Coucou tout le monde! Voilà, voilà, un nouveau chapitre plein de rebondissements qui, j'espère, vous plaira. Un gros merci, encore une fois, pour vos reviews, c'est très touchant et ça m'encourage beaucoup, surtout s'agissant de ma toute première fanfic. Bonne lecture!
J'en profite également pour faire un énorme bisou à ma plus grande fan, ma première lectrice et la personne qui se charge de corriger mes écrits: ma mère. Merci, mamy adorée, je t'aime!
8.
Ça y est, je suis prête, je crois. Je vérifie pour la dernière fois que je n'ai rien oublié : mon PC, bien entendu, mais également deux livres dont j'aurai probablement besoin et quelques feuilles blanches au cas où je devrais noter quelque chose... J'ai tout bien rangé dans ma grande besace en cuir noir. Il est déjà deux heures et quart, tout juste le temps de faire le petit trajet qui me sépare de la maison perchée.
Un frisson parcourt mon corps tout entier. J'ai les mains moites rien qu'en y pensant. Je me regarde une ultime fois dans le grand miroir accroché à l'intérieur de mon armoire à linge, juste histoire d'être sûre que tout est en ordre dans ma tenue. Je m'empourpre en apercevant mon reflet : j'ai choisi de porter ma robe d'été crevette à petites fleurs, sa couleur est en parfait accord avec la teinte légèrement orangée de ma chevelure que j'ai relevée à l'aide de deux peignes, de chaque côtés de mes oreilles. J'ai l'air plus féminin qu'à l'ordinaire, ça me change énormément de mes jeans et chemisiers habituels. Est-ce trop ? J'essaye de ne pas trop y penser, j'évite même de me poser la question du pourquoi de ce subit changement de look.
Qui veux-tu impressionner ?
Je secoue la tête et sors de ma chambre en courant. Mon père me prête sa petite Clio pour faire le chemin d'aller-retour. Je les trouve tous, ma sœur et ses enfants y compris, agglutinés dans notre séjour. Ils m'attendent, je le sais, mais je fais mine de ne pas remarquer leurs airs surexcités et leurs regards surpris lorsqu'ils ont vu mon accoutrement.
« Tu es ravissante, ma chérie, commente ma mère en me considérant, admirative. »
« Euh… vraiment ? fais-je, le visage cramoisi. Merci. »
J'hausse les épaules, en priant intérieurement pour que mon attitude paraisse le plus désinvolte possible.
Mes neveux papillonnent autour de moi en babillant. Ils sont exaltés et ça se comprend aisément. J'ai presque envie de les imiter, mais mon regard croise celui de ma sœur et je regrette instantanément de ne pas m'être habillée comme à l'ordinaire.
Mais qui crois-tu tromper ? claironne son expression narquoise. Je détourne les yeux, fonce vers la porte en esquissant un geste de la main et en marmonnant un « à plus » sans me retourner.
Mon père m'attend à l'extérieur. Il vient de laver sa voiture, elle est rutilante. Il veut que je fasse bonne impression mais il n'est, lui-même, nullement impressionné par la nouvelle amitié de sa fille, je le devine à son attitude discrète et réservée envers moi. A l'inverse des autres, il a été le seul à ne pas m'avoir harcelée de questions après le départ de Richman, hier. Quant aux autres… J'ai dû cracher le morceau, bien sûr, mais j'ai soigneusement omis de mentionner les détails que j'ai jugés… trop croustillants. Le seul fait d'imaginer les vieilles chipies du village bavasser à propos de la tentative de suicide de Richman me donne la nausée.
Mon père me tend les clés.
« Merci papa, tu es adorable, dis-je, confuse, en l'entourant de mes deux bras. »
« Ce n'est rien, ma chérie, fait-il en m'embrassant tendrement. Allez, file ! »
Je suis accueillie, au détour du petit bois, par un magnifique décor. La maison de Richman semble tout droit sortie d'un roman de Tolkien, jaillissant au milieu de nulle part, tapissée de verdure et de fleurs, avec la mer en guise d'arrière-plan qui s'étend à l'infini.
Mon cœur palpite à tout rompre, ma main tremble lorsque je coupe le contact. Je me gare juste devant la bâtisse et descends de la voiture. Je suis si nerveuse, j'ai l'impression de venir ici pour la première fois. Tout est tellement différent. Le contexte est différent, les circonstances sont différentes, même le climat n'a rien à voir avec la pluie battante qui m'avait accompagnée la dernière fois où j'étais venue en ce lieu. L'endroit m'avait paru si lugubre, la maison tellement sinistre, son occupant (au comportement d'ours levé du pied gauche) à des années-lumière du Richman sociable et avenant qui m'a rendu visite la veille.
J'agrippe fermement la bride de mon sac et m'avance prudemment lorsque, tout à coup, la porte d'entrée s'ouvre brusquement et Guinness surgit de l'intérieur en aboyant joyeusement : il accourt dans ma direction en remuant la queue et se jette sur moi de tout son poids, si bien qu'il faillit presque me renverser en arrière.
« Salut, mon brave ! fais-je en recevant, émue, ses démonstrations d'amitié. Oui, toi aussi tu m'as manqué, dis-je en caressant vigoureusement sa crinière sombre. »
« Ah ! vous voilà. »
Au simple son de sa voix, mon cœur fait un bond dans ma poitrine : je lève la tête et aperçois Richman debout au seuil de l'entrée.
« Bienvenue, dit-il en souriant aimablement. »
Je me redresse, lui souris à mon tour et, tout en replaçant une mèche de cheveux derrière mon oreille, je le vois sourciller alors que ses prunelles perçantes me fixent furtivement avant de se mouvoir vers un point derrière mon épaule. Est-ce mon imagination, ou ses joues ont-elles réellement rosi ? Je tâche de rapidement chasser cette pensée de mon esprit. Et mieux vaut ne plus avoir de telles pensées dorénavant si tu veux montrer un tant soit peu de sérieux ! me morigène ma conscience.
« Merci, dis-je enfin. Je ne suis pas en retard, j'espère ? »
Cette question n'en est pas réellement une : je sais pertinemment bien que je suis en avance de cinq minutes.
« Absolument pas, répond Richman en m'invitant d'un large geste de la main à entrer dans la maison. »
A nouveau, un accès de timidité s'empare de moi lorsque, suivant mon hôte, je pénètre dans la demeure. Il est redevenu le « maitre des lieux », déambulant nonchalamment à travers les pièces, émettant de temps à autre un commentaire à propos de Guinness ou du temps, m'incitant à chaque fois d'un signe de tête à le suivre. Il est l'amphitryon tandis que je ne suis ici qu'en qualité de… de quoi au juste ? Je ne suis pas à proprement dire une invitée, puisque ma présence ici n'est justifiée que par mon déraisonnable désir de l'avoir en guise de… professeur personnel.
Non, tu voulais juste avoir une raison de le revoir. Bon, d'accord, j'avoue, j'ai un peu forcé le destin, je le sais… mais je m'en fiche !
Alors que les pensées se bousculent dans ma tête, je me rends compte que nous sommes parvenus à la cuisine. Étonnée, j'aperçois sur la table ovale couverte de sa nappe fleurie, un PC ouvert et allumé.
« J'ai pensé qu'il serait agréable de travailler ici, ne croyez-vous pas ? Juste sous cette fenêtre, avec ce splendide soleil qui éclaire la pièce, explique Richman en remarquant mon air surpris. En plus, cela me permettra de nous préparer un bon petit café bien chaud si les cours deviennent trop pesants, ajoute-t-il en souriant d'un air amusé. »
J'acquiesce volontiers avant de m'installer. Richman disparait un instant, et j'en profite entretemps pour sortir mon propre PC que je place à côté du sien. Tout à coup, sa voix s'élève en provenance d'une autre pièce.
« J'espère que vous n'avez pas été trop… harcelée, hier, après mon départ ? s'enquiert-il. »
« Harceler est peu dire, dis-je en grimaçant. »
« Mon Dieu, à ce point ? Je redoutais de vous mettre dans l'embarras, mais, comme je vous l'ai dit, il fallait que je vous retrouve. »
« Ce n'est pas à moi que vous devriez penser, mais à vous, dis-je, le visage en feu. Vous vous êtes exposé. La nouvelle de votre retraite ici se sait sûrement déjà. »
« Oui, en effet. »
Soudain, il surgit à nouveau dans la cuisine : le regard empli de douceur qu'il pose sur moi est déstabilisant.
« Elle se sait, car j'ai moi-même pris soin d'en informer mes proches, avoue-t-il calmement. Je l'ai fait bien avant de venir vous chercher. »
Ah bon ?
« Je croyais pourtant… »
Il m'arrête d'un geste de l'index.
« Je sais. Mais je vous l'ai dit, notre… querelle a eu pour moi un effet des plus bénéfiques. Après votre départ, j'ai longuement réfléchi, et me suis rendu compte à quel point mon attitude était égoïste. Ça faisait des mois que les gens que j'aime se préoccupaient pour moi et, au lieu de les rassurer, j'ai préféré fuir tout ce temps… »
Il se tait, les prunelles profondément mélancoliques.
Je détourne les yeux, la situation est très gênante. Je sors un de mes livres que je fais semblant de feuilleter pendant que je l'entends faire quelques pas dans la cuisine. Il ouvre un robinet, je crois qu'il se remplit un verre d'eau qu'il avale en quelques gorgées.
Puis il s'approche de la table et s'assied à côté de moi.
« Je voulais vous prévenir d'une chose. »
Je me retourne vers lui et j'ai momentanément le souffle coupé. Il porte des lunettes, des lunettes en forme rectangulaire dont la monture est très fine. Mes yeux papillonnent. Ça lui va si bien. Ça lui donne un air des plus intellectuels. Et il est d'autant plus magnétique. Son regard, cependant, me scrute derrière les verres d'un air soudainement très sérieux.
« Il y a de cela maintenant des années que je n'ai touché au monde du graphisme, lâche-t-il. Mes connaissances sont sans doute dépassées, il y a eu tant de progrès dans ce domaine depuis que j'ai eu mon propre diplôme… Je ne sais, par conséquent, si je pourrai vous être d'une grande utilité. »
Je fronce les sourcils. Je déteste quand sa modestie naturelle l'empêche de voir réellement ce qu'il vaut.
« Vous persistez à vous sous-estimer, dis-je d'un air faussement moralisateur. Vous pouvez m'aider, je le sais. »
Il me regarde en haussant les sourcils. Puis il ébauche un sourire charmant.
« Toujours aussi têtue, hein ? »
Je souris en m'empourprant : voilà, l'atmosphère est plus détendue, à présent. Je parviens à détourner mon regard mais je dois faire un réel effort pour me concentrer à nouveau sur ce que je voulais lui demander. Je finis, cependant, par lui montrer mes documents, mes notes, et lui expose les problèmes auxquels je me heurte avec mes cours : il hoche la tête, il sait très bien de quoi je parle, nous sommes sur la même longueur d'onde. Débutent, alors, deux longues heures d'échanges purement académiques.
« Je suis surprise que vous préfériez le café au thé, dis-je, une tasse fumante à la main. »
Richman, adossé au plan de travail en face de moi, en tient une autre.
« Je sais, mais je n'ai jamais été du genre à me plier aux traditions, avoue-t-il en haussant les épaules. »
Je le regarde en souriant. Je n'ai aucun mal à le croire, il est d'un caractère si fort, il peut se montrer tellement autoritaire… et, pourtant, une incroyable douceur et une infinie gentillesse se cachent derrière ces airs de rudesse. J'ai appris à mieux le connaitre depuis que nous avons entrepris nos séances de « cours de soutien », il y a de cela maintenant une semaine.
« Et vous n'êtes pas très différente de moi, présume-t-il en me regardant d'un air songeur. Est-ce que je me trompe ? »
« Non, dis-je en piquant un fard. »
C'est à son tour de sourire.
« J'ai eu l'occasion de subir plus d'une fois votre… côté rebelle, poursuit-il, narquois. Mais je ne m'en plains pas, s'empresse-t-il d'ajouter voyant que mon visage virait à l'écarlate. Vous avez bien raison de ne pas vous laisser faire, surtout avec un ours bourru comme moi ! »
Je le regarde un moment, ébahie, avant de lâcher un petit rire. Cependant, je remarque que ses prunelles se sont soudainement voilées. Son visage allongé reprend son air grave et son regard scrutateur se pose sur moi, longuement.
« Mais…, reprend-il dans un murmure, vous n'êtes pas plus naturellement contrariante que je ne suis naturellement froid. Il nous suffirait de si peu pour être nous-mêmes, n'est-ce pas ? »
Je le regarde en clignant des yeux. Il s'est tu et n'attend visiblement pas que je réplique quoi que ce soit. Sa voix était empreinte d'amertume. Il détourne les yeux et son regard se perd un long moment dans une silencieuse méditation. Je l'observe muette, et profondément troublée.
Comment une personne peut-elle parvenir à voir en vous tel un livre ouvert ?...
Une douce routine s'est installée. Les après-midi sont devenues des moments privilégiés qui semblent filer trop vite. L'attitude de Richman envers moi demeure professionnelle, comme si il avait réellement été mon enseignant, qualité que j'apprécie énormément.
Mais il n'y a pas que ça. Avec le temps nous sommes devenus plus proches. Car, même s'il demeure aussi réservé et secret qu'à son habitude, quelques détails m'éclairent désormais sur sa vraie nature. J'ai découvert, notamment, que nous partageons, lui et moi, une même passion : celle de la peinture, passion à laquelle, m'a-t-il confié, il ne s'est adonné depuis longtemps. Je me suis demandé si la cause de ce délaissement était due à son métier comme il le prétend ou si c'est parce qu'il trouvait, avant, une complice en sa compagne. Bien entendu, je n'ai posé aucune question, et le sujet de la perte de sa femme n'a jamais fait partie de nos discussions.
Il m'a également avoué son amour pour la collection d'objets d'art, ce qui explique pourquoi sa maison ressemble plus à un musée qu'à un lieu d'habitation.
Je me sens profondément soulagée. Je pense que nous sommes enfin parvenus à trouver un équilibre entre nous. Une sorte de consensus tacite qui marque la limite entre sa nature revêche et mon caractère souvent impétueux.
Toutefois, cet homme demeure encore un mystère pour moi. Son attitude changeante, ses sautes d'humeur, sa discrétion excessive, tous ces côtés sombres de sa vie restent obscurs et inexpliqués...
Nous avons entamé notre troisième semaine de révisions. Je me sens si bien lorsque je suis avec lui… J'évite de penser que, forcément, le jour viendra où tout ceci cessera. Nous nous complétons tellement bien sur le plan intellectuel que j'en suis, quelques fois, stupéfaite.
Il fait si beau, aujourd'hui, et je me sens de si bonne humeur que je n'ai pas pu me résoudre à attendre jusqu'à deux heures et quart pour partir, comme à mon habitude. Ne tenant plus en place et me sentant particulièrement exaltée, je me suis mise en route dès deux heures moins le quart. J'essaye de rouler lentement, d'apprécier le paysage avec ses couleurs, ses odeurs et ses bruits reposant, mais rien n'y fait : je me retrouve à chaque fois à appuyer sur le champignon sans même m'en rendre compte. Je n'ai pas le courage de patienter, la maison perchée est devenue pour moi un lieu d'évasion, un refuge, et, lorsque je gare la voiture, je ne me sens plus étrangère en cet endroit : j'ai l'impression, au contraire, d'être enfin arrivée chez moi.
Comme toujours, Guinness me reçoit avec fortes démonstrations de joie.
« Ça va, toi ? Alors, où est ton maitre, hein ? »
Bizarrement, Richman n'est pas accouru à l'entrée de la maison. Je regarde ma montre : tout juste deux heures et demie, je suis très en avance. Je me demande un instant s'il serait poli d'entrer maintenant ou si je ferais mieux d'attendre dans ma voiture.
Comme en réponse à mes interrogations, Guinness s'écarte de moi, court jusqu'au coin de la maison et se met à aboyer à mon intention.
« Qu'est-ce qu'il y a ? dis-je en m'avançant vers lui. Il est là, ton maitre ? C'est ça ? »
Je contourne la bâtisse, une étrange sensation de déjà-vu s'empare de moi mais je refoule ce désagréable sentiment, je longe hâtivement le côté droit et me retrouve à l'arrière, sur la terrasse en bois. La vue est réellement splendide. La brise parfumée fait ondoyer ma chevelure et la jupe que je porte, la mer est plate et scintillante.
« Alors, où est-il, Guinness ? »
Je m'inquiète car je ne vois Richman nulle part. L'animal continue d'aboyer mais il s'est un peu éloigné et s'est posté à un endroit où la falaise amorce un léger dénivellement. Je m'approche prudemment et remarque pour la première fois que des marches en bois, incrustées dans la roche, créent un sentier qui descend en pente légère. J'ai vaguement le vertige, la sensation d'être sur le point de basculer dans le vide est affolante et enivrante à la fois. Je reste plantée là, immobile, tandis que Guinness est déjà descendu plus bas. Je me décide finalement à le suivre en me demandant où cet étrange escalier peut bien mener. La vue en contrebas n'est pas aussi vertigineuse, la pente devient de plus en plus douce, d'autant plus qu'une rambarde en bois amenuise considérablement l'impression de vide en donnant une sensation de sécurité, mais je me borne tout de même à fixer l'endroit où je pose mes pieds. Arrivée à mi-chemin, je m'arrête, lève le nez et jette un coup d'œil vers le bas.
Et j'en reste coite un moment. Une petite crique se niche là, au milieu des rochers énormes, une plage minuscule blottie au creux des falaises abruptes, sortie de nulle part, à l'exemple de la maison qui la domine depuis les hauteurs. La mer n'est plus qu'à quelques dizaines de mètres de moi, les flots glissent, se déroulent et se jettent sur le sable aux nuances argentées dans un mouvement calme et régulier. Le panorama est enchanteur, insolite.
Les marches, je m'en rends compte, serpentent à travers les pierres jusqu'à atteindre la grève. Guinness a disparu de mon champ de vision mais j'entends encore distinctement ses aboiements. Je poursuis ma descente d'un pas un peu plus pressé. J'ai hâte, à présent, d'atteindre le lieu paradisiaque qui se cache sous mes pieds.
Soudain, un bruit m'interpelle. Je m'arrête encore une fois, je crois avoir perçu une voix, mais je n'en suis pas certaine. Le bruit des vagues couvre le reste. Je tends l'oreille, Guinness s'est arrêté d'aboyer… et je l'entend à nouveau. Une voix que je ne peux confondre, cette fois plus distincte, plus proche.
« Et alors ? Que se passe-t-il, hein ? Pourquoi toute cette agitation ? Oui, je sais, elle sera bientôt là, il faut se dépêcher… »
Je fais encore deux ou trois pas, lorsqu'il surgit tout à coup au détour d'un bloc de pierre.
Alex Richman se tient devant moi, complètement nu. Oh-mon-Dieu.
Un, deux, trois… trois secondes se sont écoulées avant que je ne tourne les talons et que je ne me mette à grimper les marches quatre à quatre. Trois secondes. Le temps de rougir jusqu'à la racine de mes cheveux, le temps de m'arrêter de respirer jusqu'à presque suffoquer, le temps de voir son visage à lui virer de couleur : du rose au pâle, du pâle au cramoisi, du cramoisi au bleu. Je ne peux pas dire qui de nous deux est resté le plus choqué.
Je lui ai tourné le dos, le laissant là, médusé, sidéré, les traits déformés par un mélange de sensations que je peux aisément deviner, et pendant mon ascension précipitée, je n'ai pas été capable de retrouver mon sang-froid ni mon calme. Ma tête bouillonne, je n'arrive plus à réfléchir d'une manière cohérente, mon cerveau est un essaim de pensées, de sentiments, qui ont du mal à trouver leurs places. Je veux juste m'enfuir, je ne pourrais plus jamais croiser son regard. J'atteins le haut de la falaise en un temps record, je crois que même Guinness n'aurait pu me dépasser. Je stoppe un bref instant, je plaque mes mains sur mes genoux, le temps de reprendre mon souffle, mais également pour tenter de remettre de l'ordre dans le tourbillon qui s'est déclenché dans mon esprit. Que dois-je faire, maintenant ? Partir ? Rester ?
Annie, bon sang, tu as vingt-deux ans et tu viens de voir un homme nu devant toi, ce n'est pas la fin du monde !
Oui, mais ce n'est pas comme si j'en avais l'habitude… La raison me dicte de me ressaisir, de me montrer un tant soit peu adulte, raisonnable, mais l'option de la fuite est très tentante. Comment pourrais-je seulement le regarder en face, désormais ? Toute cette situation est si gênante.
Je me redresse enfin, mon regard fait le tour de la terrasse et c'est là seulement que j'aperçois ses vêtements, posés négligemment sur le dossier d'une chaise en fer forgé. Derechef, je pique un fard et m'enfuis à toutes jambes vers l'avant de la bâtisse.
Je ne suis pas partie, finalement. Je n'avais pas envie de passer pour une fillette effarouchée, alors, après un bon quart d'heure passé à me terrer dans ma voiture, je me suis finalement décidée à rebrousser chemin et à entrer dans la maison, comme si de rien n'était. La porte d'entrée demeure presque toujours entrouverte, j'ai donc directement filé vers la cuisine, j'ai sorti mon PC et mes notes et ai attendu dans un silence absolu. A l'étage j'entendais le parquet crisser. Guinness m'a rejointe et s'est blotti à mes pieds. J'ai ouvert un livre sans y jeter un regard, fait semblant de lire un document sur l'ordinateur… jusqu'au moment où Richman est enfin réapparu.
Ma respiration se bloque dans ma gorge, ma bouche est sèche. Mes yeux sont cloués à l'écran, pas moyen de regarder dans sa direction.
« Bonsoir. »
La voix de Richman est impassible, son timbre monocorde. Ni colère, ni incommodité. Juste ce qu'il faut de solennité. J'avale ma salive.
« Bonsoir. »
J'ai essayé de m'exprimer sur le même ton serein, mais je suis trop nerveuse. Ma main ne cesse de triturer un coin de feuille de papier, mon pied sous la table remue frénétiquement. J'ose un coup d'œil vers lui et réalise à quel point son attitude est raide, imperturbable.
Nom d'un chien, mais comment fait-il ?
Il s'assied à côté de moi, sans ajouter un seul mot. Sa respiration est lente et régulière. Il met ses lunettes puis brandit un livre qu'il feuillète rapidement. En le lorgnant furtivement, je remarque qu'il porte les vêtements que j'ai vus sur la chaise : un jean bleu et une chemise blanche. Son odeur, un mélange de linge propre et d'eau de toilette, parvient jusqu'à moi… Et, à nouveau, le souvenir de lui, nu, refait surface dans mon esprit, une vision qui embrume momentanément le peu de raison qui me reste. Je ferme les paupières pour y échapper mais c'est pire. Je revois nettement son corps à la peau très blanche, son torse puissant, parsemé d'un duvet blond foncé, ses longues jambes, ses cuisses musclées, ses hanches étroites… et même le reste.
Merde ! J'ouvre les yeux, haletante, la sueur perle à mon front.
Va-t-il commenter ce qui vient de se produire ?
J'aurais dû savoir que non. Bien sûr que non. Son tempérament tellement discret, tellement digne en toute circonstance, ne peut lui permettre une telle attitude. Pour lui, le chapitre de notre rencontre, pour le moins singulière, est définitivement clos. Et il doit en être de même pour toi !
Son doigt s'est figé sur une page.
« C'est bien là que nous nous étions arrêtés hier, n'est-pas ? »
Sa voix grave a une intonation presque sévère. J'acquiesce, muette. Je suis à peine capable de réfléchir correctement mais, une fois les premières minutes passées, l'embarras, que je suis visiblement seule à ressentir, se dissipe lentement et nous retrouvons notre rythme d'étude habituel. L'après-midi s'écoule, alors, comme à l'ordinaire.
Enfin, presque.
« Nous avons bien travaillés, aujourd'hui. Je vous attends demain, n'est-ce pas ? »
Je me tourne vers Richman, il est adossé à l'encadrement de l'entrée. Son visage s'est détendu, il penche légèrement la tête sur le côté, ses prunelles me lancent un regard pénétrant et doux à la fois.
« Oui, bien sûr, dis-je. Je serai là, à trois heures. »
Je me mords la lèvre. Merde, je n'aurais pas dû mentionner l'heure. Car si tu ne t'étais pas présentée plus tôt que d'habitude, rien de tout cela ne se serait produit !
Je remarque que Richman a sourcillé fugacement mais, étrangement, au lieu de se renfrogner, un sourire secret étire ses lèvres en une moue presque amusée. Mon embarras l'amuse, c'est ça ? Je m'empourpre de plus belle et me précipite vers la Clio.
« Je n'en doute pas, lance-t-il dans un chuchotement alors que j'ai le dos tourné. »
Je feins de ne rien avoir entendu et m'empresse de démarrer.
Je fulmine, le trajet durant. Contre lui (Son sourire presque moqueur me donne envie d'hurler.), mais aussi, et surtout, contre moi et mon comportement idiot. Pourquoi diable la vue d'un homme nu me met-elle dans un pareil état ? C'est ridicule ! Je ne suis plus une gamine, je ne suis pas sensée réagir de la sorte.
Bon, d'accord, c'est Alex Richman, ce n'est pas n'importe qui. Mais il a au moins vingt ans de plus que toi, petite sotte !
J'écrase le champignon, je suis à la limite de me donner des gifles. Au moment où je débouche du bois, mon téléphone se met à vibrer dans mon sac. Je fouille dedans de la main droite, sors l'appareil et vérifie la provenance de l'appel tout en gardant un œil sur la route.
C'est un appel manqué de Jenny. J'ai à nouveau négligé mon amie depuis que j'ai commencé mes cours avec Richman. Nous nous parlons de temps à autres, je lui ai raconté grosso modo ce qui est arrivé pendant ces dernières semaines, mais, comme avec ma famille, j'ai omis de mentionner quelques détails.
Je sais pourquoi elle m'appelle. Jerry. Lui aussi je l'ai délaissé, je le sais. Nous nous appelons régulièrement mais nos conversations sont de plus en plus banales, de moins en moins dignes d'un couple d'amoureux.
Je pousse un soupir. Ce soir je n'appellerai pas Jenny. Je n'ai vraiment pas la tête à supporter ses élans d'enthousiasme, ses railleries ou ses leçons de morale. Avec tout ce qui encombre déjà mon esprit, le moins dont j'ai besoin c'est d'une soirée « papotage ».
J'arrive devant chez moi, gare la voiture et traine mes pieds jusqu'à la maison. Je devine les regards curieux de la vieille voisine qui m'épie chaque jour derrière son rideau. Je ne suis plus « Annie, la fille du village », je suis devenue « Annie, la jeune femme qui côtoie les célébrités en cachette ».
Poussant un second soupir, j'ouvre la porte et me dirige vers la cuisine. La maison n'est éclairée que par la lumière tamisée du soir. Tout est calme, mes parents ne sont pas là, apparemment. Je vais pour ouvrir le réfrigérateur lorsque, brusquement, deux silhouettes surgissent de la pénombre.
« Surprise ! »
Je virevolte et, abasourdie, regarde Jen et Jerry qui se tiennent, souriants, en face moi.
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