Coucou tout le monde! D'abord, bonne année à toutes et à tous, tous mes vœux de bonheur et de bonne santé. Et, voici la suite, je sais que j'ai un peu tardé à poster mais c'était voulu. Le 14 janvier, il y a une année de cela, je postais le tout premier chapitre. Merci de partager avec moi cette merveilleuse aventure depuis tout ce temps ! A très bientôt!

15.

Je tressaille. Quoi ? Il est sérieux, là ?

« Vous n'allez tout de même pas refuser mon invitation, n'est-ce pas ? demande l'étranger, en me fixant d'un air faussement offusqué. »

Mes yeux cherchent à nouveau Alex : ce dernier est toujours aussi absorbé par la conversation qu'il a avec ses amis. Dois-je refuser ? Seigneur, j'hésite à danser avec cet homme, qu'en pensera Alex ? Il sera furieux ! me souffle la voix de la raison. Ah, bon ? Furieux ? Et pourquoi le serait-il ? Après tout, j'ai bien le droit de m'amuser comme les autres, d'autant plus que cet inconnu ne va pas me manger. Ce n'est qu'une danse, ça sera rapide, Alex, sans doute, ne s'en apercevra même pas.

Toujours aussi partagée, je finis quand même par accepter l'invitation d'un geste de tête. Alex va être furieux ! répète ma conscience, scandalisée. La ferme ! Je ne fais rien de mal. Bon sang, ce n'est qu'une danse, non ?

Je suis mon compagnon jusqu'au milieu de la piste très mal à l'aise avec moi-même. Pourquoi est-ce que je me sens aussi coupable ? Parce que tu n'es pas sensée danser avec ce type, mais avec Alex ! s'indigne ma conscience. Oui. Sauf que celui-ci a décidé de royalement m'ignorer ce soir ! Et que je n'ai pas envie de passer toute ma soirée à faire la potiche et regarder bêtement les autres se divertir !

« Au fait, je m'appelle James. »

Je frémis, James vient de me prendre par la taille, ses yeux rieurs ne cessent de scruter mon visage.

« Et moi, c'est Annie. »

Nous faisons quelques pas, James est un excellent cavalier, il se meut avec aisance. C'est un beau spécimen d'homme, à l'allure d'un surfeur australien, avec ses cheveux couleur sable, son pétillant regard d'un bleu profond et son teint hâlé. Le genre même qui ferait craquer Jenny à coup sûr.

« Vous êtes française, n'est-ce pas ? demande James. »

« Oui. »

« Mais vous parlez très bien l'anglais. »

« Merci. »

« Vous avez un parent d'origine britannique ? »

« Non. »

« Vous n'êtes pas très bavarde, hein ? »

Je lève les yeux vers mon interlocuteur : ce dernier me dévisage avec cette éternelle expression taquine peinte sur le visage.

« Non. »

James lâche un petit rire amusé.

« Non, vous êtes bavarde, ou non vous n'êtes pas bavarde ? »

Je m'empourpre. La danse nous a amenée de l'autre côté de la salle et je me retrouve avec Alex juste en face de moi. Merde ! Heureusement, il me tourne le dos, il ne me voit même pas.

« Alors ? »

James attend patiemment ma réponse. Mince, je me montre très impolie, ce soir.

« Excusez-moi, je ne suis pas très bavarde, dis-je en haussant les épaules. »

« C'est évident, en effet. Mais… voyez-vous, je suis, pour ma part, une personne extrêmement curieuse. Surtout lorsque mon chemin croise celui d'une jeune femme aussi énigmatique et aussi belle que vous. »

Pardon ? Il fait quoi, là ? C'est mon imagination ou est-ce qu'il est en train de flirter avec moi ? Je me sens, tout à coup, très mal à l'aise. J'envisage de stopper net cette danse mais James emprisonne ma taille et ma main.

« Je vous incommode encore une fois, présume-t-il, le sourire aux lèvres. Vous avez quelqu'un, n'est-ce pas ? »

« Oui, dis-je. »

« Dommage pour moi, alors. Mais nous pouvons toujours finir cette danse tout en ayant une conversation normale et civilisée, n'est-ce pas ? »

« Vous êtes têtu, fais-je en fronçant les sourcils. »

« Oh oui. Je suis une personne curieuse, je vous l'ai dit. »

Nos regards se toisent une brève seconde.

« La curiosité a tué le chat, finis-je par dire d'un ton légèrement froid. »

Le sourire de James s'élargit, faisant apparaitre quelques petites rides aux coins de ses yeux.

« C'est un défaut, sans doute, reconnait-t-il en haussant les épaules. »

Puis il se penche vers moi, son souffle chatouille mon oreille.

« Mais j'aime chercher à mieux connaitre les gens, c'est comme ça, chuchote-t-il.»

Je tressaille et m'éloigne légèrement de lui. J'ai vaguement le tournis, ça doit être le champagne.

« Alors ? Où est l'heureux élu de votre cœur ? Il n'est pas là ? m'interroge James, une fois de plus. »

Je retiens mon souffle. Que puis-je bien répondre à ça ?

« Euh… si. »

« Ah… et pourquoi donc vous laisse-t-il, ainsi, seule ? Ce n'est pas très gentil de sa part. »

Je frémis, ce type commence à m'énerver avec ses questions indiscrètes et ses stupides présomptions.

« Excusez-moi, mais ce ne sont là guère vos oignons, dis-je sèchement. »

« Oui, vous avez raison, excusez-moi. Je me montre très indiscret, ce soir, admet James en plissant le front d'un air contrit. Allez, changeons de sujet de conversation. Et si vous me parliez plutôt de votre délicieux accent ? Vous vivez en Angleterre ? »

Je soupire : décidément cet homme est entêté.

« Eh bien… oui, j'étudie à Londres, finis-je par avouer. »

« Ah, je vois, c'est très intéressant. Quel genre d'études ? »

« Des études de graphisme, à la Royal College of Art. »

James me pose une autre question et je me retrouve, sans même m'en rendre compte, à disserter sur ma vie et sur mes projets. La musique change mais nous continuons de danser tout en bavardant allègrement. Je ne sais si c'est l'effet du champagne ou si c'est cet écrasant sentiment de solitude, mais le fait est que, petit à petit, je prends goût à cette conversation. James avait peut-être été trop brusque dans ses manières, mais il sait également mettre les gens à l'aise.

Je ne sais combien de temps passe ainsi, la salle est bondée de monde, beaucoup de gens tournoient autour de nous, le brouhaha est assourdissant.

« Je suis heureux de voir que mon manque de tact de là-tantôt a été oublié, lance James après un moment. »

Nous échangeons un bref sourire.

« Et si, à présent, vous me parliez un peu de vous ? dis-je. Je me rends compte que je ne sais toujours rien de vous. »

« Ça, c'est faux. Vous connaissez mon prénom, vous savez que j'aime le film Dirty dancing et vous avez sans doute deviné que je suis une personne assez persuasive. C'est, là, beaucoup d'informations à mon sujet. »

Je dévisage mon cavalier avec étonnement et intérêt. Cet homme est étrange, quelque chose chez lui continue cependant à me déplaire, en dépit de ses éternels sourires et de sa plaisante manière de parler.

« Vous n'êtes pas fair-play, fais-je remarquer en le fixant dans les yeux. »

Je vois sa mâchoire se contracter imperceptiblement, mais ses prunelles azuréennes me sourient sans ciller.

« Vous avez raison, finit-il par reconnaitre après quelques secondes. Eh bien, que voulez-vous savoir ? »

« Vous faites quoi dans la vie ? »

« Je travaille à Londres, je suis… écrivain. »

« Écrivain ? Dans quel genre ? »

« Oh, j'ai touché à presque tous les genres littéraires. Mais je me suis, néanmoins, spécialisé dans les…récits biographiques. »

« Les récits biographiques ? fais-je avec intérêt. Je vois, vous aimez connaitre les gens, hein ? dis-je en reprenant ses propres paroles. »

« Eh oui, admet-il. »

« Ça doit être passionnant, de faire des recherches sur des gens qui ont eu des vies exceptionnelles. »

Je vois une étrange lueur éclairer le regard de James, il plisse les yeux et me dégote un petit sourire en coin et, je ne sais pourquoi, un malaise s'empare de moi à cet instant précis.

« Oui, c'est passionnant, répète-t-il lentement. Vous ne pouvez imaginer à quel point. »

Je l'observe, intriguée, j'ouvre la bouche dans l'intention de poursuivre la conversation lorsque, brusquement, il s'écarte de moi.

« Annie, ce fut un plaisir de faire votre connaissance. Je dois partir, à présent. Au revoir. »

Et il virevolte, s'engouffre parmi les invités et disparaît.

Je reste plantée là, durant un moment, interloquée. Mais que diable lui a-t-il pris, tout d'un coup ? Je ne comprends pas la raison de cette subite retraite. On aurait dit qu'il fuyait quelque chose… ou quelqu'un ? Ma pauvre vieille, à croire que tu es destinée à passer cette satanée soirée seule et abandonnée.

Mais, à l'instant-même où cette triste pensée traverse mon esprit, des bras m'enlacent.

« Annie… »

Je sursaute avant de tourner sur moi-même et de tomber dans les bras d'Alex. Ahhh…. Mon Dieu, comme il m'a manquée… Le parfum de sa chemise embaume ma tête, mes mains s'accrochent à ses épaules, je suis comme étourdie de bonheur.

« Enfin…, dis-je dans un murmure. »

Mais je sens Alex se raidir subitement. Il recule et ses mains s'empressent d'emprisonner les miennes et de les maintenir à une prudente distance.

« Annie, pour l'amour du ciel…, marmonne-t-il. »

Je reviens brusquement à moi, relève la tête et le dévisage, perplexe.

« Alex, qu'y a-t-il ? »

« Dansons, se contente-t-il de lâcher dans un susurrement. »

Je fronce les sourcils tandis que nous ébauchons quelques pas ensemble. Je tente de croiser son regard mais il ne se départit pas un instant de son expression froide et distante.

« Pourquoi danses-tu avec moi ? Puisque, à l'évidence, ça te met tellement mal à l'aise ? fais-je amèrement. »

Alex tressaille. Je l'observe et je suis secouée par la tourmente que je lis dans ses prunelles.

« Alex, qu'y a-t-il ? dis-je pour la seconde fois. »

« Rien. »

Il se tait un instant, des minutes qui me semblent interminables tant l'appréhension tenaille mon ventre.

« Annie, reprend-t-il soudainement, je ne veux plus jamais te revoir parler avec ce type. »

Quoi ?

« Quel type ? »

« Celui avec lequel tu dansais là-tantôt. »

Tout à coup, nous arrêtons de bouger. Je m'écarte de lui et nous nous dévisageons en silence durant une brève seconde. Pardon, mais… est-ce qu'il a vraiment l'air mécontent ?

« Pourquoi ? fais-je sans comprendre. »

« Parce que tu ne le connais pas. »

Hein ?

Brusquement, une vague de colère monte en moi. Je m'écarte un peu plus d'Alex, mes mains le lâchent et retombent contre mes flancs.

« Ce… type, dis-je (et ma voix est montée d'une octave), a été la seule personne, hormis Karen et Andrew, à avoir fait preuve d'un tant soit peu d'intérêt à mon égard durant cette soirée. »

J'essaie vainement de cacher la peine qui me noue la gorge mais ma voix a tremblé malgré mes efforts. Alex hausse un sourcil, il a l'air surpris par ma réaction.

« Oh, Annie, pardonne-moi. Je sais, je sais que je t'ai délaissée ce soir… »

« Alex, je ne t'en veux pas, dis-je. Je sais que ce n'est pas facile pour toi, je comprends que tu veuilles préserver ta réputation… »

« Quoi ? s'exclame Alex, visiblement très étonné. Non, Annie, non. Ce n'est pas ça… »

Il s'interrompt, son regard se promène sans cesse sur les visages qui nous entourent. A l'évidence, notre conversation le met très mal à l'aise.

« Nous en reparlerons plus tard, à l'hôtel, OK ? dit-il. »

Je lâche un soupir. Je voudrais déjà être à l'hôtel. Mais Alex m'attire à nouveau à lui et nous reprenons notre slow en silence.

« De quoi avez-vous parlé ? s'enquiert-il après un moment. »

Encore ! Mais pourquoi diable ne fait-il que parler de ça ?

« De tout et de rien, dis-je, une note d'agacement dans la voix. »

« De nous ? »

« Alex, bon sang ! fais-je, exaspérée. James, contrairement à ce que tu penses, s'est montré très poli et… »

« James ? »

Derechef, nous interrompons notre danse. Alex sourcille, manifestement lui aussi est très contrarié.

« Quoi ? fais-je sur la défensive. »

« Annie, tu ne connais pas ce type, répète Alex d'un ton glacial. »

Je retiens mon souffle et vérifie d'un coup d'œil que personne n'écoute notre conversation.

« Alex, dis-je en m'extirpant de son étreinte. Je me suis résignée à ce que tu me présentes à tes connaissances comme une simple amie. J'ai subi ton indifférence durant cette satanée soirée sans me plaindre. Et maintenant tu me fais une scène de jalousie ? »

« Une scène de jalousie ? »

Il me dévisage, une expression de stupeur sur le visage. Mes joues sont en feu, mon cœur bat sourdement contre mes tempes. Je sens que les larmes sont sur le point de jaillir mais je n'ai pas envie de pleurer, là, au beau milieu de cette foule.

« J'ai besoin de prendre un peu l'air, dis-je. »

Alex entrouvre les lèvres mais il ne dit rien. Il acquiesce, muet. Je fais demi-tour et m'éloigne à pas rapides. Notre dispute, faite de murmures, n'a attiré l'attention de personne. Je me faufile discrètement parmi les invités jusqu'à atteindre le côté de la salle. Il y a là une double porte vitrée qui ouvre sur un balcon donnant sur un discret petit jardin plongé dans l'obscurité. Le temps s'est un peu rafraichi, un frisson parcourt mon échine lorsque je sors mais l'air frais me fait du bien. Je m'appuie à la rambarde, je respire à plein poumons cependant que les larmes coulent sur mes joues. Tant pis pour le mascara. Je suis profondément dépitée. Tout ceci est si injuste ! Pourquoi réagit-il de la sorte ? Je ne comprends pas, je ne le reconnais plus. Je me pince l'arête du nez et ferme les paupières. Comme j'ai envie de retourner au village pour y retrouver Alex, mon Alex.

Non, ma vieille. La petite bulle de la maison perchée n'est plus, me rabâche la raison. Voici ta nouvelle vie, désormais.

Un vent de panique secoue mon âme, tout à coup. Vais-je vraiment supporter de vivre comme ça ?

Les minutes passent tandis qu'un profond désespoir s'est emparé de moi. Je sais que je vais devoir retourner à l'intérieur, mais le brouhaha qui me parvient ne me tente absolument pas. Je temporise encore, je n'arrive pas à me décider à replonger dans l'étouffante ambiance de la salle. Un moment assez long passe encore durant lequel je médite dans la quiétude et la fraicheur de la nuit, et je suis si absorbée par mes sombres pensées que je n'entends même pas la porte vitrée s'ouvrir derrière moi.

« …bandes de vieilles vipères… »

Je sursaute. Une série de gros mots s'ensuit que je feins de ne pas avoir entendus. Je sors hâtivement un kleenex de ma pochette avec lequel je me tamponne les joues, puis je tourne la tête et regarde avec ébahissement la personne qui se tient là, juste à côté de moi. Nom d'un chien. C'est l'actrice Lilly Adams. Elle était là, parmi les invités ? J'avais remarqué quelques visages connus, beaucoup de gens du cinéma, mais je ne m'étais attardée sur aucun d'eux en particulier. Il faut dire que je n'avais d'yeux que pour Alex. Je soupire intérieurement. C'est incroyable à quel point il accapare mon esprit à tout moment, à tel point que même les stars de Hollywood deviennent insignifiantes.

« Vous en voulez une ? »

J'ai un nouveau soubresaut. Lilly Adams me tend une cigarette en me regardant à peine, cigarette que je refuse en murmurant un « non merci ». D'une main tremblante elle en allume une dont elle tire une grande bouffée, puis elle contemple la fumée s'élever dans l'air de la nuit en silence. Je l'observe discrètement alors qu'elle continue de fumer nerveusement, son regard perdu au loin. C'est une femme réellement spectaculaire, toute en courbes et en jambes. Elle porte une robe d'un rouge flamboyant à la longue traîne, dont le décolleté plongeant met en valeur le galbe d'une généreuse poitrine. Ses cheveux platinés, tirés en arrière en un discret chignon, dégagent un visage ovale aux pommettes saillantes et aux traits fins et réguliers : l'ensemble lui donne un aspect froid, ça doit venir de son regard, je pense. On devine qu'elle tente de cacher les petites rides qui sillonnent le coin de ses yeux par un maquillage un peu lourd mais elle demeure, cependant, très belle, même vue comme ça, de près. Jenny en serait bluffée.

Mes pensées dérivent vers mon amie qui me manque terriblement. J'aurais tant aimé qu'elle soit avec moi, ici, pour me tenir compagnie durant cette maudite soirée. Le poids de ma solitude, alors que je suis au milieu de tout ce monde qui m'ignore, n'en est que plus écrasant.

J'étouffe un soupir. Lilly Adams ne m'a pas adressé un seul mot. Que voudrais-tu bien qu'elle te dise ? ricane ma conscience, perfide. Tu n'es qu'une inconnue, l'insignifiante amie de Monsieur Alex Richman…

« Ainsi, c'est vous, la conquête d'Alex, hein ? »

Quoi !

« Pardon ? »

Lilly Adams, pour la première fois, plante ses yeux perçants dans les miens. Un petit sourire narquois étire les commissures de ses lèvres ourlées. Je me sens rougir jusqu'à la racine des cheveux.

« Ah, je vois. Apparemment, ça devait rester secret, hein ? chuchote-t-elle en prenant un air énigmatique. »

Puis elle lâche un petit ricanement avant de poursuivre d'un ton acide :

« Les hommes, tous les mêmes. »

Mes doigts se resserrent autour de la rambarde, le sang bouillonne dans mes veines. Qu'insinue-t-elle avec ses railleries mal-placées ?

« Lorsqu'un homme d'un certain âge se met avec une femme plus jeune que lui, reprend Lilly Adams, le visage soudainement crispé, on lui trouvera toujours une justification. C'est qu'il est amoureux, et d'ailleurs pourquoi ne le serait-il pas ? Il est vieux mais il a encore tellement de charme ! Il est si sexy avec ses tempes grisonnantes et son air d'homme mûr..., même les rides leurs vont bien ! fait-elle, acerbe. »

Elle se tait un instant, tire plusieurs bouffées d'une main nerveuse et flageolante en scrutant le ciel. Manifestement, ce sujet de conversation la met très en colère.

« Vous êtes très belle… »

Derechef, le regard dur de l'actrice me fixe, d'une manière qui ne me plait pas du tout.

« Et très jeune, enchaîne-t-elle. Quel âge avez-vous ? Vingt-quatre ? vingt-cinq ans ? »

Je me mords la lèvre en m'empourprant à nouveau. Lilly Adams continue son monologue, la mâchoire frémissante de rage.

« Ne me le dites pas, ça m'est bien égal de toute façon, lâche-t-elle d'un ton brusque. Je ne comprends pas pourquoi on fait toute une histoire lorsque, au contraire, c'est la femme qui est la plus âgée dans le couple ! crache-t-elle aigrement. »

Elle se tourne vers moi, et l'avalanche de paroles continue.

« Saviez-vous que Karen est plus âgée qu'Andrew de trois ans ? Mais on ne dit rien à leur propos, trois ans ce n'est pas si important que ça. De plus, Karen se maintient tellement bien ! »

Je fronce les sourcils. Ce discours hargneux commence à sérieusement m'exaspérer.

« Euh… excusez-moi, dis-je en m'éloignant de la rambarde, je dois y retourner, maintenant, fais-je en désignant la salle d'un geste de la main. »

Lilly Adams m'adresse un petit sourire condescendent qui achève de me la rendre proprement insupportable.

« Lilly, mon amour, tu es là ? »

Brusquement, je me retourne et ma stupeur est telle que j'en reste momentanément muette.

Jerry, habillé en smoking, se tient dans l'encadrement de la porte vitrée.

Nous nous regardons l'un et l'autre en silence durant ce qui semble durer une éternité. Un masque d'hébétude déforme les traits fins et réguliers de Jerry.

« A… Annie ?..., balbutie-t-il d'une voix étranglée. »

J'ouvre la bouche mais Lilly, qui a fait quelques pas dans sa direction, se retourne vers moi et s'exclame en me toisant du haut de sa célébrité :

« Vous vous connaissez ? »

J'essaie à nouveau de dire quelque chose mais, encore une fois, on me devance.

« En effet ! intervient Jerry d'une voix suraigüe. Nous étions…, Annie est une amie à moi, nous nous sommes connus à Londres, à la fac… »

Une amie. Décidément…

Bon, d'accord, je vais jouer le jeu de l'amie de fac, si c'est ce qu'il veut. Ignorant le regard dédaigneux que me lance Lilly, je m'avance vers Jerry.

« Je suis vraiment contente de te revoir, dis-je d'une toute petite voix. »

Un éclair traverse les prunelles couleur miel de mon ex-petit ami. Les souvenirs douloureux, et pas si anciens, de notre séparation flottent entre nous durant quelques secondes dans un lourd silence. Finalement, Jerry me dégote un sourire forcé.

« Moi aussi, je suis content de te revoir, finit-il par lâcher d'une voix rauque. »

« Le père de Jerry, Sir Williams, est un ami très cher à Andrew, intervient brusquement Lilly. »

Elle se tient à côté de Jerry et s'accroche à la manche de son smoking. OK, je vois, j'ai saisi le message. Ils sont ensemble. Jerry s'est mis avec quelqu'un d'autre… L'idée me fait un drôle d'effet. Au fait, un million de pensées traversent mon esprit en une fraction de seconde. Les propos que vient de me débiter l'actrice prennent, tout à coup, tout leur sens. Mes yeux se déplacent du bras de Jerry à son visage. Ce dernier scrute mon regard, cherchant sans doute à deviner ce à quoi je pense. Mais je suis, moi-même, incapable de définir mon état d'esprit. Il y a eu trop de chamboulements, trop d'émotions aujourd'hui, si bien que je ne sais plus très bien où j'en suis.

« Et toi, que diable fais-tu ici ? »

Jerry a retrouvé ses manières désinvoltes, celles qui, à une certaine époque de ma vie, m'avaient fait craquer. Son large sourire a l'air plus authentique. Cela veut-il dire que nos précédentes mésententes ont été oubliées ? Que mon ignoble comportement envers lui a été pardonné ? Je lui rends, en réponse, un sourire chaleureux, pour lui signifier combien j'espère que tel soit le cas.

« Elle est avec Alex, tu ne le savais donc pas ? »

Bon sang ! Mais c'est quoi son problème à cette femme ! Elle me tape sérieusement sur le système !

« Alex ? répète Jerry. »

« Alex Richman, voyons ! exulte Lilly. »

Jerry, saisi de stupeur, me dévisage avec incrédulité.

« C'est vrai ? »

J'acquiesce, rouge comme une pivoine. Les secondes passent et personne n'ose dire un mot. Une myriade d'émotions traverse le visage de Jerry qui ne s'est pas encore remis du choc. Je crois que l'entente à laquelle j'avais aspiré vient de s'évaporer. Soudainement, ses traits se sont durcis, ses prunelles brillent d'une rage profondément enfouie. Je peux clairement deviner les pensées qui envahissent son esprit.

« C'est à cause de lui que tu… »

Sa phrase demeure en suspend, les mots sont trop durs à prononcer, trop douloureux. Mais j'ai compris et, à nouveau, j'hoche la tête en silence. J'ai la bouche sèche, mon cœur bat sourdement contre ma poitrine. Lilly nous dévisage à tour de rôle sans comprendre.

Et alors que cet orageux mutisme se prolonge, un discret raclement de gorge retentit soudainement derrière nous, nous faisant tous les trois sursauter en même temps et nous ramenant brutalement au temps présent.

Le sang abandonne mon visage. Alex vient d'apparaître dans l'embrasure de la porte vitrée.

« Oh ! Alex ! s'exclame Lilly. Quelle coïncidence, nous parlions justement de toi ! »

« Bonsoir Lilly, comment vas-tu ? »

Et merde… J'avale ma salive, un malaise s'est emparé de moi. Je ne connais que trop bien ce rictus sévère, ce regard de reptile. Il est très, très mécontent. Il me lance un furtif coup d'œil avant que ses yeux ne se posent sur Jerry.

« Alex, tu ne connais pas Jerry ? s'enquiert Lilly. »

Je vois Alex plisser les paupières tandis qu'il échange une poignée de main avec Jerry.

« Monsieur Williams, chuchote-t-il de sa voix la plus polie et la plus réfrigérante. Nous avions eu l'occasion de faire connaissance, il y a de cela quelque temps. »

Le visage de Jerry est blême. Il murmure quelque chose que je n'entends pas. Lilly nous observe, intriguée. La situation est trop bizarre. Jerry avec sa nouvelle compagne, Alex et moi, tous les quatre sur ce minuscule balcon. C'est trop. L'air, chargé de tensions secrètes, crépite entre nous. Les deux hommes se toisent comme deux chiens prêts à se sauter dessus. Lilly affiche, à présent, un sourire amusé, comme si elle savourait une blague connue d'elle seule. Je suis, quant à moi, comme pétrifiée, mes membres sont ankylosés, mon esprit anesthésié. Je crois que je vais me sentir mal. Cette situation est irréelle, absurde, insolite…

Tout à coup, Jerry se tourne vers moi. Ses yeux enflammés me regardent avec dureté.

« Annie, j'ai été ravi de te revoir, assène-t-il sèchement. Monsieur Richman…, ajoute-t-il à l'intention d'Alex, une note d'hostilité dans la voix. »

Je fais un signe de tête mais aucun mot ne parvient à franchir la barrière de ma gorge nouée. Lilly nous lance un « adieu » assez théâtral puis le couple, bras dessus, bras dessous, disparait dans le vacarme de la salle.

Nous restons seuls, Alex et moi. Mon cœur bat la chamade. Je voudrais dire quelque chose mais j'en suis incapable. Mon cerveau est un désert. Alex fixe un instant la porte vitrée en silence. Quelques gouttes de pluie commencent à tomber. Au loin, le fracas du tonnerre qui gronde me fait tressaillir. Au même instant, j'entends Alex lâcher un profond soupir puis sa voix grave et impérieuse s'élève dans la nuit.

« Rentrons. »

Décidément, un orage se prépare.

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