Bonjour tout le monde! Heureuse de vous retrouver, j'en profite pour remercier encore une fois tous ceux et celles qui me lisent et m'écrivent bien sûr, "Nathea", "mmg012","Shukrat", "shadow spark3110" et toutes les autres, merci pour votre soutien! Bonne lecture et bonne journée à tous!

19.

Un mois de novembre à Londres.

Une fine pluie tombe depuis hier. Ce matin, le brouillard s'est installé, plus dense que jamais. Mais je ne m'en plains pas. J'aime cette brume si caractéristique de la capitale anglaise, cette brume qui me fait penser aux matins nébuleux de ma chère Bretagne natale.

Je hume l'air frais tandis que je longe Hyde Park d'un pas hâtif. La résidence pour étudiants où nous louons notre petit studio, Jenny et moi, se situe à Craven Hill Gardens, un charmant quartier victorien, à une minute de marche du parc. Le prix est raisonnable et ça me permet, en plus, d'être à quatre stations de métro seulement de mon université.

Le matin, avant de prendre les transports, j'aime faire un petit trajet à pied afin de profiter des enivrantes senteurs du parc et de la tranquillité du quartier. Nous avons beaucoup de chance de pouvoir habiter dans un cadre aussi beau, la vue que nous avons de nos fenêtres est tout simplement spectaculaire, et le panorama en ces matinées couvertes d'un manteau de grisaille est d'autant plus magique, ça me remémore les paysages de mon pays et ça me plonge à chaque fois dans une douce rêverie.

Mais je n'ai pas le temps, aujourd'hui, de m'attarder sur ces méditations. Je consulte ma montre et peste intérieurement. Merde ! Merde ! Je suis en retard, je vais rater le métro !

Pas la peine de fulminer contre ton réveil, ma petite, me sermonne la petite voix dans ma tête. C'est toi qui as rechigné à te lever ce matin !

C'est vrai. Je peine à me lever le matin. J'ai du mal à me plonger dans la vraie vie, dans ma routine écrasante de banalité. La fac, le studio, le studio, la fac… des allers-retours que j'effectue comme un automate, une succession de gestes machinaux que j'exécute consciencieusement dès mon réveil, un peu comme si j'étais dans un état de somnambulisme permanent.

Pourtant, tu n'étais pas comme ça, avant…, me rappelle la raison d'une toute petite voix.

Oui, je n'ai jamais été comme ça. Certes, mon quotidien a toujours été insignifiant, celui d'une étudiante lambda. Mais je m'en contentais. Mes livres, mes ballades, mes études, mes copines, mes sorties avec Jen, ce petit train-train me suffisait. Il suffisait à me rendre heureuse. J'ai toujours été une personne optimiste, joyeuse, dynamique et je vivais sereinement ma petite routine dans l'attente de pouvoir, un jour, réaliser mes rêves et mes projets.

A présent, exit les illusions, les rêves… Tout ça, c'est du passé. La vie a choisi de me procurer une bonne raclée en guise d'entrée. Ha ha ha, parce que tu croyais vraiment que tu pourrais déguster le dessert en premier, comme ça, sans en payer le prix ? persiffle ma conscience, sans pitié.

Oui, à croire que j'espérais trop de la vie. Mais pour qui est-ce que je me prends ? Tu aurais dû te douter qu'une chance aussi incroyable ne pouvait pas tomber sur toi, ma pauvre vieille, martèle inlassablement cette voix odieuse que je préfèrerais ignorer. Mais elle est là, constamment à m'assener ces vérités que je n'ai pas du tout envie d'entendre.

Ma vie ne sera plus jamais la même. Comment se contenter d'une simple vie de mortelle lorsqu'on a côtoyé le monde des dieux ? Lorsqu'on a frôlé le paradis ? Lorsqu'un ange a soudainement fait irruption dans votre vie, vous a emportée avec lui vers un monde merveilleux, vous a chanté son amour à l'oreille tant et tant de fois… pour ensuite disparaitre d'une manière tout aussi subite ? C'est tout simplement impossible. Cette vie morne n'a plus de goût. Elle n'a plus de sens. Rien n'a plus de sens à mes yeux…

Je soupire en observant les paquets de coton se déplacer et s'amonceler. Ça fait deux mois que je ressasse ces éternelles mêmes pensées. J'essaie en vain de me vider l'esprit. Je suis tellement lasse de ce petit jeu…

Un grognement de rage contenue s'échappe de ma gorge. Je presse le pas, ma silhouette fend le brouillard, la fraicheur de la bruine mouille agréablement mon visage. Bouger, m'occuper le corps et l'esprit avec des tâches programmées, ça m'aide à freiner mes constantes divagations.

J'arrive à la bouche du métro, dévale les escalators, cours dans les couloirs mais c'est trop tard, les portes se referment à l'instant-même où j'atteins le quai.

Et merde !

Je trépigne nerveusement tout en calculant mentalement le nombre de minutes dont je dispose pour ne pas rater ma prochaine correspondance. Je consulte avec impatience les chiffres lumineux affichés sur le panneau au-dessus de ma tête. Mes yeux font négligemment le tour de la gare, deux hommes auxquels je ne prête pas grande attention sont en train de remplacer d'anciennes affiches publicitaires par des nouvelles juste derrière moi. Je leur lance un regard distrait, mes prunelles glissent sur l'affiche fraichement collée…

Et mon sang se fige dans mes veines.

C'est l'affiche de « Emma l'enchanteresse ».

Le temps vient de s'arrêter. Mes fonctions vitales tombent soudainement dans un état de paralysie générale.

Médusée, je fixe ces deux yeux de félins qui se détachent du reste et qui, à leur tour, me toisent d'un air sombre et énigmatique. Je ne vois que lui sur cette affiche, son allure est imposante, impressionnante, intimidante, il efface le reste de sa seule présence. Rien d'autre n'existe, personne d'autre n'existe. Bouche bée, je parcours son image, son visage, ce visage auquel je me suis efforcée de ne plus penser. Le visage d'Alex. Un frisson parcourt mon corps tétanisé. Prononcer son prénom, même mentalement, me déchire le cœur.

Je reste là, à le contempler, littéralement transie, durant je ne sais combien de temps. Son aspect est tellement différent : le maquillage, la perruque et tout le reste, c'est un peu déstabilisant. Mais ce regard, son incroyable regard est intact, il est identique au souvenir que j'en garde. Je suis surprise de constater à quel point il peut encore m'attirer, même comme ça, à travers une vulgaire affiche, même après tout ce temps, même après tout ce qui s'est passé. Ces deux prunelles froides et hermétiques ont le don de faire à nouveau vibrer mon cœur mort et mon corps catatonique. C'est magnétique, je ne peux – je ne veux détacher mes yeux de ce visage que j'ai adoré, de cet homme que j'ai aimé. De cet homme que j'aime encore.

Les larmes me montent aux yeux. Mue par une irrésistible impulsion, je m'approche du mur, tends la main et effleure le papier glacé. Je suis le contour de sa mâchoire contractée, de ses joues creuses, de ses prunelles reptiliennes, de son regard perçant et sexy à la fois. Un sourire mélancolique étire les commissures de mes lèvres. J'ai vaguement la sensation que l'un des deux ouvriers me regarde d'un air intrigué mais je m'en moque. D'ailleurs, le métro suivant vient d'arriver mais je ne bouge pas. Je suis anéantie, comme hypnotisée. Je ne sens plus mes jambes, c'est étrange, elles sont toutes molles… Tout à coup, la pensée que je vais peut-être faire un malaise me sort de ma torpeur.

Non ! Non ! Stop ! Arrête ! Arrête !

Brusquement, je fais volte-face et me précipite vers le métro qui m'engloutit juste avant de redémarrer en trombe. Je m'accroche à la barre pour ne pas tomber. J'ai les jambes en coton et le pouls qui cogne dans mes oreilles. Je ferme les yeux. Cesse de penser à lui, cesse de penser à lui, c'est ridicule, ça ne te mènera nulle part… Mais c'est plus fort que moi, son regard hypnotique m'a transpercé le cœur et a atteint mon âme. Revoir son visage après toutes ces semaines est un choc quasi insupportable. Ses films, ses photos, ses vidéos sur le net, j'avais à tout prix évité toute chose qui me le rappellerait. Même sa robe de chambre est sagement restée au fin fond de mon dressing, loin de mon regard, loin de ma mémoire, loin de mon cœur brisé.

Je rouvre les paupières, le souffle court, la sueur au front. L'air à l'intérieur du métro est saturé, la masse d'inconnus qui m'entoure est indifférente et ignore ma souffrance. Les stations défilent tandis que je suis mollement ballotée. J'ai le ventre noué de penser que je vais retrouver cette affiche partout. Et ce n'est que le début. Les prochaines semaines risquent d'être difficiles. La promotion va battre son plein.

Le métro freine, les portières s'ouvrent… et je l'ai à nouveau face à moi, il est là, il me nargue, de toute sa célébrité, de tout son charisme. C'est comme un aimant qui m'attire, irrésistiblement, indéniablement.

Je me mords violemment les lèvres et dévie le regard à contrecœur. Il faut que je sorte d'ici. Je me fraye péniblement un passage à travers la foule grouillante qui se presse dans toutes les directions et grimpe les escaliers quatre à quatre. J'étouffe ici, il faut que je m'échappe, que je m'échappe de cette cohue, il faut que je m'échappe de son emprise, de son regard qui me poursuit, qui me hante…

Je débouche à l'extérieur, haletante, chancelante. L'air froid et humide est une bénédiction. Je pompe de l'oxygène à toute vitesse, je respire à grands coups cet air qui me fait du bien, qui m'éclaircit l'esprit. Je reste là un moment à reprendre mon souffle tandis que les groupes d'étudiants me dépassent et se dépêchent en direction de la fac, et ressentir encore une fois l'indifférence de la vie à mon chagrin m'emplit d'amertume.

Je finis par me décider à me mouvoir. Il le faut, il le faut… Je referme fermement le petit tiroir rempli de cette insupportable douleur au fin fond de mon cœur, j'appuie sur le bouton « gestes machinaux », et me revoilà partie pour une énième journée d'hibernation.


« Ann ? »

Mince. Je n'aurais pas dû claquer la porte aussi fort. Ce n'est pas dans mes habitudes. Et, bien sûr, ça éveille immédiatement les soupçons de Jen.

Je grommèle un « bonsoir » à son intention avant de filer directement vers l'unique chambre que nous partageons. Mon amie se trouve dans le minuscule living, juste à côté, qui sert également de kitchenette, de salle à manger et de bureau. Elle est assise en tailleur sur le canapé à petites fleurs, face à son PC posé sur la table basse. Je l'entends quitter sa place et, deux secondes plus tard, elle se plante au seuil de la pièce.

« Ça va ? »

Je marmonne un son en guise de réponse affirmative mais je sais qu'elle ne va pas s'en contenter. Elle demeure là à me regarder vider mon sac à dos en silence.

« Dis-donc, tu en fais une mine ce soir, fait-elle remarquer en fronçant les sourcils. Tu es sûre que ça va ? insiste-t-elle. Tu as l'air… bizarre. »

Bizarre, c'est peu dire. J'ouvre le placard, sors mon pyjama, tout en évitant de la regarder. Bon, il faut que je dise quelque chose, sans quoi jamais elle ne déguerpira de la chambre.

« Ça va, j'ai juste eu… une journée harassante, dis-je en haussant les épaules avant d'entrer dans la salle de bain. »

« OK…, dit-elle de l'autre côté de la porte. Tu travailles trop, tu le sais. »

Je n'ai pas le choix, les études et mon boulot à mi-temps à la biblio du campus, c'est ma bouée de sauvetage. M'occuper l'esprit, m'occuper l'esprit…

« Tu as vu l'heure qu'il est ? Tu as fait des heures sup ce soir ? m'interroge Jen. Laisse-moi deviner, enchaine-t-elle d'un ton réprobateur. Tu es retournée à l'atelier après le boulot, c'est ça, hein ? »

Je serre les dents pour ne pas l'envoyer paitre.

« Oui, c'est ça, dis-je avec agacement. »

S'il te plait, laisse-moi tranquille. Pas aujourd'hui. Travailler à l'atelier de la fac après le boulot me permet de remplir les dernières heures de la journée. Le soir, en rentrant, je suis tellement éreintée que je n'ai plus la force de penser. Ou de pleurer.

« My darling, poursuit cependant mon amie, imperturbable. Je sais que tu as toujours eu d'excellents résultats, que tu as toujours bossé comme une dingue pour en arriver où tu en es, mais… là, ça devient carrément inquiétant, ma chérie. Tu es devenue un vrai bourreau du travail et ça me tracasse. »

Je soupire. Jen se fait du souci pour moi depuis mon retour à Londres. Elle me surveille tout le temps, je le sens, elle guette mes réactions, mes humeurs, et elle voit clairement qu'aujourd'hui quelque chose ne va pas. Enfin, que c'est pire que d'habitude. Je fronce les sourcils face au reflet maigre et pâle que me renvoit le miroir au-dessus du lavabo. C'est à peine si je me reconnais, je n'ai jamais eu les joues aussi creuses ni le teint aussi blême, c'est presque effrayant.

Je dévie le regard tout en gardant le silence. Mais Jen ne s'en va toujours pas. Je ressors de la salle de bain pour retourner dans la chambre et je sens son regard perplexe suivre mes gestes. Merde !

« Et toi ? finis-je par dire, une note d'agacement dans la voix. Ça a été ta journée ? »

Jen fait des études d'art dramatique, elle veut devenir actrice ou scénariste, elle n'en est pas encore certaine.

« D'accord, j'ai saisi, on cesse de parler de toi et on parle de moi alors, dit-elle ironique. »

« Oui, tu as tout compris, fais-je d'un ton acide. »

Je l'entends soupirer. Pardonne-moi, Jen, mais je n'ai vraiment aucune envie d'entrer dans ce débat.

Elle se met à parler de ses cours et me raconte les anecdotes de la journée. Cependant, ses paroles se perdent progressivement dans un tourbillon de bruits lointains. Je n'ai pas le courage de l'écouter ce soir. J'ai juste envie d'aller me coucher et de pleurer tout mon soûl contre mon oreiller.

Jen finit par retourner à ses révisions, sans doute agacée et lasse aussi d'essayer de me sortir de ma constante apathie.

« Au fait, lance-t-elle tout à coup de l'autre côté du mur. Ce soir je dors ici, sur le convertible. J'ai du travail à abattre pour demain et je vais devoir veiller une bonne partie de la nuit. »

« OK, dis-je d'une voix plate. »

Mais je suis, en réalité, trop heureuse de pouvoir profiter d'un peu d'intimité. Je passe prendre une pomme dans la cuisine et souhaite une bonne nuit à mon amie. Une fois dans la chambre dont j'ai discrètement verrouillé la porte, je pose le fruit sur la table de chevet. Je n'ai pas faim. J'ai rarement faim d'ailleurs, mais je dois faire semblant devant Jen. Je n'ai pas envie qu'elle m'embête avec ça en plus.

Je me plante devant mon dressing ouvert et mes yeux s'immobilisent sur l'étagère du haut, où sont rangés mes sacs. Je me hisse sur la pointe des pieds, ma main tâtonne un instant avant de toucher quelque chose. C'est une boite en carton que je sors et pose sur mon lit.

Je la fixe un long moment, hésitante, le cœur serré.

A quoi bon te torturer ainsi ? Tu es maso ? me souffle la voix de la raison.

C'est vrai, je ne comprends pas ce qui m'anime, ce qui me pousse à agir ainsi. J'ai juste une incompréhensible envie de le sentir à nouveau, de me persuader que notre amour n'a pas été qu'un rêve ou le fruit de mon imagination égarée, qu'il a réellement existé. Que l'homme que j'ai vu aujourd'hui sur l'affiche n'est pas seulement un acteur, un personnage, lointain, inaccessible, l'objet de mes fantasmes, de mon délire. Que c'est l'homme que j'ai aimé, avec lequel j'ai vécu de merveilleux moments d'amour.

Je secoue la tête et mes doigts s'emparent brusquement du couvercle qui tremble comme une feuille entre mes mains moites. Mes prunelles restent rivées sur le tissu gris à rayures bleues ciel. J'ai la bouche sèche et un poids au creux de mon ventre me donne la nausée. Lentement, je tends la main, soulève la robe de chambre et y enfouis directement mon visage. Mmm… oui, l'odeur est la même, c'est incroyable mais je sens encore son parfum, comme s'il venait tout juste de poser le vêtement là.

J'ai besoin de m'assoir, mes jambes tremblent trop, elles ne peuvent supporter le poids de ma peine, de mon désespoir. Les larmes se mettent à couler, sans réserve, silencieusement. Le temps des bruyantes crises de sanglots est passé. Cette douleur que je traine avec moi depuis deux mois est devenue une compagne de tous les jours, de tous les instants, une compagne à laquelle je me suis habituée, à présent.

Je serre fort la robe de chambre contre mon cœur, de longues minutes durant. Puis je me résous à la déposer sur mon lit, je n'ai surtout pas envie que mon odeur efface la sienne. J'examine à nouveau le reste du contenu de la boite, il y a là tout ce qui me reste de lui, la carte postale qu'il m'avait offerte lors de notre toute première rencontre et puis sa chemise, celle que j'avais portée la nuit où je l'avais trouvé mourant à la maison perchée. C'est sans doute ridicule et je sais au fond de moi que je me torture pour rien. Mais ces objets, aussi futiles soient-ils, sont si précieux à mes yeux, ils me remémorent tant de beaux souvenirs…

J'enfile la chemise avant de me rouler en chien de fusil sur mon lit que je n'ai pas défait. La boite où j'ai remis la carte et la robe de chambre soigneusement pliée reste ouverte à côté de moi, et je finis par m'endormir avec la douce illusion qu'il est là, avec moi, et que ce sont ses bras qui m'enlacent et me bercent.


South Kensington, annonce la voix morne et désincarnée du métro. South Kensington, répète-t-elle juste avant que les portières ne s'ouvrent.

Je saute sur le quai, tête baissée, le cœur battant, les jambes flageolantes, et avance à pas rapides, sans lever les yeux, un peu comme si j'avais une casquette avec visière sur la tête.

Je sais qu'il est là. Il est partout, c'est terrible, les stations de métro sont devenues mon enfer personnel. Les affiches pullulent, son image est sur chaque mur, dans chaque couloir, son regard me harcèle, j'ai l'étrange impression qu'il me surveille, qu'il me guette, en silence…

Merde, Annie ! Ça ne va pas, mais alors pas du tout, ma vieille ! Tu deviens parano ou quoi ?

Je secoue la tête et escalade les dernières marches qui mènent à l'extérieur comme si j'avais la mort aux trousses. Je dépasse une personne qui gravit tranquillement les escaliers, le contourne rapidement, fonce droit devant moi… et bouscule sans ménagement quelqu'un dont les livres glissent et s'éparpillent parterre.

« Oh ! excusez-moi, dis-je en m'empourprant. Je suis vraiment désolée… »

« Annie ? »

Je sursaute et lève les yeux du livre que je viens de ramasser. Nom d'un chien.

« Jerry !…, dis-je dans un balbutiement. »

Je me redresse et lui aussi tandis que nous nous regardons, aussi surpris l'un que l'autre.

« En voilà une revenante, dit-il en affichant un sourire crispé. »

« Oui, parviens-je à articuler. »

Revoir Jerry est déstabilisant. Je ne sais plus quoi dire, mon cerveau est un désert, mes yeux papillonnent dans toutes les directions. Cette situation est si gênante.

« Je… je suis contente de te revoir, dis-je gauchement. »

Une lueur malicieuse traverse tout à coup le regard couleur miel de Jerry et un large sourire se dessine sur son beau visage hâlé. Il me dévisage un instant puis, soudain, part d'un petit rire amusé.

« Nom de Dieu, Annie ! lâche-t-il. Pas la peine de me regarder ainsi ! Moi aussi je suis réellement content de te revoir ! »

Hein ? Je considère Jerry, vivement déconcertée. Est-ce que j'ai raté quelque chose ? Mais il continue à me sourire d'un air sincèrement chaleureux. Il n'a pas l'air en colère… Cette remarque m'ôte un poids de la poitrine, l'air se remet à circuler librement dans mes poumons et je m'autorise enfin à ébaucher un petit sourire.

« Excuse-moi, dis-je. Te revoir est tellement… inattendu. Ça fait tellement longtemps… »

« Oui, ça fait un bail. »

Un léger sentiment de gêne flotte encore entre nous. Les souvenirs de notre dernière rencontre envahissent mon esprit. Je baisse les yeux, me mords les lèvres.

« Je ne m'attendais pas à te voir dans les parages à cette heure-ci, tu n'as pas cours ? s'enquiert Jerry. »

Je lève la tête, nos regards se croisent. Il me connait bien, il sait que jamais je ne rate un cours. Nous échangeons un sourire.

« Je n'ai pas cours ce matin. J'allais passer à la biblio prendre un livre que j'ai oublié hier dans mon casier. »

« Tu bosses encore à la biblio les soirs ? »

« Oui, bien sûr. Et toi ? Qu'est-ce qui t'amène par ici ?»

Jerry fait des études de droit à King's College, une prestigieuse université qui se trouve de l'autre côté de la Tamise.

« Je passais voir un ami qui étudie ici, m'explique-t-il en désignant l'entrée du Royal College of Art. Tu sais, cette année va être assez serrée et je n'ai plus souvent le temps de rencontrer qui que ce soit. »

« Oui, j'imagine. Le Master se passe bien ? »

« Oui, ça va pour l'instant. T'ai-je dit que je vais partir un an aux Etats Unis ? J'y ai décroché un stage dans un cabinet d'avocats très renommé, tu sais, histoire d'acquérir un peu d'expérience sur le terrain. »

« Oh ! Jerry ! Mais c'est super comme nouvelle ! Ça sera une formidable expérience ! »

Le visage de Jerry est rayonnant, son regard brille de fierté. Je l'envie, il sait exactement ce qu'il veut faire de sa vie et les choses se simplifient tellement quand on a un père dans la politique.

« Je suis vraiment contente pour toi, dis-je. »

« Merci. C'est vrai que c'est assez excitant pour moi qui ne suis jamais resté plus d'un mois aux States, et là ça va me faire un sacré changement. »

Je hoche la tête tout en l'observant d'un air songeur. Il porte un long manteau gris clair et une grosse écharpe en laine qu'il a nouée plusieurs fois autour de son cou, ce qui lui donne une allure élégante et décontractée à la fois.

« Tu as l'air en forme, fais-je remarquer en souriant. »

« Merci, dit-il. Toi aussi…, ajoute-t-il, l'air soudain embarrassé. Tu sembles… différente. »

Le rouge me monte aux joues. Mince…

« Oui, je sais, j'ai maigri, dis-je, une note d'irritation dans la voix. »

Si bien que j'ai été obligée de m'acheter toute une série de nouveaux vêtements. Je flottais dans mes anciens habits.

« Excuse-moi, Annie, fait Jerry en grimaçant. Mais il est vrai que tu n'as pas très bonne mine. Tu n'es pas malade au moins ? »

« Non, c'est juste… »

Je suis incapable d'achever ma phrase. Que dire ? Que c'est juste le désespoir qui me ronge chaque jour un peu plus ?

Jerry me dévisage un instant sans rien dire. Il fronce les sourcils, sa mâchoire se contracte et je vois clairement qu'il a deviné.

« Annie, que dirais-tu de prendre un café avec moi ? propose-t-il soudainement. J'allais justement passer au Starbucks du coin. »

« Et ton ami ? »

« Je lui envoie un texto, je peux le voir plus tard, ce n'est pas pressé. »

« Ah ! et bien… oui, bien sûr. »

Nous cheminons côte à côte tout en parlant jusqu'au Starbucks. Nous commandons deux Latte, je choisis un muffin tandis que Jerry prend un Blueberry cheesecake, crémeux et dégoulinant que je fixe avec un léger sentiment de nausée. Puis nous nous installons dans les fauteuils club en cuir.

« Ça te dit ? me propose Jerry en me tendant son assiette. »

« Sans façon ! dis-je avant de mordre dans mon muffin qui me semble déjà bien trop gros pour moi. »

Ça me fait tout bizarre d'être assise là, face à Jerry, dans cette cafétéria où nous avions tant de fois pris des cafés en tête-à-tête lorsque nous étions encore ensemble.

« Et, au fait, dis-je après avoir ingurgité de force une autre bouchée de gâteau. Comment va… Lilly ? »

Jerry lève le nez de son café.

« Lilly ? Oh, c'est terminé tout ça. »

« Vraiment ? »

Je le regarde quelque peu interloquée face à l'indifférence qu'il affiche. Il n'a pas l'air si affecté que ça.

« Oui, dit-il en mastiquant un bout de pâtisserie. Tu sais, ce n'était pas vraiment sérieux entre nous et nous savions dès le début que cette relation ne serait qu'une brève aventure. »

« Je vois. »

Je l'envie, encore une fois. J'envie le détachement avec lequel il prend les choses. D'ailleurs il réagit exactement comme le fait Jen à chaque fois qu'elle termine l'une de ses innombrables relations passagères. Mais je ne peux être comme eux. Tu es vieux jeu… Oui, je suis sans doute trop coincée pour mon âge. Je pense trop. Voilà pourquoi tu es tombée amoureuse d'un homme qui fait deux fois ton âge.

Je lâche un soupir. C'est désespérant.

« Annie ? »

Je tressaille. Mes prunelles restent plantées sur la main que vient de poser Jerry sur la mienne.

« Tu sembles encore très affectée, chuchote-t-il. »

Je déglutis tandis que mon regard fuit ses prunelles trop insistantes.

« Je mentirais si je te disais que je vais bien, dis-je dans un murmure. »

« Je le vois bien. Tu as changé. Tu as beaucoup changé. »

Il s'exprime avec douceur, comme s'il craignait de me blesser. Je dégage lentement ma main de la sienne, je ne me sens pas très à l'aise. Jerry se redresse et s'adosse au fauteuil.

« Annie, j'aimerais que nous restions amis. N'est-ce pas là ce que tu souhaites ? »

« Si, bien sûr que si. »

Mais j'aimerais mieux ne pas parler de… lui avec toi. Ça me semble malsain.

« Tu sais que je suis là pour toi, insiste-t-il. »

« Merci Jerry. »

Nous échangeons derechef un sourire. Je le dévisage et les remords ressurgissent brusquement. Je ne mérite pas son indulgence, encore moins son amitié. Pas après la manière dont je me suis comportée avec lui.

« Jerry, dis-je en me penchant vers lui et en posant ma main sur son genou. Je suis tellement désolée pour tout ce qui est arrivé. J'aurais tant voulu que les choses se passent autrement. »

Ma voix tremble tant je suis émue. Jerry me regarde d'abord d'un air surpris puis ses traits se détendent et ses yeux rieurs s'emplissent de douceur.

« Annie, je le sais. Ne parlons plus de ça, oublions les mauvais moments, s'il te plait. »

J'acquiesce en silence, le cœur plus léger. Je suis tellement soulagée que Jerry ne me garde pas rancune. Peut-être qu'une réelle amitié pourra voir le jour entre nous, après tout. Ce serait vraiment génial.

Nous conversons encore un moment, j'écoute Jerry disserter longuement sur ses projets tout en faisant semblant de grignoter un bout de muffin. Puis nous sortons du Starbucks et faisons quelques pas ensemble.

« Alors, à un de ces jours, hein ? fait Jerry lorsque nous parvenons devant l'entrée de la bibliothèque. Je n'ai pas envie de te perdre de vue pour une autre dizaine d'années ! »

« Non, bien sûr que non, dis-je en riant doucement. Je t'appellerai, promis. »

Nous nous sourions mutuellement, puis Jerry se penche et dépose un chaste baiser sur ma joue. Je ferme les yeux, je dois faire un effort pour ne pas reculer. Cette situation est tellement… improbable. Merde, Annie, ce n'est qu'une bise de la part d'un AMI. Ça ne va pas du tout dans ta petite tête dérangée !

Je rouvre les paupières, Jerry est en train de traverser la rue. Je le regarde s'éloigner avec un vague sentiment de culpabilité. Merde, ça recommence, cette petite voix, celle de la raison, qui me chuchote de ne pas le laisser espérer à nouveau. Que pourrait-il bien espérer de la part d'un cœur mort, de toute façon ?

« Allez, à plus ! lance-t-il depuis l'autre trottoir en faisant un grand signe de la main, avant de disparaitre dans la bouche du métro. »

Enième soupir. La petite voix continue d'hurler ses avertissements. Tu n'es pas un cœur à prendre, tu le sais au fond de toi, tu le sais. Ne le laisse pas espérer à nouveau.

Je tape du pied, comme une demeurée, je suis presque tentée de me donner des gifles. La ferme ! La ferme !

Je m'élance en direction de la bibliothèque d'un pas furibond mais il y a là, quelques mètres plus loin sur le trottoir, un abribus avec une toute nouvelle affiche qui attire brusquement mon attention. C'est un portrait, un portrait énorme, de lui. Une affiche dédiée uniquement à son personnage.

« Le Grand Lord va vous hypnotiser »

La légende me fait sourire. Je m'approche de l'abribus, les yeux rivés vers les deux prunelles reptiliennes qui me foudroient de leur regard dur et captivant. Ce regard menaçant qui me fait frémir. J'ai presque l'impression qu'il prend vie, qu'un avertissement muet se cache derrière ses iris de félin, qu'il tente de me faire parvenir une sorte de message…

Et j'ai envie d'y croire. J'ai terriblement envie de croire à ce délire. Je perds sans doute la raison mais c'est tellement tentant, tellement tentant de me dire qu'il fronce si sévèrement les sourcils parce qu'il n'a pas apprécié de me voir parler avec Jerry, qu'il a l'air si mécontent parce qu'il est jaloux et frustré…

Arrête ! Stop ! Arrête tes divagations !

La raison hurle dans ma tête mais je ne l'entends plus. Je m'en vais vers la bibliothèque avec la certitude de nager en pleine folie. Mais également avec la douce sensation qu'un ange gardien est là, quelque part, pour me protéger.

17