Bonjour tout le monde! Voilà, j'espère que ça vous plaira! Bonne journée et à bientôt!
17.
Je contemple le ciel en soupirant. Le temps est aussi maussade que l'atmosphère dans l'habitacle de la voiture. L'Audi avale les kilomètres dans un silence lourd et agaçant. Je lance un coup d'œil du côté d'Alex mais il a l'air si grave que je préfère ne rien dire. Scrutant la grisaille à travers la vitre, je repense à ce qui nous arrive. L'intolérance presque unanime au sujet de notre histoire me ronge. Pourtant ça ne devrait pas m'affecter. Pourquoi devrais-je me soucier des avis des autres ? Je ne dois pas laisser les commérages nous atteindre. Alors pourquoi ça semble autant le tourmenter, lui ? Il doit être habitué à ce genre de choses, depuis le temps. Oui, mais sa vie avant… toi, a toujours été l'exemple même de la tranquillité et de la banalité. Je le sais, j'avais longuement lu à son sujet, à une certaine époque. Jamais sa vie privée n'a connu de scandales, son couple était l'un des plus discrets du monde du cinéma.
C'est ce qui, sans doute, l'ennuie le plus, même s'il ne veut l'avouer, et je ne peux que le comprendre. Je me mords la lèvre pour réprimer un énième soupir. Les paroles venimeuses que j'ai lues ce matin me tracassent et, même s'il ne m'est pas facile d'oublier les absurdités me concernant, c'est ce qu'on dit à son sujet qui me tourmente le plus. Que l'on puisse le critiquer autant alors que c'est la personne la plus droite, la plus brillante, la plus intègre qu'il m'ait été donné de connaitre me révulse et me choque. Ainsi, tout ce qu'il a accompli, sa fabuleuse carrière, son prestige en tant qu'acteur… tout ça est jeté aux orties, balayé d'un revers de main, juste parce qu'il me fréquente ? C'est tellement injuste, tellement cruel !
Nouveau soupir. Le sombre manteau de nuages qui s'amasse et s'épaissit sur nos têtes fait écho à mes tristes réminiscences. Soudain, un bruit m'interpelle.
« Ce n'est pas ton téléphone, ça ? s'enquiert Alex. »
C'est vrai, il vibre dans mon sac, posé sur la banquette arrière. Je le sors et vérifie mes appels et réalise soudainement que cela fait des jours que personne ne m'a appelée et que je n'ai moi-même parlé à personne. Au fait, depuis la fois où j'avais brièvement parlé avec Jen. Ma relation avec Alex a tellement chamboulée ma vie que j'en ai presque oublié le reste des habitants de la Terre.
« C'est qui ? »
« Euh… au fait, c'est ma mère. »
Mais il y a aussi une tonne d'autres appels et messages, de Jen, bien sûr. Et ils datent tous de ce matin. Merde, elle m'a vue sur le net. C'est évident, ce genre d'actualités ne lui échappe pas. Je pense à toutes les autres personnes qui me connaissent, mes copines de fac, mes profs, mes voisins de Londres… tout ce petit monde sait maintenant, pour nous. Merde ! Je chasse immédiatement cette pensée de mon esprit. Ma mère vient de décrocher.
« Ah ! enfin, Anne ! »
« Maman, ça va ? »
Son ton à la fois soucieux et surexcité m'inquiète.
« Anne, où es-tu ? Est-ce que tu vas bien ? »
« Euh… oui, je vais bien, maman. Je… nous sommes sur la route, nous étions à Paris. Qu'y a-t-il ? »
Ma mère ne peut avoir lu sur Internet. Le net et les réseaux sociaux, ce n'est pas son truc. Son truc le matin, c'est de s'occuper de son jardin ou aller au marché du village.
« Anne, des journalistes sont venus nous parler, ce matin, de bonne heure. »
« Quoi ! »
Je m'étrangle. Alex me lance des coups d'œil intrigués.
« Des journalistes ? Au village ? fais-je, abasourdie. »
« Oui, ils sont là, dans la rue. Ils ont posé des questions à ton propos… et à propos de ton amoureux. »
Nom d'un chien !
« Nous n'avons rien dit, poursuit ma mère. Mais ils ne sont pas partis, pour autant ! Ils attendent, là, au pas de la porte, je ne sais pour combien de temps encore. Que se passe-t-il ? Que doit-on faire ? »
« Rien, maman. Je serai au village dans… (Je consulte ma montre.), disons dans deux heures. Je passerai à la maison et tout s'arrangera. »
« Tu vas bien, au moins, ma chérie ? »
« Oui, ne t'inquiète pas pour moi, tout va bien. A tout à l'heure. »
Je raccroche. Des journalistes devant chez moi, au village. Non mais je rêve ! Je tourne la tête vers Alex. Il a compris, je le vois à sa mine tendue.
« Mais comment diable ont-ils pu trouver la maison de mes parents ? fais-je, ébahie. »
« On peut tout savoir sur tout le monde, de nos jours, dit-il d'un ton amer. »
Je cale ma nuque sur l'appui-tête et ferme les yeux. J'imagine les ragots au village. Ça fera jaser les amies de ma mère pendant au moins un siècle. Et pourtant, aucun des habitants du village n'avait songé à contacter la presse, bien que notre idylle ne soit plus un secret pour eux depuis longtemps. Ils sont bavards et curieux mais ils tiennent trop à la tranquillité de leur petite vie paisible. Jamais une telle idée n'aurait effleuré leur esprit.
Les heures passent dans une ambiance morose. Nous abordons finalement les derniers kilomètres, toujours aussi anxieux.
« Annie, dit Alex, tout à coup. Je crois qu'il est préférable de passer d'abord à la maison. Nous prendrons nos affaires, puis nous irons voir tes parents avant de rentrer directement à Londres. Qu'en penses-tu ? »
« Peut-être que d'ici là, les journalistes seront partis ? dis-je, peu convaincue. »
« Non, je ne pense pas. Mais, au moins, nous ne risquons pas de les voir nous suivre jusqu'à la maison. Je veux garder ce lieu secret. Je ne crois pas qu'ils soient au courant, pour la maison perchée. À moins que les habitants du village leur aient déjà dit… »
Ses doigts se resserrent autour du cuir du volant et sa mâchoire se contracte. Je pose ma main sur la sienne. Son tourment me perturbe et me chagrine.
« Alex…, dis-je doucement. Nous savions. Nous savions qu'un jour ça se saurait, d'une manière ou d'une autre. Peut-être… peut-être est-ce mieux ainsi. »
« Annie, bon sang ! s'écrie-t-il brusquement. As-tu lu ce qu'ils disent à ton sujet ? Ce qu'ils pensent de toi ? »
« Oui et je m'en fiche ! »
« Tu t'en fiches ? répète-t-il d'un ton dur. Voyons, Annie, tu ne connais rien à ces gens, à cette vie. Tu seras constamment suivie, on te jugera pour tout, tu n'auras plus un instant de paix dès lors que tu sortiras de chez toi. Tu ne peux pas savoir ce que c'est que d'être harcelé, suivi partout, épié, toute la sainte journée ! »
Il se tait un instant, ses traits sont contractés sous l'emprise d'une violente colère. Je dévie mon regard et fixe la route à travers le pare-brise tout en tortillant mes doigts.
« Qu'allons-nous faire, alors ? fais-je d'un ton las. »
Je sens Alex tourner furtivement la tête en ma direction. Sa main se pose les miennes et les pressent doucement.
« Annie, reprend-t-il d'une voix plus calme. Excuse-moi, je m'emporte, je sais. Je ne devrais pas te crier dessus. »
« Tu n'as pas à t'excuser, dis-je. Tu as plus d'expérience que moi pour ce genre de choses, c'est clair. »
« Non, tu ne comprends pas. Quand Ella est tombée malade… »
Je le sens frémir. Il s'interrompt, ses iris rétrécissent sous ses sourcils froncés. Il lâche un soupir. Je baisse les yeux et fixe mes genoux, l'estomac noué.
« Tu ne peux imaginer l'enfer que ce fut pour moi, reprend-t-il dans un souffle. Ils étaient là, à la sortie de l'hôpital, nuit et jour, guettant mes allées et venues comme des vautours… et chaque jour un nouvel article paraissait à notre sujet, des informations crées de toutes pièces, sur l'évolution de son état de santé, sur notre couple… alors qu'ils n'en savaient fichtrement rien ! Ces gens n'ont aucun scrupule, ils ne respectent rien ni personne, ils ne savent ce qu'est la pudeur, la décence. »
Il se tait un instant, nous sommes arrivés à l'entrée du village. Cependant, au lieu de poursuivre notre chemin, nous prenons une petite route latérale et la voiture s'enfonce silencieusement dans les bois.
« Dieu merci, chuchote-t-il ensuite, Ella n'a jamais su ce qui se passait à l'extérieur. Je me félicite d'avoir pu lui épargner un tel cirque et les derniers jours de sa vie furent les plus calmes et sereins possible. »
Mon cœur bat sourdement contre ma poitrine tandis que je garde un silence respectueux. Ce sujet est si délicat…
Discrètement, nous longeons les dernières petites maisons bretonnes jusqu'à ce qu'elles disparaissent derrière nous, puis nous poursuivons notre route à travers la forêt qui nous mène chez nous.
« Je suis désolée, vraiment, parviens-je à dire au bout d'un moment. Ça n'a pas dû être facile pour toi, je sais. »
« Oui ce ne le fut pas. Mon chagrin était indescriptible et, en plus, je me voyais obligé de partager ces horribles instants avec… le reste de la planète ! »
Il y a tant de douleur, d'amertume dans sa voix que j'en suis profondément secouée.
« Je les ai haïs, encore plus qu'avant, ces maudits paparazzis ! crache-t-il. C'est pour cette raison que j'ai tant tenu à m'isoler, ensuite. Je voulais avoir la paix. La paix pour pouvoir en finir avec l'existence comme bon me semblait. »
Je tressaille, nos regards se croisent.
« Je déteste me souvenir de ces affreux instants, dis-je en enlaçant son bras droit. »
« Je sais, dit-il en penchant la tête sur mes cheveux. Pourtant, ce jour-là, aussi affreux soit-il, est, également, le jour où tu m'as sauvé, tel un ange.»
Je lève les yeux vers lui, émue, puis je me hisse et dépose un léger baiser sur sa joue.
Une fine pluie accueille notre arrivée à la maison perchée, en même temps que les joyeux aboiements de Guinness. Nous l'avons laissé à la charge de la femme qui s'occupe de la maison. Nous regardons prudemment autour de nous lorsque nous descendons de l'Audi mais, manifestement, personne n'a parlé de ce lieu aux journalistes, pas même la femme de chambre.
Soulagés, nous pénétrons dans la demeure pour y vivre nos dernières heures de bonheur parfait.
« C'est tellement beau. »
La grisaille et la pluie ont laissé place à un magnifique ciel étoilé que nous contemplons allongés sur des chaises longues, installées côte à côte sur la petite terrasse à l'arrière de la maison.
Je me pelotonne sous le plaid qui nous recouvre et enfouis mon visage dans son cou. Je me sens tellement bien, tellement en sécurité quand je suis comme ça, avec lui. Rien ne vient troubler la sérénité de ces instants. Pas même les pensées maussades qui avaient encombré mon esprit quelques heures plus tôt. Nous retrouvons, à la maison perchée, notre bulle de bonheur, notre petit coin de paradis.
« J'aimerais rester ici, comme ça, pour toujours, dis-je dans un ronronnement. »
Je sens Alex sourire dans l'obscurité mais il ne dit rien. Son pouce caresse la courbe de mon dos dans un aller-retour lent et délicat. Il est étrangement silencieux, ce soir. Je soulève la tête, m'appuie sur un coude et scrute son visage. Son profil éclairé par les pâles lueurs de la lune n'exprime aucune émotion. Il fixe les astres, la mine bizarrement impassible.
« Alex, qu'y a-t-il ? »
Il se tourne vers moi : son regard de félin a quelque chose de froid et d'hermétique qui me donne des frissons dans le corps.
« Tu te fais du soucis, dis-je en caressant son front de mon index. »
Ses lèvres ourlées frémissent, il plisse les paupières et ses prunelles plongent longuement dans les miennes.
« Quoi ? fais-je en fronçant les sourcils. »
Mais, au lieu de me répondre, sa bouche plonge fougueusement vers la mienne. Totalement prise de court, je tressaille avant d'enrouler mes bras autours de son cou. Son baiser soudain et impérieux me coupe le souffle. Ses mains caressent mon visage, happent ma chevelure et la tortillent, descendent le long de ma nuque, déboutonnent mon chemisier et prennent peu à peu possession de ma peau embrasée. Je lâche un gémissement lorsque sa bouche se déplace vers ma gorge dénudée et que ses lèvres torturent délicatement les contours de ma poitrine.
Mon cœur affolé bat violemment dans ma cage thoracique, mes entrailles se tordent au toucher fiévreux de ses doigts, mon corps tout ramolli fond dans l'étreinte de ses bras. Je ferme les yeux, me cambre, tandis qu'il continue d'enflammer chaque parcelle de mon corps. Ses mains glissent le long de mes hanches, retirent progressivement mes habits. Les miennes cherchent désespérément à le caresser mais il est si entreprenant, ses caresses sont si passionnées, son désir si pressant, que je ne peux que subir ce raz-de-marée de sensations. Son haleine tiède et saccadée me chatouille et m'électrise. Il plonge sous le plaid, sa bouche et ses paumes parcourent ma peau nue, en caressent chaque centimètre, me mettent au supplice. Je me tortille en soupirant.
« Alex…, fais-je, suppliante. »
Mais, tout à coup, il se redresse. Je l'observe avec curiosité et me rends compte qu'il porte encore ses habits. Son visage est grave, son regard sombre et électrique, son allure irrésistiblement sexy. Toujours aussi silencieux, il se penche, m'enveloppe avec le plaid et me soulève, puis il me porte dans ses bras, entre dans la maison et monte à l'étage. Nous parvenons jusqu'à la salle de bain où il me dépose et entreprend de se dévêtir. Nos regards sont accrochés l'un à l'autre. Alors, dans un geste délibérément lent, je laisse tomber le plaid parterre et me tiens complètement nue devant lui, sans jamais le quitter des yeux. Un éclair traverse son regard de feu. Je me mords la lèvre et lui dégote un sourire coquin mais il ne sourit pas. Ses traits sont tendus, sa mâchoire se contracte violemment, sa respiration est de plus en plus heurtée. Il arrache sa chemise, se débarrasse de son jean et de son boxer puis il m'attire à lui et derechef nous nous embrassons passionnément.
Nos pas nous mènent sous la douche. Tout en continuant de m'embrasser, Alex me lâche d'une main et ouvre le robinet. L'eau chaude se met à couler sur nos deux corps enlacés. J'admire furtivement la manière dont elle ruissèle sur ses épaules, sur son torse, la façon dont elle plaque ses cheveux sur son crâne, ou les poils sur sa poitrine nerveuse. En silence, il saisit le tube de gel moussant et le presse sur sa paume. Puis il me fait pivoter et ses mains recouvertes de savon se mettent à lentement masser mon dos. Je lâche un soupir, Seigneur, c'est tellement bon… Ses mains se meuvent délicatement, suivent la cambrure de mon dos jusqu'à atteindre mes fesses qu'il caresse longuement…Mmm… Puis elles remontent, ensuite, le long de mes hanches, de mes côtes… Je pousse un cri et ne peux m'empêcher de me dandiner, ça chatouille ! Mais mon rire reste coincé dans ma gorge lorsque, soudain, ses doigts se déplacent encore jusqu'à atteindre mes seins. Tour à tour, ils me caressent, m'excitent, dessinent sensuellement des cercles tout autour, en torturent encore et encore chaque relief. Je me cambre, ferme les paupières, mes gémissements sont de plus en plus bruyants. Je n'en peux plus, il me rend folle. Brusquement, je me retourne pour lui faire face. Je m'accroche à ses épaules, l'embrasse fougueusement, mon Dieu, j'ai tellement envie de lui. Mais il continue de me supplicier, sans relâche. Il est partout, ses mains, ses lèvres, me recouvrent inlassablement de caresses et de baisers, durant ce qui me semble durer une éternité.
« Alex…, dis-je à bout de souffle. S'il te plait… »
Alors, toujours en silence, il arrête le robinet, attrape une grande serviette de bain avec laquelle il m'enveloppe puis il me soulève du sol et me porte jusqu'à la chambre.
Lorsqu'il m'allonge sur le lit, je l'attire furieusement à moi pour l'embrasser. Mon corps n'est plus qu'une boule de sensations, mes sens exacerbés sont affamés de lui, de sa peau, de son corps. Je plaque mes mains sur ses omoplates et enroule mes jambes sur ses hanches. Son corps pèse sur le mien, son envie de moi fait écho au désir qui enflamme ma peau. Nos deux corps finissent par s'unir, furieusement, sauvagement, dans un indescriptible vacarme de gémissements. Nous sommes happés par un tourbillon vertigineux, effréné, un intense moment de pure volupté que nous savourons longuement avant de sombrer, exténués, dans un profond sommeil.
Oh-mon-Dieu.
Que vient-il de se passer au juste ? C'était quoi cette folie ? Jamais encore Alex ne m'avait fait l'amour de cette façon ! Je suis éreintée.
C'était tellement… les mots me manquent. C'était beau, tellement beau… et bon aussi, tellement bon. Mais j'ai l'impression qu'il y avait autre chose, une sorte d'irrésistible besoin de me toucher, de m'aimer. Une nécessité douloureuse, impérieuse, effrénée.
Il fait encore nuit. J'ouvre lentement les yeux. Les lueurs de la lune filtrent à travers le voilage de la fenêtre et beigne la chambre d'une clarté blafarde. Alex a le visage tourné vers moi. Lui aussi est éveillé.
« Salut, dis-je mollement. Tu ne dors pas ? »
« Non. Je préfère te regarder dormir. »
Un sourire béat fend mon visage. Mais Alex ne me rend pas mon sourire. Il continue de scruter mon visage, bizarrement muet, impassible. Son regard a quelque chose d'énigmatique, ses traits sont empreints d'une sorte de tristesse que je ne comprends pas. Surtout après les moments que nous venons de vivre. Décidément quelque chose ne va pas, aujourd'hui.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? Pourquoi me regardes-tu comme ça ? »
« Parce que je t'aime. Je t'aime trop. »
« Tu le dis comme si c'était une mauvaise chose, fais-je remarquer, sourcils froncés. »
« Parfois ça peut l'être. »
Son ton sinistre et ses réponses codées commencent à sérieusement m'inquiéter.
« Alex, cesse de te faire du soucis. Tout ira bien. Nous nous aimons, c'est la seule chose qui compte, non ? »
Les commissures de ses lèvres frémissent, son regard plein de pensées secrètes me dévisage longuement mais l'expression de son visage demeure impénétrable.
« Rendors-toi, se contente-t-il de dire au bout d'un instant. Demain sera une longue journée. »
Je cligne des yeux. Est-ce mon imagination ou est-ce que sa voix vient de trembler ? Je le regarde, préoccupée, mais sa mine fermée ne m'encourage pas à poursuivre cette conversation. Je lâche un soupir et ferme les paupières. Demain, j'aurai mes réponses.
Une profonde mélancolie s'empare de moi lorsque l'Audi commence à s'éloigner de la maison perchée. Ça y est, c'est réellement la fin de notre lune de miel. Tant de souvenirs resteront à jamais gravés entre les murs de cette étrange demeure. Je la contemple une dernière fois à travers la vitre, le cœur serré, en priant intérieurement pour que nous puissions bientôt y retourner.
« Annie ? Tu pleures ? »
Je sursaute et essuie mes larmes du revers de la main.
« Cette maison va me manquer, dis-je en haussant les épaules. »
J'entends Alex lâcher un soupir mais il ne commente pas. Il reste, ce matin, aussi insondable et mystérieux qu'hier soir. Mais que diable lui arrive-t-il à la fin ?
« Annie, j'ai pensé qu'il serait plus judicieux que je m'abstienne de rendre visite à ta famille. Avec ces journalistes au pas de ta porte, mon apparition ne ferait qu'empirer la situation. Laissons les choses se calmer, OK ? »
« Oui, tu as raison. Mais alors, tu me déposes où ? »
« Je vais te laisser à l'entrée du village et… »
Brusquement, il s'interrompt. Je lui lance un coup d'œil et suis frappée par l'expression de son visage. On dirait qu'il vient de recevoir un coup à l'estomac ou qu'il est sous l'emprise d'une vive douleur.
« Alex, ça va ? Qu'est-ce qui se passe ? »
« Rien, dit-il dans un murmure. On est arrivé. »
Il gare la voiture sur le bas-côté, coupe le contact. Un silence pesant s'installe dans l'habitacle, uniquement troublé par les halètements de Guinness, installé à l'arrière.
« Alex…, dis-je doucement en enlaçant son cou. Je ne sais pas ce qui te tracasse au juste. Pourquoi ne me parles-tu pas ? »
Ses mains fermement agrippées au volant se contractent si violemment que les tendons apparaissent sous la peau. Cependant, hormis ce détail infime que je remarque à la dérobée, aucun autre signe d'émotion ne dérange le masque d'impassibilité qu'il se borne à afficher.
« Ce n'est rien, Annie, chuchote-t-il d'une voix sourde. Je suis juste un peu soucieux. Je songe à ce qui nous attend, c'est tout. »
Je me redresse et le regarde bien en face. Pourquoi ai-je l'impression qu'il ne me dit pas tout ? Je caresse sa barbe de deux jours, joue nonchalamment avec une mèche de sa chevelure légère puis dépose un baiser sur ses lèvres. J'aimerais qu'il puisse me parler à cœur ouvert mais je ne sais comment m'y prendre avec lui. Ses humeurs changeantes, sa nature taciturne et réservée ne me facilite pas la tâche.
« Promets-moi que nous en reparlerons plus tard, dis-je. »
Il hoche la tête en silence. Je fronce les sourcils. Pourquoi évite-t-il de croiser mon regard ?
« Tu as tort de ne pas te confier à moi. Cette réserve excessive est un défaut. »
« Peut-être… mais mon plus grand défaut aura été de vouloir te protéger, quel qu'en soit le prix à payer. »
Quoi ?
« Eh bien, tu as tort encore une fois. Je te l'ai déjà dit, je sais très bien me défendre seule. Tu me sous-estimes. »
Lentement il tourne la tête, ses yeux de félin me fixent un instant et sa bouche s'étire en un sourire indéchiffrable. Il lève la main et, dans un geste aérien, suit les contours de mon visage de son index.
« Tu as sans doute raison, dit-il. Et pourtant… »
Sa phrase reste en suspend. Il se tait, soupire, me dévisage encore puis, soudain, sa main retombe et il s'écarte de moi.
« Allez, ta famille doit t'attendre, dit-il, ses yeux rivés sur la route. »
J'ouvre la bouche, puis je la referme. Cette discussion ne mène nulle part, c'est évident. Je lâche un soupir et m'extirpe de l'habitacle.
« Annie… »
« Oui ? »
Alex, penché, me regarde, la mine crispée.
« Surtout ne fais aucun commentaire. Les médias n'attendent que cela, il ne faut pas leur donner l'occasion de déformer tes propos, car c'est ce qu'ils savent faire le mieux. »
« OK. Compris. Tu m'attends ici ? »
Il esquisse un bref assentiment de la tête. Nous nous taisons mais nos regards demeurent accrochés l'un à l'autre.
« Autre chose ? dis-je, déconcertée. »
« Oui. »
Il garde encore le silence. Je le dévisage intriguée. Jamais je n'avais lu autant de frustration sur son visage.
« Je t'aime, finit-il par chuchoter. »
J'essaie de sourire malgré l'appréhension qui noue mon ventre.
« Je t'aime aussi, tu le sais, dis-je. »
Ses lèvres frémissent, sa mâchoire tremble. Je referme la portière, profondément troublée. Guinness sort la tête par la vitre ouverte.
« À plus, hein mon brave ? fais-je en caressant vigoureusement le sommet de son crâne. »
Puis j'ébauche un geste de la main à l'intention d'Alex. Ses paupières papillonnent mais il demeure là, à me regarder, pétrifié tel une statue. Je me retourne, avance de quelques pas. Je me sens terriblement anxieuse. L'incompréhensible attitude d'Alex, en plus de m'intriguer, me turlupine énormément. Une boule me tord le creux du ventre et, durant une seconde, l'idée de rebrousser chemin jusqu'à la voiture me tente. Mais je poursuis mon chemin, convaincue que cela ne servirait, de toute façon, à rien.
Nom d'un chien ! Je ne le crois pas !
Ma petite rue, ma minuscule rue perdue au fin fond de la Bretagne, est devenue le Notting Hill du village. C'est à peine croyable !
Les journalistes sont agglutinés devant chez moi et, dès qu'ils m'aperçoivent, une sorte de frénésie s'empare d'eux. Ils accourent vers moi, appareils photos à la main, beuglent, braillent mon nom, me mitraillent de leurs flashs, me posent à l'unisson une tonne de questions auxquelles je ne réponds rien. Je baisse la tête, me faufile tant bien que mal à travers la masse tonitruante et m'engouffre dans la maison.
Mes parents se trouvent dans le séjour. Julie aussi est là. Ils se lèvent tous lorsque je pénètre dans la pièce.
« Anne, chérie ! s'exclame ma mère. »
Elle me prend tendrement dans ses bras, mon père vient m'embrasser à son tour. Julie se contente de me considérer de loin.
« Ma chérie, nous t'attendions, reprend ma mère. »
« Nous t'attendons depuis hier, précise Julie, une note de reproche dans la voix. »
Je l'ignore, je n'ai pas envie de commencer les hostilités.
« Je sais, je suis désolée, dis-je pour m'excuser. »
La vérité est que j'ai totalement zappé ce détail. J'ai l'impression de débarquer d'une autre planète. De la planète Richman. Ah ! il me manque déjà.
« Tu as vu tout ce raffut dehors ! enchaine ma mère, les joues roses d'excitation. »
« Oui, je sais. Mais il ne faut pas leur parler. Ils finiront par se lasser de votre mutisme. De toute façon nous rentrons aujourd'hui à Londres. Je suis venue vous dire au revoir. »
« Oh ! vraiment. »
Cette nouvelle, à l'évidence, attriste mes parents bien qu'ils sachent que ce moment est inéluctable.
« Ainsi, tu repars avec… lui ? s'enquiert ma mère. »
« Oui, dis-je en m'empourprant. »
Le sujet est délicat et ma mère s'arrête là. Mon père ne fait aucun commentaire. Je me sens gênée, je ne sais moi-même que dire de plus. Je suis partie avec Alex sans l'approbation de mes proches et même si je n'en ai pas réellement besoin, cela a contribué quand même à jeter un froid entre nous. Tout à coup, ma mère décide de briser le lourd silence.
« Restes-tu pour le déjeuner ? J'étais sur le point de poser la table, dit-elle d'une voix qu'elle force à paraitre enjouée. »
« Oh ! oui, bien sûr, dis-je, ravie. Je vais t'aider à mettre la table. »
Je me dirige vers le vaisselier, je mets les assiettes, les couverts, nous mangeons dans une ambiance presque normale. Nous bavardons allègrement, parlons de tout et de rien. De tout sauf d'Alex. Personne n'ose me demander à son propos, tous évitent d'aborder ce sujet. Mais je devine leurs pensées. Et je devine ce qu'ils chuchotent entre-eux lorsque je m'éloigne. Et cette Julie qui ne cesse de me suivre du regard en silence ! C'est d'un agaçant ! J'ai presque envie qu'elle dise quelque chose pour me provoquer. Ses silences pleins de sous-entendus m'énervent au plus haut point.
Les heures défilent. Et Alex ne m'appelle toujours pas. J'essaie de l'appeler mais il ne répond pas. C'est étrange. Le soleil va bientôt se coucher et je n'ai toujours pas de nouvelles. Que dois-je faire ? Aller le rejoindre ? Attendre encore ?
Quelqu'un sonne à la porte. Mon père jette un bref coup d'œil à travers la fenêtre, histoire de vérifier que ce n'est pas un journaliste.
« C'est, je crois, le petit-fils de Jean, le boulanger. »
« Le petit-fils de Jean ? s'étonne ma mère. »
Elle va ouvrir puis, après un instant, revient dans la cuisine.
« Anne, ma chérie, c'est pour toi, dit-elle en me tendant une enveloppe. »
« Pour moi ? »
Je brandis l'enveloppe, elle est lourde.
« Le petit a dit que c'est un monsieur avec un chien noir qui la lui a donnée, pour une certaine Annie Martin, explique ma mère. »
Un homme avec un chien noir… Soudain, un malaise s'empare de moi. J'ai comme un mauvais pressentiment. Mes mains tremblantes ouvrent l'enveloppe. Une clé tombe dans ma paume.
« C'est quoi ? demande mon père. »
Je fixe la clé sans comprendre. Je la reconnais, c'est celle de la maison perchée. Mais pourquoi…?
« Annie ? s'enquiert Julie, tout à coup. »
Hébétée, j'examine à nouveau l'enveloppe. Il y a, à l'intérieur, un bout de papier. Deux mots y sont écrits, des pattes de mouche que je reconnais immédiatement.
« Pardonne-moi. »
Quoi ?
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