Coucou tout le monde, voilà un nouveau chapitre, bonne lecture à tous et à bientôt !
12.
L'Audi m'attend sur le bas côté de la petite route qui s'enfonce dans le bois. J'ai absolument tenu à ce qu'Alex patiente en cet endroit, loin du village, loin des mauvaises langues. Le trajet de chez moi ne m'a pris qu'un petit quart d'heure à pied. Je l'aperçois, debout à côté du véhicule. Le temps s'est rafraîchi, il est vêtu d'un long pardessus noir dont il a relevé le col et qui lui confère cet air ténébreux qui me donne des papillons dans le ventre.
Je parcours les derniers mètres qui me séparent de lui en courant et me jette à son cou après avoir déposé ma valise au sol. Ses bras se resserrent autour de moi, il me soulève légèrement du sol en soupirant dans mes cheveux. Mon Dieu, c'est fou comme il m'a manqué. Son odeur est si rassurante, sa présence tellement réconfortante. Je me sens en confiance avec lui. Nous échangeons un long baiser, je sens qu'il est quelque peu surpris par la ferveur que j'y mets mais il ne commente pas. Nous montons ensuite dans l'auto et le trajet jusqu'à chez lui se fait dans un silence relatif. Je le vois du coin de l'œil me lancer de temps à autres des regards intrigués.
« Annie, ça va ? finit-il par s'enquérir au bout d'un moment. »
Il pose sa main sur la mienne et la presse doucement, sans quitter la route des yeux.
« Oui, ça va, dis-je d'un ton las. »
J'essaie de sourire mais je ne me sens pas réellement d'humeur à faire la conversation. Les paroles insidieuses de Julie me trottent dans l'esprit, malgré moi.
« J'imagine que ta décision n'a pas été… approuvée par tous, présume-t-il, une note coupable dans la voix. »
« Non, en effet, fais-je dans un soupir. »
Le souvenir de mes parents qui me regardent tandis que je m'éloigne avec ma valise me noue la gorge. Le visage fermé de mon père, la mine soucieuse de ma mère… je ferme les yeux pour réprimer les larmes qui s'accumulent sous mes cils. Les doigts d'Alex s'entrelacent avec les miens : il porte ma main à sa bouche et y dépose un léger baiser.
« Annie, je suis tellement désolé, chuchote-t-il. »
« Je sais. Mais c'est ma décision et j'en assume les conséquences, dis-je en le regardant droit dans les yeux. »
Il me regarde, sourcils froncés, d'un air chagriné et visiblement peu convaincu par le cran que j'essaie d'afficher. Je devine ce qu'il doit penser en ce moment. Culpabilité, peine, compassion … culpabilité, surtout. J'ai appris à le connaitre maintenant. Mais je persiste à me montrer sereine et me blottis dans le creux de son épaule.
« C'est mon choix. Je ne le regrette pas. »
Je l'entends lâcher un petit soupir puis il penche la tête sur la mienne et embrasse mon front.
Le reste du trajet se fait dans un silence complice. Un étrange sentiment m'étreint le cœur à la vue de la maison perchée. Je me sens… chez moi. Je me sens bien, sereine. J'ai retrouvé ma bonne humeur, mon enthousiasme. Nous pénétrons dans la demeure ensemble, Guinness sur nos talons. Mais, une fois à l'intérieur, je me sens un peu désemparée. Après tout, cette maison demeure la sienne, je n'ai aucun repère ici.
Alex, qui porte ma valise d'une main, brandit la mienne de l'autre.
« Viens, dit-il en m'entraînant doucement à l'étage. »
Mon pouls s'accélère lorsque nous parvenons dans le vestibule. Mais, au lieu de m'entraîner vers sa chambre, ce que je croyais qu'il allait faire, il ouvre l'autre porte, celle du dressing, allume le plafonnier et se tourne vers moi.
« Je t'ai fait de la place, pour que tu puisses ranger tes affaires. Je t'ai également réservé une place dans la salle de bain. Je veux que tu te sentes chez toi, ici. »
J'hoche la tête en silence, je suis profondément émue. A nouveau je cache mon visage dans sa poitrine et noue mes bras dans son dos.
« Merci, dis-je dans un chuchotement en frottant mon nez contre sa chemise. »
« Ce n'est rien, ma chérie, fait-il en caressant mes cheveux. Le dîner est prêt, je vais te laisser te mettre à l'aise, d'accord ? »
« Tu as fait à manger ? fais-je en relevant la tête vers lui, étonnée. »
« Euh… oui. Enfin, je… je ne suis pas aussi bon cuisinier que toi. Au fait, je n'ai quasiment jamais cuisiné, nous avions une femme qui s'occupait spécialement de ça à Londres. Et depuis que je suis ici, eh bien je dois avouer que je me débrouille avec des plats préparés et des sandwichs. »
Son air coupable est tellement attendrissant. Et amusant à la fois ! Mais je n'ai pas envie de le taquiner pour l'instant. Et je m'en fiche de ce que peut bien me réserver le dîner. Etre avec lui est tout ce qui m'importe, même si nous ne devions boire que de l'eau.
« Ça ne fait rien, dis-je en souriant dans sa poitrine. »
Mes affaires sont vite rangées. Je me change ensuite de vêtements, enfile mon pyjama d'été vert d'eau et prends deux secondes pour vérifier mon aspect dans le grand miroir sur pied qui se trouve là, dans un coin. Je m'observe un instant et me rends compte, soudain, à quel point j'ai l'air jeune avec mes cheveux retenus en queue de cheval, mon short et mon bustier. Trop jeune. Trop jeune pour lui… Il pourrait être ton père… Et merde ! Mais pourquoi diable les mots de Julie me taraudent l'esprit de la sorte ? Je quitte le dressing en fulminant intérieurement contre elle et contre moi aussi. J'ai tellement besoin d'un réconfort, d'un soutien, j'aimerais tant que Jen soit là, avec moi…
Jen ! Je stoppe au milieu des escaliers, fais doucement demi-tour et vais m'enfermer dans la chambre d'Alex - la mienne, désormais. J'ai encore du mal à accepter cette idée. Le lit, les meubles, les objets, toutes ces choses ne sont pas… moi. Je lâche un soupir en m'asseyant sur le bord du matelas et appuie sur le numéro de mon amie. J'ai définitivement besoin d'entendre sa voix. J'ai besoin de sa bonne humeur, de ses railleries, de son enthousiasme contagieux.
« Annie ! Nom d'un chien ! Mais où diable étais-tu encore une fois passée ?! »
Je grimace. J'ai trouvé une tonne d'appels et de messages de sa part. Et de la part de ma mère, et d'Adrien, et même de Julie… merde !
« Salut, darling, fais-je en ravalant les jurons qui sont sur le point de jaillir de ma bouche. Excuse-moi de ne pas avoir appelé. Je suis impardonnable, je sais. »
« Ça va ? J'étais très inquiète, enchaîne mon amie sans s'attarder sur des reproches inutiles. Je ne savais plus qui je devais appeler pour avoir de tes nouvelles. J'ai… j'ai parlé avec Jerry et il m'a dit que… »
Elle s'interrompt, inspire faiblement.
« Il… il m'a dit, pour vous deux, poursuit-elle dans un chuchotement. Je suis vraiment désolée, Annie. »
« Je sais. »
« Jerry avait l'air assez abattu. Cela n'a pas dû être facile. »
« Oui, cela n'a pas été facile, dis-je en essayant de chasser de mon esprit le visage décomposé de Jerry. Mais il le fallait, ça ne pouvait plus continuer entre nous, tu le sais bien. »
« Oui, je sais. Et toi, comment te sens-tu ? »
« Ça va. »
Je me tais et elle aussi. Je sens qu'elle attend que je dise quelque chose à ce propos mais je suis dans l'incapacité d'exprimer ce que je ressens en pensant à Jerry et à notre rupture. Est-ce trop égoïste de dire que je suis si amoureuse d'Alex que cet événement a totalement perdu de son importance ? Oui, bien sûr que c'est égoïste ! s'indigne ma conscience.
« Tu me sembles bizarre, Annie. Tu es où, au fait ? Chez tes parents ? »
« Non, dis-je. »
J'ai la bouche sèche et mon cœur bat à tout rompre. Mon Dieu, ma nouvelle situation va la rendre folle.
« Annie, ne me dis pas que… ne me dis pas que tu es avec lui ! »
Elle s'étrangle, son excitation est montée de plusieurs degrés. Je me mords la lèvre.
« Nom d'un chien ! hurle-t-elle à l'autre bout de l'appareil. Toi et Alex Richman ! »
« Jen, c'est un secret !… pour l'instant du moins. Je veux que personne ne le sache. »
« Oui, je sais, je sais, fait-elle avec impatience. Mais, raconte-moi tout ! Je veux TOUT savoir ! »
« C'est une longue histoire, dis-je en réprimant un sourire. »
« Anne-Marie Martin, crache le morceau ou je te tue ! crie-t-elle d'un ton faussement menaçant. »
« Ça va, ça va ! fais-je en riant. Que veux-tu savoir ? »
« TOUT ! Les détails, allez, vite ! »
« Eh bien… j'ai emménagé avec lui, aujourd'hui, ici, à la maison perchée. »
« Quoi ! Déjà ! Wouaw, c'est que c'est du sérieux, hein ! C'est lui qui te l'a proposé ? »
« Oui. »
« Waouh ! La veine ! Mais alors, cela veut dire que… Annie, ça y est, tu as… ? Avec lui ? »
« Oui, dis-je en m'empourprant. »
Seigneur, mais jusqu'où ira-t-elle avec son interrogatoire. Elle reste un instant sans voix avant que les questions ne fusent, de plus belle.
« Mon Dieu, mon Dieu ! claironne-t-elle. Et comment ça a été ? Dis-moi tout ! »
« Jen ! fais-je offusquée. »
« Allez, ne fais pas ta cachotière, maintenant ! Pas avec moi ! Il a été doux, au moins ? »
Je ferme les yeux, mon visage est brûlant.
« Oui, il a été très doux. Et ça a été… magique. »
« Ah ! Eh bien, tant mieux, je suis tellement contente pour toi, ma chérie. J'ai deviné qu'il avait des sentiments pour toi, le jour où nous l'avons croisé sur la plage. J'avais eu, alors, l'idée de tester ma petite idée et c'est pour cela que j'avais ouvertement parlé de ton escapade avec… enfin, bref. Vous n'aviez besoin que d'un petit coup de pouce, c'était si évident. Je suis heureuse de voir que les choses se sont enchainées exactement comme je l'escomptais. »
« Merci, Jen, dis-je, touchée par son dévouement. Tu es une vraie amie. »
« Je t'aime, tu le sais bien, dit-elle, très sérieuse, tout à coup. »
Je regarde ma montre, il est l'heure de diner et je n'ai pas envie qu'Alex me surprenne à étaler ma… notre vie privée.
« Jen, je t'appellerai plus tard, OK ? Alex m'attend pour le souper et… »
« Alex ! répète-t-elle au comble de l'excitation. Oh my God ! Oh my God ! Annie, il faut que tu me rappelles ! Au plus vite, tu m'entends ? Tu ne peux pas me laisser comme ça ! C'est de la torture ! Il faut que tu m'en dises plus ! »
Je secoue la tête, mon amie ne changera jamais. Mais son emballement m'a redonné de l'espoir, du courage. Je la quitte en jurant par tous les Dieux que je lui donnerai « tous les détails » le plus tôt possible, puis je rejoins Alex, en bas, d'un pas plus léger.
La soirée est parfaite, nous mangeons en tête à tête (des lasagnes qui ne sont pas si mal que ça, après tout), autour de la table de la cuisine, simplement, sans cérémonie aucune. Nous sommes tellement heureux d'être ensemble que rien d'autre ne nous importe. Nous discutons longuement, il me pose énormément de questions sur ma vie, sur mes passions, mes souvenirs d'enfance et d'adolescence. Tout ce que, avant, il n'avait osé me demander. Je lui parle longuement de mes parents, de la vie modeste et pourtant heureuse que nous avons eue, des valeurs qu'ils m'ont inculquées.
« Et ta sœur ? demande-t-il à un moment donné. Tu n'en parles pas beaucoup, ajoute-t-il, visiblement intrigué.»
Je détourne les yeux, ahhh… Julie, que pourrais-je bien dire à son propos ?
« Tu n'as pas envie d'en parler, hein ? fait-il en penchant la tête sur le côté. »
« Tu es perspicace, fais-je remarquer en fronçant les sourcils. Que veux-tu que je dise… Julie et moi… sommes si opposées dans nos caractères que, forcément, notre relation en souffre constamment. Elle est si… moralisatrice ! dis-je dans un soupir. Elle est toujours très raisonnable, très carrée dans sa manière de gérer sa vie. Il n'y a pas de place pour l'imagination ni pour le romantisme dans son existence. »
« Alors que tu es impétuosité, vivacité et rêverie, achève-t-il en souriant. »
« Euh… oui, je suppose que oui, dis-je en m'empourprant. »
« Il ne faut pas avoir honte de ce que l'on est, dit-il en caressant le revers de ma main posée sur la table. Chacun a le droit d'avoir son caractère. Et j'en connais quelque chose, je t'assure ! La plupart des gens que j'ai eu le loisir de croiser dans ma vie, ont eu du mal à me comprendre et à accepter ma façon d'être. »
« Oh, j'imagine, fais-je en gloussant. Au dire de ton amie, Karen, j'ai été parmi les rares personnes à être parvenue à te mater. »
« Vraiment ? Elle a dit cela ? dit-il lentement en haussant les sourcils. Hum… je suppose qu'elle a raison, ajoute-t-il, un sourire malicieux errant sur ses traits. »
Ses prunelles me dévisagent alors d'une manière si insistante que je sens le feu envahir mon visage.
« J'adore, en effet, ta manière de me défier, chuchote-t-il de son incroyable voix de basse. »
« Eh bien, merci pour l'info, j'en prends note pour l'avenir, dis-je en lâchant un rire nerveux. »
J'essaie de paraître désinvolte mais il est trop tard. L'atmosphère dans la cuisine a subitement changé. L'électricité fait crépiter l'air qui me sépare de lui. La main qui caressait la mienne l'instant d'avant, remonte lentement le long de mon bras, en décrivant des vas et vient délicats et sensuels à la fois. Je tressaille et retiens mon souffle lorsque dans un mouvement gracieux il se lève de sa chaise et, tel un fauve, vient vers moi et me soulève fermement dans ses bras, exactement comme la veille.
Mon cœur bat à tout rompre alors que nous grimpons en silence à l'étage. Son regard en fusion est obscurci par le désir, ses prunelles enflamment déjà chaque parcelle de mon être. Il pousse la porte de la chambre d'un mouvement sec du pied et, cette fois, il me dépose directement sur le grand lit. Mes mains agrippent fiévreusement sa chevelure soyeuse, nos lèvres s'entrechoquent violemment, nos souffles chaotiques se mêlent en un baiser profond et douloureux. Oh ! Il est si différent aujourd'hui… Ses gestes sont moins délicats, plus possessifs, je devine que son envie de moi est aussi intense et impérieuse que mon envie de lui. Le désir fait vibrer son corps qui pèse sur le mien, ses larges paumes impatientes parcourent ma peau, ôtent hâtivement le tissu qui le recouvre, enflamment ma chair à chaque caresse. Pantelante, j'entreprends également de le dénuder. Mes doigts suivent les courbes de son dos arqué, saisissent le bas de sa chemise et tirent dessus sans ménagement : il s'arrête alors de m'embrasser, se redresse et m'aide à lui faire passer le vêtement par-dessus sa tête. Puis il achève de se dévêtir par la même occasion, me laissant ainsi le loisir de le contempler dans toute sa virilité. Nom d'un chien, cet homme est tellement excitant. Son corps robuste s'offre à nouveau à moi, à mon toucher, à mes baisers. Je plaque mes mains sur ses omoplates et l'attire vers moi, j'ai envie de sentir sa peau contre la mienne, j'ai envie de goûter à son arôme dont je ne me lasse pas, j'ai envie de lui, en moi… cette sensation de manque est si érotique, presque douloureuse. Je n'ai jamais ressenti auparavant cette nécessité charnelle, ce désir qui me tenaille le creux du ventre…
« Oh… Alex…, fais-je dans un léger gémissement. »
Je ferme les paupières et me cambre spontanément vers lui. Je l'entends lâcher une sorte de grognement sourd avant que sa bouche ne s'abatte à nouveau sur la mienne. Je suis à bout de souffle, j'ai vaguement le vertige. Ses lèvres se meuvent et suivent les contours de ma mâchoire, de ma gorge, de ma poitrine, de mon ventre, et plus bas encore... Elles explorent chaque relief de mon corps, embrasent ma chair, me mettent au supplice.
« Alex, s'il te plait…, dis-je, suppliante. »
Mes doigts s'enfoncent dans ses épaules, je me tortille sous lui, je n'en peux plus…
« Ann… Annie… »
Sa voix rauque et heurtée me parvient lointaine. Je sens qu'il s'est raidi, tout à coup, et cette soudaine immobilité m'interpelle. J'ouvre péniblement les yeux et le regarde, déboussolée : appuyé sur ses avant-bras au dessus de moi, il me fixe d'un air torturé.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? fais-je, étonné. »
« Annie…, murmure-t-il, je suis sensé te laisser tranquille, au moins durant deux ou trois jours… »
« Quoi ?! »
« Annie, je n'ai pas envie de te blesser encore plus, explique-t-il, une grimace tourmentée peinte sur le visage. Il serait plus raisonnable de nous abstenir, juste quelques jours… ce serait mieux pour toi, pour laisser à ton corps le temps de guérir… »
Oh… Toujours cette peur de me faire du mal, toujours cette prévenance, même dans un moment aussi invraisemblable. L'expression qu'il affiche, cependant, trahit combien cette décision lui est pénible et son corps frémissant a du mal à freiner les pulsions incontrôlables qui l'agitent. Un sourire fend mon visage, je suis si émue. Je lève la main et caresse sa joue.
« Alex… tes égards me touchent profondément, dis-je dans un susurrement. Mais je suis sûre que tu sauras m'éviter une quelconque douleur, comme tu as su le faire hier. Et en plus… »
Il ouvre la bouche pour protester mais je le fais taire en posant un doigt sur ses lèvres.
« Et en plus, dis-je dans son oreille, il serait réellement cruel de ta part de me laisser ainsi… ce serait criminel. »
Je sens sa mâchoire se contracter violemment contre ma joue et un gémissement s'échappe de sa gorge. Je souris dans son cou car je sais qu'il vient de rendre les armes. Alors seulement il plonge en moi, précautionneusement, lentement. Mais il ne bouge pas, il guette, comme toujours, ma réaction. Tous deux nous retenons notre souffle. Un léger élancement se fait sentir au creux de mes entrailles, qui s'éteint presque aussitôt.
« Tout va bien, dis-je en nouant mes bras autour de lui. »
Je l'attire tout contre moi, pour lui signifier combien j'attends qu'il me fasse chavirer, comme la veille, dans un abîme de sensations vertigineuses. Et nous commençons alors une danse charnelle, lente d'abord, puis de plus en plus effrénée, presque sauvage, qui m'emporte loin, toujours plus loin, vers des lieux de volupté insoupçonnés…
« Mmm… »
Il me faut quelques secondes de plus pour réaliser que ce que je serre si amoureusement contre ma poitrine n'est pas le bras d'Alex mais son oreiller, imprégné par son odeur délicieuse. J'ouvre les yeux en fronçant les sourcils : il n'est pas là, sa place est vide.
Je me mets sur mon séant et réprime une grimace : je suis toute courbaturée. Mon corps ne s'est pas encore habitué à ces nuits d'amour. L'étreinte de la veille se rappelle à moi… j'en suis encore toute émoustillée. Ce fut si… torride ! Décidément, Alex me surprend à chaque fois. Qui aurait pu imaginer qu'un homme aussi fougueux, aussi passionné, pouvait se cacher sous des dehors aussi réservés !
Où peut-il bien se trouver, au fait ? Je regarde autour de moi, la chambre est baignée de lumière. Mais Alex est introuvable. Je quitte la pièce enveloppée du drap qui me recouvrait et inspecte le vestibule. La porte de la petite chambre, juste à côté, est entrouverte. Je m'en approche mais n'ose l'ouvrir complètement. Cette pièce me remémore des souvenirs pénibles que je préfère oublier.
« Alex ? Tu es là ? »
« Entre, Annie, viens. »
Je pousse alors la porte mais m'arrête au seuil de la chambre. Surprise, je le trouve là, face à la baie vitrée, assis sur un haut tabouret. Sous la fenêtre, je reconnais la console que j'avais vue dans le cagibi avec, dessus, tout son attirail de peinture. A côté, un chevalet – le fameux chevalet - qu'Alex s'empresse de recouvrir d'un vieux morceau de tissu.
« Bonjour, ma chérie, dit-il en ouvrant grand les bras à mon intention. »
Il me regarde, son visage éclairé par un immense sourire.
« Bonjour, dis-je en avançant, hésitante, jusqu'à lui. »
Mes yeux papillonnent malgré moi. Je ne parviens toujours pas à effacer cette désagréable impression d'être en train de profaner un lieu interdit.
« S'il te plait, cesse de regarder autour de toi de la sorte ! s'exclame Alex en me serrant fort contre sa poitrine. Je ne vais pas te crier dessus, rassure-toi. »
Puis il s'écarte un peu de moi pour mieux me dévisager.
« Les choses ont changé et tu le sais, dit-il d'un ton sérieux mais empreint de douceur. »
Il caresse mes cheveux, ma joue, et dépose un chaste baiser sur mon front. Puis il m'attire vers lui et me fait asseoir sur ses genoux. Je l'entoure de mes bras et enfonce mon visage dans son cou.
« Que faisais-tu ici, à une heure aussi matinale ? Je n'ai pas aimé me réveiller seule… »
« Pardonne-moi, ma chérie, je n'avais plus sommeil. Quant à ce que je fais ici… c'est une surprise. »
« Une surprise ? »
Je lève vers lui les yeux et il me regarde de son air énigmatique tout en souriant malicieusement.
« Disons… que j'ai repris goût à d'anciennes passions, explique-t-il en réponse à mes interrogations muettes. »
Il esquisse un geste de la tête à l'intention du chevalet et du reste, et je remarque que son visage s'est rembrunit.
« Alex, ça va ? »
Je caresse sa joue et l'oblige à me regarder à nouveau. Il a un hochement de tête et un sourire empreint de mélancolie étire furtivement ses lèvres.
« Annie… cette maison, c'est Ella qui avait voulu l'acheter. Nous en étions tombés amoureux lors d'un séjour dans la région, chez des amis. Mais nous n'y avons jamais habité. Tu comprends, la maladie d'Ella est survenue d'une manière si brusque… Lorsqu'elle fut partie et que je décidai de me retirer durant un temps de la vie mondaine, ma première pensée fut pour ce lieu. Mais la maison avait besoin de beaucoup d'arrangements, de rénovations en tous genres. Il fallait la décorer, lui donner un style, une âme… et j'avais tant besoin de sentir la présence d'Ella, ici avec moi. »
Il tourne légèrement la tête, son regard se perd dans la contemplation du paysage au-delà de la baie vitrée. Je l'observe en silence, j'ai le cœur qui me fait mal, je déteste le voir aussi triste, aussi nostalgique. Je ravale la boule qui me noue la gorge, inspire profondément.
« Cette pièce te fait penser à elle, n'est-ce pas ? »
Ma voix n'a été qu'un souffle à peine audible. Derechef il me contemple, une expression mitigée peinte sur le visage.
« Cette maison toute entière me fait penser à elle, Annie, finit-il par avouer d'une voix rauque. Le mobilier, les décorations, l'âme de cette maison, c'est elle, c'est Ella. »
Je le regarde en clignant des yeux. Aïe. Ça fait mal.
« Annie, ma douce Annie, chuchote Alex en posant la paume de sa main sur ma joue. Non, s'il te plait, ne baisse pas les yeux ainsi. Je ne veux pas te blesser, pardonne-moi si je t'offense en te faisant de telles confidences. »
Sa voix tremble malgré l'effort qu'il déploie pour maintenir son calme.
« Tu ne me blesses en aucune manière, dis-je sans le regarder. »
« Mais je devine tes sentiments. Je sais que c'est dur pour toi d'entendre pareilles paroles. Cependant, si je t'avoue ces choses, si j'insiste à ce que tu les saches, c'est pour que tu comprennes mon comportement, mes anciens changements d'humeur, mes dépassements de par le passé. Vivre ici, entouré par tout ce qu'elle aurait aimé voir, par tout ce qui lui appartenait et lui était cher, me donnait l'impression de l'avoir encore à mes côtés, en quelque sorte, tu comprends ? »
Il se tait durant une seconde, me dévisage et son visage fermé s'adoucit à nouveau.
« Puis tu as fait irruption dans ma vie, reprend-il en souriant. D'une manière si brusque, si… irréelle ! Et je me retrouvais, du jour au lendemain, sans comprendre ni comment ni pourquoi, à penser de plus en plus à toi, à la façon dont tes joues rougissaient à chaque fois que je disais quelque propos désagréable, à tes grands yeux qui me toisaient sans ciller quand tu sentais que j'avais besoin d'une bonne réprimande… ou, encore, à ton habitude de replacer une mèche de cheveux derrière ton oreille, à chaque fois que je me permettais de te contempler d'une manière un peu trop insistante. »
Il prend mon visage en coupe entre ses paumes larges et tièdes, ses iris rétrécissent, ses traits se crispent violemment, comme sous l'effet d'un coup à l'estomac.
« J'ai cru te haïr, le jour où je t'ai trouvée ici, dans ce maudit cagibi, assène-t-il d'une voix sourde. Mais, je ne me rendais pas compte que ce que je haïssais en réalité, c'était moi. Moi, et ces sentiments irrationnels qui avaient pris racine dans mon cœur sans que je n'y prenne garde. Je me suis senti faible, sans défense, complètement désemparé face à ce déluge de nouvelles émotions, face à toi et à ce que tu m'inspirais. J'oscillais entre mon entêtement à vouloir m'accrocher au souvenir d'Ella, et mon affection de plus en plus grande pour toi. Ces quelques jours furent, sans aucun doute, les plus étranges de toute ma vie. »
Il s'interrompt et lâche un long soupir, comme si se livrer à moi l'avait libéré d'un lourd fardeau.
« Ella est peut-être l'âme de cette demeure… mais toi, Annie, tu en es le cœur, désormais. »
A mon tour je prends son visage entre mes mains. Des larmes roulent sur mes joues.
« Je t'aime, fais-je dans un susurrement. »
Il tressaille et ses yeux s'écarquillent. Sa figure est si tendue qu'il a presque l'air souffrant.
« Annie, mon amour…, murmure-t-il avant de m'embrasser fiévreusement. »
Nous restons ainsi enlacés, durant un moment indéfini, savourant cet instant de parfait bonheur, savourant les prémices de la douce vie qui s'offre à nous.
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