Encore une fois, merci pour vos reviews ! C'est vraiment très gentil. Et voici la suite qui, j'espère, vous plaira. Bonne lecture !
6.
Je suis réveillée, le lendemain matin, par le murmure confus et régulier des vagues. La pièce est inondée de lumière. Je demeure un assez long moment à fixer le plafond, en me demandant tout d'abord ce que je fais là, dans ce lit, dans cette chambre. Progressivement les souvenirs me reviennent : mon malaise de la veille, l'attitude exagérée mais tellement avenante de Richman… Cet homme est réellement surprenant. Je n'ai jamais connu de personne comme lui. Il peut se montrer aussi charmant qu'excédant. Aussi amical que froid. Je me demande ce qui peut engendrer un tel revirement d'attitude… Mystère.
Je finis par me lever. J'observe autour de moi cette adorable petite chambre, conçue tel un cocon ou un refuge, avec ses murs recouverts de papier peint aux nuances claires, ses meubles blancs, ses innombrables aquarelles, son plafond incliné avec ses poutres apparentes, et cette baie vitrée qui donne sur un panorama à couper le souffle : la mer, à perte vue. J'observe l'horizon, émerveillée, le temps est splendide, le ciel est si limpide qu'il se confond au loin avec le large. Lorsque j'ouvre une vitre, une enivrante brise marine me caresse le visage. La mer est calme, les vaguelettes se jettent timidement contre la falaise en un doux bruit de clapotis. Ce décor de rêve me fascine un long moment.
Je me résous ensuite à quitter la chambre et je fais un rapide tour à la salle de bain. Mais lorsque j'en ressors, un accès de timidité s'empare de moi. Je me sens très gênée, tout à coup, je ne sais pourquoi. Sans doute à cause de la manière dont m'a traitée Richman hier. Que fait-il ? Dort-il encore ? S'est-il réveillé ? Je me rends compte que, dorénavant, je ne peux plus déambuler dans cette maison comme bon me semble. Je n'ai en réalité plus ma place dans cette demeure, pas depuis que Richman semble aller mieux : mon rôle d'infirmière n'a plus sa raison d'être.
Je me retrouve dans le vestibule, quelque peu désemparée. Je tends l'oreille : aucun bruit. La porte de la chambre de Richman demeure toujours entrouverte. Je m'en approche… dois-je frapper ? Mais bien sûr que tu dois frapper ! J'hésite car je n'ai pas envie de le déranger. Peut-être devrais-je descendre directement à la cuisine pour lui préparer son petit-déjeuner. Mais au fait, que prend-il ? Le breakfast à l'anglaise ? Un simple café ? Alors que je poursuis mes conjectures, Guinness surgit soudain de la chambre et vient à moi en remuant la queue gaiment.
« Hey, ça va toi ? fais-je en le câlinant vigoureusement. Tu as faim toi aussi, n'est-ce pas ? »
Je me redresse et lance un regard indécis en direction de la porte.
« Et ton maître ? Il dort encore ? dis-je dans un chuchotement.»
Le chien me répond par une série d'aboiements sonores.
« Guinness ! »
La voix profonde de Richman impose silence à l'animal qui s'engouffre docilement dans la chambre. Un frisson parcourt mon échine : avec une telle voix qui ne serait pas intimidé ? Hésitante, je frappe deux petits coups mais je n'entre pas.
« Entrez ! »
Je retiens mon souffle, puis je pénètre dans la chambre. Richman est à moitié assis dans son lit, sa tête repose nonchalamment sur son oreiller, son visage semble plus reposé, il a repris des couleurs. Nos regards se croisent et nous nous sourions mutuellement.
« Bonjour, dis-je en contournant le lit. Comment vous sentez-vous aujourd'hui ? »
Son sourire s'élargit, conférant à ses traits une douceur inattendue.
« Je vais beaucoup mieux, merci. Et vous ? Votre malaise s'est-il dissipé ? s'enquiert-il.»
« Oui, merci, dis-je en m'empourprant. »
« Avez-vous bien dormi ? poursuit-il. »
« Très bien, merci, dis-je de plus en plus embarrassée. »
Nous gardons le silence un moment, l'un et l'autre plongés dans nos réminiscences personnelles. Je commence à m'habituer, maintenant, à ces instants muets que nous partageons de temps à autres. Cependant, je finis par me lever : j'ai besoin de me rendre utile, de faire quelque chose de mes mains.
« Je vais préparer le petit-déjeuner, dis-je. Que voulez-vous manger ? »
Ses sourcils se haussent tandis qu'il me scrute d'un air quelque peu surpris.
« Ce qu'il vous plaira, je ne suis pas difficile, fait-il en haussant les épaules. Mais vous n'êtes aucunement obligée de me préparer quoi que ce soit, je me sens beaucoup mieux, vraiment. D'autant plus que je n'ai jamais été du genre à garder longtemps le lit, ajoute-t-il en se levant. »
« Êtes-vous certain d'être capable de vous tenir debout ? fais-je en m'empressant à ses côtés. »
« Mais oui, cessez donc de me traiter tel un bébé ! ronchonne-t-il doucement. »
Je lève la tête vers lui, perplexe : son visage est empreint d'une sorte de gaité qui le transfigure. Ses prunelles vert clair me contemplent avec une infinie gentillesse.
« Soit, dis-je en rougissant derechef. Puisque vous n'avez pas besoin de moi, je vais descendre préparer le petit-déjeuner. »
« Très bien. Je serai dans la salle de bain, j'ai besoin de prendre une douche. »
Pendant que je grignote un bout de cookie, je dispose sur un plateau, que j'ai déniché dans un placard, ce qui d'ordinaire constitue mon petit-déjeuner : une tasse de lait bien chaud (pas de café pour lui), un ramequin avec de la marmelade, deux tranches de pain grillé et j'avais également voulu ajouter un bol avec une salade fruits mais je pense que, vu son état, une banane sera le mieux. Guinness à mes côtés vient de vider sa gamelle.
Je m'apprête à monter avec mon plateau lorsque je vois ce dernier se lever et se diriger vers la porte.
« Ne vous dérangez surtout pas ! »
Réprimant un sursaut, je lève le nez de mon plateau et j'aperçois Richman, debout dans l'embrasure de la porte. Ses cheveux encore humides sont peignés en arrière. Il n'a plus la mine aussi blafarde. Il porte un jean noir et une chemise dont il a retroussé les manches et dont la couleur grenat se combine à merveille avec le teint de sa figure. Le tout lui donne un tout autre air, à la fois décontracté et tellement sexy… Seigneur, il est à tomber.
Annie, tu deviens folle, c'est officiel.
Richman entre-temps s'est approché de moi et lance un coup d'œil au contenu du plateau.
« Je vous ai préparé un peu de tout… j'espère que ça vous ira, dis-je dans un balbutiement. »
« Vous vous donnez vraiment beaucoup de peine à m'assister, rétorque-t-il en secouant la tête d'un air déconfit. Ce dont je n'ai jamais eu l'habitude, poursuit-il en fronçant les sourcils. Vous m'en voyez confus. »
« Je vous l'ai déjà dit un jour, je suis heureuse de me rendre utile, c'est tout. »
Il tourne la tête vers moi et son regard magnétique s'accroche au mien. Je sens le feu envahir mon visage, ma respiration s'accélère, mon ventre est noué mais je ne parviens pas à réagir. La manière dont il me contemple, la façon dont ses yeux semblent chercher à sonder mon esprit est proprement ensorcelante.
Richman est le premier à se ressaisir : il se détourne en lâchant un soupir.
« Je ne mérite vraiment pas autant d'attention, susurre-t-il. »
Il s'assied à table devant le plateau que je dépose en face de lui.
« Vous vous dépréciez trop, fais-je remarquer en m'installant de l'autre côté de la table. »
Ses yeux se plissent, il me regarde, songeur.
« Pourquoi ne le ferais-je pas ? riposte-t-il calmement. Pourquoi mériterais-je d'être ainsi aidé, soigné, écouté ? Parce que je possède un nom connu ? Une renommée ? Une belle carrière ? Des biens ? De l'argent ? Dites-moi, pourquoi ? »
Je le regarde, décontenancée. Mais il ne me donne pas même le temps de répliquer : il se lance dans son argumentation.
« Aucune de ces choses ne me donne le droit d'exiger, ou même d'espérer quoi que ce soit de qui que ce soit. Je suis une personne comme les autres, je vous l'assure. Je ne me suis jamais senti privilégié, j'ai toujours gardé les pieds sur terre, même dans mes moments de gloire, même lorsque la popularité m'est tombé dessus d'un coup, rien de tout cela n'a altéré l'image que j'ai de moi. Voyez-vous, je me connais, je sais ce que je vaux, je connais mes qualités mais surtout mes défauts et, croyez-moi, ils sont nombreux ! Alors ne dites pas que je me déprécie. Je ne fais qu'être réaliste. Je n'ai jamais été une personne facile, ceux qui me connaissent bien vous l'assureraient. Et bien peu d'entre eux ont pu longtemps supporter mon caractère. »
Il se tait enfin. J'ai le tournis par ce flot de paroles, je ne l'ai jamais autant entendu parler. Mais je crois que je discerne où il veut en venir avec tout ce discours. Je garde un moment le silence, tout en songeant à ce que je pourrais rétorquer.
« Je vous ai aidé comme je l'aurais fait avec n'importe quelle autre personne, soyez-en sûr, dis-je en le toisant droit dans les yeux. »
« Je n'en doute pas, fait-il en haussant les sourcils. Je vous ai offensé peut-être, mais ce n'est pas ce que je voulais. Pas un instant je ne douterais de vos intentions. »
« Mais vous avez du mal à faire confiance aux gens, n'est-ce pas ? »
Une grimace altère son visage aux traits acérés.
« C'est exact, reconnait-il. J'avoue que j'ai du mal à nouer de réels liens avec les gens, j'ai toujours été comme ça. Et ce défaut, si vous le considérez ainsi, n'a fait qu'empirer avec mon travail de comédien. Oui, oui, le monde du cinéma est loin d'être ce qu'il parait, je vous assure, ajoute-t-il en voyant mon expression d'étonnement. »
Je rumine un instant tout ce qu'il vient de me dire, pendant qu'il continue de manger en silence. Mais je ne sais plus quoi dire. Cet homme est tellement compliqué.
« A quoi pensez-vous ? demande-t-il tout à coup. »
Je lève le nez de ma tasse de café. Nos regards se croisent à nouveau.
« J'essaye de comprendre, de vous comprendre. »
Sa bouche se tord en cette moue que j'adore.
« Vous perdez votre temps, je suis trop compliqué. »
« C'est justement ce que je me disais, fais-je en esquissant un sourire. »
Il sourit à son tour, mais son sourire est empreint d'une certaine tristesse.
« Alors, pensez à autre chose. Ne vous occupez plus de moi. »
Voilà qui est plus facile à dire qu'à faire, monsieur le génialissime Richman.
Je prends une grande inspiration avant de me lancer.
« Je persiste néanmoins à penser que vous êtes trop pessimiste. Il y a sans aucun doute beaucoup de personnes qui vous aiment, sincèrement, tel que vous êtes. »
« Vous croyez ? prononce-t-il, une note d'amertume dans la voix, puis son visage s'éclaire l'espace de quelques secondes : oui, je le sais. J'ai, en effet, des proches et des amis qui me sont très chers, mais… »
Il s'interrompt, sa bouche demeure entrouverte, mais aucun son ne parvient à en sortir, comme si ce qu'il avait à dire avait été imprononçable. J'avale ma salive, mon cœur bat à tout rompre car je devine la suite de sa phrase: …mais ils ne sont pas « elle ».
Richman s'est rembrunit à nouveau tandis qu'il triture la marmelade avec le bout de sa cuillère. Ses yeux se sont voilés de mélancolie.
« Vous êtes jeune, vous ne connaissez rien à la vie, à ses déceptions, à ses malheurs. Sans quoi vous pourriez comprendre. »
Je me tais. Mon Dieu, nous sommes parvenus au point sensible et je ne sais si je puis me permettre d'aller plus loin. Toutefois, une petite voix m'incite à le faire, cet homme a besoin de parler. Son chagrin a pris beaucoup trop de place dans sa vie.
« Je vous comprends, dis-je lentement. Cependant, je pense que quel que soit notre âge, la vie que nous avons menée, ou les épreuves que nous avons traversées, cela n'empêche personne de prendre un nouveau départ dans l'existence. »
Richman sourcille, ses prunelles rétrécissent. Suis-je allée trop loin ? Je baisse les yeux, mal à l'aise. Un long, très long moment passe dans un mutisme absolu, uniquement interrompu par le bruit de nos mastications et déglutitions mutuelles. Je me lève ensuite, débarrasse la table et lave la vaisselle. Je n'ai plus regardé de son côté. Je sais que lui aussi évite de le faire. Lorsque j'ai fini, je reste plantée là, dos tourné à la cuisine, désœuvrée. Est-ce le moment de partir ? Oui, sans doute est-ce le mieux à faire. J'inhale profondément et me tourne avec la résolution de l'annoncer à Richman.
« Au fait, je pense qu'il est temps de … »
Puis je m'interromps : Richman, debout devant la fenêtre, s'est tourné vers moi et m'observe à la dérobée.
« Parlez-moi de vous, me demande-t-il. Je me rends compte que je ne sais quasiment rien de vous. »
« Oh, euh… il n'y a pas grand-chose à connaitre, dis-je, prise de court. »
Richman incline la tête sur le côté et me regarde d'un air sceptique.
« Vous avez également la manie de vous déprécier, à ce que je vois, fait-il remarquer. Allez, voulez-vous venir avec moi et discuter un peu ? »
Je consens donc à rester et je le suis, non pas dans sa chambre, mais dans le séjour, où nous nous asseyons, lui dans une bergère, moi sur le canapé. Et durant un long moment nous parlons, ou plus exactement je parle pendant que lui m'écoute. Il me pose un tas de questions sur ma vie : il s'intéresse notamment à mes études, à ce que j'envisage de faire dans le futur, aux possibilités qui s'offrent à moi.
Les heures défilent ainsi, entrecoupées par un nouveau passage à la cuisine où nous mangeons ensemble une purée de pomme de terre et une salade que j'ai préparées devant lui. Puis nous reprenons notre conversation, et en réponse à ses questions je me lance à nouveau avec énergie dans l'exposé enthousiaste de mes rêves, de mes espérances, de mes projets.
Jusqu'au moment où je m'aperçois qu'il commence à se faire tard.
« Mon Dieu, il faut que je parte ! dis-je en me levant brusquement. »
Richman se lève à son tour et regarde par la fenêtre.
« Comment allez-vous rentrer ? »
Merde ! Je n'y ai nullement pensé.
« Eh bien…je…je pense que je vais devoir appeler mon ami, Sébastien. Il connait l'endroit et c'est le seul à connaitre également votre identité. »
« Pour le moment, poursuit Richman en souriant. Car dès que vous aurez tout dit à vos proches, je suppose que tout le village sera au courant dans le jour qui suivra, n'est-ce pas ? »
J'envisage cette possibilité et la perspective me dégoûte.
« Peut-être ne serai-je pas obligée de leur dire qui vous êtes. D'ailleurs je ne le ferai pas. Votre secret restera bien gardé. »
« Pourquoi ? s'exclame-t-il, l'air très surpris. Je vous ai pourtant dit que… »
Je l'arrête d'un geste de la main. Ma décision est prise. Je trouverai bien quoi dire.
« Je vais monter chercher ma veste et mon téléphone, dis-je en désignant l'étage du pouce. »
Richman acquiesce en silence mais, tandis que je quitte la pièce, je peux sentir son regard déconcerté fixé sur moi.
« Je serai là dans moins d'une demie heure, OK ? »
Sébastien est vraiment adorable. Il va vraiment falloir que je le remercie d'une quelconque façon.
« OK, tu es un ange. »
J'entends mon ami pouffer avant de raccrocher. Je souris également puis, assise sur le lit, je regarde autour de moi un moment. Je contemple cette charmante petite chambre pour la dernière fois. Je me demande qui a décoré cette demeure ? Celui ou celle qui l'a fait a du talent et beaucoup de goût. Elle donne l'impression d'avoir été de tout temps habitée, alors que ce n'est nullement le cas. Pourquoi Richman a-t-il pris autant de peine à l'aménager ainsi si son seul but était de s'isoler ? De se couper du monde ? De se couper de la vie ? Tout cela n'a aucun sens. Autant de mystères qui demeureront à jamais obscurs pour moi.
Mon cœur s'est serré. Je me sens très abattue, tout à coup, je ne sais pourquoi. Ces derniers jours ont été si étranges, si intenses, si irréels…tel un rêve dont il va falloir bientôt se réveiller.
Ravalant la boule qui remonte le long de ma gorge et qui m'opprime la poitrine, je respire profondément plusieurs fois d'affilé, puis je balaie la pièce du regard, histoire de graver chacun de ses recoins dans ma mémoire. Mon regard, en faisant le tour de la pièce, tombe soudain sur une porte, que, fait extraordinaire, je n'avais nullement remarquée ce matin en me levant. Que peut-elle bien cacher ? Un second dressing ? Une autre salle de bain ? Je m'arrête devant mais j'hésite un instant à l'ouvrir. Est-ce sage de fouiner dans ce qui ne me regarde pas ?
Allons, ce n'est qu'un dressing, ou un vulgaire placard, c'est sûr. Pas de quoi faire un plat. D'ailleurs je n'y jetterai qu'un rapide coup d'œil, promis.
Etouffant mes scrupules, je tourne la poignée et j'ouvre. Ce que j'aperçois tout d'abord c'est le noir mais ce qui instantanément attire mon attention c'est l'odeur : un mélange d'odeur de papier, de vernis… et de peinture.
Je m'avance et de la main je tâtonne sur les côtés jusqu'à ce que je déniche un commutateur que j'actionne.
Merde. Je n'aurais jamais dû ouvrir cette porte. Mais c'est trop tard. Interdite, je regarde ce petit cagibi dont la fonction a été modifiée pour accueillir une sorte d'atelier de peinture miniature. Sur chaque pan de mur, du plafond jusqu'au sol, des étagères en bois sur lesquelles s'empilent tableaux encore vierges, boites de peintures de toutes sortes, pinceaux, brosses, crayons et je ne sais quoi d'autre encore. Au centre, un chevalet supporte une toile recouverte par un bout de drap couvert de poussière. Juste à côté, une sorte de console sur pieds dont je m'approche et sur laquelle est disposé l'attirail complet d'un peintre professionnel : des pinceaux qui n'ont pas été nettoyés et dont les poils ont séchés et durcis. Une palette en bois, sur laquelle les couleurs avaient été mélangées, il y a de cela longtemps, c'est évident. Et puis des tubes de peinture restés ouverts, des crayons de couleur éparpillés, des torchons sales, chiffonnés et laissés là en boule, et même un verre plein d'eau. Dans un coin, un tabouret à vis sur lequel est posé un tablier blanc, soigneusement plié et que je ne puis m'empêcher d'effleurer.
Seigneur, comment me suis-je retrouvée là ? Dans un lieu aussi secret ? J'ai affreusement honte, j'ai la désagréable impression d'avoir profané un endroit sacré. Consternée, je recule sans remarquer que derrière moi la porte de la chambre s'est ouverte.
« Pourquoi a-t-il fallu que vous entriez là ? »
La voix de Richman tonne derrière moi, glaciale, orageuse. J'ai un haut le corps horrible avant de me retourner sur moi-même, faisant face à un homme que j'ai du mal à reconnaitre. Mon sang se glace dans mes veines. Son visage est déformé par la colère, ses yeux qui lancent des éclairs me foudroient littéralement.
« Je… je suis désolée, parviens-je à articuler, la bouche sèche. »
« Ôtez-vous de là, ordonne Richman d'une voix sourde. »
Il avance vers moi, raide, son corps tendu de rage contenue. Je suis morte de honte. Le sang bat violemment contre mes tempes.
« Je ne l'ai pas fait exprès… je ne savais pas… »
« Ne dites rien, tranche sa voix, réfrigérante. »
Il me contourne sans me regarder, s'introduit dans la minuscule pièce et reste planté là, au milieu, sans rien faire. Je vois uniquement sa tête bouger : il balaye du regard chaque coin, chaque objet du cagibi durant ce qui me semble durer une éternité.
Il est en train de vérifier que rien n'a été altéré. Mon Dieu, cet homme va plus mal que je ne le pensais. Je l'observe, tétanisée, hébétée. Soudain, son dos se raidit, son corps se fige et ma respiration s'arrête en même temps. Il se penche vers le tablier – la seule chose que j'ai osé toucher – et je le vois, abasourdie, remettre chaque pli du tissu exactement comme il était disposé avant. Puis il fait demi-tour, éteint la lumière et referme la porte sur laquelle il appuie son front en lâchant un soupir. J'avale ma salive et m'adresse à son dos.
« Je suis vraiment navrée, dis-je, ça n'arrivera plus. »
« Certainement pas ! crache-t-il, sans se tourner vers moi. »
Je fronce les sourcils : n'exagère-t-il pas un peu trop ? Je freine l'élan de colère qui commence à monter en moi et je décide en contrepartie de m'excuser pour la troisième fois.
« Je sais que je n'aurais pas dû ouvrir cette porte, je regrette, vraiment. »
« Je vous ai dit de vous taire, retentit la voix caverneuse de Richman, courroucé. »
« Pardon ? »
Ma voix est montée malgré elle de plusieurs octaves. Il se tourne tout à coup vers moi, ses prunelles félines me toisent avec fureur.
« Pourriez-vous, pour une fois, faire ce que l'on vous demande ? gronde-t-il. »
« Je n'ai pas à vous obéir si c'est à cela que vous êtes habitué, dis-je, tremblante de rage. Je trouve en plus que votre réaction est exagérée, je me suis excusée trois fois, que voulez-vous que je dise de plus ? »
« Rien ! explose-t-il. »
Pantoise, je le regarde un moment sans rien dire, le souffle court. Son visage est livide, presque aussi blanc que les meubles de cette chambre. Le mien, par contre, est brûlant, mon cœur bat à se rompre dans ma cage thoracique, j'ai du mal à respirer. Je détourne finalement mes yeux et cherche du regard ma veste posée sur le bout du lit. Je viens d'entendre mon téléphone vibrer à l'intérieur de l'une des poches.
Je brandis l'appareil d'une main flageolante : c'est Sébastien, il doit être arrivé. Ça tombe bien, il est grand temps pour moi de déguerpir de cette maudite maison. J'enfile ma veste puis j'avance vers la porte sans daigner regarder du côté de Richman : ce dernier semble s'être mué en statue. Il n'a pas bougé d'un pouce, il ne dit rien, il reste là, comme pétrifié au milieu de la chambre.
Ainsi, c'est comme ça que nous allons nous séparer ? Sur cette stupide querelle ? J'ai envie de pleurer mais je me retiens. Je stoppe au seuil de la porte : je ne peux pas m'en aller de la sorte.
« Je suis désolée si je vous ai offensé, ce n'était nullement mon intention de vous blesser et vous le savez. »
Ma voix est éraillée par la peine que j'essaye de dissimuler. Richman ne réagit pas à mes paroles. Soit. Je baisse la tête et murmure un « au revoir » à peine audible avant de descendre en courant.
Sébastien a garé sa voiture dehors : il me fait tout d'abord un grand signe de la main avant de s'arrêter et de me scruter, sourcils froncés.
« Annie, ça va ? s'enquiert-il lorsque je monte à ses côtés. »
Je fais oui de la tête mais il est trop tard : les larmes ont déjà commencé à couler et pas moyen, maintenant, de les freiner.
« Annie ! Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne vas pas bien ? »
J'ouvre la bouche pour lui intimer de démarrer mais je ne parviens pas à prononcer un seul mot. Sébastien happe vigoureusement ma main puis il tourne les yeux vers la maison.
« C'est à cause de lui ? »
Je veux à nouveau dire quelque chose mais les hoquets me dépassent et mes sanglots redoublent. Je sens Sébastien tressaillir.
« Annie ! Que t'a-t-il fait ? Dis-moi ! Il t'a fait du mal ? Dis-moi, pour l'amour du Ciel ! »
Oui, il m'a fait mal mais pas de la manière que tu imagines. Je secoue la tête de gauche à droite, frénétiquement. J'ai juste besoin de soigner mon cœur blessé. Soudain, Guinness, ce brave Guinness surgit de la maison et se met à aboyer à notre intention. Cela a le don de détourner, l'espace d'une seconde, mes pensées du chagrin qui m'accable.
« Sébastien, je veux partir, parviens-je à chuchoter, mon regard fixé sur le parebrise et au-delà sur le chien et la maison. Maintenant, s'il te plait. »
Mon ami, après une brève hésitation, lâche ma main, démarre enfin la voiture et nous nous éloignons rapidement de la « maison perchée ».
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