Salut à tous! Me revoilà avec un nouveau chapitre. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture à toutes et à tous. Bonnes vacances et à bientôt!
11.
Je suis tirée d'un profond sommeil aux premières lueurs de l'aube. La chambre, baignée par une lumière pâle et diffuse, est plongée dans une quiétude qui fait écho à celle que je ressens en ce moment. Mon corps engourdi, mon esprit ensommeillé, émergent lentement de leur douce torpeur. Je suis allongée sur le dos, le plafond de la pièce blanchit progressivement alors que le jour se lève. A l'extérieur, pas un bruit ne vient troubler ces moments de parfaite sérénité, hormis le murmure lointain des vagues qui se jettent contre la falaise.
Richman, euh…, non, c'est Alex, désormais, il faut que je m'y habitue. Alex dort encore. Je sens son bras qui repose sur ma poitrine nue et son souffle chaud et régulier qui chatouille mon oreille droite. Je tourne un peu la tête, je ne veux pas le réveiller, je veux juste le regarder dormir, ça me suffit. Son visage, enveloppé par un voile clair-obscur, est tourné vers moi. Je laisse les minutes passer en silence. Je savoure cet instant qui, je le devine, restera parmi les plus beaux de ma vie. Je contemple les ombres et les lumières danser sur son visage, changer l'expression de ses traits apaisés. J'admire sa chevelure cendrée qui retombe en cascades légères sur son large front alors que les premiers rayons de soleil la teinte progressivement de fils d'argent… Ces détails futiles m'émerveillent et je ne peux m'empêcher de ressentir cette bouffée de bonheur me traverser à chaque fois que je ferme les paupières et que je laisse les souvenirs de la veille me submerger…
Seigneur… Je viens de passer la nuit avec Alex. Je peine encore à réaliser ce qui s'est produit, tout a été si beau, si naturel, si facile, finalement. Je l'avais pourtant tellement appréhendée, cette première fois, comme la plupart des filles dans ma situation, et j'avais clairement ressenti cette angoisse lorsque, l'autre nuit, Jerry avait était si entreprenant, lorsque j'avais vraiment cru que nous allions finir par faire l'amour… Les souvenirs de cette nuit demeurent encore très vifs et pourtant confus. Je me rappelle surtout sa passion déchainée, son impétuosité, son empressement pour me dénuder, pour me toucher, sa fougue dans chacun de ses gestes impatients… Alors qu'hier, avec Alex, ce fut si différent. La tendresse dont étaient imprégnées ses caresses, ses baisers, la délicatesse de ses gestes… je sais que ce sont ces attentions qui ont largement contribué à me rendre les choses le plus aisé possible. Dieu sait pourtant qu'il a dû fournir un réel effort pour contenir son propre désir, ses pulsions : je l'ai vu au feu qu'irradiait son regard, je l'ai deviné au frémissement de sa peau, à ses muscles tendus à chaque fois qu'il me touchait… mais, même lorsque j'ai essayé de dissiper ses craintes de me faire mal, même à cet instant délicat où il m'a faite sienne, il ne s'est pas laissé dominer par la fougue qui faisait vibrer son corps. Il n'a pas eu un seul mouvement déplacé, pas une fausse note, chacune de ses étreintes, chacun de ses attouchements, même les plus légers, étaient constamment dictés par mes propres réactions. Je le voyais guetter mon regard, je le sentais qui m'observait, qui me ressentait, qui me devinait… jusqu'au moment où nous fûmes tous deux emportés par ce délicieux tourbillon de volupté dont j'ignorais tout…
Les douces réminiscences de nos ébats de la veille font involontairement contracter mon ventre et mes cuisses. Mon Dieu, les sensations de cette toute première fois ont été si intenses, si nouvelles, tellement vertigineuses, que j'en ai encore la chair de poule rien qu'en y pensant.
Les minutes passent et je finis par ressentir le besoin de bouger. Mais, dès que j'esquisse un mouvement, Alex, toujours endormi, roule encore plus sur son flanc et se love contre moi : son corps nu pèse en partie sur le mien, son visage est enfoui dans mon cou, il lâche un petit soupir qui me hérisse la peau. Mon cœur s'emballe instantanément, c'est si étrange pour moi de me réveiller aux côtés d'un homme, de sentir son corps chaud, ses jambes poilues se frotter contre moi. Mon désir pour lui est toujours là, palpable, cette flamme qui me consumait hier réapparait au creux de mes entrailles. Cependant, la chaleur de son contact au fil des minutes finit par m'étourdir à nouveau : je me détends et ferme les yeux, me laissant bercer par ma petite bulle de bonheur personnelle…
« Bonjour. »
J'ouvre paresseusement les yeux et le plus incroyable des spectacles accueille mon réveil : Alex qui me contemple, souriant. Sa tête repose sur son bras plié, nous sommes tournés l'un vers l'autre, les rayons du soleil se déversent à flots dans la chambre à travers la grande fenêtre.
« Bonjour, dis-je dans un chuchotement. »
Son visage irradie de gaieté, il joue négligemment avec une mèche de mes cheveux qu'il enroule entre son pouce et son index. Je lui souris à mon tour, béatement.
« J'espère que tu as bien dormi. Comment te sens-tu ? s'enquiert-il. »
« Très bien, merci. »
Je me tais. Je suis soudainement prise d'un inexplicable accès de timidité. Je ne sais pourquoi je me sens tout à coup si gênée en sa présence. Affronter cet homme qui d'ordinaire m'intimide, après la nuit que nous venons de vivre, m'est assez difficile. Je me tortille, mes yeux papillonnent, et je me rends compte, tout à coup, que le drap blanc qui nous recouvre ne cache qu'à moitié mon buste nu.
« Annie, ça va ? »
Le ton étonné d'Alex me fait doublement rougir.
« Oui, oui, très bien, dis-je en tirant le drap sur ma poitrine. »
Lentement, il lâche mes cheveux et pose sa paume sur ma joue.
« Parle-moi, intime-t-il doucement en relevant ma tête vers lui. »
Nos regards se croisent, il m'observe, intrigué. Mon Dieu, comment exprimer ce que je ressens avec des mots ? Ses prunelles cherchent une réponse dans les miennes, je vois l'anxiété envahir progressivement son visage.
« Est-ce que ça a été… trop désagréable ? finit-il par lâcher dans un souffle. »
Quoi ! Seigneur, mais où pèche-t-il de telles idées ?
« Non, bien sûr que non ! dis-je en me redressant. Cela n'a pas du tout été désagréable, et tu le sais. Au contraire… tout a été… parfait, fais-je en baissant pudiquement les yeux. C'est juste que… »
Les mots à nouveau me manquent. Je prends une grande inspiration, il faut que je parle, sans quoi, et selon son habitude, il croira qu'il a commis une quelconque faute, hier.
« C'est juste que tout cela est tellement nouveau pour moi, finis-je par avouer dans un souffle. Cela me fait bizarre de… d'être là, avec toi… »
J'évite à nouveau de le regarder mais je devine le sourire qui étire ses traits. Alors, tendrement il m'attire vers lui et me serre contre son torse.
« Je comprends. Je comprends que tu puisses te sentir… différente. C'est normal, je suppose. Cependant, crois-moi, tout ceci est aussi nouveau pour moi que cela l'est pour toi. »
Je relève légèrement la tête et le dévisage, surprise. Il se tourne alors vers moi et me dégote un petit sourire énigmatique tout en caressant derechef ma chevelure. Puis il repose sa tête sur l'oreiller et son regard se perd dans le vague.
« Vois-tu…, commence-t-il lentement, durant les vingt ans qu'a duré mon mariage avec Ella, je n'ai jamais connu d'autres femmes. Lorsqu'elle est partie… jamais je n'aurais cru qu'il viendrait un jour où je pourrais à nouveau ressentir de tels sentiments. Tu comprends ? »
J'acquiesce en silence. Mon Dieu, parler d'un sujet aussi délicat me met très mal à l'aise. Mais je sens qu'il a besoin de se confier.
« Ce que je ressens pour toi est très beau mais également très déstabilisant, poursuit-il en faisant rouler délicatement sa main sur mon bras. Et il n'y a pas que cela… »
Il se tait un moment avant de se décider à continuer d'une voix voilée.
« Annie… je n'ai jamais été avec une fille comme toi. Ella avait eu d'autres amoureux avant de me rencontrer. De même que les quelques femmes que j'avais fréquentées bien avant, dans ma jeunesse. Ton innocence a été très… déroutante. J'ai eu si peur de te blesser, j'aurais tant aimé t'épargner ce moment si déplaisant et pourtant inévitable… »
« Chuuut, fais-je doucement en me blottissant amoureusement contre lui, tout a été parfait, je le répète. Ne te tourmente plus pour cela. Je me souviens à peine de ce moment précis. La suite par contre…»
Je laisse ma phrase en suspend pour lui signifier combien sa prévenance m'a procuré par la suite des sensations auxquelles jamais je n'avais aspiré.
« Vraiment ? »
Je me dégage de ses bras et m'allonge à nouveau sur mon flanc, de manière à le regarder bien en face.
« Oui, vraiment. La nuit d'hier fut la plus belle de toute ma vie. Arrête de te sous-estimer, cette manie que tu as de tout le temps douter de toi m'agace au plus haut point ! »
Il me regarde en clignant des yeux puis lâche un petit rire joyeux.
« J'aime tant te voir sourire, et rire, dis-je en caressant avec mon index la ride qui se forme au coin de sa bouche. Hier, tu avais l'air si… si affligé, dis-je en passant le revers de ma main sur la fine barbe blonde qui recouvre ses joues. »
Son visage recouvre son expression grave.
« Annie… je croyais que plus jamais je ne te reverrais, confesse-t-il en caressant à son tour mon visage. Karen a de suite deviné que quelque chose n'allait pas lorsqu'elle m'a parlé au téléphone. C'est pour ça qu'elle est venue d'une manière aussi précipitée avec Andrew. Ils sont les seuls à savoir, pour ce qui s'est passé… Je parle de ma tentative d'en finir avec l'existence… »
Ce souvenir est si poignant que je ne peux éviter de trembler puis de l'embrasser fougueusement.
« Je ne veux plus que tu ais de telles idées, dis-je contre sa bouche. »
« Non, rassure-toi, je n'avais point l'intention d'en arriver à nouveau à ces extrémités. D'autant plus que c'est moi qui t'ai repoussée, l'autre jour. Je n'ai eu que ce je méritais. »
Je m'écarte de lui et sonde son visage, sourcils froncés.
« Pourquoi as-tu fait cela, finis-par demander d'une toute petite voix. Moi aussi j'ai souffert ces derniers jours, c'était si injuste… »
« Annie, oh, Annie… ne comprends-tu pas ? fait-il sur un ton suppliant. Ne vois-tu les différences entre nous ? Sais-tu seulement combien d'années nous séparent ? »
« Je m'en fiche ! fais-je exaspérée, je… »
« Vingt-deux, me coupe-t-il en posant un doigt sur ma bouche. J'ai quarante-cinq ans, Annie, annonce-t-il d'un ton sinistre. »
Oh ! Euh… wouaw. Ça semble beaucoup, en le disant ainsi, à haute voix. Mais je me ressaisis vite.
« Eh bien, soit. En quoi cela devrait-il constituer une différence ? Ce que nous éprouvons l'un pour l'autre, c'est la seule chose qui compte à mes yeux. »
Je t'aime, ne le vois-tu pas ? Le mot, toutefois, ne parvient pas à franchir la barrière de mes lèvres. Alex m'observe d'un air attendri.
« Je sais… et je tiens à toi aussi. A un point que, pour la première fois de ma vie, je fais fi de tous mes principes et de mes craintes. »
Le fait qu'il me parle à cœur ouvert me touche vraiment. Ce déluge d'aveux est si bouleversant de sa part… J'enfouis mon visage dans le creux de son épaule, caresse le duvet de sa poitrine et embrasse timidement son cou.
« Dis-en moi plus, fais-je dans un susurrement. Parle-moi de toi, de ta vie. »
« Plus ? s'étonne-t-il. Hum… que pourrais-je bien te dire de plus que tu ne saches déjà ? Je suis un personnage public, il suffit d'écrire mon nom sur Internet pour trouver tout ce qu'il y à savoir. »
Je relève la tête et le regarde en fronçant les sourcils.
« Je ne sais rien de toi, dis-je en appuyant ma tête sur mon coude. Ce n'est pas l'acteur que je veux connaitre, mais l'homme. Tu demeures pour moi si… mystérieux ! »
Un sourire étire les commissures de ses lèvres.
« Crois-moi, Annie, je n'ai rien de spécial, je suis une personne comme les autres. »
« Pas pour moi, dis-je en plongeant à nouveau mon visage dans sa gorge. Tout en toi est spécial pour moi, fais-je en ronronnant. »
Je sens une fois de plus qu'il sourit dans mes cheveux. Je sais qu'il doit penser que j'exagère, je suis à chaque fois surprise par sa modestie. Comment ne peut-il se rendre compte du charisme fou qui se dégage de lui ?
« D'accord, prononce-t-il lentement. Eh bien, puisque tu le veux, voyons voir ce que je peux bien cacher de si intéressant… »
Je retiens ma respiration, les battements de mon cœur s'accélèrent.
« Je suis allergique aux fraises, j'ai eu une appendicite dans ma jeunesse dont je garde une cicatrice dans le bas du ventre et… et j'adore le chocolat et le beurre de cacahuètes. Voilà ! »
Je me redresse et lui adresse un regard réprobateur.
« Tu te moques de moi ? »
Il part, alors, d'un grand rire amusé.
« Non, je t'assure que je ne mens en rien ! Mais je voulais juste que tu t'ôtes cette idée de l'esprit que tu es avec un homme plein de secrets et de mystères. Je suis un homme aussi banal que les autres. »
Mon Dieu, il est tellement craquant quand il affiche cette moue faussement contrite… Une irrésistible envie de l'embrasser s'empare de moi. Je me penche et dépose un baiser léger sur ses lèvres. Mmmm… Nous échangeons un bref coup d'œil et mon corps s'enflamme instantanément en constatant que le même désir qui me harcèle vient d'assombrir son regard. Alors, prenant l'initiative, je l'embrasse à nouveau, en y mettant, cette fois, toute la passion qui, en cet instant, me dévore. Mes mains emprisonnent son visage, ma lourde chevelure retombe de chaque côté de ma tête. Je sens qu'il est étonné par mon assaut soudain et il gémit doucement contre ma bouche alors que ses bras s'enroulent autour de moi. Notre étreinte dure un moment indéfini, lovés l'un contre l'autre, nous roulons sur le lit en continuant de nous embrasser, mon Dieu, j'ai tellement envie de lui… Je sens son corps se raidir, ses muscles se tendre tandis que de ses mains il parcourt mon corps de haut en bas. Ma timidité de là tantôt s'est évaporée d'un coup, je le serre fort contre moi, j'ai envie de sentir son corps ensorcelant, de goûter à l'arôme de sa peau, de me saouler à son odeur grisante…
Quand, brusquement, la sonnerie d'un portable retentit dans la pièce.
Nous feignons sur le coup de ne pas l'avoir entendue et poursuivons sans nous interrompre nos mutuelles caresses… mais le bruit strident se fait à nouveau entendre, et cette fois, les appels sont si insistants que nous finissons par en être franchement agacés.
« C'est le mien…, chuchote Alex à bout de souffle. Qui diable peut bien appeler à une heure si matinale ? »
« Allez, vas-y, dis-je à contrecœur, c'est peut-être important. »
« Rien ne saurait être plus important que toi en ce moment, murmure-t-il à mon oreille. »
Je l'embrasse à nouveau, puis le repousse doucement en lui faisant signe de se lever. Il obtempère en grognant entre ses dents, brandit son téléphone et quitte la pièce. Je l'entends répondre et sa voix s'éloigne progressivement.
Mon corps est tout ramolli, je m'étire langoureusement dans le lit. Quelle heure peut-il bien être, au fait ? Neuf ou dix heures, sans doute… Merde ! La Clio ! Mes parents ! Mon portable !
Ça y est, je finis enfin par émerger de ma petite bulle personnelle où rien d'autre n'existe à part Alex et moi et me lève précipitamment. Où sont mes vêtements ? Où est mon sac ? J'essaie de me souvenir… je trouve mes habits que j'enfile à la hâte, le sac est en bas dans le séjour, là où tout a commencé… Seigneur, j'ai l'impression que cela fait des lustres que je suis ici, dans cette chambre. Tandis que je me rhabille, mon attention est attirée, tout à coup, par une petite tâche brunâtre au beau milieu du drap immaculé.
Mince… Mon visage vire au cramoisi et instantanément les souvenirs de la nuit précédente m'envahissent et me font oublier le reste…
« Annie ? »
Un soubresaut m'arrache de ma rêverie. Je me tourne vers Alex, debout au seuil de la chambre, dans le plus simple appareil. Oh mon Dieu, comment un homme peut-il être aussi naturellement sexy ?
« Excuse-moi, c'était Karen qui voulait avoir de nos nouvelles. Elle est très… bavarde, ajoute-t-il en souriant tendrement. Elle te passe le bonjour. »
J'hoche la tête muette, en souriant bêtement, sans raison.
« Ça va ? s'enquiert Alex, étonnée par ma réaction. »
J'ébauche un assentiment puis reporte une seconde fois mon regard vers le lit. Il s'approche de moi et je vois son regard se poser à son tour sur la preuve de ma virginité désormais perdue. Le rose envahit ses joues et il se contente de lâcher un « Oh ! » avant de se tourner vers moi et de me prendre dans ses bras.
« Pourquoi t'es-tu habillée ? chuchote-t-il en fourrant son visage dans mon cou. »
« Je… je dois retourner chez moi… mes parents doivent être inquiets… j'ai… j'ai pris leur voiture sans leur donner d'explication… »
J'ai du mal à rester cohérente lorsque son souffle me chatouille ainsi et hérisse chaque centimètre de ma peau. Je suis presque tentée de me déshabiller et de jeter aux orties mon bon sens. Heureusement, Alex sait toujours faire preuve de plus de sagesse que moi. Il soupire une dernière fois avant de me libérer de sa fascinante emprise.
« Soit… tu as raison, il ne faut pas laisser tes proches s'inquiéter de la sorte. Je viendrai te chercher ce soir avec l'Audi, comme ça tu n'auras plus à emprunter la voiture de ton père. »
« Tu… tu veux que je revienne ce soir ? fais-je étonnée. »
« Bien sûr, répond-il. Cela te gêne-t-il ? »
Je le regarde, déconcertée. Son air tout à fait sérieux ne fait aucun doute, il ne se moque pas de moi.
« Non, bien sûr que cela ne me gêne pas. Mais… je vais devoir donner des explications chez moi. Et en plus… tu vas t'exposer une fois de plus en venant me chercher… »
« Certes, admet-il. Et pour éviter justement de m'exposer et de t'exposer également avec les habitants du village, une idée vient juste de me venir… »
Il s'interrompt et me dévisage, une étrange lueur illuminant son regard félin.
« Je veux que tu viennes habiter ici, avec moi. »
Quoi ! Je l'observe, coite, en me demandant si j'ai bien entendu.
« Tu veux… tu veux que j'emménage ici ? fais-je d'un ton incrédule. »
« Oui, pourquoi pas ? Est-ce trop précoce pour toi ? »
La tristesse qui imprègne déjà ses traits me fait fondre littéralement. Je lève la main et suis délicatement le contour de son front, de sa tempe, de sa joue puis de ses lèvres.
« Es-tu réellement certain de cela ? »
A son tour il effleure mon visage, en caresse chaque relief, un peu comme s'il essayait de mémoriser chaque détail de ma physionomie.
« Je ne sais réellement comment j'en suis arrivé là, chuchote-t-il, mais l'idée de ne plus entendre ta voix, ton rire, tes réprimandes, de ne plus voir ton sourire, ton visage… me devient insupportable. J'ai besoin de toi, ici, avec moi, c'est tout. »
Je l'écoute, muette. Ses paroles me laissent sans voix. Une larme roule sur ma joue sans que je ne puisse l'arrêter. Je cache mon visage dans sa poitrine et entoure son cou de mes bras.
« Est-ce un oui ? demande-t-il en me pressant contre lui. »
« C'est un oui. »
J'entends la voix de Julie alors que je n'ai même pas encore franchi la porte d'entrée.
« Voilà, elle vient de garer la Clio. Eh bien, à belle heure ! »
Merde, merde ! Je sens déjà que ça va barder aujourd'hui. Je prends une bonne inspiration avant d'entrer dans la maison. Ils sont tous là, dans la cuisine, Adrien y compris.
« Ann, ma chérie, ça va ? s'exclame ma mère en s'avançant vers moi. On était si inquiets ! »
Je la regarde, penaude.
« Je suis vraiment désolée, je ne voulais pas vous inquiéter. Je n'ai pas vu le temps passer et… »
« On t'a appelée et on t'a envoyée des messages, précise Adrien. »
« Oh ! vraiment ? Je… je pense que ma batterie doit être morte, fais-je confusément. Mais j'ai laissé un mot, hier… »
« Oui, qui disait qu'il y avait eu une urgence, dit ma mère. Que se passe-t-il ? Et Jerry, où est-il ? N'étiez-vous pas sensés rester à Paris jusqu'à demain ? Explique-nous, je ne comprends pas. »
Seigneur, par où commencer ?
« Alors ? Où diable as-tu passé la nuit ? intervient Julie brusquement. Je crois que tu nous dois au moins cette explication, non ? Et ne me dis surtout pas que tu as été avec Sébastien, parce que je l'ai appelé et il m'a dit que ça fait des semaines qu'il ne t'a vue ! Cette histoire, on ne la gobe plus ! »
« Je n'étais pas avec Sébastien, fais-je en lui adressant un regard mauvais. »
« Alors avec qui ? insiste-t-elle, imperturbable. »
« Ce ne sont pas tes oignons, dis-je, de plus en plus en colère, puis me tournant vers mes parents : je suis réellement navrée de vous avoir causé du souci. Ça ne se reproduira plus, promis. Quant à Jerry… on a rompu, voilà. »
Ma mère pousse une exclamation, mon père demeure silencieux. Je sens que mon beau-frère est très gêné, sa femme, par contre, renifle d'un air supérieur.
« Je… je crois qu'il est temps pour moi de partir, fait Adrien dans un balbutiement. A ce soir ! ajoute-t-il en faisant un geste de la main à la ronde avant de s'éclipser discrètement. »
Mon père, à son tour, se lève de sa chaise et vient déposer un baiser sur mon front, puis il quitte la cuisine sans prononcer un seul mot. Je suis si reconnaissante qu'il sache toujours faire preuve de tant de tact et qu'il soit si compréhensif. Ce qui n'est malheureusement guère le cas des autres.
L'ambiance dans la pièce est électrique. Nous nous regardons, l'une l'autre, chacune attendant que quelqu'un reprenne la parole en premier. Et, bien entendu, c'est ma sœur qui s'empresse d'exploser.
« Cela se voyait comme le nez au milieu de la figure que ça ne fonctionnait pas entre vous, fait-elle en croisant les bras sur la poitrine. Mais, alors… qui est donc l'heureux élu, hein ? Car il y a bien quelqu'un, n'est-ce pas ? Cette fameuse « urgence », je n'y crois pas plus qu'à tes histoires d'escapades avec Sébastien. »
« Julie ! l'interrompt ma mère d'un ton réprobateur. Cesse de la tourmenter de la sorte ! Une rupture n'est pas un moment facile, et puis ta sœur a le droit d'avoir ses secrets ! »
« Voyons, maman ! Ce n'est un secret pour personne ! Pourquoi persiste-t-elle à cacher la vérité ? Car moi je la connais depuis longtemps, la vérité. Et la vérité est que ta fille a une relation avec cet acteur, Alex Richman ! »
D'électrique, l'atmosphère vire à mortelle. Ma mère, sidérée, me regarde sans sembler comprendre. Julie guette ma réaction et je vois combien elle est satisfaite de constater qu'elle a deviné juste.
« Ann… est-ce vrai ? demande ma mère au bout d'une interminable minute. »
Son air hébété me donne déjà une idée sur ce que va être la réaction des gens, une fois que mon secret sera divulgué. Je pousse un profond soupir, il est temps de se mouiller.
« Oui, c'est vrai. »
Ses yeux s'écarquillent, la nouvelle la laisse sans voix. Je me sens tellement mal à l'aise, pourquoi est-ce que je me sens coupable ? Julie laisse retomber ses bras et fait deux pas dans ma direction.
« Annie, as-tu perdu la tête ? Franchement, que crois-tu que tu es en train de faire ? »
« Julie, laisse-moi tranquille, dis-je en la fusillant du regard. »
« Mais voyons, Annie ! C'est complètement insensée, cette histoire ! s'exclame-t-elle. Il a quel âge cet homme ? Cinquante ans ? Tu pourrais être sa fille, nom d'un chien ! »
« La ferme, Julie ! fais-je, tremblant de tous mes membres. Ce que je fais de ma vie ne te regarde pas ! »
« Oh… bien sûr, miss Annie a une vie bien à elle, une vie mondaine à Londres, loin de ce village, loin de nous et de nos ragots, n'est-ce pas ? persiffle-t-elle. Mais, écoute-moi bien, ma petite, cette histoire, que tu le veuilles ou pas, ne concerne pas que toi et ton petit univers parfait ! Cet homme est un personnage connu, il vit dans un monde où tout se sait, où tout est décortiqué, jugé et condamné. Et, crois-moi, il viendra le jour où tu t'en mordras les doigts ! »
« Ann, intervient ma mère doucement. Ta sœur a raison. Cet homme vit dans un monde qui n'est pas le tien. Tu es encore jeune, tu n'as même pas encore fini tes études, tu as toute la vie devant toi pour rencontrer l'amour, un jeune homme comme toi, avec lequel tu pourras faire des projets d'avenir et rêver d'un futur ensemble… »
« Maman… c'est lui que j'aime, dis-je fermement. »
« Certes, je ne conteste pas tes sentiments, il… il a sans doute su trouver les bons mots, les bons gestes pour te faire oublier ta rupture. Cependant, il faut penser à ton avenir… quel avenir pourrais-tu envisager avec lui, dis-moi ? »
Voilà, ma mère se met à parler comme le ferait Alex, lui-même.
« C'est moi qui ai rompu avec Jerry, dis-je calmement. Je n'ai eu besoin de mots de consolation de personne. Et mes sentiments pour Richman… remontent à loin. »
« Richman ?! C'est ainsi que tu l'appelles, en plus ? ricane Julie dans son coin. Autant le nommer Monsieur, non ? Annie, ma pauvre petite, tu es devenue définitivement folle. Cette histoire va te coûter très cher, tu verras ! »
Mon sang bouillonne dans mes veines, j'ai du mal à respirer. J'ai envie de lui cracher quelques vérités, mais je me mords la langue. A quoi bon ? Je reprends mon sac posé sur une chaise et m'en vais dans ma chambre sans dire un mot de plus.
La bonne douche chaude ne m'est d'aucune aide. Mon corps est trop tendu, mon esprit en effervescence. Je sors de la salle de bains et me faufile à nouveau vers ma chambre, en espérant passer inaperçue. Je n'ai envie de parler à personne. Je range les vêtements que j'avais emportés avec moi à Paris puis j'entreprends de remplir à nouveau ma valise avec d'autres habits. J'ai du mal à me concentrer, à me décider. Bon sang, je suis en train de déménager ! Je dois penser à mille et une chose, je me rends compte à quel point l'aide de ma mère m'aurait servie en pareille situation… mais ce n'est pas possible. Personne n'approuve ma décision, ils trouvent tous que j'agis d'une manière irraisonnée. Soit, je me débrouillerai seule.
« Annie. »
Non… pas encore elle !
« Julie, dis-je sans me retourner, je n'ai vraiment aucune envie… »
« Je ne veux pas me disputer. Je veux juste discuter. »
« Je n'ai pas envie de discuter, fais-je, agacée. »
Je l'entends pousser un soupir mais, cependant, elle avance dans ma chambre et vient se planter à côté de moi.
« Qu'es-tu en train de faire ? demande-t-elle d'un ton étonné en voyant ma valise grande ouverte sur le lit. »
Je l'ignore, me tourne vers mon armoire à linge en la contournant sans lui adresser un regard.
« Tu pars ? demande-t-elle. Tu rentres à Londres ? »
Je sens son regard intrigué me suivre tandis que je fais des allers-retours de ma penderie à ma valise.
« Nonnnnn ! hoquète-t-elle, soudain. Tu pars chez lui ? C'est ça ? »
Mon mutisme ne fait que confirmer sa supposition.
« Annie ! s'écrie-t-elle et sa voix est montée de plusieurs octaves. Réfléchis à ce que tu fais ! »
Elle se tait un instant, puis s'assied sur un coin de lit libre et reprend d'une voix plus douce :
« Cet homme… que sais-tu de lui ? Crois-tu réellement qu'il partage tes sentiments ? Tu te montres d'une naïveté inquiétante si tu penses cela possible. Ce genre de personnages a tout le temps des aventures, des rencontres d'une nuit. Crois-tu franchement qu'un homme avec son prestige, sa renommée, va s'intéresser à une banale étudiante tout droit sortie de nulle part ? »
Je serre les mâchoires, j'ai les yeux qui me picotent mais je persiste à garder le silence.
« Annie, insiste Julie en saisissant précautionneusement mon bras. Crois-moi, tu seras une fille parmi tant d'autres. Il ne sera pas différent. »
« Je t'interdis de parler ainsi de lui, tu m'entends ?! fais-je en m'arrachant brutalement à son emprise. Tu ne le connais pas, tu ne sais rien de lui ! dis-je en criant.»
Ça y est, là je suis réellement en colère. Je la vois qui me regarde avec des yeux écarquillés, mon soudain emportement la surprend. Elle se lève, alors, et je crois d'abord qu'elle a compris, qu'elle va enfin cesser de me harceler. Mais elle s'arrête au seuil de la chambre, se tourne vers moi et m'observe un moment d'un air consterné.
« Ton sentimentalisme te perdra, assène-t-elle. »
« Eh bien, estime-toi heureuse d'en être totalement dépourvue, dis-je, glaciale. »
Elle tressaille, secoue la tête puis quitte la chambre en silence.
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