Coucou tout le monde ! Me revoilà enfin et après une longue absence un long chapitre. N'hésitez pas, écrivez-moi, donnez-moi vos avis, toute review sera appréciée. Encore merci à tous ceux qui me lisent, j'espère que vous aimerez la suite !

7.

La mer est cristalline, d'une couleur comme j'en ai rarement vue, à mi-chemin entre le bleu clair et le vert pomme. La surface de l'eau est parcourue d'ondulations argentées qui scintillent telles une rivière de diamants. Au loin, là où le ciel et le large se confondent, les lueurs rosâtres du crépuscule ont commencé à injecter les flots de filets teintés d'orange sanguin.

Je contemple ce décor, subjuguée. Un sentiment de plénitude envahit mon corps, je me sens si sereine, si bien dans ma peau, dans ma vie. Je respire à plein poumon, l'odeur d'iode est pénétrante, le panorama est paradisiaque. C'est… c'est presque trop beau pour être vrai.

Je me demande pour la première fois ce que je fais là. D'ailleurs, où suis-je ? Je baisse les yeux et je m'aperçois que je suis plantée au bord d'une sorte de terrasse en bois, qui surplombe la falaise à pic. Tiens, bizarrement ça me rappelle quelque chose… Je me tourne lentement… et là je saisis.

La maison perchée. Elle se dresse, juste derrière moi, exactement comme le souvenir que j'en avais gardé, avec ses imposants murs en pierre, ses fenêtres bleues, sa toiture en ardoise, ses fleurs et ses plantes grimpantes qui envahissent les parois extérieures.

Mais pourquoi diable suis-je à nouveau en ce lieu ? Je la contemple, étonnée et, cependant, au lieu de vouloir m'en éloigner, je ressens au contraire un profond sentiment de bien-être. L'imminent besoin de fuir cette maison a cédé la place à une irrésistible envie de rester là à l'admirer, d'y pénétrer et, même, d'y rester.

Un peu comme si j'avais été hypnotisée, je m'avance vers la demeure sans réfléchir, je suis juste mes désirs, je ressens dans le plus profond de mon cœur, dans le tréfonds de mon âme, que c'est ce dont j'ai envie, ce dont j'ai besoin, l'unique chose à laquelle j'aspire en cet instant irréel.

Doucement je pousse la porte de derrière, je traverse les différentes pièces puis j'emprunte l'escalier et je me retrouve à l'étage. Mes pas sont guidés par une espèce d'automatisme, toute volonté propre m'a désertée, j'ai uniquement cette constante attirance vers je ne sais quelle chose, quel but que je dois atteindre.

Une fois dans le vestibule mes yeux se fixent, non pas sur la porte de la chambre mais sur celle de l'autre pièce, la petite chambre où j'avais passé la nuit.

Toujours aussi obnubilée par ce besoin irrationnel, j'ouvre la porte et y pénètre. Elle est exactement comme je l'avais laissée, avec ses couleurs claires et sa baie vitrée. Je m'approche de celle-ci puis, comme poussée par une mystérieuse main invisible qui guiderait chacun de mes gestes, j'ouvre une vitre et me hisse sur le rebord. La brise fait voltiger quelques mèches qui se sont détachées de ma lourde chevelure ocre. Je passe une jambe par-dessus la rambarde, mue par cette incompréhensible impulsion et je m'arrête là un moment, dont je ne pourrais définir la durée, et j'observe les vaguelettes, éblouie. La terrasse a disparu, il n'y a plus d'espace entre la maison et la falaise. Désormais c'est la bâtisse elle-même qui surplombe les rochers, et les vaguelettes viennent se briser contre le mur, juste sous la fenêtre.

Je regarde en dessous, j'ai un peu peur mais la transparence de l'eau, son apparence calme et limpide est rassurante. Devrais-je… ? Je retiens mon souffle, l'adrénaline fait battre le sang dans mes veines à un rythme affolé. Je me sens prête à le faire, à sauter de cette fenêtre, à plonger dans cette mer si apaisante, si claire. Mais quelque chose m'en empêche. Une sorte de voix qui me murmure qu'il me manque une chose essentielle, que je dois patienter, que je ne dois pas me précipiter.

Je freine mon élan, j'attends, mais je ne sais pas quoi exactement.

Tout à coup, un bruit derrière moi me fait sursauter. Je tourne la tête et il est là. Alex Richman qui vient de surgir dans la pièce, provenant de je ne sais où. Il porte le jean noir et la chemise grenat qui lui vont si bien. Il se tient droit, me scrute de son regard vert magnétique en silence. Je suis impressionnée par son attitude si solennelle, par son port si élégant, par son air grave, presque sévère. Je cligne des yeux plusieurs fois de suite avant de chuchoter :

« Venez avec moi. »

Je tends la main vers lui, je veux qu'il me rejoigne, qu'il saute avec moi, je n'ai plus peur, voilà ce que j'attendais, c'était lui la pièce manquante de cet étrange puzzle.

Un sourire fugace erre sur ses traits mais il ne bouge pas. Il se contente de me regarder, muet. Je réitère ma demande d'une voix encore plus douce, plus encourageante. Je meurs d'envie qu'il vienne avec moi.

« Venez, plongez avec moi, il n'y a rien à craindre, la mer est si calme. »

Son sourire s'efface, sa bouche s'entrouvre, ses traits se crispent et je le vois esquisser un mouvement d'une main chancelante. Soudain, son attitude n'est plus aussi assurée, il hésite, il tergiverse, mais il ne vient toujours pas vers moi, son geste reste en suspend. J'insiste pour la troisième fois. Je ne peux sauter sans lui.

« N'ayez pas peur, tout ira bien. »

Cette fois il fait deux pas dans ma direction, je lui souris, mon cœur bat joyeusement. Mais il s'arrête brusquement et son regard glisse de mon visage vers un point sur ma droite. Je me tourne et j'aperçois, stupéfaite, un chevalet avec une toile qui vient de se matérialiser à côté de moi. Cherchant à nouveau Richman du regard je le vois qui me considère d'un air incertain, frustré, presque torturé. Ses prunelles cachent une sorte de supplique muette, comme si il mourrait d'envie lui aussi de se joindre à moi mais qu'une force invisible l'en empêchait. J'ouvre la bouche dans l'intention de l'exhorter encore une fois à venir avec moi mais aucun son ne parvient à franchir mes lèvres. J'essaye de redescendre du rebord de la fenêtre… mais tout à coup le mur se dérobe sous mon corps et je glisse, lentement, très lentement, à l'instar d'une scène filmée au ralenti et je vois la fenêtre, puis la maison entière, s'éloigner de moi.

Non ! Je tente de crier une dernière fois, en vain, avant d'être engloutie par les eaux qui me submergent.


J'ouvre lentement les yeux. Une larme coule sur ma joue. Pourquoi suis-je encore en train de pleurer ? Ah, oui, parce que je n'ai toujours pas pu digérer ce qui est arrivé. Pourquoi continue-t-il à hanter mes pensées, nuit et jour ?

Parce qu'un homme comme lui est inoubliable.

Je lâche un grand soupir. Tous les jours les mêmes questionnements, tous les jours les mêmes conclusions.

Pour me changer les idées je décide de reprendre ma lecture là où je l'avais interrompue. Mon roman est resté ouvert à côté de mon oreiller. « Les Hauts de Hurle-Vent ». Je viens de l'entamer, je ne l'avais pas lu depuis… des lustres. Je parcours quelques pages… puis je m'arrête.

Merde. J'aurais dû en choisir un autre.

« … je me suis arrêté, et mon propriétaire m'a rendu témoin involontaire d'une scène de superstition qui démentait étrangement son bon sens apparent. Il s'est approché du lit, a ouvert la fenêtre en la forçant et, pendant qu'il tirait dessus, a été pris d'une crise de larmes qu'il n'a pu maîtriser. « Viens, viens ! » sanglotait-il. « Cathy, viens ! Oh ! viens… une fois seulement ! Oh ! chérie de mon cœur ! écoute-moi cette fois-ci enfin, Catherine ! »… »

Voilà, j'ai rencontré mon Heathcliff personnel. Richman est mon Heathcliff. Mon cœur se serre au souvenir de son visage livide, de son air égaré tandis qu'il parcourait ce petit cagibi, comme à la recherche, non pas d'un objet déplacé, mais plutôt d'une vision soudaine de sa femme, comme si celle-ci se serait tapie quelque part dans un des recoins de la pièce minuscule.

Je ferme les paupières, je ne veux plus penser à tout ça, ça n'a plus d'importance, je dois passer à autre chose.

Courageusement, je me remets à ma lecture en essayant de ne plus faire de comparaisons idiotes…

« …Il y avait une telle angoisse dans l'explosion de douleur qui accompagnait ce délire que la compassion m'a fait oublier sa folie. Je me suis éloigné, à moitié fâché d'avoir écouté, si peu que ce fût, et regrettant d'avoir raconté mon ridicule cauchemar, qui avait déterminé cette crise,… »

C'est insoutenable, quelques lignes plus loin je ferme le livre. Je ne peux éviter de penser encore et encore à cette scène horrible où Richman, cet homme que j'avais soigné, qui m'avait écoutée, qui avait même su faire preuve de délicatesse envers moi, s'était transformé en une seconde en un homme hagard, dont la raison l'a momentanément quitté.

Ça y est, je pleure à nouveau. C'est inévitable.

« Anne ? »

Ma mère vient de frapper à la porte de ma chambre. J'essuie rapidement mon visage, j'espère que ma voix ne va pas trop trembler.

« Oui, maman, entre. »

Elle ouvre la porte et je ne vois que sa tête dépasser par l'encadrement.

« Anne, c'est ton amie, au téléphone. »

Jenny ? Mais pourquoi diable m'appelle-t-elle chez mes parents au lieu de me contacter directement sur mon iPhone ?

Je me lève et m'empresse d'aller au séjour. Pendant ce temps je sens le regard soucieux de ma mère me suivre en silence.

« Jen ? »

« Ann ! s'écrie mon amie à l'autre bout du téléphone. »

Aïe, Jenny ne prononce mon prénom à l'anglaise que lorsqu'elle est très préoccupée.

« Annie, bon sang, mais où étais-tu passée ? Ça fait des jours que j'essaie de te joindre ! »

Je grimace. Merde, elle a raison. Cela fait une semaine que je me suis littéralement déconnectée du monde pour ne vivre qu'entourée de mes anciens livres que j'ai entrepris de relire. Me plonger dans un monde imaginaire me permet d'oublier… de l'oublier, d'oublier ces derniers jours. Une bulle où n'existe ni téléphone, ni Internet, ni messagerie… ni lui, ni personne. Juste moi, et moi-même.

Enfin, presque.

« Je… je suis désolée, je vais bien, ne t'inquiète pas pour moi.»

« Tu n'es pas malade au moins ? »

« Non, je t'assure, tout va bien, j'ai juste passé quelques jours à faire du ménage dans mes anciennes affaires. »

Je me tourne et j'aperçois ma mère qui me lance à la dérobée des regards intrigués. Elle sait qu'il y a quelque chose qui cloche depuis quelque temps mais elle ne m'a posé jusqu'ici aucune question.

« Comment vas-tu, toi ? Tu me manques, dis-je au bout d'un moment. »

« Je m'ennuie à mourir sans toi, ma chérie. Toi aussi tu me manques tellement! Londres n'est plus pareil sans toi. »

Je souris. Jenny est si expansive. Je l'adore. Nous parlons un instant de nos occupations respectives, je lui demande des nouvelles de nos amis de fac, de ce qui se passe à Londres qui me manque un peu, il faut le dire. Jenny me relate les derniers news de la ville, elle me parle également de nouvelles personnes qu'elle a rencontrées au cours de ses dernières semaines et plus particulièrement de sa nouvelle conquête, un homme avec lequel elle a déjà eu deux rendez-vous.

« Il est si charmant, ronronne-t-elle. Il est ingénieur, il a vingt-sept ans, mais surtout, il est tellement sexy ! »

Je glousse, amusée. Mon amie a toujours eu un faible pour les hommes beaux et intelligents. Sauf qu'à chaque fois, les défauts qui apparaissent par la suite finissent par tout gâcher.

« Eh bien tant mieux pour toi, ma chérie, dis-je. Tout va pour le mieux alors ! »

« Merci, darling. »

Puis elle se tait une seconde, je l'entends respirer bruyamment, elle toussote. Aïe. Je crois deviner ce qu'elle s'apprête à me dire. Prenant mon courage à deux mains je la devance.

« Au fait, tu… tu n'aurais pas eu des nouvelles de Jerry, par hasard ? »

« Ah ! Justement, c'est ce dont je voulais te parler, fait-elle en poussant un soupir. Cela fait plusieurs fois qu'il m'appelle, il m'a demandé de tes nouvelles, mais comme je lui ai dit que tu semblais avoir disparu de la civilisation, il a essayé également de te joindre. Il est très préoccupé lui aussi, je crois que tu devrais lui faire un petit coucou un de ces jours, hein, Annie ? »

Elle me le demande sur le ton de supplique. C'est qu'il doit vraiment aller mal. Mon Dieu, j'ai l'impression d'être un monstre impitoyable.

« Oui, bien sûr, je vais l'appeler. »

« Génial, il sera très content. »

« Pas autant que toi! fais-je en riant. »

Jenny est si généreuse qu'elle ne peut se sentir bien dans sa vie que si son entourage est également heureux.

Entre-temps, et jugeant sans doute qu'un changement de sujet serait la meilleure chose à faire, Jen me pose tout à coup une question qui coupe court à ma bonne humeur.

« Ah, mais au fait, quid du Mister Richman ? Tu n'as plus eu de nouvelles de lui ? »

Nom d'un chien. J'avale de travers et me mets à tousser.

« Annie ? »

« Oui, oui, je… (Je tourne la tête et ma mère est encore là, dans les parages.). C'est-à-dire que c'est une longue histoire... »

« Ah ! alors, vas-y ! Crache le morceau ! s'exclame-t-elle, exaltée. »

« Pas maintenant. Je… on se reparlera sur le net, OK ? »

« Merde, Annie ! C'est plus intéressant que ce que je pensais, hein ? »

« Plus tard. »

J'ai du mal à freiner l'enthousiasme de mon amie mais je pense que me livrer à quelqu'un ne peut que me faire du bien.

De retour dans ma chambre, je cherche mon iPhone que j'ai délaissé il y a de cela bientôt une semaine au fond de la poche de ma veste. Je fais défiler la liste des appels manquants et je me rends compte à quel point Jenny s'est préoccupée pour moi : pas moins de quinze appels et messages en sept jours. J'ai honte de moi, une séance en mode vidéo-conférence s'impose, c'est certain.

J'y trouve également cinq appels de Jerry. C'est décidé, il va falloir que je l'appelle. Mais pour une obscure raison mon côté froussard retarde cette échéance le plus possible. Je dois d'abord vérifier mes autres appels, c'est urgent, n'est-ce pas ? Pff, pathétique. Ignorant la voix de ma conscience qui désapprouve souverainement mon attitude crétine, je continue de vérifier le contenu de mon téléphone et un numéro que je ne reconnais pas me saute aux yeux. Deux appels, hier et avant-hier. Qui ça peut bien être ? Aucune idée, mais le mystère ne m'occupe pas l'esprit bien longtemps. Mes priorités sont autres et elles doivent être réglées une fois et pour toutes. Allez, courage ! Je lâche un soupir et je fixe le nom de Jerry que je survole du bout du doigt. Je suis si déconcertée, je me sens tellement confuse… J'appuie sur l'écran puis je porte le téléphone à mon oreille. Mon cœur bat à tout rompre, ma main tremble, c'est si bête une telle réaction. Au troisième coup il décroche.

« Annie ? »

Je retiens ma respiration. Entendre la voix de Jerry me fait un drôle d'effet.

« Euh, salut, parviens-je à chuchoter. »

« Ça va, mon amour ? J'étais très préoccupé, Jen m'a dit que… »

« Je sais, je suis désolée, j'aurais dû t'appeler. J'ai été… occupée. »

Les mots me manquent. C'est bizarre, mais les sujets de conversation ont déserté mon cerveau. Heureusement, Jerry enchaine.

« Comment se passent tes vacances ? T'es-tu beaucoup baladée ? Ici le temps est pourri, c'est démoralisant. »

Sa voix a une intonation faussement décontractée, je le sais, je le connais bien.

« J'ai passé quelques jours en Ecosse, poursuit-il. Mes parents te passent le bonjour. Ils ont été surpris de ne pas te voir avec moi. »

Mince, c'est vrai. Il était convenu de faire ce voyage ensemble, lui et moi. J'avais complètement oublié, cela me semble si lointain.

« Jerry, je suis navrée, dis-je, contrite. Je… »

« Ce n'est pas grave, ça sera pour une autre fois, n'est-ce pas ? »

Il essaie de paraitre enjoué alors que je devine la tristesse cachée derrière ses paroles.

« Oui, oui, bien sûr. »

« Annie, tu es sûre que ça va ? Tu me sembles… changée, bizarre. »

Merde, lui aussi sait sentir quand ça ne va pas. A l'instar de la mienne, j'entends sa respiration saccadée résonner fortement contre l'appareil.

« Annie… tu me manques, finit-il par lâcher. Tu me manques tellement, mon cœur. »

« Jerry… »

« Non, m'interrompt-il. Ne dis rien. Je t'assure, je ne veux pas te mettre de pression, j'avais promis de te donner le temps et l'espace dont tu avais besoin. C'est juste que… être loin de toi commence à me peser, je pense tout le temps à toi… je t'aime. »

Sa voix se brise et il se tait.

« Je t'aime aussi, dis-je d'une voix hachée. Je ne veux pas te faire souffrir. »

J'essaie de ravaler les trémolos de ma voix mais les sanglots finissent par jaillir.

« Annie ! s'exclame Jerry. Bon sang, mais que se passe-t-il ? Pourquoi pleures-tu ? »

Je pleure parce que j'en ai assez de me sentir aussi partagée, aussi déstabilisée. Ce chaos intérieur est pesant.

« Ce n'est rien, je t'assure…, dis-je dans un balbutiement. C'est juste que… tu me manques… »

« Alors, pourquoi ne rentres-tu pas ? Reviens avec moi, ma chérie, et tu verras que tout s'arrangera, hein ? »

Oui, c'est sans doute ce que je devrais faire. Retourner à Londres, reprendre le cours normal de ma vie.

M'éloigner. M'éloigner du village, de la maison perchée. Éloigner son souvenir de mon esprit…

Sauf que pour l'instant, je n'en ai pas encore le courage.

« Pas encore, Jerry. Mes parents sont si contents de m'avoir ici avec eux, tu comprends ? »

Je me mords la lèvre, je cesse de respirer. Je mens, en partie en tous cas, je le sais, et c'est affreux. Je ne me reconnais plus. Jerry pousse un soupir.

« Oui, bien sûr, je comprends. »

Je dévie le sujet vers autre chose, et une sorte de frénésie de la discussion s'empare de moi. Je me mets à parler de tout et de rien, du village, de mes parents, de mes occupations, de la pluie et du beau temps. Entretemps, Jerry m'écoute, tous deux faisons semblant que momentanément tout va bien, que tout est comme d'ordinaire entre nous. Nous nous quittons après avoir conversé environ une heure entière, en se promettant de nous rappeler le lendemain.

Après ce premier échange depuis des semaines, j'espérais pouvoir me sentir mieux, rassérénée, apaisée, rassurée, heureuse d'avoir enfin pu parler avec mon amoureux.

Sauf que je me sens comme une merde. Je me hais. Je hais mon hypocrisie, ma faiblesse. Je hais cette partie de moi qui s'est tant éloignée de Jerry. Et je hais, par-dessus tout, cette partie de moi qui se refuse d'oublier Alex Richman.


« Eh bien, tu en fais une mine, toi ! »

Je lève la tête. Julie, assise en face de moi, scrute mon visage. Son petit sourire malin s'efface lorsque je lui lance un coup d'œil meurtrier. Lâche-moi les baskets, merde !

« Wow, du calme, fait-elle en affectant un air effarouché. C'est quoi ton problème ? »

Toi ! Entre autres…

« Julie, laisse ta sœur tranquille, lance ma mère de l'autre bout de la cuisine. »

« Je n'ai rien dit, voyons ! s'exclame Julie, cette fois réellement indignée. Je veux juste me montrer aimable ! Franchement, tu as vu la mine qu'a ta fille, ces derniers temps ? »

Une fois de plus, elle parle de moi comme si j'étais absente de la pièce. Je pousse un soupir. Il est vrai que j'ai été d'une humeur massacrante, dernièrement.

Ma mère s'approche de la table et me dévisage : son front se plisse.

« Il est vrai, ma chérie, que tu n'as pas l'air d'aller bien. Tu ne te sens pas bien, ou est-ce autre chose ? Tu as des soucis ? C'est Jerry, c'est ça ? Ça ne va pas entre vous ? »

« Oui, tu peux tout nous dire, nous sommes là pour t'aider, non ? renchérit Julie en se penchant vers moi et en prenant ma main dans la sienne. »

Je la regarde en clignant des yeux. Je rêve ? Pour une fois, elle a réellement l'air de se préoccuper pour moi. C'est si étrange de sa part.

« Ce… ce n'est rien, dis-je. Un petit malentendu entre amoureux, fais-je en haussant les épaules.»

Je ne peux rien dire d'autre : tout est si compliqué dans mon esprit que moi-même je ne m'y retrouve plus.

Julie ouvre la bouche dans l'intention de dire quelque chose mais elle est interrompue par la sonnerie de la porte.

« J'y vais, dit-elle en se levant. »

Elle quitte la cuisine, emprunte le couloir en face de moi, stoppe devant la porte et ouvre. De ma chaise, je peux voir son profil. Je fronce les sourcils. Qu'est-ce qu'il lui prend, tout à coup ? Elle demeure plantée là, comme sonnée par un choc soudain, la bouche béante, les yeux écarquillés, la main agrippée à la poignée, muette.

« Julie, qui est-ce ? demande ma mère qui est retourné devant son fourneau. »

Ma sœur ne répond pas mais j'entends quelqu'un chuchoter quelque chose de l'autre côté de l'entrée.

« Julie ? »

Ma mère s'avance vers la porte de la cuisine et jette un coup d'œil intriguée en direction du couloir. Pendant ce temps, Tomas, qui jouait jusqu'alors par terre avec ses petites voitures, a rejoint sa mère. Et à son tour je le vois se raidir en découvrant qui se tient en face d'elle.

« Tomas ? fais-je, inquiète. »

L'enfant se ressaisit soudain et se tourne vers moi.

« Oh! oh ! s'écrie-t-il, c'est Le Grand Lord ! »

Quoi !

Je bondis de ma chaise qui se renverse en arrière. Ma mère, qui ne semble pas avoir saisi, se tourne vers moi en clignant des yeux.

Un nouveau murmure me parvient de dehors et ma sœur fait oui de la tête avant de s'écarter de l'entrée.

Seigneur Dieu. Richman pénètre dans ma propre maison, il est là, je ne suis pas en train de rêver. Il s'arrête, hésitant. Il ne m'a pas encore vue.

Ma mère se reprend et s'avance vers lui. Je crois qu'elle vient de le reconnaitre.

« Oui, monsieur ? »

« Maman, bégaye Julie derrière lui, il… il veut voir Annie. »

« Anne? »

Elle se tourne vers moi et me regarde, stupéfaite. Mais je ne la vois plus, je ne vois plus personne, que lui, lui qui vient de m'apercevoir et qui marche vers moi.

« Bonsoir, fait-il dans un chuchotement. »

Je prends une demie seconde pour savourer la mélodie qu'est pour moi sa voix de velours avant de répondre.

« Bonsoir. »

Nos regards se croisent et s'accrochent l'un à l'autre durant une longue minute, dans un silence absolu. Mon cœur bat si violemment dans ma poitrine qu'on dirait qu'il va exploser. Je ne peux m'empêcher de le dévorer des yeux, sa présence ici est si incroyable. Je le contemple, soulagée. Son visage respire la bonne santé, il a repris des couleurs et des rondeurs, sa chevelure blonde retombe en mèches légères et finement argentées. Il porte une chemise blanche et un pantalon en lin beige qui lui donnent un air décontracté et élégant à la fois. Un tel charisme devrait être interdit par la loi.

« Asseyez-vous, s'il vous plait, intervient ma mère en désignant une chaise. »

Richman se tourne vers elle et lui décoche un sourire amical.

« Merci madame, dit-il en français. Je suis désolé de me présenter ainsi, sans prévenir. »

« Mais vous ne nous dérangez en rien, voyons ! Les amis de ma fille sont toujours les bienvenus ici. »

Emergeant de mon état second, je me décide enfin à faire les présentations comme il convient. Richman prend place autour de notre modeste table, dans notre petite cuisine bretonne. C'est inimaginable. Ma mère, qui ne perd pas la boussole un instant, s'affaire immédiatement à lui préparer un café, tandis que Julie, visiblement abasourdie, demeure immobile au seuil de la porte, l'air hébété. Son fils, très intimidé par la présence magnétique et extraordinaire de son acteur préféré, est resté lui aussi à distance.

Mes yeux glissent et se posent derechef sur le visage de Richman qui ne cesse de me fixer. Il affiche une expression calme et chaleureuse, ce qui me trouble, connaissant son habituel caractère d'ours.

« Comment avez-vous trouvé où j'habite ? »

Je me suis exprimée en anglais, je ne sais pourquoi. L'habitude sans doute. Et aussi parce que les trois témoins muets qui assistent à cet insolite tête à tête me gênent. Richman, quant à lui, a un petit sourire amusé.

« Je n'ai pas eu beaucoup de mal à trouver votre maison car ici, à l'évidence, tout le monde se connait. Il m'a suffi de demander après une certaine Annie qui serait rentrée de Londres passer ses vacances d'été. »

Le sang me monte au visage. C'est la première fois que je l'entends prononcer mon prénom et sur sa langue on dirait une poésie.

« J'ai tenté de vous appeler, poursuit-il. Vous m'aviez laissé votre numéro, vous vous souvenez? Mais vous n'avez pas répondu.»

Ah! les deux appels que je n'avais pas reconnus...

« Je... j'ai été très occupée ces derniers temps, dis-je en rougissant. Désolée. »

« Je comprend, prononce-t-il lentement tout en scrutant mon visage. Vous avez l'air très fatiguée, vous êtes souffrante? s'enquiert-il. »

Je secoue la tête tout en essayant de me montrer désinvolte mais je le vois froncer les sourcils. Mince, il est perspicace, je pense qu'il doit avoir deviné mon réel état d'esprit. Je m'empresse de changer de sujet.

« Le secret de votre retraite ici va se savoir, fais-je remarquer. »

« Je sais, reconnait-il calmement. »

Il semble tellement sûr de lui, et nullement nerveux face à la perspective d'être découvert. Tout ceci est très étrange.

« Je m'en fiche, je vous l'avais déjà dit, poursuit-il toujours aussi flegmatique. Il m'était nécessaire de vous retrouver, c'est tout. »

Ma respiration se bloque dans ma poitrine. Le souvenir de notre dernière rencontre me submerge : ma curiosité impardonnable, sa colère démesurée, sa douleur, mon chagrin… puis les remords depuis lors qui n'ont cessé de me harceler.

« Je suis vraiment navrée pour ce qui s'est passé, dis-je les yeux rivés sur mes doigts entortillés. Je n'aurais jamais dû m'immiscer dans ce qui ne me regardait pas. »

« Non ! Ne dites pas ça. »

Sa voix a pris une telle intonation sévère que je lève vers lui un regard étonné. Ses traits ont retrouvé leur mine naturellement dure.

« Vous aviez raison, admet-il d'une voix rauque. Mon comportement envers vous a été inexcusable. Votre gentillesse et votre dévouement auraient dû freiner cet impardonnable élan de rage, au lieu de quoi je me suis laissé aller à ce comportement honteux. »

« Tout cela n'a plus d'importance, dis-je en secouant la tête. Je comprends parfaitement votre réaction. »

« Non, rétorque-t-il fermement. Tout ceci devait cesser mais je ne pouvais m'y résigner. Je devais m'extirper de ce tourbillon de folie et au fond de moi je savais que c'était inéluctable et pourtant je ne pouvais l'accepter, la réalité était trop dure à affronter. Votre… intrusion a eu pour moi l'effet d'un électrochoc. Notre dispute m'a permis de me remettre en question et de remettre en question la manière dont je gérais ma vie. »

Cet aveu me laisse sans voix. Il esquisse un sourire plein de douceur mais son regard empreint de peine semble contenir une supplique secrète.

« J'ai été injuste envers vous, je le sais, susurre-t-il d'une voix voilée. Et je vous demande de me pardonner. »

Il se tait et attend de moi une réponse mais je suis dans l'incapacité de prononcer un seul mot tant cette situation est inattendue et déroutante. Le café de ma mère constitue, heureusement, une diversion bienvenue. Richman invite tout le monde à nous accompagner et c'est avec beaucoup de finesse qu'il parvient, au bout de quelques minutes, à mettre tout le monde à l'aise. Les langues se délient, mon neveu saute sur l'occasion pour disserter sur « Emma l'enchanteresse », sur le film à sortir très prochainement et sur les autres personnages. Ma mère s'intéresse plus à l'impression que lui a donnée la région, le village, le paysage et là aussi Richman sait faire preuve d'une exquise politesse. Ma sœur est celle qui, pour une fois, reste le plus silencieuse ce qui me donne une immense satisfaction personnelle, je l'avoue.

Plus tard, lorsque nous retrouvons une relative intimité, Richman me propose à nouveau en langue de Shakespeare de faire un tour à l'extérieur, ce que j'accepte volontiers.

Nous sortons dans notre jardin tout en fleurs et faisons d'abord quelques pas en silence avant de nous assoir sur un banc en pierre tout au fond, sous un chêne.

« Cet endroit est charmant, commente mon compagnon en humant l'air saturé de senteurs estivales. »

Puis il baisse la tête et se tourne vers moi. Ses prunelles hypnotiques me dévisagent soudainement avec une telle intensité que s'en est quasiment indécent.

« Comment puis-je me faire pardonner ? chuchote-t-il. »

« Je n'ai rien à pardonner, dis-je en secouant la tête. »

Il hausse les sourcils, son visage tout entier se crispe et j'y décèle de la frustration, celle-là même que j'avais entraperçue dans mon rêve de l'autre jour.

« Votre générosité et votre modestie ne finiront jamais de me surprendre. Je ne mérite pas une telle indulgence. Vous n'êtes plus en colère contre moi ? »

Toute colère s'est évaporée dès l'instant où vous êtes apparu au seuil de ma maison.

Je penche la tête à mon tour vers lui et fronce les sourcils tout en souriant à demi.

« Vous n'avez pas changé tant que ça, à ce que je vois. Vous persistez à vous déprécier, dis-je sur un ton faussement réprobateur. »

Sa figure finit enfin par se détendre et il arrive à ébaucher un sourire authentique.

« Il y a des défauts qui persistent, fait-il en haussant les épaules.»

Il se tait un moment avant de reprendre, son regard plongé dans le mien.

« Je vous dois la vie, encore une fois. »

Je tente de garder mon impassibilité et rétorque en prenant un air important :

« Hum, il est vrai que le nombre de fois que je vous ai sauvé la vie jusqu'ici commence à augmenter considérablement. Peut-être devrais-je sérieusement penser à demander un salaire de garde du corps ou quelque chose dans le genre… »

Richman part d'un grand éclat de rire qui retentit dans notre paisible jardin tel un bourdon de cathédrale.

« J'ai, en effet, longuement réfléchi à une façon de vous rendre un tant soit peu, tout ce que vous avez fait pour moi, continue-t-il une fois son sérieux retrouvé. Mais j'ai supposé que vous alliez mal le prendre, est-ce que je me trompe ? »

Je fais non de la tête.

« Cependant, dis-je au bout d'un moment, vous pouvez peut-être faire quelque chose… »

Il se redresse et me regarde attentivement.

« Ce que vous voulez. »

« Pas pour moi, mais pour mon beau-frère, à qui vous devez en réalité la vie plus qu'à moi. Peut-être pourriez-vous faire un geste pour ses enfants qui adorent Le Grand Lord. »

« Oui, oui, mais bien sûr ! fait-il en hochant la tête. Vous avez tout à fait raison. Je n'y avais pas pensé mais je crois savoir comment le remercier. »

Je souris, j'imagine déjà le bonheur d'Adrien et, surtout, des enfants.

« Et vous ? Que pourrais-je bien faire pour vous ? Vous êtes si têtue ! »

C'est à mon tour de rire. Mais en même temps, une idée vient de me traverser l'esprit.

« Eh bien… »

« Oui ? »

J'hésite, je me tais. Il s'est à nouveau penché vers moi, son parfum délicat m'embaume l'esprit, cette proximité me fait perdre le fil de mes pensées. Mon sang bourdonne contre mes tempes, mes poumons pompent l'air à toute vitesse.

« J'ai pensé que vous pourriez m'aider un peu avec mes études. »

Voilà, c'est dit. Mon Dieu, que va-t-il penser de ça ? Je me suis à nouveau empourprée en voyant son expression surprise. Mais je soutiens son regard. L'envie irrationnelle de le revoir me donne une hardiesse toute nouvelle.

« C'est tout ? s'étonne Richman. »

« C'est tout. »

« Vous êtes incroyable, dit-il en me regardant, songeur. Et, puisque vous voulez mon aide dans vos études, ainsi soit-il ! décrète-t-il enfin, puis il ajoute en secouant son index, une lueur malicieuse au regard : cependant, je vous préviens, je ne serai pas un professeur facile ! Vous allez en baver ! »

« Je ne me serais point attendue à moins de votre part ! fais-je en pouffant. »

Son sourire s'élargit, son visage rayonne. Puis il jette un coup d'œil à sa montre et se lève.

« Je dois rentrer. »

Je me lève à contrecœur et l'accompagne jusqu'à l'avant de la maison, là où il a garé l'Audi. Il s'arrête et se tourne vers moi.

« Demain, à trois heures pile, je vous attendrai, décide-t-il en prenant un air des plus solennel. »

« Promis. »

Nous nous sourions, heureux tous deux par la promesse de cette future rencontre, et il s'en va.

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