Coucou tout le monde! Encore un long chapitre et encore plus de rebondissements en perspective. J'espère que le fait que l'histoire bascule progressivement vers un côté disons plus adulte ne vous ait pas trop choqués. Certes, l'univers de Jane Austen est un univers extrêmement prude mais l'époque est différente et ignorer certaines choses me semble absurde. Cependant, je tiens à préciser que je reste une grande romantique et que les détails trop "explicites", ce n'est pas mon truc. J'aimerais bien avoir vos avis sur la question. Bonne lecture et à bientôt!

9.

Et moi qui croyais que la journée ne pouvait pire se présenter.

Jenny s'est jetée à mon cou, sa tignasse brune et souple me chatouille le nez, son parfum sucré envahit mes narines. Elle ne s'est pas arrêtée, un seul instant, de gazouiller pendant qu'elle me serrait contre sa poitrine, si fort que j'étais au bord de la suffocation. Puis, lorsqu'elle s'est enfin décidée à s'écarter, Jerry s'est avancé vers moi, son charmant sourire fendant son beau visage hâlé.

« Salut, chérie, murmure-t-il à mon oreille tandis que ses grands bras vigoureux m'enlacent la taille. »

Son étreinte est douce et passionnée à la fois, ses lèvres déposent d'abord quelques délicats baisers sur ma joue avant de se mouvoir vers ma bouche...

« Oh mon Dieu, fais-je en m'écartant brusquement de lui, je… je n'en reviens pas encore. Quand êtes-vous arrivés ? Pourquoi ne m'avez-vous rien dit ? »

« Car nous voulions te faire la surprise, justement, explique Jerry en maintenant l'emprise de l'un de ses bras sur mes hanches.C'est Jen qui en a eu l'idée, ajoute-t-il en se tournant vers mon amie. »

« Tu es une vraie cachotière, dis-je à cette dernière. »

« Tu me manquais trop, se défend-t-elle en haussant les épaules. Et, en plus, Jerry aussi mourrait d'envie de te revoir, n'est-ce pas ? »

Ce dernier acquiesce en fixant à nouveau mon visage. Ses prunelles couleur caramel brillent en me décortiquant et je sens derechef ses bras m'attirer vers son torse.

« Mais, où sont donc mes parents ? dis-je en me dérobant pour la seconde fois. Ils devraient être là, c'est étrange… »

« Je crois qu'ils se sont réfugiés dans le jardin, explique Jen. Ils voulaient nous laisser seuls pour mieux te surprendre. »

J'en profite pour me dégager et m'empresse de sortir à l'arrière de la maison.

Mon père est assis sous le chêne, il lit le journal pendant que ma mère s'occupe de ses fleurs.

« Anne, ma chérie, as-tu vu qui est venu te voir ? fait-elle en levant les yeux vers nous. »

Son sourire s'accentue lorsque Jerry me rejoint et qu'il passe discrètement un bras derrière mon épaule. La discussion s'engage et Jenny s'efforce au début de se débrouiller avec le peu de français qu'elle maitrise, mais je me vois assez rapidement contrainte de jouer à l'interprète. Jerry, quant à lui, s'en sort bien mieux qu'elle : il avait suivi des cours de français, il y a de cela quelques années. Il s'exprime avec un fort accent anglais mais parvient aisément à se faire comprendre et les efforts qu'il déploie pour suivre la conversation ne fait que renforcer le charme qui se dégage déjà naturellement de sa personne, si bien qu'au bout de quelques minutes seulement, je peux constater à quel point il a déjà conquis mes parents. Seigneur, c'est vraiment pire de ce que je pensais. Je panique déjà à l'idée que Julie le rencontre. Elle va l'adorer, c'est certain.

« Ce jardin est réellement exquis, fait-il remarquer en lançant un regard à la ronde. Je vous félicite, madame, vous avez réellement la main verte, compliment-t-il ma mère qui fond littéralement. »

« Oh, merci, répond-elle, les joues roses de fierté. Venez donc à l'intérieur, je vais vous préparer le dîner, les invite-t-elle ensuite en s'introduisant dans la maison. »

Une fois à l'intérieur, ma mère m'entraine un peu à l'écart et me chuchote à l'oreille :

« Veux-tu, s'il te plait ma chérie, installer le lit d'appoint dans ta chambre pour Jenny ? Je vais, pendant ce temps, préparer la chambre d'ami pour Jerry… »

Elle s'interrompt un instant, me regarde hésitante et visiblement confuse avant d'ajouter :

« Cela te convient-il ? Je sais que vous êtes un couple mais… enfin, j'ai pensé que tant vous dormiriez sous ce toit, mieux valait respecter certaines choses… »

« Maman, mais bien sûr ! dis-je en poussant une exclamation. A quoi pensais-tu, voyons ? Il est évident que nous ne… »

Les mots m'échappent, ce sujet est si délicat pour moi que je préfère couper court à cette conversation et m'enfuis vers ma chambre.


J'ai du mal à réaliser que Jerry est ici, chez mes parents, chez moi. J'ai besoin de m'isoler, j'ai besoin d'espace pour remettre de l'ordre dans mes idées, dans mes priorités, dans mes sentiments, et la soudaine et inopinée présence de Jerry ne va pas m'aider à mettre au clair ce que je désire au fond de moi. Et j'ai également besoin de temps, du temps supplémentaire, je ne suis pas encore prête, je le sais…

Mais quand le seras-tu ? me morigène ma conscience sur un ton réprobateur. Tu as déjà eu un mois et demi de répit et à quoi cela t'a-t-il avancé ? À rien, si ce n'est à t'enfoncer encore plus dans la confusion, grâce à un certain Monsieur Richman…

Je m'assieds sur mon lit, pose ma tête sur mes deux paumes. J'ai du mal à gérer les sentiments qui ballotent mon cœur. Comment en suis-je arrivée là ? Pourquoi ai-je laissé cet homme envahir à ce point ma vie, mon âme, mon cœur ?

Tout à coup, quelqu'un frappe à ma porte.

« Oui ? »

On ouvre et Jerry pénètre dans ma petite chambre encombrée. Je bondis de mon lit tandis qu'il referme la porte derrière lui.

« Salut, fait-il doucement. Wow, as-tu besoin d'aide ? demande-t-il en voyant le lit d'appoint difforme dans un coin de la pièce. »

« Non, ça va, merci. »

Ses yeux font le tour de la chambre, c'est la première fois qu'il se trouve ici et c'est avec curiosité qu'il découvre mon ex-petit univers personnel. Et ce bref lapsus de temps me permet de le contempler pour la première fois depuis qu'il est là.

Je dois lui concéder une chose, Jerry est réellement très beau. Sa carrure est impressionnante, sculptée par des années de sport et notamment de natation, sa passion dans la vie. Ses épaules larges et son torse musclé lui donnent un air de force qui s'harmonise parfaitement avec ses longues et fines jambes. Son teint est naturellement bronzé, ses traits d'une finesse et d'une régularité exquise, sa tignasse noire et légèrement bouclée va dans tous les sens. Bref, un magnifique spécimen d'homme qui ne laisserait aucune femme indifférente.

Alors quel est ton problème, à toi ? hurle ma raison, indignée.

Je sais, c'est incompréhensible, car en plus d'être beau, Jerry est intelligent mais également très gentil et son comportement envers moi est toujours avenant et compréhensif. Et il m'aime, je le sais. Je le sais à ses constantes attentions, à la manière dont il sait anticiper mes désirs, à la façon dont il apaise mes angoisses ou mes tristesses quand ça ne va pas. Je le sais également aux regards qu'il pose sur moi à chaque fois qu'il me parle, des regards tantôt d'une infinie douceur, tantôt embrasés par le désir. Le désir… voilà, là réside le problème, mon problème. Pourquoi, en dépit de tout ce que je ressens envers lui, ne puis-je arriver à le désirer comme lui me désire ?Je suis folle de me poser une telle question, je le sais. Avoir un petit ami aussi sexy devrait largement suffire à me décider. Sauf que je n'y arrive pas, je n'y suis jamais arrivée…

Jamais… jusqu'à cette après-midi. A cet instant irréel où mes yeux se sont posés sur Richman, nu. Mon Dieu, j'ai à nouveau cette irrépressible envie de me donner des baffes. Pourquoi diable ai-je jeté mon dévolu sur un homme plus âgé que moi, sur quelqu'un qui a une vie à l'opposé de la mienne et qui plus est, ne ressent à l'évidence rien de comparable envers moi ? J'ai presque envie de pleurer tant c'est désespérant.

« Annie, ça va, tu es sûre ? interroge Jerry tandis que je bataille avec le lit dépliable depuis un moment déjà. »

« Oui, ça va, je t'assure. »

Tout va bien, je veux juste me défouler sur ce satané lit qui est le mineur de mes problèmes, au fait.

« Allez, laisse-moi t'aider. »

Jerry m'écarte doucement et parvient en quelques minutes à dompter les barres de fer.

« Voilà, c'est fait, fait-il en bombant le torse. Je le laisse là ? »

J'acquiesce tandis qu'il le pousse contre un pan de mur vide. Puis il se retourne vers moi et je vois, affolée, ses prunelles noisette se dilater et s'enflammer soudainement.

« Dis-donc, murmure-t-il d'une voix éraillée par le désir, cette jupe te va très bien. C'est bien la première fois, je crois, que je te vois porter quelque chose d'aussi féminin. »

« Oh, euh… oui, je crois, fais-je dans un balbutiement. »

« Eh bien, tu devrais le faire plus souvent, tu es splendide comme ça, susurre-il d'un ton de plus en plus voilé. »

Il n'est plus qu'à quelques centimètres de moi, maintenant. Ses bras nerveux m'enlacent à nouveau et m'attirent fermement vers lui. Son regard s'est obscurci, je sens son corps contre le mien, tendu, frémissant. Ma conscience me crie de l'arrêter mais je suis tétanisée. Ma bouche est sèche, les mots restent coincés dans ma gorge. Jerry penche lentement la tête, son souffle chaud et heurté me chatouille le cou. Il me mord d'abord délicatement le lobe de l'oreille, ce qui me fait tressaillir, puis sa bouche trace une série de baisers légers qui suivent doucement le contour de ma mâchoire. Ma respiration s'affole, mon sang bouillonne dans mes veines, je plaque mes deux mains sur ses épaules, il faut que je le stoppe, maintenant, tout de suite.

« Jerry, s'il te plait…, parviens-je à articuler. »

« Annie, tu m'as tellement manqué..., murmure-t-il en secouant légèrement la tête. Laisse-moi te montrer à quel point je t'aime, à quel point je ne peux vivre sans toi… »

Son nez frôle ma joue, l'étau de ses bras se resserre sur ma taille. Ses lèvres cherchent désespérément les miennes… et je me laisse faire. C'est illogique, je le sais, mais que faire d'autre ?

Lui dire la vérité ! crache ma conscience, dégoutée.

Non, je ne peux pas le faire, pas maintenant, pas alors que Jerry vient de faire tout ce voyage rien que pour être avec moi ! C'est mon petit ami, je… l'aime, et lui témoigner ce que je ressens pour lui, même si ce n'est pas exactement ce que lui ressent pour moi, me semble juste et raisonnable.

Etouffant les ultimes soubresauts de la raison, je ferme les paupières et me perds un instant dans ce baiser passionné.


« Mmm… J'avais oublié combien tu sens bon… »

Jerry est assis sur mon lit, moi sur ses genoux. Il m'entoure encore de ses bras et garde son visage enfoui dans mes cheveux.

« À quoi penses-tu ? s'enquiert-il, voyant que je ne dis toujours rien. »

« Que toi aussi tu m'as manqué, dis-je dans un chuchotement. »

Il s'écarte un peu de moi et me regarde droit dans les yeux.

« Vraiment ? »

Je contemple son beau visage, déstabilisée par la frustration que j'y lis.

« Oui, bien sûr que tu m'as manqué, dis-je en caressant de l'index sa joue droite. »

Un sourire étire ses fines lèvres mais ses traits demeurent perplexes. Mon Dieu, ai-je à ce point été insensible et froide envers lui ?

« Et toi ? À quoi penses-tu maintenant ? »

« Que tu demeures pour moi un mystère, avoue-t-il. Et que je suis d'autant plus fou de toi, ajoute-t-il en cherchant à nouveau à m'embrasser. »

Cette seconde étreinte est brève mais, alors que notre baiser précédent était un condensé d'une ardeur contenue depuis des semaines, celui-ci est plus chargé d'émotions : c'est un baiser impérieux, fougueux, presque douloureux et je devine que Jerry y met tout son amour, toute sa joie, tout ce qu'il ne peut exprimer par des mots.

« Pardonne-moi, susurre-t-il une fois son souffle calmé. »

« Te pardonner ? Et que devrais-je te pardonner ? fais-je, surprise par une telle demande. »

« De m'être présenté ici de cette façon, sans prévenir, alors que je sais que tu as encore besoin de temps pour réfléchir… »

Mon cœur a un raté. J'ouvre la bouche, je dois dire quelque chose mais mes pensées sont éparpillées.

« Cesse de te tracasser, m'ordonne doucement Jerry en posant un doigt sur la ride qui creuse mon front. Je ne te demande rien… »

C'est à mon tour de l'interrompre en posant un doigt sur sa bouche.

« Non, laisse-moi parler. C'est à moi de te demander de m'excuser. Je sais que je t'ai délaissé et je voulais que tu saches à quel point ta patience et ta compréhension me touchent. Et je voulais également que tu saches… que je t'aime. »

J'avale ma salive. Je suis détestable, je me hais, car je ne suis qu'à moitié honnête avec lui. Ma conscience hurle d'indignation mais je l'ignore, pour le moment. Je refuse de penser que ces six mois de relation avec Jerry puissent partir aussi facilement en fumée. Il faut que ça marche entre nous. Oui, ça doit marcher, et je suis persuadée que je fais le bon choix.


« Ah ! vous voilà enfin, les tourtereaux ! s'exclame Jen en nous dégotant une œillade à Jerry et à moi alors que nous rejoignons les autres, main dans la main. »

Nous feignons de ne pas l'avoir entendue et prenons place autour de la table de notre petite salle à manger. Ma mère a préparé un copieux diner qui suscite plein de compliments de la part de mes amis. La soirée durant, Jerry ne cesse de féliciter ma mère qui ne sait plus comment faire pour cacher son ravissement. Mon père, plus terre à terre et moins sensible à la flatterie, préfère s'informer sur ses études de droit et sur ses projets futurs mais, encore une fois, mon amoureux sait faire preuve d'une exceptionnelle éloquence.

« Ce garçon est réellement charmant, me chuchote ma mère alors que nous faisons la vaisselle. »

« Oui, je sais, dis-je en rougissant. »

Ma mère se tourne vers moi et je sens ses petits yeux verts me dévisager en douce.

« J'ai l'impression que vous vous êtes réconciliés, est-ce que je me trompe ? Jerry est très amoureux de toi, c'est évident, il te dévore littéralement des yeux. Mais… je t'ai, cependant, trouvée quelque peu… distante avec lui. »

Elle se tait mais je sens qu'elle attend une explication. Sauf que je n'ai pas envie d'en parler.

« Nous allons bien, maintenant, sois tranquille, lui dis-je pour la rassurer. »

Elle n'insiste plus et nous terminons notre tâche en silence. Puis nous nous joignons aux autres qui sont assis dans le séjour. Jen se lève d'un bond et sautille, les yeux brillants de surexcitation, jusqu'à moi.

« Je veux être la première à te le dire, ma chérie. »

« Quoi donc ? fais-je, étonnée. »

« Joyeux anniversaire ! »

Stupéfaite, je les regarde tous et me rends compte, tout à coup, des sourires joyeux qu'ils affichent.

« Regarde, ajoute Jenny en désignant l'horloge accrochée au mur. Il est pile poil minuit. Ce qui veut dire que désormais tu as officiellement vingt-trois ans ! »

Jerry se lève à son tour et vient déposer un chaste baiser sur mes lèvres.

« Joyeux anniversaire, mon amour, chuchote-t-il contre mon front. »

« Merci, dis-je confuse. »

Puis c'est au tour de mes parents de m'embrasser tendrement.

« Demain nous ferons un repas pour célébrer cette occasion, annonce ma mère en caressant mes cheveux. »

Génial, demain commence mon cauchemar, avec Julie dans les parages…

« Tiens, darling, c'est pour toi, me dit Jen en me tendant un paquet recouvert de papier rose. »

« Oh, vraiment, ce n'était pas nécessaire, dis-je en attrapant le cadeau, confuse. »

« Tu l'ouvriras demain, OK ? me demande-t-elle alors que je commence à défaire le ruban blanc. Je préfère que tu découvres le cadeau de Jerry ! ajoute-t-elle, les yeux étincelants d'excitation. »

Je la regarde, intriguée, puis me tourne vers Jerry qui me sourit d'un air énigmatique.

« J'espère que tu aimeras, me susurre-t-il. »

Il dépose dans mes mains une simple enveloppe ornée d'un fin ruban violet. Je l'examine un instant avant d'ouvrir le nœud d'une main nerveuse. A l'intérieur, deux billets de réservation, pour un week-end, à Paris.

Oh-mon-Dieu. Tout un week-end seuls, lui et moi, en amoureux à Paris. Seuls.

« Oh, Jerry, fais-je dans un balbutiement. C'est tellement… inespéré, parviens-je à articuler. »

Merde. Est-ce, là, la seule chose que tu trouves à dire ?

« On en parlera plus tard, me chuchote-t-il discrètement à l'oreille. »

J'acquiesce en évitant de le regarder dans les yeux.

« Allez, il est temps de laisser tes invités se reposer, dit ma mère en se retirant, précédée par mon père. Demain sera une longue journée ! »

Oui, demain sera une longue, une très longue journée.


« Ainsi, Alex Richman te donne des cours ? »

Jerry, assis sur mon lit, me regarde d'un air songeur. Son visage est hermétique, seul son regard de feu révèle une certaine irritation.

« Euh… oui. Enfin, pas à proprement dire. Il m'aide un peu, c'est tout. Il a été parmi les étudiants les plus brillants à la faculté de graphisme et comme l'année prochaine sera assez serrée… »

J'enfile ma veste tout en parlant d'un ton que je veux désinvolte mais sentir les yeux de Jerry braqués sans cesse sur moi ne m'aide pas vraiment.

« Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ? s'enquiert-il doucement. »

Je fais face à mon armoire, je veille à ce qu'il ne remarque pas que je viens de m'empourprer.

« Eh bien… parce que c'est un personnage assez… disons associable. Il aurait détesté que sa présence ici se sache. »

« Pourtant Jen était au courant, elle ? »

Merde, merde !

« Oh, tu sais, entre filles on ne peut rien se cacher, dis-je en lâchant un rire nerveux. »

Je l'entends marmonner quelques mots inintelligibles puis il se lève.

« Je t'attends dehors, OK ? »

J'esquisse un assentiment de la tête en feignant de sourire nonchalamment. Il me sourit tandis que je l'embrasse rapidement sur les lèvres mais je sens qu'intérieurement il est très contrarié. Cette réaction m'intrigue, elle me semble quelque peu exagérée, comme si elle n'était pas uniquement liée au fait que j'ai gardé mes rencontres avec Richman secrètes. Est-ce mon imagination ou y a-t-il autre chose ?

Une fois seule dans ma chambre, je brandis mon téléphone et compose le numéro personnel de Richman. Mon cœur s'emballe dès que j'entends sa voix de basse me répondre à l'autre bout du fil.

« Bonjour, Annie. »

« Euh, bonjour, dis-je dans un bredouillement, prise de court. Je… je vous appelle pour vous prévenir que… que je ne vais plus pouvoir venir durant les prochains jours, pour mes révisions. »

Un silence de plomb accueille mon annonce. Je l'entends respirer bruyamment dans mon oreille, son souffle est heurté.

« Je vois, finit-il par lâcher dans un soupir. »

« Je… j'ai reçu, hier, la visite surprise de deux amis de Londres, et donc… voilà…»

Mince, je ne sais pourquoi m'exprimer tout à coup relève de l'exploit. Est-ce parce que tu omets toujours de dire toute la vérité ? persiffle ma conscience. Ami et petit-ami, grosse nuance !

J'étouffe cette voix qui me harcèle constamment en me disant que ce ne sont là, après tout, nullement les oignons de Richman.

« Oh, vraiment ? reprend Richman d'une voix soudainement plus enjouée. Je… j'ai cru que c'était à cause du malencontreux incident qui s'est produit hier, poursuit-il dans un chuchotement.»

L'air se bloque dans ma gorge. Mon visage s'enflamme.

« Oh, non, non, bien sûr que non, parviens-je à articuler d'une voix à peine audible. »

« Très bien. J'en suis profondément soulagé. Ainsi donc, profitez bien de vos amis, il y a ici plein d'endroits magnifiques à visiter. »

« Oui, je sais. »

« À bientôt, donc, fait-il d'un ton infiniment doux. »

« À bientôt. »

Je raccroche. J'ai les mains moites et le cœur qui bat à tout rompre. Je me rends compte, encore une fois, à quel point songer à cet « incident », tel qu'il l'a appelé, me perturbe.


« Cet endroit est féérique, s'exclame Jen, admirative. »

Lentement, nous cheminons, Jerry, Jen et moi, sur le sable compact. La plage presque déserte disparait progressivement sous une nappe de brouillard qui, remontant du large, vient s'étaler sur les flots agités et avance silencieusement, couvrant le rivage d'un manteau de brume ouaté qui nous enveloppe comme le reste, noyant le paysage dans un décor de conte celte.

« J'ai l'impression d'être au beau milieu d'un nuage, commente Jerry, des gouttelettes d'eau dégoulinant de sa tignasse d'encre. »

Les grandes enjambées qu'il fait l'ont un peu éloigné de nous. Il a retrouvé sa bonne humeur. Il se tourne vers nous de temps à autres, un large sourire fendant son visage bronzé, et me lance des œillades malicieuses. Jen, accrochée à mon bras, se penche vers moi.

« Alors, n'es-tu pas excitée à l'idée de partir un week-end avec lui ? me susurre-t-elle à l'oreille. »

« Si, si, bien sûr. »

Elle se redresse et me regarde en face.

« Tu n'en as nullement l'air, en tous cas, fait-elle en fronçant les sourcils. »

« Tu te fais des idées, dis-je en m'empourprant. »

« Vraiment ? demande-t-elle en me scrutant d'un air peu convaincu. Tu sembles préoccupée. Quelque chose en toi a changé. Est-ce à cause de… »

Elle s'interrompt, lance un coup d'œil en direction de Jerry qui ne fait plus attention à nous puis me regarde, hésitante, avant de poursuivre dans un chuchotement :

« Est-ce à cause de Alex Richman ? »

« Quoi ?! Non !... bien sûr que non. »

Trop tard. Le feu qui enflamme mes joues et mon ton trop nerveux m'ont trahie. Jen me dévisage, bouche bée.

« Anne-Marie Martin ! Ma foie, on dirait… on dirait que tu es amoureuse ! »

« N'importe quoi ! fais-je en étouffant un cri. »

Lamentable. Mon amie n'obtient là que la preuve du contraire.

« Oh-my-God ! lâche-t-elle, stupéfaite. Non, mais je rêve ! Tu es aussi rouge que ton blazer, je sens ton bras trembler sous le mien et en plus… tu es nulle quand tu essaies de mentir, ma chérie. »

J'essaie désespérément de dénicher une réplique convaincante mais je ne trouve rien à dire. J'ai la bouche sèche, mon cerveau est un désert. Je baisse la tête, je suis au bord des larmes. Alors, je décide de tout lui dire, et je le fais d'une traite. Le flot de mots jaillit étranglé, irrégulier. Les trémolos de ma voix me donnent l'impression de lâcher une longue plainte, un râle qui m'aurait depuis trop longtemps obstrué la poitrine et la gorge. Mes aveux sont entrecoupés de sanglots que je tente vainement de refouler. Jen, pour une fois, garde un silence plein de tact. Lorsque j'ai enfin achevé de tout lui avouer, je sens ses bras m'enlacer encore plus fortement.

« Oh, ma chérie, murmure-t-elle d'une voix pleine de compassion. Mais pourquoi ne m'as-tu donc rien dit ? »

« Que voulais-tu que je dise ? fais-je avec lassitude. Tout ceci n'a aucun sens, ni aucun avenir. »

Je lève la tête et regarde Jerry de dos, marcher devant nous.

« Je refuse de jeter l'éponge, dis-je en m'essuyant les joues du revers de ma manche. Il ne le mérite pas. Non, il ne le mérite pas. »

« Mais si tu penses vraiment être amoureuse de quelqu'un d'autre, alors, tôt ou tard tu devras te résoudre à finir cette relation. Cela ne peut durer plus longtemps !»

J'ouvre la bouche avec l'intention de dire quelque chose lorsque, soudain, un bruit m'interpelle. Ce sont des aboiements et ils se rapprochent de nous : l'animal est si proche que l'on peut parfaitement distinguer ses halètements et pourtant nous ne le voyons toujours pas.

« Guinness ! »

Quoi ! Je me fige, mes yeux papillonnent frénétiquement, je scrute, glacée, le vide qui m'entoure. La voix, émanant de nulle part, a retenti impérieusement mais, brusquement, le chien surgit devant nous et court se jeter sur moi.

« Wow, du calme mon brave, fais-je en tentant de maintenir mon équilibre tant la bête pèse lourdement sur moi. Ça va toi ? T'ai-je manqué aujourd'hui ? lui dis-je en flattant chaleureusement sa crinière sombre. »

« Annie, c'est quoi ce chien ? m'interroge Jerry qui a rebroussé chemin. »

« Il se nomme Guinness. »

Nous tressaillons tous les trois à l'unisson. La voix du maitre a devancé la mienne. Nous nous tournons et apercevons distinctement une grande silhouette sombre qui se détache de l'écrin de coton grisâtre qui nous cerne. Le spectacle de Richman, tout de noir vêtu, apparaissant d'une manière aussi inattendue au beau milieu de ce tableau enchanteur est digne des plus beaux passages d'Emily Brontë. J'ai l'impression d'avoir sous les yeux un être magique, ténébreux, un personnage sombre et mystérieux dont le seul but serait de m'ensorceler et je comprends, soudain, pourquoi mon neveu et tous les enfants de la planète l'adulent autant. Je suis moi-même prise au piège de cet homme magnétique.

Ses cheveux humidifiés sont plaqués sur son crâne, ses yeux de félin, rivés sur moi, sont deux flammes qui étincellent dans la grisaille.

« Bonsoir, Annie. »

« Bonsoir, dis-je, la bouche sèche.»

Il continue de sourire cordialement pendant que son regard glisse vers mes compagnons de ballade.

« Je vous présente ma meilleure amie, Jenny. »

Cette dernière affiche un sourire béat tandis qu'il lui serre la main.

« … Et voici Jerry. »

Celui-ci se contente d'afficher un petit sourire qui n'atteint pas ses yeux. Il s'approche de moi et passe un bras derrière mes épaules tandis qu'il salue Richman de l'autre. Je retiens ma respiration, je suis comme dans un monde parallèle, dans un mauvais rêve. Mes yeux sont cloués au visage de Richman sur lequel je tente de déceler une quelconque réaction. Il sourcille en nous regardant l'un et l'autre et je crois apercevoir l'espace d'une fraction de seconde un éclair de colère altérer ses traits. Mais son visage se ferme et il affiche de suite son masque d'impassibilité.

« Enchanté de faire votre connaissance, dit-il d'un ton froid et presque guindé. J'espère que votre séjour ici se passe bien ?»

« Oh, très bien, répond Jen dont la voix est montée de plusieurs octaves. Il ne pouvait y avoir de plus bel endroit pour fêter les vingt-trois ans d'Annie ! »

« Pardon ? »

Richman, bouche bée, me lance un regard stupéfait.

« Votre anniversaire ? Aujourd'hui ? répète-t-il. »

« Oui, dis-je, contrite. »

Un silence s'ensuit, un court moment très embarrassant. Pourquoi est-ce que je me sens aussi coupable ?

« Eh bien, joyeux anniversaire, finit-il par susurrer. »

Il continue de me regarder d'un air très amical, mais je note une once de reproche dans sa voix.

« Merci. »

« Voulez-vous faire un bout de chemin avec nous ? demande brusquement Jen en se postant sous son nez. Cela nous ferait réellement plaisir ! N'est-ce pas, Annie ? »

Merde, Jen ! Mais que lui prend-elle ? Avec tout ce que je viens de lui confesser, comment ose-t-elle ?! Richman esquisse un léger mouvement de recul mais il fait encore une fois preuve d'une politesse toute calculée en acceptant l'invitation d'un hochement de tête. Gérer ce genre de situations avec ses fans fait à l'évidence partie de sa vie de tous les jours.

Nous entamons alors une marche lente, animée par une infatigable Jen qui ne cesse de bavarder avec un enthousiasme redoublé. Jerry demeure, en revanche, étrangement silencieux. Il marche sur ma droite en me tenant la main et je peux sentir de temps à autres ses prunelles se poser fugacement sur moi.

« Jerry ?... Jerry ! »

Mon compagnon sursaute et lance un regard agacé vers Jenny qui vient de l'interpeller pour la seconde fois.

« Oui, Jen ? »

« Eh bien, je parlais de ta carrière de droit et je disais que tu aimerais faire de la politique, comme ton père, n'est-ce pas ? Son père est Sir Williams, précise-t-elle en s'adressant derechef à Richman. Vous avez sans doute entendu parler de lui ? »

Richman se contente d'acquiescer en silence. Il n'a, de toute évidence, aucune envie de converser. Ses yeux s'arrêtent un instant sur nos mains entrelacés avant de se détourner de nous.

Je sens Jerry frémir et en le regardant je m'aperçois que de la sueur perle à son front. Son attitude m'intrigue beaucoup. Mais où est donc passée son don naturel de la rhétorique ? Sa bonne humeur de la tantôt ? Je le regarde, perplexe, lorsque, tout à coup, une phrase que vient de lancer Jenny me glace le sang.

« …Annie vous l'a-t-elle dit ? Ils vont partir en amoureux, ce week-end, à Paris ! C'est si romantique, ne trouvez-vous pas ? »

Jen ! Nom d'un chien ! Je la mitraille du regard, je suis sur le point d'exploser. Tu es devenue folle ou quoi ? Elle me sourit tout en secouant la tête d'un air très calme. Mais que trame-t-elle ? Je continue d'avancer mais je ne sens plus mes jambes. Une boule bloque ma respiration, mon corps s'est vidé de son sang. J'ai la vague impression d'entendre Richman chuchoter quelque chose mais sa voix si proche est soudainement très lointaine.

Nous faisons encore quelques pas lorsqu'il s'arrête. J'ose à peine le regarder.

« Je dois vous quitter, à présent, annonce-t-il. Ce fut un plaisir de faire votre connaissance. »

Son ton demeure cordial mais l'intonation de sa voix est empreinte d'une extrême lassitude que je décèle immédiatement. Je lève les yeux et nos regards se croisent.

Oh mon Dieu. L'expression de son visage…

« Au revoir, Annie, chuchote-t-il. »

« Au revoir… »

Le sourire qu'il ébauche ressemble à une insupportable grimace et la tristesse que je lis dans son regard est insoutenable.

Il tourne les talons et s'éloigne, tête baissée.


Je me plante devant la porte d'entrée mais je n'entre pas. Ma main reste posée sur la poignée. Je me demande, encore une fois, ce que peut bien me vouloir Richman après l'inopportune rencontre que nous avons eue ce matin. Le message qu'il m'a laissé sur mon téléphone ne me donnait aucun indice à part le fait qu'il voulait me parler.

J'inhale profondément avant de tourner la poignée. La maison est calme, Guinness est invisible, tout comme son maitre. Je vais directement à la cuisine mais là encore ne trouve personne. Lorsque je repasse dans le vestibule, j'entends soudain un bruit en provenance de la bibliothèque. J'ai le cœur serré, je n'aime pas ce calme inhabituel, j'ai appris à me méfier car j'ai toujours cette peur que Richman refasse un jour un geste fatal.

En m'approchant de la porte de la bibliothèque je me rends tout à coup compte que ce que j'ai perçu est de la musique. Une ancienne chanson que je ne connais que d'ouïe. Je respire un bon coup avant de frapper.

« Oui, entrez s'il vous plait. »

Entendre la voix de Richman est un soulagement. J'entre prudemment, la pièce embaume l'odeur de papier et de cuir, la lumière qui filtre par la fenêtre est atténuée par le rideau en voile couleur crème.

Richman est assis devant le piano, ses mains reposent sur ses genoux. Il tourne la tête vers moi et de ses prunelles de félin m'enveloppe toute entière.

« Bonsoir, dit-il dans un murmure. »

« Bonsoir, dis-je gauchement. »

Je baisse les yeux, je ne sais plus quoi dire. Cette situation n'est visiblement gênante que pour moi. Que fais-je ici, d'ailleurs ?

« Vous vouliez me voir ? dis-je en soutenant à nouveau son regard. »

« Oui. Je voulais vous donner votre cadeau d'anniversaire. »

Je cligne des yeux en le regardant, abasourdie. Un cadeau, pour moi ?

Richman s'est levé. Il se tient debout, au milieu de la pièce et me regarde un moment en silence. Puis, soudain, il lève le bras droit vers moi.

« Voulez-vous danser avec moi ? »

Danser ? Avec lui ? Je contemple sa main qui m'invite à le joindre et j'ai l'impression de rêver. Mon cœur s'emballe, le sang se met à battre à toute vitesse contre mes tempes. Je hoche la tête puis, lentement, j'avance vers lui. J'ai les jambes en coton, mon estomac est noué. Doucement je pose ma main dans la sienne. Sa paume est tiède, sa peau d'une douceur surprenante. Ses doigts se referment délicatement sur les miens. Seigneur, c'est la première fois que je le touche comme ça. J'ai l'impression qu'une langue de feu parcourt mon corps. Mes yeux fixent nos doigts entrelacés avant de se mouvoir vers son visage… et j'en ai le souffle coupé. Son regard a changé, il s'est soudainement obscurci, ses yeux sondent les miens embrasés par une flamme que je ne leur connaissais pas. Son visage est crispé, ses traits tendus. Je sens, tout à coup, son autre main se poser au creux de mon dos et il m'attire vers lui dans un geste aérien. Nos corps se rapprochent l'un de l'autre, je baisse la tête, mon nez frôle son épaule, son odeur, un mélange de parfum et de sa propre odeur est subtile et capiteuse. Je peux sentir sa poitrine frémissante se soulever rapidement, à l'instar de la mienne. Son souffle saccadé chatouille ma nuque. Je crois que je vais m'évanouir. Le sentir si proche de moi est une sensation enivrante, je suis soûlée par sa fragrance, par son toucher.

Il commence, alors, à se mouvoir avec une lenteur exquise, de petits pas que je peux facilement suivre. La musique est délicieusement romantique, c'est un slow si beau et si sensuel que j'en ai la chair de poule. Cela me rappelle quelque chose…

« Mon Dieu, The Platters, dis-je dans un chuchotement. »

« Oui, My prayer, vous vous souvenez ? Cette chanson me ramène invariablement à ce jour où nous nous étions rencontrés sur la route. »

Je souris dans son épaule. Ces souvenirs me semblent si irréels. Ce moment est irréel. Vous êtes irréel, Alex Richman. Ce que je ressens pour vous est irréel.

A nouveau, les larmes affluent à mes yeux. Je ferme les paupières, je n'ai aucune envie de pleurer, non, pas maintenant. Cet instant est si parfait que je ne veux le gâcher pour rien au monde. Laisse les sanglots pour plus tard. Une fois que tu seras dans ton lit en sachant que tu ne le reverras plus jamais. J'essaie d'étouffer les tressaillements involontaires qui commencent à me secouer, je n'ai surtout pas envie qu'il me voit dans cet état-là. Je m'agrippe à son bras et blottis ma tête dans son cou. Sa main emprisonne la mienne plus fortement, l'autre dessine de petits cercles dans mon dos, de plus en plus hardiment. Son visage est enfoui dans mes cheveux, je l'entends inhaler profondément, son souffle chaud électrise mon échine. Nous sommes, désormais, étroitement serrés l'un contre l'autre, je peux ressentir chacune de ses respirations, chacun de ses frissons, chaque centimètre de son corps envoûtant. La musique est grisante. Nous continuons à dessiner de petits carrés de nos pieds, même lorsque la chanson s'achève et qu'un silence absolu y succède.

« Annie ? »

C'est le ton angoissé de Richman qui me sort de mon étourderie. Je lève péniblement les yeux vers lui et me rends compte, à cet instant seulement, que des larmes roulent sur mon visage.

« Annie ! Mais que vous arrive-t-il ?! s'exclame Richman, choqué. »

Merde ! Brusquement je m'éloigne de lui tout en essuyant mes joues. J'ai le vertige, je suis incapable de prononcer un seul mot, sans quoi je sais que je vais éclater en sanglots. Je secoue la tête et l'arrête d'un geste de la main lorsque je vois qu'il veut s'approcher de moi. J'essaie de me ressaisir, je respire profondément, je tente d'évacuer cette boule qui me noue la gorge.

« Merci…, dis-je dans un hoquet. Merci pour ce magnifique cadeau. »

Et je virevolte et m'enfuis en courant. Dehors, l'orage a éclaté. Les trombes d'eau qui se déversent du ciel, au lieu de me gêner, constituent pour moi une bouffée d'oxygène salutaire. Je m'arrête un instant et laisse l'eau m'imprégner, rafraichir mon corps brûlant, éclaircir mon esprit embrumé. Mais je ne peux m'attarder ici plus longtemps. Je reprends ma marche vers ma voiture. Les pleurs continuent de couler, mêlés aux filets d'eau qui dégoulinent sur mon visage. Le bruit de la pluie qui bat violemment sur les cailloux est si assourdissant que je ne peux rien entendre d'autre. Pas même Guinness qui aboie, au loin, depuis la maison. Pas même lui, qui arrive en courant derrière moi et qui, sans que je ne comprenne comment, me saisit brusquement.

Tout se passe alors très vite. Tout à coup, ses mains s'emparent de ma taille dans un geste puissant, presque violent, et m'attirent fermement vers lui. J'ai du mal à respirer, l'étau de ses bras est si solide que j'ai l'impression d'étouffer. Nous sommes tous deux trempés, haletants, collés l'un à l'autre sous cet orage que nous avons oublié. Je cligne des yeux, j'essaie de le regarder mais les coulées d'eau m'en empêchent. L'une de ses mains lâche son emprise et vient se poser sur ma joue tandis que de son autre main il m'attire encore plus vers son torse. Sa poitrine et la mienne vibrent au même tempo. Ses longs doigts agrippent ma nuque et mes cheveux. J'arrive à apercevoir à travers les gouttes d'eau son sombre regard en incandescence. Il incline la tête et sa bouche s'abat abruptement sur la mienne, impérieuse, pressante. Oh mon Dieu ! Je ferme les paupières, passe mes bras derrière son cou et m'accroche à son dos. Notre étreinte se fait plus ardente, nos lèvres fusionnent, nos souffles s'unissent, nos haleines se mêlent. J'ai besoin de pomper de l'air, mon corps est un brasier, mes mains happent des mèches de cheveux mouillées sur l'arrière de sa tête qu'elles tortillent sans ménagement. Le temps s'écoule, les secondes ou les minutes peut-être, que sais-je ? Ça n'a aucune importance, plus rien n'a d'importance. Je n'ai jamais vécu un moment tel que celui-ci. Ce baiser est si voluptueux, torride et sensuel, doux et passionné à la fois.

Mon Dieu, je crois que je vais défaillir. Comme s'il m'avait devinée, il s'arrête soudain et s'écarte un peu de moi. Son front s'appuie contre le mien tandis que nous tentons de reprendre notre souffle. Mes mains reposent sur ses avant-bras qui me retiennent encore de chaque côté de mes hanches. La pluie continue de s'abattre sur nous, le tonnerre gronde, mais nous ne bougeons pas. J'ai juste envie de rester là, comme ça, avec lui.

Je lève les yeux vers lui : il est en train de m'observer en silence, ses prunelles essaient de sonder mon esprit, je le sais. J'aurais dû comprendre à ce moment-là qu'il essayait de deviner mes pensées, qu'il attendait de voir ma réaction. J'ai envie de lui sourire, je devrais sans doute dire quelque chose, mais j'en suis incapable. Je suis trop sonnée, je suis comme anesthésiée. Je me contente de le regarder, pantelante, engourdie, et me demande soudain pourquoi il affiche une expression aussi grave, aussi sombre.

Je suis sur le point de lui poser la question lorsque ses mains me lâchent, brusquement, et retombent mollement de chaque côté de ses flancs.

« Je suis désolé, lâche-t-il sans me regarder. »

Hein ?

Il s'écarte de moi et me lance un regard sinistre.

« Je suis tellement navré. Je sais, je deviens fou, je n'aurais jamais dû… Vous êtes si jeune… mais à quoi ai-je pensé ? Vous méritez mieux. Mieux que moi. »

Il s'interrompt et, à nouveau, évite d'affronter mon regard. J'ouvre la bouche mais je suis si hébétée que les mots m'échappent. Il lâche un soupir avant de murmurer :

« Pardonnez-moi…. pardonnez-moi. »

Et il me laisse là, et rebrousse chemin d'un pas ferme sans un seul regard pour moi.

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