Bonjour tout le monde! Alors, un (très) long chapitre pour combler les frustrations du précédent. Bonne lecture!

18.

Pardonne-moi… Pardonne-moi…

Les deux mots résonnent, vides, dans ma tête tandis que je fixe le bout de papier avec stupeur. Mais… qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça veut dire ?...

« Annie… Annie ?… Annie ! »

Julie m'arrache le bout de papier de la main. Celle-ci retombe mollement contre mon flanc. Ça ne peut pas être ça… ça ne peut pas être ça…

Me prunelles sont rivées sur la clé que je tiens dans l'autre main. Non… il ne peut pas… il ne peut pas…

« Pardonne-moi ? répète ma sœur tout à coup d'une voix suraiguë. C'est de lui, ça ? Ça veut dire quoi ? Il t'a quittée ? »

Un horrible soubresaut secoue soudainement mon corps. Un séisme qui ébranle jusqu'à mon âme. Julie se plante devant moi mais je la vois à peine. Brusquement, je sors de ma léthargie.

« J'ai besoin de la voiture, dis-je d'une voix blanche. »

« Je t'accompagne, décide Julie qui rattrape au vol les clés que lance mon père. Tu n'es pas en état de conduire. »

Je n'ai pas la force de protester. Ma sœur, la première, ouvre la porte. Elle saisit ma main et me traine derrière elle alors que la foule, dehors, se précipite vers nous.

« Excusez-nous… LAISSEZ-NOUS PASSER ! »

Son ton péremptoire fait reculer les journalistes. Nous grimpons à bord de la voiture et Julie démarre en trombe. Je n'ai pas prononcé un mot et elle non plus mais elle a deviné que je veux aller à la maison perchée. La Clio traverse les ruelles désertes jusqu'à atteindre la lisière du village.

« Attends…, dis-je en agrippant brusquement son bras. »

Elle ralentit, me jette des coups d'œil intrigués mais je ne parviens pas à piper mot. L'Audi n'est pas là. L'Audi n'est plus là. Il ne m'attend pas, il ne m'a pas attendue, comme il l'avait promis…

Un poids m'écrase la poitrine. J'ai l'impression d'étouffer. Julie appuie de nouveau sur le champignon. Nous poursuivons notre chemin dans un mutisme total. Les arbres sont des ombres qui défilent à toute allure. Mes doigts martèlent l'écran de mon téléphone, j'appuie inlassablement sur le numéro d'Alex mais n'obtiens aucune réponse.

Réponds-moi… S'il te plait, réponds…

Toujours rien. Le mutisme à l'autre bout du fil me rend folle.

« C'est là, non ? m'interroge Julie, tout à coup. »

La Clio vient de déboucher sur l'aire caillouteuse où se trouve la maison. Je hoche la tête en silence, j'ai la bouche sèche. Je me penche en avant, scrute l'horizon avec un ultime espoir au fond du cœur. L'Audi n'est pas là. Il n'est pas là non plus…

Mais je refuse d'accepter l'évidence. Il faut que je descende voir, il est là, nécessairement, il doit être là…

Je saute de la voiture à peine garée et m'élance en courant vers la porte. La clé tombe de mes doigts, soudain sans force, et je dois m'y reprendre à deux fois avant d'arriver à l'introduire dans la serrure.

Je sais que la maison est déserte. Je sais, au fond de moi, que je ne le trouverai pas. Guinness aurait, depuis longtemps, sauté à mon cou. Mais il faut que je le cherche, il faut que je fasse quelque chose, je refuse de rester là, à contempler le vide.

Je déambule à travers les pièces tel un spectre. Je n'ai même pas la force de l'appeler. Ne pas entendre le son de sa belle voix en retour me serait insupportable, je le sais. La maison a acquis un air sinistre. Le vide, le silence et cette pénombre qui envahit doucement tout ce qui m'entoure comme pour effacer nos souvenirs les plus intimes, comme pour nier qu'il y a eu ici deux êtres qui se sont follement aimés, c'est insoutenable, épouvantable.

Brusquement je stoppe au seuil de la cuisine. Mes yeux s'immobilisent sur la petite table ronde. Une grande enveloppe est posée dessus. Il est revenu ici, cette enveloppe n'était pas là, ce matin.

Je m'approche lentement de la table, mon cœur me fait mal, quelques mots sont griffonnés sur le papier kraft.

« Pour Adrien. »

Pour Adrien ? Mes doigts effleurent l'enveloppe mais je suis incapable de l'ouvrir. Ça doit être un cadeau, sa manière de remercier mon beau-frère, il n'a pas oublié. Il l'a laissée là à mon intention, pour que je la lui donne.

Il savait que je reviendrais ici. Il avait tout préparé, tout planifié…

L'évidence de cette réalité est une gifle qui finit par détruire l'infime espoir qui subsistait encore en moi. Et, pourtant, mon cerveau refuse encore de céder. Ce n'est pas possible, il ne peut pas m'avoir quittée, pas de cette manière. Il ne peut pas m'avoir quittée, il ne peut pas m'avoir quittée, il va apparaitre, d'une minute à l'autre…

C'est étrange, mais je continue de sentir sa présence ici, en dépit de l'effroyable aspect qu'offre la demeure désertée. Je le vois dans le verre à eau à moitié vide qu'il a négligemment laissé sur le plan de travail, juste avant de sortir. Je le vois dans la gamelle de Guinness qu'il a oubliée de ranger dans le placard. J'observe ces détails tellement insignifiants, infimes, qui, pourtant, me rappellent qu'il a bel et bien existé, qu'il n'a pas été qu'un rêve. Un rêve dont je viens brutalement de me réveiller pour plonger dans une réalité cauchemardesque.

Je cherche autour de moi, espérant dénicher une autre enveloppe, une lettre, un mot, quelque chose pour moi, un message, une explication. Mais il n'y a rien ici, strictement rien pour moi.

Je quitte la cuisine. J'avance à travers les pièces plongées dans le clair-obscur crépusculaire, j'ai mal à l'estomac, je marche pliée comme un vieillard, c'est que j'ai vraiment la sensation d'avoir vieilli de plusieurs années d'un coup, j'erre sans but précis durant je ne sais combien de temps, je tourne en rond, je le cherche encore et encore, inlassablement. Mon cœur est incapable de se résoudre à la terrible réalité. Je touche les meubles qu'il touchait, j'effleure les objets qu'il affectionnait, je m'assieds un bref instant dans la bergère où il aimait s'installer. Mais je ne suis pas en mesure de rester immobile. Je ressens une douleur diffuse à travers tout le corps. Je dois faire quelque chose, je dois continuer à le chercher. Ça ne peut pas être vrai, il ne peut pas m'avoir quittée…

Je gravis les marches, me dirige sans penser vers la chambre, notre chambre, celle qui, i peine quelques heures de cela, était encore la nôtre. Je pénètre dans la pièce et le silence hostile qui m'accueille me sidère. Mes yeux hagards font le tour des lieux, un objet insolite attire mon attention. Le chevalet. Le chevalet est posé là, dans un coin, au lieu d'être dans la petite chambre d'à côté.

Je me traine jusqu'à lui, m'arrête, soulève le drap qui le recouvre d'une main tremblante. Le tissu glisse au sol et je reste là, un long – un très long moment, à contempler la toile avec hébétude.

Mon cerveau engourdi essaie de comprendre. Des souvenirs confus refont péniblement surface, de lointains souvenirs de nous deux, dans la petite chambre, un beau matin après une incroyable nuit d'amour.

C'est la surprise. La surprise dont il m'avait parlée ce jour-là d'une manière si mystérieuse.

Médusée, je regarde le sublime tableau peint par ses mains talentueuses, je me regarde, je me regarde à travers ses yeux à lui.

C'est moi. Moi, debout face à un magnifique lever du soleil, debout face à la mer d'un bleu éclatant. Moi sur la petite plage, tête tournée vers le peintre, vers lui, un énorme sourire fendant mon visage rayonnant. En bas, une légende : « Renaissance ».

C'est sa manière de me dire adieu. Il est parti, sans moi. Tout à coup, un rire s'échappe de ma gorge. Un rire incontrôlable et effrayant qui se confond avec les pleurs qui roulent sur mes joues. Les larmes noient mes yeux et je suis moi-même noyée dans le chagrin qui me terrasse. J'ai envie de crier mais j'en suis incapable. Je suffoque, j'étouffe, je n'arrive plus à respirer. Je dévie le regard de la toile, je ne peux plus la regarder, il m'est insupportable de voir à quel point il a pensé à tout, cette méticuleuse mise en scène me donne la nausée. Il savait qu'il allait me quitter, à quel moment a-t-il pris sa décision ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

Les objets autour de moi deviennent flous, je peine à distinguer leurs contours, tout s'embrouille, ça tourne, ça tourne dangereusement… Mais, soudain, j'aperçois quelque chose. Une robe de chambre pliée sur le lit, grise avec des rayures bleues ciel. C'est la sienne, il l'a oubliée là. Il la portait ce matin en se levant.

Je marche jusqu'au lit d'un pas égaré, tout en continuant de rire. Je ris encore, je ne parviens pas à m'arrêter de rire, c'est plus fort que moi. Je ris et je pleure en même temps, telle une démente. Je brandis la robe de chambre d'un geste morne. Son odeur, celle de sa peau mélangée aux senteurs de parfum et de coton, y est encore imprégnée, elle me monte aux narines, envahit mon cerveau abruti.

Je m'écroule sur le grand lit, le vêtement étroitement serré contre ma poitrine. Je m'accroche à cette robe de chambre, à cette minuscule partie de lui, à son odeur, à la seule chose qui me reste de lui. Je m'accroche à elle comme lui s'était accroché au tablier de sa femme. Je m'accroche aux choses qui me le rappellent, exactement comme lui l'avait fait avec celles de sa femme. Et je réalise, brusquement, que je pourrais, comme lui, en perdre la raison.

Pourquoi ? Pourquoi me quitte-t-il ? Les larmes coulent encore et encore, imbibent le vêtement dans lequel j'enfouis mon visage pour hurler. Je crie, désespérée, la douleur de sa perte m'est insupportable, c'est une vague monstrueuse qui s'abat sur moi, qui m'anéantit. Comment survivre après un amour tel que le nôtre ? Comment survivre à un homme tel que lui ?

Mes sanglots redoublent et m'étranglent, je peine à respirer, je me sens étouffer. Mes hurlements finissent par mourir, à l'instar du jour mourant qui vient de céder sa place à la nuit.

Je ferme les yeux et sombre à mon tour dans les ténèbres.


Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac…

J'ai envie de me lever et de balancer le réveil par la fenêtre. Son insolent tic-tac me rappelle constamment que le temps continue sa course inéluctable, que le monde continue de tourner, que la vie se poursuit, indifférente à ma douleur, à ce chagrin qui m'anéantit un peu plus à chaque seconde qui passe. Ce bruit me rabâche combien ma peine est insignifiante à l'échelle du monde même si, pour moi, c'est un déchirement qui lacère mon cœur et mon âme.

Ça fait sept jours, maintenant. Enfin, je crois. Je ne suis pas sûre. Toutes ces heures passées à fixer le mur de ma chambre ont semblé tellement semblables. Le jour, la nuit, tout se confond étrangement lorsque l'univers est englouti par les ténèbres. Lorsqu'il s'écroule comme s'est effondré le mien, il y a une semaine de cela.

Les trois premiers jours furent les pires. Les souvenirs que j'en garde sont troubles, confus, des souvenirs de visages familiers qui surgissaient de temps à autre à travers l'obscurité qui embrumait ma tête, des mines effrayées, des murmures soucieux qui arrivaient jusqu'à moi, déchirant le brouillard cauchemardesque dans lequel je flottais comme une noyée. Je me souviens également de m'être débattue, contre les bras qui essayaient de me réconforter, contre la réalité épouvantable que mon cerveau niait farouchement. J'ai déliré. J'ai pleuré jusqu'à épuisement, jusqu'à ce que mon cerveau, éreinté, sombre dans une demi-inconscience faite d'affreux cauchemars. Et, lorsque je n'étais pas plongée dans ces moments de divagation, je m'acharnais sur mon pauvre portable, composant inlassablement son numéro, attendant désespérément qu'il finisse par me répondre.

Au bout de trois jours, je finis par prendre conscience de l'atroce réalité. Alex ne répondrait pas. Il n'allait pas revenir. Il n'allait pas apparaitre au seuil de ma chambre à l'exemple d'un film romantique. C'en était fini, bel et bien fini. C'en était terminé, de notre amour, de mes rêves, de mes illusions, de la vie. J'avais naïvement cru que je pourrais faire partie de son monde fait d'étoiles, mais le ciel de mon univers ne pouvait contenir un astre tel que lui.

Alors, me résoudre à affronter cette évidence m'enfonça, corps et esprit, dans une sorte d'état second, un engourdissement général, une léthargie physique et mentale qui me préserva de basculer dans la folie, qui me permit de ne pas perdre la raison, pour de bon.

Ma vie ces derniers jours s'est résumée à une succession de longs moments d'inertie, interrompus par de furtifs allers-retours aux toilettes. Je n'ai quasiment rien mangé, la boule qui opprime le creux de mon ventre m'empêche d'avaler quoi que ce soit. Ma mère me force à ingurgiter un bol de soupe, chaque soir, et un verre de lait le matin. Je passe mes heures à observer d'un œil absent les lézardes du mur en face de mon lit. Mon cerveau anesthésié dérive constamment entre les merveilleux souvenirs de nos premiers ébats et les ultimes et ô combien précieux instants passés en sa compagnie…

Je me rends compte que je pleure à nouveau lorsque je sens mon oreiller s'humidifier sous ma joue. Je n'ai sans doute pas encore assez pleuré, il arrivera un jour où je n'aurai plus de larmes, où mes yeux resteront secs. Je ferme les yeux, je me recroqueville sur moi-même mais mon vieil édredon rose ne m'est plus d'aucun réconfort. Il ne comble pas le vide qu'Alex a laissé dans ma vie. Il ne comble pas le trou béant dans ma poitrine.

Mon esprit s'égare à nouveau durant un temps indéfini jusqu'à ce que du bruit devant ma porte me sorte momentanément de ma torpeur. J'entends ma mère et Julie parler à voix basse. Les savoir là me fait du bien mais aussi du mal car leurs murmures me ramènent à la réalité et je ne veux plus de cette réalité, non, je n'en veux plus. Les va-et-vient n'ont pas cessé, ils se font du souci pour moi, je le sais. Et, contre toute attente, c'est Julie qui se charge de veiller sur moi. Depuis ce jour terrible à la maison perchée où, après m'avoir vainement attendue dans la voiture, elle se décida à venir voir ce qui se passait et qu'elle me retrouva évanouie sur le grand lit.

Je n'ai compris ce qui était arrivé que plus tard, à travers quelques brides de conversation captées lors de mes rares moments de lucidité. Adrien, averti en urgence par ma sœur, est accouru. Ils m'ont transportée jusque chez mes parents et, depuis lors, mon beau-frère vient chaque matin et chaque soir s'enquérir de mon état de santé. La nuit, j'entends Julie rôder en silence dans ma chambre. Je crois qu'elle s'est temporairement installée dans la chambre d'amis mais je n'en suis pas certaine. Je n'ai parlé à personne, je n'en ai pas la force, je me sens tellement fatiguée…

Soudain, je me fige. On ouvre la porte, quelqu'un est entré dans ma chambre. J'ai le dos tourné mais je reconnais les pas de Julie. Elle s'approche, s'arrête, puis, prudemment, s'assoit sur le bord de mon lit.

Je garde les paupières fermées mais j'ai du mal à calmer mes fébriles halètements : le poids qui écrase mes poumons rend ma respiration douloureuse.

Julie reste là, un assez long moment, assise en silence. Je prie intérieurement pour qu'elle finisse par partir mais le mutisme se prolonge.

« Annie, je sais que tu ne dors pas, lâche-t-elle, tout à coup, dans un chuchotement. »

Je tressaille mais ne dis rien. Pitié, Julie, laisse-moi tranquille…

« Rassure-toi, je ne suis pas venue t'embêter, dit-elle en réponse à mes protestations muettes. Je veux juste… te raconter une histoire. »

Une histoire ? Sans blague… Je parie que c'est l'une de ses énièmes leçons de morale. La situation aurait depuis longtemps tourné à la dispute mais je n'ai décidément pas le courage de soulever ne serait-ce qu'un membre.

J'entends Julie inhaler profondément. Mais que s'apprête-t-elle à me raconter ? Je serre les paupières, je n'ai aucune envie de l'écouter, sa voix est lointaine, je ne l'entends que d'une oreille distraite.

« C'était le jour de mes dix-neuf ans, commence-t-elle lentement. Je m'en souviens parce que je venais d'obtenir mon permis de conduire et que c'était la toute première fois que papa consentait à me laisser conduire sa voiture sans qu'il soit là pour me guider. C'était son cadeau d'anniversaire et j'étais exaltée. J'ai pris la route qui longe le garage des Leroy, j'avais décidé d'aller en ville, j'avais programmé de m'acheter plein de trucs… »

Elle s'interrompt un instant puis elle reprend d'une voix subtilement plus dure.

« Il y avait là une vieille bâtisse, une espèce de manoir, perdu au milieu des champs et que nous pouvions apercevoir depuis la route. Nous l'avions quelques fois contemplé papa et moi lors de nos ballades en voiture. Depuis quelque temps, une horde d'ouvriers et artisans s'affairait tout autour et nous nous amusions à observer l'avancée des travaux à chaque sortie. »

Julie se tait, j'entends sa respiration s'accélérer.

« Ce jour-là, je m'arrêtai aussi. Et j'observai la propriété de loin. Tout à coup, un homme, surgi de nulle part, s'est matérialisé à côté de moi. Il s'appelait Marc et il était… c'était le plus bel homme sur lequel mes yeux d'adolescente s'étaient jamais posés. »

Marc ? Mais, c'est quoi cette histoire ? J'ouvre les yeux, mon attention vient de monter d'un cran.

« Il avait vingt-neuf ans, enchaîne ma sœur d'une voix voilée. Parisien, jeune architecte, brillant. L'homme parfait, l'homme idéal, celui dont j'avais tant de fois rêvé. Et je le trouvais là, à l'endroit le plus improbable qui soit, au milieu de nulle part. »

Elle lâche un petit rire empli d'amertume.

« Bien sûr, c'était lui, l'heureux propriétaire du manoir. Il venait de rentrer des Etats-Unis, il m'a dit qu'il avait souvent passé les vacances dans la région et qu'il était revenu en quête d'inspiration. Il venait d'acheter cette propriété dont il était tombé amoureux et il comptait rester dans la région pendant au moins deux ans. Nous avons longuement bavardé, ma petite virée en ville était passée au second plan. Je suis rentrée, ce soir-là, le ventre plein de papillons… »

Elle soupire, se tait un moment.

« Enfin, tu sais ce que c'est, n'est-ce pas ? Le coup de foudre et tout le toutim. »

Sa voix n'est plus qu'un murmure. Ses tristes intonations font écho au chagrin qui meurtrit mon cœur.

« Nous avons entamé une relation mais il voulait que ça reste secret, à cause de notre différence d'âge, disait-il. J'étais tellement jeune et lui me semblait si intelligent, si parfait… que j'ai tout accepté, tout… »

Elle s'étrangle, s'arrête de parler. Elle… elle pleure ? Tout à coup, je me lève et me tourne vers elle.

« Julie…, dis-je, abasourdie. »

Elle sursaute lorsque je touche son bras. Un sourire mélancolique erre sur ses lèvres.

« J'étais tellement amoureuse, susurre-t-elle, et il m'a fait découvrir tant de choses, un monde qui m'était totalement inconnu. Jusqu'au jour… »

Derechef, elle s'interrompt. Son visage devient si livide que j'en reste figée.

« Jusqu'au jour où j'ai réalisé que j'étais enceinte, avoue-t-elle dans un souffle. »

Quoi ! Le temps s'arrête, le silence se prolonge. Cet aveu me laisse coite. Je la dévisage, la bouche sèche. Julie a eu un autre enfant ? C'est de Tomas qu'elle parle ?

« Lorsque je lui ai annoncé la nouvelle, poursuit-elle d'une voix inaudible, il m'a promis qu'il allait se charger de tout, qu'il s'occuperait de moi, de nous…Et le lendemain, il était parti. Je ne l'ai plus jamais revu. »

Je regarde Julie, estomaquée. Je n'en reviens pas de cette révélation. Mille questions me brulent la langue mais je n'ose rien dire. Ma sœur demeure muette. Ses iris, absents, sont à mille lieues d'ici. Les larmes roulent silencieusement sur ses joues blêmes.

« La vérité est qu'il avait déjà une femme et un bébé, une famille qui l'attendait aux U.S.A., enchaine-t-elle dans un murmure éteint. Mais je n'ai su cela que bien plus tard. »

Je porte une main à ma bouche. Cette histoire me laisse sans voix.

« J'ai perdu le bébé, à deux mois de grossesse, chuchote-t-elle ensuite. »

Instinctivement sa main se pose sur son ventre qu'elle presse doucement.

Voir ma sœur, l'exemple du courage et de la volonté pour moi, aussi vulnérable, découvrir sa souffrance, son tourment caché, me bouleverse profondément. Tout à coup, je me penche et la prends dans mes bras.

« Je suis tellement désolée, dis-je d'une voix étouffée. »

Elle passe ses bras derrière mon dos, chuchote quelque chose mais les trémolos de sa voix l'empêche de parler distinctement. Nous pleurons longuement, accrochées l'une à l'autre. Je suis tellement triste pour elle. Et je suis tellement secouée. Je réalise, pour la première fois de ma vie, à quel point ma sœur est forte et courageuse.

« Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? fais-je au bout d'un moment. »

Julie s'écarte de moi. Elle caresse ma joue, un sourire bienveillant aux lèvres.

« Tu n'avais que onze ans, tu n'étais pas en âge de comprendre. D'ailleurs tu ne t'es rendu compte de rien. Il n'y a que papa, maman et Adrien qui connaissent ce secret. »

Je lui rends son sourire. J'ai l'étrange impression d'enfin découvrir ce que c'est que d'avoir une sœur aînée.

« Je sais que je me montre emmerdante la plupart du temps, dit-elle après s'être essuyé le visage du revers de la main. Et je sais que je t'ai souvent embêtée avec mes leçons de morale… Je ne voulais pas que tu fasses les mêmes bêtises que moi. Je n'ai pas fait d'études mais, Dieu merci, j'ai eu la chance d'avoir Adrien dans ma vie. C'était le garçon qui m'avait toujours aimée, c'était mon meilleur ami et c'est le meilleur mari qui soit. Mais toi, c'est différent. Tu es intelligente, tu vas bientôt obtenir ton diplôme, tu as toute la vie devant toi pour réaliser tes rêves. Je ne veux pas que tu la gâches pour un homme qui n'en vaut pas la peine. »

Soudain, le ciel me retombe à nouveau sur la tête.

« Ce… ce n'est pas la même chose…, dis-je dans un souffle. »

« Peut-être, mais son comportement envers toi est inexcusable. Te quitter d'une manière aussi lâche ! »

Je serre les dents pour empêcher les larmes de couler à nouveau.

« Non, ce n'est pas de la lâcheté, dis-je d'une voix rauque. Un jour il m'a dit que jamais il ne pourrait se résoudre à me dire adieu. »

« Mais il t'a abandonnée là, toute seule dans cette maison, sans même une explication ! riposte ma sœur. »

« Il savait que vous seriez là pour moi. C'est pour cette raison qu'il a absolument tenu à ce que je revienne ici, il ne voulait pas que je sois seule. »

« Tu parles encore de lui comme si il t'avait réellement aimée ! s'indigne Julie. Jamais il n'aurait agi comme il l'a fait s'il avait réellement tenu à toi ! »

« Au contraire, c'est parce qu'il m'aime qu'il a préféré me quitter. Il me disait tout le temps qu'il voulait que je vive ma vie, une vie normale, de femme normale… »

« Bon sang, cesse de le défendre ! s'exclame ma sœur, exaspérée. »

Je ne le défends pas, je… je l'aime, c'est tout. Et jamais je ne cesserai de l'aimer.

Voilà je pleure à nouveau, c'est insurmontable cette blessure qui me déchire l'âme. Je me sens mourir, je voudrais mourir.

« Annie, ma chérie, reprend ma sœur d'une voix plus douce. Pardonne-moi. Je sais que c'est un moment douloureux. »

Elle m'attire à elle, me serre contre sa poitrine.

« Je l'ai tellement aimé, Julie…, dis-je entre deux sanglots. Si tu savais combien je l'aime… »

Les hoquets me dépassent, j'explose à nouveau en pleurs, une nouvelle crise qui me terrasse. Mon cœur est déchiqueté, brisé, je ne suis plus qu'un corps vide, abandonné, à l'âme sans vie. Julie me soutient en silence tandis que j'évacue pour la énième fois cette peine infinie, jusqu'à ce que mon corps, rompu, finisse par céder au sommeil.


Tic-tac, tic-tac, tic-tac…

Je me lève et regarde distraitement par la fenêtre. Les arbres frémissent au vent, les oiseaux gazouillent avec insouciance. En bas, mes parents s'occupent du jardin en bavardant.

C'est douloureux de constater à quel point les jours passent dans une routine tranquille et implacable, alors que je vis l'enfer entre ces quatre murs. Le trou béant est toujours là, intact, la blessure de mon cœur est encore à vif, elle est prête à saigner, à la première occasion.

Je me force à chasser ces idées de mon esprit, il le faut, il le faut si je ne veux pas perdre la raison. Me confier à Julie a été salutaire pour moi, pour mon équilibre fragile, et je dois suivre son exemple, je dois me montrer courageuse et optimiste, il le faut, il le faut pour Julie, pour mes parents, pour Adrien, pour les gens qui m'aiment et se font du souci pour moi.

« Chérie ? »

Je réprime un sursaut avant de me retourner. Ma mère se tient dans l'encadrement de la porte. La préoccupation qui ride son front me fend le cœur. Je me sens tellement mal de la faire souffrir. Oui, je dois me montrer forte et, pour la première fois depuis des lustres, je me force à ébaucher un sourire.

« Oui ? »

Le visage de ma mère s'illumine.

« Sébastien est là, annonce-t-elle de sa douce voix. »

Sébastien… Ça fait des semaines que je ne l'ai plus vu. J'ai l'impression encore une fois d'avoir été en voyage sur une autre planète… et maintenant retour sur Terre, retour à la dure réalité, à ma vie, banale et insignifiante…

Arrête, arrête, stop !

Ça y est, ça recommence, cette vague de douleur qui me troue la poitrine, qui m'empêche de respirer, qui me noie de chagrin…

« Anne, ma chérie, tu es sûre que ça va ? s'enquiert ma mère en caressant mon visage. Je peux lui dire de passer un autre jour, si tu ne te sens pas bien … »

Je frémis, ferme les yeux, secoue la tête en silence. Je m'exhorte intérieurement au calme, sors ces sombres idées de ta tête, sors ces idées de ta tête, il le faut, il le faut…

« Ça va. Fais-le rentrer, maman, dis-je dans un souffle. »

Ma mère hésite une seconde, me dévisage avec inquiétude puis finit par obtempérer. Quelques instants plus tard mon ami pénètre dans ma chambre.

« Hey, Annie ! dit-il, un large sourire fendant son visage rond et coloré. »

Je le regarde, impressionnée par sa stature. On dirait qu'un géant vient d'entrer dans ma chambre minuscule. Il s'avance vers moi, me prend par la taille, me soulève et me serre contre sa poitrine.

« Salut, toi, dis-je en lâchant un petit rire. »

Il me repose prudemment au sol mais ne me lâche pas. Il me tient à bout de bras et je remarque qu'il me dévisage d'un air préoccupé.

« Annie, tu as beaucoup maigri, constate-t-il, la mine grave. Tu as l'air tellement… fragile… »

« Je vais bien, ne te fais pas de souci pour moi, dis-je en affichant un sourire que je veux rassurant. »

Sébastien fronce les sourcils.

« Hum…, marmonne-t-il. Allez, retourne te reposer, dit-il en me poussant gauchement vers mon lit. »

Je le toise d'un air faussement offensé mais il a l'air si sérieux que je consens à m'assoir. Sébastien prend un grand coussin posé au bout du lit et le pose derrière ma nuque. Puis il brandit une chaise et s'installe à côté de moi.

« Ce n'est pas non plus la peine de me traiter comme si j'étais un bébé, dis-je en guise de protestation. »

« La ferme, rétorque-t-il gentiment. Tu as l'air d'une brindille, on dirait que tu vas t'évanouir d'une seconde à l'autre. »

Je sens le sang me monter au visage. Ai-je à ce point changé ?

« Foutaises, dis-je faiblement. C'est toi le géant ici. Combien mesures-tu à la fin ? Deux mètres ? »

Un petit sourire détend quelque peu les traits soucieux de mon ami.

« Voilà, ce ton mordant m'a manqué, dit-il. »

« Toi aussi tu m'as manqué, dis-je en posant ma main sur la sienne. »

Je vois ses joues rosir. Un silence gêné s'ensuit durant lequel ni lui ni moi savons quoi dire. Une conversation antédiluvienne me revient tout à coup à l'esprit, une remarque qu'avait faite Julie un jour à propos des sentiments qu'aurait Sébastien pour moi. Aurait-elle raison ? Ma sœur est très perspicace, je le sais par expérience. Serait-ce possible que mon meilleur ami soit réellement amoureux de moi en secret ? Je regarde ce grand gaillard au visage d'enfant, aux beaux yeux bleus et à la tignasse d'encre, en me demandant si un homme comme lui pourrait faire mon bonheur. Je l'observe et remarque que, pour une fois, il ne sent pas le cambouis mais le gel douche. Il a l'air tellement différent lorsqu'il troque son éternelle combinaison de travail contre un jean et un T-shirt…

Mais je ne peux le considérer que comme un ami, un frère, celui que je n'ai jamais eu, un peu comme je considère Adrien. D'ailleurs il me fait penser à lui, ils ont tous deux cette même stature imposante et ce même sourire franc et jovial. Ce sont mes deux frères. Et jamais ça ne changera, je le sais.

Je soupire. Bientôt je repartirai à Londres et j'espère que, d'ici l'année prochaine, mon ami aura peut-être trouvé l'amour avec une autre que moi, une femme qui le mérite.

« Comment vont tes parents ? dis-je enfin pour briser le silence. »

« Les vieux ? Bien. Ils t'envoient le bonjour. »

« Merci, tu les embrasseras pour moi. »

« Ma mère…, reprend Sébastien d'un ton hésitant. Elle voulait venir te voir, enfin… Te voir et voir si le cirque continuait au pas de ta porte. Tu sais, les journalistes et tout le bazar… »

« Ah ! je vois. »

J'ai la bouche sèche, tout à coup. Tout ce qui se rapporte à… lui, est un coup de poignard pour mon cœur.

« Mais je l'en ai dissuadé, affirme Sébastien en fronçant les sourcils. A quoi bon, hein ? Tu connais les gens du village avec leur curiosité… et ma mère n'est malheureusement pas différente des autres, dit-il en baissant la tête d'un air contrit. »

« Je sais, c'est normal, ne te fais pas de bile pour ça, dis-je en tapotant sa main énorme. »

Mon ami lève les yeux vers moi et mon sourire sincère lui rend une mine joyeuse.

« Tu sais, toute cette histoire…, enchaine-t-il dans un chuchotement, ça a été une vraie révolution ici. Je crois bien que les ragots n'en finiront pas jusqu'à la fin des temps ! »

« Je n'en doute pas. »

J'essaie d'afficher un sourire détaché mais ma respiration agitée trahit mon émotion, ce que Sébastien ne manque pas de noter.

« Oh ! Annie, pardonne-moi, je ne devrais pas plaisanter comme ça, tu es encore toute secouée, c'est évident, dit-il en rougissant violemment. Je suis bête de parler comme ça, alors que ça te fait souffrir. Quel balourd je fais !… »

« Sébastien, ne dis pas de bêtises, ça ne fait rien, dis-je en souriant courageusement. Ça passera, il me faut juste… un peu de temps, tu comprends ? »

« Oui, bien sûr…Allez, je me casse, décide-t-il en se levant brusquement. »

Je me lève à mon tour. Mon ami est très embarrassé. Ses yeux papillonnent dans toutes les directions.

« Hey, j'ai quelque chose pour toi, dis-je en le retenant par le bras. »

J'ouvre le tiroir de ma commode et fixe un instant l'objet posé à l'intérieur. C'est la clé de la maison perchée… Une tonne de souvenirs resurgit dans ma tête, un tourbillon d'images qui me torturent, des bruits qui chantent à mes oreilles, des odeurs qui embaument encore mon esprit. Cette clé signifie tant pour moi, elle représente tellement de beaux moments, des moments inoubliables, qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Je la prends dans ma main qui tremble, je la caresse tandis que les larmes roulent à nouveau sur mon visage.

Stop ! Stop !

Je tente de freiner les spasmes qui commencent à secouer mon corps. Mon cœur bat sourdement contre mes tempes. Respire, respire… Je me redresse, essuie mes joues en reniflant.

« Tiens, dis-je en me tournant vers Sébastien. »

« C'est quoi ? demande-t-il, intrigué. »

Ma voix tremble horriblement, je grelotte, mon Dieu, c'est tellement difficile. Respire, respire… Je prends une grande inspiration, il faut que je parle, d'un coup.

« C'est la clé de la maison perchée. Je veux que tu en fasses un double, pour toi. »

« Pour moi ? s'étonne mon ami. »

« Je sais que tu as toujours aimé lire mais que tu n'as jamais beaucoup de temps ni d'argent pour t'acheter des livres, dis-je en hochant la tête. A la maison il y a une grande bibliothèque, elle est bourrée de livres de toutes sortes. Elle est à ta disposition. Tu pourras lire à ta guise. »

« Oh ! s'exclame Sébastien, ébahi. Annie, c'est… c'est vraiment gentil ! Mais, est-ce que tu es sûre que ?... »

Il s'interrompt, confus, mais j'ai compris. Je déglutis.

« Il m'a laissé la clé, je peux disposer de la maison comme bon me semble. Alors je veux que tu y ailles quand tu en as envie, OK ? »

« Euh… OK, accepte mon ami en haussant les épaules. Merci, Annie. Vraiment. »

Je souris, pose ma main sur sa joue rebondie.

« C'est à moi de te remercier, dis-je. Pour toutes les fois où tu m'as aidée. Pour ta discrétion, pour ton soutien. Jamais je n'oublierai ça. »

« De rien, ma chérie. Tu sais que tu peux compter sur moi, toujours. »

« Idem, dis-je, émue. »

Je le raccompagne jusqu'à la porte, nous nous disons adieu et je le regarde s'éloigner, le cœur serré mais l'esprit tranquille. Des amis comme lui, on n'en trouve pas à chaque coin de rue. Je me sens très chanceuse de l'avoir dans ma vie.


Voilà, mes valises sont bouclées. Mes yeux font le tour de ma petite chambre, une dernière fois. Il y a des lustres de cela, je la regardais avec le même sentiment de nostalgie. Je venais d'arriver pour passer deux mois de vacances chez mes parents, un été qui promettait d'être calme et paisible, à l'image de mon village perdu. Qui aurait dit… J'ai l'impression d'être ici depuis des siècles. Aujourd'hui, je l'observe avec des yeux différents. Je me sens si triste. Et tellement frustrée. Cet été se termine avec un arrière-goût d'inachevé, un relent d'amertume qui me blesse et m'afflige.

Je soupire, il n'y a plus de place pour les regrets, désormais. Ma vie m'attend, Londres m'attend. Comme si rien de ce que j'ai vécu n'avait réellement existé, comme si lui n'avait jamais existé. Comme si ça n'avait été qu'un rêve, bref, intense, merveilleux, qui a pris fin brutalement, m'éjectant implacablement vers ma réalité…

Je suis sur le point de me remettre à pleurer lorsque, soudain, quelqu'un frappe doucement à ma porte, ce qui a le don de me sortir de mes tristes réminiscences.

« Prête ? »

Julie se tient au seuil de ma chambre, un triste sourire aux lèvres.

« Mouais, dis-je en haussant les épaules. »

Elle me dévisage un instant d'un air indécis avant de s'avancer vers moi.

« Annie, je ne sais si je fais ce qu'il faut mais… voilà, je dois te rendre ceci. »

Julie me tend quelque chose, un vêtement que je regarde avec curiosité… avant de me pétrifier.

« Mais… comment… comment… »

Je fixe la robe de chambre grise, médusée, incapable d'achever ma phrase.

« Tu la tenais le jour où…, explique ma sœur dans un chuchotement. Nous avons été incapables de te l'arracher d'entre les bras. Même évanouie, tu t'accrochais à cette robe de chambre. Je ne sais si je fais bien de te la rendre. »

Ma respiration s'est arrêtée. Je saisis le vêtement, le contemple, sidérée.

« Chérie, ça va ? »

Je ne réponds pas. Mes prunelles sont rivées sur la robe de chambre qui frémit entre mes mains. J'ai terriblement envie de humer son odeur à nouveau, mais j'ai horriblement peur… peur que ça me fasse à nouveau basculer. Oui, ça m'anéantirait et je n'ai pas envie de m'effondrer à nouveau.

« Annie ? s'inquiète ma sœur. Oh ! Annie, je n'aurais pas dû…, mais où avais-je la tête ? »

« Non, ça va, vraiment, dis-je en secouant la tête. Merci de me l'avoir gardée. C'est important pour moi. »

Je roule le vêtement et le fourre dans mon sac à dos. Il faut que je parte, je m'occuperai de ça plus tard.

« Julie…, dis-je dans un faible murmure. Il y avait aussi une enveloppe, pour Adrien… »

« Je sais, me coupe ma sœur. Je l'ai vue quand je suis entrée te chercher. Je l'ai apportée avec moi, elle est là, dans le tiroir de ton bureau. »

Elle ouvre le tiroir et en extrait la grande enveloppe en papier kraft.

« Je ne l'ai pas ouverte, précise-t-elle en me la tendant. »

J'avale ma salive. Mon Dieu, encore un moment difficile à surmonter. Je fixe les pattes de mouches sur le papier et une boule de sanglots remonte dangereusement le long de ma gorge. Respire, respire… Je suis tellement lasse de pleurer, de le pleurer, de pleurer notre amour…Mais c'est inévitable, chaque chose liée à lui me donne envie de pleurer. Même ces quelques mots écrits à la hâte.

Je me décide finalement à ouvrir l'enveloppe.

« Oh !..., fais-je, stupéfaite, en découvrant son contenu. »

« Quoi ? Qu'est-ce que c'est ? demande Julie avec curiosité. »

« C'est… ce sont des invitations, pour la première de « Emma l'enchanteresse » à Londres. »

Il n'a pas oublié. Il m'avait promis qu'il ferait quelque chose pour remercier Adrien, pour ses soins et sa discrétion. J'imagine déjà le bonheur des enfants. Tomas sera fou de joie de pouvoir voir ses héros préférés en chair et en os. Quel privilège.

« Hum, eh bien qu'il aille au diable avec ses invitations ! crache Julie en jetant les cartons sur le lit d'un air dégoûté. Il ne croit tout de même pas que nous allons accepter ce cadeau après ce qu'il a fait ! »

« Non ! Julie, non, il faut les accepter. Promets-moi que vous y irez, promets-le moi ! »

« Quoi ! s'écrie ma sœur décontenancée. C'est une blague, non ? Tu n'es pas sérieuse ? »

« Si, je suis tout à fait sérieuse. Julie, pense aux enfants, ça leur ferait tellement plaisir ! S'il te plait, ne dis pas non, promets-moi d'y aller, pour tes enfants, pour moi. Tu me le promets, hein ? »

Julie me considère, ahurie, mais mon air décidé finit par la convaincre.

« Eh bien… si c'est ce que tu veux…, marmonne-t-elle à contrecœur. »

« Oui, c'est ce que je souhaite. Merci, dis-je en l'embrassant tendrement. »

Nous nous serrons longuement dans les bras l'une de l'autre. Le moment de partir est arrivé.

« Merci pour tout, Julie, dis-je dans un susurrement. »

« Ce n'est rien, ma chérie, chuchote Julie à mon oreille. Tu vas me manquer. »

« Tu vas me manquer aussi. Toi et tes emmerdantes leçons de morale »

Nous rions et pleurons ensemble. Puis j'essuie mes larmes et me résigne à quitter ma chambre. Ma famille est réunie au complet dans le séjour. J'embrasse mes parents longuement, mon père me chuchote de prendre soin de moi, ma mère me supplie de l'appeler aussi souvent que possible. Je serre Tomas et Zoé contre mon cœur en leur promettant de les revoir bientôt. Adrien m'attend dehors, c'est lui qui va me conduire jusqu'à l'aéroport. Julie patiente au seuil de la porte. Elle m'aide à charger les valises dans le coffre.

« Appelle-moi dès que possible, hein ! me lance-t-elle lorsque je grimpe à bord de la voiture. »

« Sans faute, dis-je en esquissant un geste de la main. »

L'auto démarre. Je me retourne et contemple mes proches me faire des signes d'adieu la gorge nouée.

Le véhicule s'éloigne, le village disparait. Les larmes que je n'arrive plus à refouler finissent par jaillir. Adrien pose une main compréhensive sur mon épaule mais il demeure silencieux. J'ouvre mon sac à dos pour y chercher un kleenex mais ma main touche autre chose. La robe de chambre. C'est la goutte de trop. Je sors le vêtement, le serre fort contre ma poitrine, puis y fourre mon visage. C'est son parfum, son odeur, elle y est encore intacte. J'ai la délicieuse impression d'être entre ses bras. C'est terrible mais je ne peux me soustraire à ce merveilleux mirage. Je cède à la crise de sanglots, laissant s'évacuer la douleur, le chagrin, le dépit. Ma peine est plus forte que jamais. Elle est immense, elle m'engloutit. Je m'agrippe au vêtement, je m'agrippe à lui, tandis que la voiture poursuit inévitablement sa route. Le rêve est bel et fini. Retour à la réalité. Londres m'attend.

Fin...

... de la partie qui se déroule en France, bien sûr! (je sais, je suis cruelle).

La seconde et dernière partie se déroulera à Londres. Alors, la frustration...? (eh oui, j'adore le suspens, c'est comme ça)

To be continued...

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