je le regarde, ébahie, attendrie et déstabilisée à la fois.
« Bien sûr que non. Vous étiez malade et vous l'êtes encore. C'était de mon devoir de vous aider. »
Il fronce les sourcils, me dévisage longuement sans prononcer un mot, si longtemps que je dévie mon regard de l'autre côté, le visage écarlate.
« Vous ne voulez toujours pas connaitre le pourquoi ? lance-t-il d'une voix rauque. »
Hein ?
« Le pourquoi de quoi ? »
« De mon geste. Vous ne désirez pas comprendre la raison de ma tentative d'en finir avec la vie ? »
Le sang me monte au visage, mon cœur se serre. Je baisse les yeux, perturbée. Ma bouche s'est asséchée.
« Non. C'est un sujet délicat, et sans doute très intime, qui ne me regarde en aucun cas, parvins-je à articuler d'une voix voilée. »
Et en plus, je crois avoir deviné ce qui vous a poussé à commettre un tel geste.
Richman garde le silence et me considère d'un air songeur. Cette manière qu'il a de me sonder est bouleversante.
« Votre discrétion est déconcertante, finit-il par prononcer. »
Son ton exprime à la fois le ravissement et l'admiration. Mes yeux papillonnent, à l'instar de mon cœur.
Reprend-toi, Annie !
J'attends que mon interlocuteur poursuive la discussion mais, telle son habitude, Richman se mure dans son silence, ce qui provoque un long moment de mutisme qui me gêne mais qui ne semble en aucun cas l'incommoder.
Je jette un coup d'œil à ma montre : il est déjà onze heures. Hormis mon café, je n'ai rien avalé depuis bientôt vingt-quatre heures et je commence à avoir faim. Adrien m'a recommandé de ne rien donner à manger à Richman, du moins jusqu'à ce qu'il l'ait à nouveau examiné. Je me demande si je dois me préparer quelque chose ici ou si je ferais mieux de revenir chez moi, le temps de manger un morceau. Et de prendre une douche. Et de me reposer un peu après la nuit chaotique que je viens de passer. Sans oublier la Clio qui est restée garée dehors et qu'il va absolument falloir rendre à mon père.
« Il faut que je rentre chez moi, dis-je en me levant. »
Silence radio. Je me tourne vers Richman croyant le trouver somnolant mais il ne dort pas. Il se contente de me dévisager d'une étrange manière.
« Je… je dois rendre la voiture à mon père, me crois-je obligée de balbutier en guise d'excuse. Mais je peux rester encore un peu si vous avez besoin de moi. »
Au lieu de me répondre, il se met péniblement sur son séant et pose ses pieds à terre puis il lâche un grand soupir en fermant fort ses paupières.
« Ça va ? Vous ne vous sentez pas bien ? »
Il prend deux secondes avant de se décider à me répondre.
« Je crois que je vais avoir besoin de vous pour me lever. Je dois aller à la salle de bain. »
« Oui, bien sûr. »
Je me place à côté de lui, il passe un bras autour de mon cou, mais lorsqu'il se met debout, il chancèle et manque de tomber. Je le retiens de mes deux bras avec lesquels j'entoure son torse. Mon Dieu, je me sens minuscule à côté de lui, il est si grand. Son cœur bat à tout rompre. De petits soubresauts font frémir son corps, et le mien.
« Ça va ? Vous êtes sûr que vous pourrez avancer jusqu'à la salle de bain ? »
« Oui, oui, lâche-t-il dans un souffle. »
Il a l'air très faible, il avance difficilement, mais nous parvenons finalement, après de gros efforts de sa part, à atteindre la salle d'eau qui se trouve sur le vestibule. Je patiente un moment, là, sur le pas de la porte, puis nous faisons le chemin inverse jusqu'à son lit, où je le réinstalle du mieux que je le peux. Son visage trahit son malaise mais il ne se plaint pas, il ne gémit même pas, je vois ses paupières se fermer et se plisser lorsqu'il sent qu'il est sur le point de vaciller, je resserre mon étreinte et je sens qu'il s'accroche à moi mais pas un geignement ne franchit la barrière de ses lèvres.
Cet homme est courageux. Comment a-t-il pu, un seul instant, songer à se donner la mort avec une telle force de caractère ?
« Vous ne m'avez toujours pas dit ce qui vous a amenée ici, chez moi, hier ? lâche-t-il soudain de sa délicieuse voix de basse. »
Il a raison, j'avais complètement oublié.
« Vous aviez oublié, l'autre jour, votre chemise dans ma voiture. Je ne m'en suis pas aperçu tout de suite. Elle est là, dis-je en désignant une commode contre le mur.»
Je vois Richman fixer un instant la pile de feuilles déposée à la hâte sur le meuble. Il sourcille tandis que les commissures de ses lèvres se retroussent en une grimace de réprobation. Et je devine très exactement ce à quoi il pense.
« Elle a glissé à terre, par mégarde, dans un moment de panique de ma part, me vois-je forcée d'ajouter. »
« Je vois. »
Je vois. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Cette manie qu'il a d'être sur la défensive avec moi commence à me taper sur les nerfs, surtout en prenant compte de tout ce qui s'est passé depuis hier. Ces constants changements d'humeur sont exaspérants. Mais, alors que je continue de fulminer intérieurement contre cet homme agaçant, un gargouillement sonore s'échappe, sans crier gare, de mon ventre affamé. Merde ! Je crois que j'ai rougi jusqu'à la racine des cheveux. Je ne veux surtout pas croiser son regard, mais je sens que Richman a relevé la tête et qu'il me dévisage.
« Depuis quand n'avez-vous donc rien mangé ? s'enquiert-il. »
« Oh, ce n'est rien, je mangerai plus tard…, dis-je sans lever les yeux. »
« Depuis quand ? résonne sa voix, impérieuse. »
J'avale ma salive, je suis morte de honte.
« Depuis hier midi, finis-je par avouer, rouge comme une pivoine. »
« Hier midi ? répète-t-il et sa voix est montée de plusieurs octaves. Mais pourquoi diable n'avez-vous rien pris depuis lors ? »
« Je… je n'avais pas ma tête à penser à ça. »
Je me tourne vers lui et ose enfin croiser son regard. Il est en train de m'observer en silence, son visage aux traits sévères est insondable, hermétique. Je me sens à nouveau rougir, ce qui est en totale contradiction avec l'attitude que je devrais avoir face à cet ours bourru.
Il finit par secouer la tête d'un air réprobateur et lâche un soupir.
« Soit. Descendez maintenant et prenez quelque chose. Je ne sais plus très bien ce qu'il y a dans le réfrigérateur mais je pense que vous y trouverez de quoi vous préparer quelque chose. »
Je me lève, fortement embarrassée.
« Adrien… C'est le mari de ma sœur. C'est lui qui vous a secouru hier, il est infirmier. Il m'a conseillé de ne rien vous donner à manger durant les prochaines heures, dis-je dans un susurrement. Il viendra ce soir pour vous examiner à nouveau et, si tout va bien, je pourrai vous préparer de quoi vous nourrir. »
Richman me fixe, l'air très surpris. La ride entre ses sourcils se creuse tandis que sa bouche demeure entrouverte.
« Vous comptez rester ici cette nuit ? s'exclame-t-il. »
Et merde. Je crois que mon visage a viré de l'écarlate au cramoisi.
« Eh bien… c'est-à-dire que... Si vous êtes d'accord, bien entendu. »
« Vous n'y êtes aucunement obligée, dit-il en secouant la tête. »
C'est un non, alors ?
« Je sais, dis-je en essayant un maximum de garder ma dignité. »
« Cependant, vous resterez, n'est-ce pas ? présume-t-il et un petit sourire ironique se dessine sur ses fines lèvres. »
« Seulement si vous le voulez, dis-je en fronçant les sourcils. »
A quoi joue-t-il ?
Son sourire amusé s'accentue.
« Et si je vous disais non ? »
Le rouge me monte au visage.
« Eh bien, c'est votre décision. Mais…je ne crois pas que vous soyez en état de demeurer ici seul, sans l'aide de personne. A moins que vous n'attendiez l'arrivée de quelque connaissance qui puisse vous assister… »
« Je n'attends personne, me coupe-t-il. »
« Pas même la femme de chambre ? »
« Non. »
Je le regarde, déroutée. Je ne vois pas où il veut en venir. Pourquoi ne me dit-il pas carrément qu'il ne veut plus de moi sous son toit ? Je cherche désespérément à regrouper mes idées.
« Adrien jugera sans doute nécessaire qu'une personne continue de veiller sur vous, du moins jusqu'à demain, fais-je sur le ton du reproche. Peut-être appellera-t-il une ambulance qui vous conduira à l'hôpital le plus proche. Une nuit sous surveillance médicale ne peut que vous être bénéfique. »
« Pourtant, vous ne l'avez pas fait, hier. Pourquoi ? »
« Parce que je savais que vous ne voudriez pas de cette publicité. Les médias auraient très rapidement appris la nouvelle. Mon beau-frère, au contraire, sera une tombe. »
« Vous prenez beaucoup de peine à me ménager, fait-il remarquer. »
Je… non ! Enfin, si… Je m'embrouille. Il m'embrouille. Et je déteste m'embrouiller !
Prenant une grande inspiration je décide de changer de sujet.
« Je vais descendre manger, dis-je en détournant les yeux. Ensuite, si vous n'aurez besoin de rien, je vais devoir rentrer chez moi. »
Je contourne le lit d'un pas décidé, ma tête bouillonne. Pourquoi ne dit-il rien ? Que veut-il de moi exactement ? Mes pensées sont soudainement interrompues pas sa voix qui s'élève alors que je suis sur le point de franchir le pas de la porte.
« Vous avez un sacré petit caractère. »
Je fais volteface, nos regards se croisent. Il me toise, les yeux brillants. J'ai un petit sourire sarcastique.
« Vous de même, dis-je calmement. »
Ses traits s'étirent en une mine presque enjouée.
« Je pense que j'aurai encore besoin de vous, ce soir, si cela ne vous dérange pas. »
Le cœur battant, j'acquiesce, puis je quitte la chambre.
Guinness m'a suivi jusqu'à la cuisine. Je crois que lui aussi doit avoir à nouveau faim. Je commence donc par lui remplir une gamelle de nourriture avant de chercher de quoi me préparer quelque chose. La cuisine que j'examine de plus près, maintenant que je le peux, a ce côté rustique et chaleureux que j'adore. Le plan de travail en hêtre est rehaussé par des carrelages peints à l'ancienne. Une petite table ovale, placée juste sous la grande fenêtre bleue, et recouverte d'une nappe en toile à petits motifs floraux, est entourée de chaises dépareillées mais toutes peintes en vert clair. Un bouquet de fleurs commence à se faner dans un vase posé au centre. Les électroménagers, par contre, sont très modernes, tous déclinés dans le gris métallisé. Le réfrigérateur américain est imposant. J'y trouve un peu de tout mais je n'ai pas le courage de me cuisiner quoi que ce soit. Je décide donc de me préparer rapidement un sandwich que je dévore littéralement. J'en profite aussi pour penser à ce que je peux faire à manger pour le « maître de maison », ce soir. Un repas léger serait le mieux dans son cas, quelque chose qui ressemble aux menus que l'on donne dans les hôpitaux : une soupe peut-être ? Une purée de pommes de terre ? Je demanderai l'avis d'Adrien.
Je termine ma dernière bouchée puis je remonte à l'étage pour voir si Richman n'a pas besoin de moi. Lorsque j'entre et que je m'approche du lit, je constate qu'il s'est assoupi. Ça doit être l'effet des somnifères. Sans doute va-t-il demeurer encore un moment ainsi dans les vaps.
Les lueurs du soleil de midi pénètrent à travers le fin rideau de la fenêtre. Quelques rayons éphémères éclairent son visage et sa sombre chevelure blonde qui se teinte momentanément de reflets argentés. La ride verticale qui creuse son front ne disparait pas, même lorsqu'il dort d'un sommeil profond. Cependant, ainsi apaisé, il n'a plus l'air aussi sévère ni aussi revêche. C'est la première fois que je peux détailler sa physionomie à mon aise. Cet homme a quelque chose de spécial, c'est palpable, il est hypnotique, même endormi… Ce n'est pas la beauté, non. Ou du moins possède-t-il une beauté irrégulière. Je m'amuse un instant à décortiquer son visage aux traits asymétriques mais pourtant harmonieux : son front large, caché par une rangée de mèches qui retombent nonchalamment par-dessus, et qui s'oppose à une mâchoire étroite et allongée. Ou encore son nez franchement imposant qui tranche sensiblement avec les deux traits que sont ses yeux de félin. Quant à sa bouche… elle semble s'entêter à faire la moue, même maintenant. Je m'attarde un long moment sur ses deux lèvres finement ourlées, légèrement entrouvertes, d'où s'échappe un souffle léger et régulier…
Annie, bon sang, mais à quoi penses-tu ?
Je lâche un soupir puis jetant un coup d'œil autour de moi j'aperçois, là-même où j'avais posé la chemise avec son contenu, un petit calepin et un stylo. J'en arrache une feuille où j'écris un message pour dire à Richman que je serai de retour dans une heure ou deux. Je lui laisse également mon numéro de téléphone pour qu'il puisse m'appeler en cas d'urgence puis je dépose le bout de papier bien en évidence, sur la table de nuit. Son iPhone est là, à sa portée, ce qui me rassure un peu, même si je ne sais toujours pas ce qu'envisage cet homme de faire dans le futur. Jusqu'à quel point était-il décidé à en finir ? Ne devrait-il pas consulter un psy ? Non, je pense plutôt qu'une simple compagnie suffirait à lui redonner goût à la vie. C'est sa femme qui lui manque. C'est pour ça qu'il a voulu se suicider, c'est évident. Il ne peut pas vivre sans elle. Enfin, c'est ce qu'il croit.
Et toi, que fais-tu là à te faire de la bile pour lui ?
Ma raison me rappelle constamment à l'ordre et elle n'a pas tort de le faire. Je secoue la tête, je suis tellement déconcertée.
Mes yeux balayent à nouveau la pièce pour vérifier une dernière fois que tout est en ordre… Et je tombe sur la chemise. Et la pile de feuilles. Je m'approche. Non, je ne devrais pas. Je l'ouvre. Je sais que je ne dois pas… mais je le fais, c'est plus fort que moi, la curiosité l'emporte. Pourvu qu'il ne se réveille pas ! Pourvu qu'il ne se réveille pas ! J'y jette un coup d'œil furtif. C'est un dessin, un simple croquis, fait au crayon, et qui représente un paysage hivernal. Je poursuis mon impardonnable intrusion. La feuille en dessous et toutes celles qui suivent sont semblables : des esquisses, faites d'une main indéniablement experte. Les dessins sont fins, soignés, des natures mortes mais également des portraits, des paysages, délicieusement ébauchés avec une savante simplicité et qui donnent plus l'impression de s'être extirpés d'un rêve que de représenter la réalité. En bas de chaque feuille, une signature : Ella.
Ella, c'est le prénom de sa femme. Je m'en souviens, je l'avais lu quelque part. Elle était peintre, de ça également je me rappelle. Ça y est, je comprends pourquoi Richman tenait à garder aussi précieusement cette chemise avec lui.
Sans aucun regard indiscret à reluquer ce qui ne le concerne pas ! me crie ma conscience, dégoûtée.
Oui, je suis dégoûtée de moi-même. Je referme le dossier, écœurée par ma conduite. Je n'aurais jamais dû le faire. C'est tellement intime, tellement personnel. J'ai envie de pleurer tant la détresse intérieure de cet homme fier et taciturne est émouvante. Je me presse de quitter la chambre, puis la maison, honteuse et profondément ébranlée.
L'eau chaude me fait du bien. J'ai la sensation de me purifier le corps et l'esprit. Mais dès que j'ai enfilé des vêtements propres et que j'ai aperçu la chemise de Richman accrochée à la porte de la salle de bain, tout est revenu. Un flot de sentiments contradictoires m'assaillit dont je ne discerne plus le sens.
Des piaillements dans le vestibule me ramènent brusquement à l'instant présent : ce sont les cris de Tomas. Merde, Julie est là. Je sors de la salle de bain à pas de loup et je rejoins ma chambre, sans que personne ne m'ait vue. Je termine de m'arranger puis je finis par me résigner à aller à la cuisine : j'ai une faim à dévorer un ours !
Tu viens justement d'en quitter un, ricane ma conscience.
Julie est attablée dans la cuisine, elle discute avec ma mère de choses et d'autres. Zoé, assise parterre, joue avec sa poupée et sa peluche préférées. Je suis reçue par les embrassades chaleureuses de mon neveu qui se jette littéralement à mon cou. Sa sœur n'est plus aussi intimidée par ma présence et vient elle aussi déposer deux adorables bisous sur chacune de mes joues. Julie se tourne vers moi, un sourire affecté peint sur son visage sévère. Elle ne m'a pas encore pardonnée le coup du manga acheté pour son fils.
« Salut, fais-je sur le ton le plus naturel possible. »
« Salut, répond-t-elle sur le même ton. »
Ses deux yeux perçants me détaillent discrètement de haut en bas (ce dont je fais semblant de ne pas me rendre compte) avant de se mouvoir et d'échouer sur les deux chemises que je tiens dans ma main gauche.
« Tu as du linge sale ? demande ma mère. Dépose-le là, dans la corbeille, ajoute-t-elle en désignant un grand panier en osier dans un coin de la cuisine. »
« Tu portes des chemises d'homme, maintenant ? lance tout-à-coup Julie d'un ton faussement innocent. C'est la nouvelle mode à Londres ? insiste-t-elle, une pointe d'ironie dans la voix. »
Je prends un grand coup d'air. Heureusement, j'avais pensé à tout.
« C'est une chemise que m'a prêtée Sébastien, hier. La mienne s'est salie en mangeant, dis-je sans ciller. »
J'ouvre le couvercle du panier lorsque je vois ma sœur se planter devant moi, les bras croisés sur sa poitrine.
« Je ne savais pas que Sébastien pouvait se permettre de s'acheter des chemises de marque ! persiffle-t-elle. »
Ah ! Là, elle va trop loin ! Je lui décoche un regard mauvais mais, imperturbable, elle éclate de rire puis retourne s'assoir. J'entends ma mère la réprimander doucement pendant que, bouillonnante, je brandis l'assiette avec ma part de midi. Je trépigne devant le micro-onde puis je m'assieds et me mets à manger en silence. Je sens sur moi les regards attendris de ma mère mais aussi ceux plus malicieux de Julie, qui me dévisage en douce.
Ne tombe pas dans son piège, elle veut te provoquer.
Mais c'est plus fort qu'elle. Au bout de deux minutes elle est repartie avec ses sarcasmes et ses stupides sous-entendus.
« Ainsi donc, tu as passé la nuit chez Sébastien ? lâche-t-elle sournoisement. »
« Il est adorable, ce garçon, déclare ma mère. Et ses parents sont très gentils, n'est-ce pas, Anne ? »
J'hoche la tête dans un assentiment. Je ne veux pas faire de commentaires qui donneraient l'occasion à Julie de recommencer ses ragots. Cette dernière incline la tête et me regarde avec insistance.
« Oui, un peu trop adorable, à mon avis, glisse-t-elle. »
Je lève le nez de mon assiette et affronte son regard.
« Qu'est-ce que tu insinues ? dis-je avec irritation. »
« Oh, mais rien du tout. Juste qu'il a toujours eu un béguin pour toi et que là, il doit être aux anges ! »
« Voyons, tu sais bien qu'ils sont amis depuis toujours, intervient ma mère. »
Julie se tourne vers elle et se met à lui parler comme si, tout-à-coup, je n'existais plus.
« Oui, mais nul dans le village n'ignore les vrais sentiments de ce garçon à l'égard de ta fille. Et je trouve qu'elle ne devrait pas l'encourager ainsi ! »
« Je ne l'encourage à rien ! »
Mes protestations n'impressionnent pas ma sœur qui ne se laisse pas démonter : elle change de tactique et se met en mode moralisatrice.
« Peut-être pas. Mais il serait préférable que tu n'acceptes plus ses invitations à passer chez lui la nuit. Qui sait ce qui pourrait se passer la prochaine fois ! »
Mes poings se serrent sous la table tandis que je tremble de rage. Ce n'est pas chez lui que j'ai passé la nuit, merde !
« Que veux-tu qu'il se passe ? lance ma mère, réprobatrice. Tu sais bien que ta sœur a un amoureux. Et, Jerry et elle, ont une relation très sérieuse, n'est-ce pas, Anne ? »
J'avale ma salive. Jerry…Comment pourrais-je bien qualifier ce que nous vivons, Jerry et moi ? Alors que ça fait des jours que je n'ai quasiment pas pensé à lui ?
« Jerry, hein…, chuchote Julie, visiblement peu convaincue. Il t'appelle souvent ? »
« Oui, et nous allons très bien ! dis-je en me levant brutalement. »
Julie est exaspérante, surtout quand je sens qu'elle devine ce que personne d'autre ne pourrait deviner. Elle se montre parfois d'une perspicacité effrayante.
Je retourne, ou plutôt je m'enfuis vers ma chambre où je m'allonge. J'aimerais bien dormir un peu mais je sais que je ne trouverai jamais le sommeil en sachant que je dois retourner chez Richman. Au fait, que vais-je prétexter pour m'absenter cette nuit encore ? Adrien sonne à la porte alors que je n'ai toujours pas trouvé de solution à mon problème. Il m'a laissé un message pour me dire qu'il passerait me prendre chez mes parents. Cela m'évitera d'emprunter à nouveau la Clio de mon père.
« Annie ! Comment vas-tu ? fait-il en m'embrassant comme s'il ne m'avait pas vue depuis des jours. »
Je pouffe intérieurement et essaye de me montrer aussi désinvolte que lui. En réalité, nous avons, lui et moi, une mine horrible, celle de ne pas avoir dormi de toute la nuit. Julie est en train de raconter à ma mère l'urgence qui a retenu son mari hier soir. Je me tourne vers mon beau-frère qui me lance des coups d'œil complices en souriant malicieusement.
« Bon ! Je dois aller rendre visite à une personne dans les environs, déclare-t-il solennellement en se levant de table. »
« Adrien, ça tombe bien, car j'ai besoin de faire un nouveau tour du côté de Sébastien, dis-je avec empressement. J'ai… j'ai oublié chez lui mon iPhone, et je dois absolument le récupérer. »
Pff. Pathétique. Mais c'est ce que j'ai trouvé de mieux. D'autant plus que personne n'a vu mon téléphone, caché dans la poche de ma veste.
« Tu l'as oublié chez lui ? répète Julie, en me regardant fixement. Vraiment ?... »
Je l'ignore et sors sans lui dire au revoir.
« Cette soupe était vraiment excellente. »
Richman, qui vient de finir sa dernière cuillérée, me regarde avec de l'admiration voilée dans les yeux. Me sentant rougir, je baisse les miens.
« Je suis contente que vous ayez apprécié, dis-je dans un murmure. »
« J'étais loin de me douter que vous aviez autant de talent. Vous êtes surprenante, me complimente-t-il gentiment. »
« Oh, je suis loin d'être un cordon-bleu. Mais ici, au village, les mères enseignent encore à leurs filles à faire la cuisine. »
« Je vois. Mais, au fait, quelqu'un est-il au courant que vous êtes ici ? m'interroge-t-il. »
« A part mon beau-frère, non, personne. »
Je tressaille en pensant à ma mère que j'ai appelée plus tôt dans la soirée et à qui je me suis contentée de dire que je ne rentrerai pas dormir, mais que je ne me trouvais pas non plus chez Sébastien. Elle ne m'a posé aucune question, même si j'ai deviné au ton de sa voix qu'elle était très étonnée par ma conduite et quelque peu soucieuse. Je n'ai jamais été du genre cachotier, surtout avec elle. Mon Dieu, que vais-je lui dire, demain ? Je répugne à créer un nouveau mensonge mais je me demande s'il serait prudent de lui dire la vérité.
« Vous semblez inquiète, remarque Richman. Vous pensez à vos proches ? »
J'hésite une seconde avant de répondre.
« Je pense à ce que je vais leur dire. Ils seront curieux de savoir ce que je trame, dis-je en grimaçant. »
« Dites-leur la vérité. Je m'en fiche, à présent. Je ne veux plus que vous mentiez pour moi. »
Je me tourne vers lui, abasourdie. Nos regards se croisent : il me contemple avec insistance, ses prunelles empreintes d'une douceur troublante. Mes paupières papillonnent, je sens le sang bourdonner dans mes oreilles. Je devrais détourner les yeux de lui, me sentir gênée par son étrange attitude, mais je ne parviens pas à les décrocher des siens. Cet homme a le don de m'hypnotiser. Et c'est effrayant, enivrant et bouleversant à la fois.
Je finis par me lever, j'ai vaguement le vertige – je ne sais si c'est dû au manque de sommeil ou tout bonnement à cet instant fugace d'intenses émotions, mais le fait est que je dois m'appuyer contre la table de chevet, où l'assiette vide est posée, en attendant que le tournis se dissipe.
« Qu'avez-vous ? Vous n'allez pas bien ? s'inquiète Richman. »
J'ouvre doucement les paupières mais les objets autour de moi continuent à tournoyer dangereusement.
« Ce n'est rien, j'ai juste un peu le vertige, dis-je dans un chuchotement. »
Richman se redresse et m'observe, je peux le voir du coin de l'œil.
« Vous avez l'air fatiguée, en effet. Votre visage est très pâle. »
Je referme les yeux un instant. Allez, merde, il faut que je me reprenne ! Je déteste me montrer faible.
« J'ai juste besoin de dormir, dis-je au bout d'un moment. »
« Certainement ! »
Et, tout à coup, des bras m'entourent. Mais qu'est-ce que ?... J'ouvre les yeux d'un coup et je vois Richman, debout à côté de moi, qui m'entoure doucement de ses deux bras fatigués et pourtant solides.
« Mais que faites-vous ?! fais-je en m'écriant. Vous êtes encore faible, retournez vous coucher ! »
« Je vais beaucoup mieux, m'interrompt-il, imperturbable. Alors que vous, vous ne tenez presque plus debout ! »
Ses mains aux longs doigts blancs et charnus se posent délicatement sur mes épaules.
« Venez, je vais vous emmener dormir, ordonne-t-il d'un ton ferme. »
Et avant même que je puisse protester, il m'entraîne avec lui vers le vestibule. Côte à côte, nous nous plantons face à une porte qui est restée close. Il me lâche un instant, ouvre le loquet et pousse la porte. Puis il réaffirme son étreinte autour de moi et me fait pénétrer dans une petite chambre.
« Le lit est fait, dit-il en désignant celui-ci d'un geste du menton. Vous n'avez qu'à vous coucher. »
Je le regarde en clignant des yeux. Cet homme est incroyable. Je ne suis pas malade, je suis juste fatiguée. Pourquoi se borne-t-il à se montrer aussi attentionné ? Il me dévisage intensément, la tête légèrement penchée sur le côté, l'air sincèrement soucieux. Le feu envahit mes joues, je suis tellement embarrassée… mais cette sensation de chaleur augmente mon malaise. Je baisse la tête, j'ai réellement besoin de m'étendre et de dormir. Richman tient absolument à m'accommoder sur le lit, comme si j'étais un enfant.
« Je suis navrée, dis-je, confuse. »
« C'est à moi de vous dire cela, réplique-t-il en fronçant les sourcils. Allez, reposez-vous, maintenant. »
Seigneur, il a raison, je tombe de sommeil.
« Merci, parvins-je à prononcer. »
Je crois entrevoir un sourire se dessiner sur ses fines lèvres. Mais, peut-être que je rêve déjà.
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