Bonjour tout le monde! Voici un chapitre avec du rebondissement. Bonne lecture et bonne journée à tous!
20.
« Bon sang, Annie ! »
La paume de Jen vient de violemment s'abattre sur la minuscule table de notre kitchenette. Je lève le nez de ma tasse de café et la regarde, ébahie.
« Quoi ? »
Mon amie, assise sur le haut tabouret face à moi, fronce les sourcils d'un air profondément réprobateur.
« Est-ce que tu écoutes au moins quand je te parles ? »
« Bien sûr que je t'écoute, dis-je en rougissant. »
Elle me dégote un regard furibond, celui qui veut dire « tu te fous de moi en plus ? ». Merde, j'étais encore déconnectée.
« Jen, je… je suis désolée, dis-je en m'empourprant d'avantage. J'étais distraite. »
« Tu es tout le temps distraite, réplique-t-elle. J'en ai marre à la fin ! Marre de te voir comme ça ! Je ne te reconnais plus ! »
Je me mords les lèvres, baisse la tête et fixe ma tasse.
« Je suis désolée, dis-je pour la seconde fois. »
« Annie, darling, reprend-t-elle d'une voix plus douce, ça ne peut pas continuer comme ça, voyons ! Tu es tout le temps abattue, tu fonds à vue d'œil, tu ne manges presque plus, tu survis grâce à des Latte et à des yaourts, et ne me dis surtout pas que je me fais des idées ! Je ne suis pas idiote ! Il suffit de te regarder pour voir que tu ne vas pas bien du tout ! Si tu continues comme ça, tu vas réellement tomber malade. »
« Je sais, je sais, dis-je avec impatience. »
« Non, Annie ! La vérité est que tu es là, à te rendre malade, tandis que lui a tranquillement repris le cours de sa vie, et qu'il enchaine les voyages et les interviews pour la promo du film ! »
Je m'arrête de respirer. Parler de lui a pour moi l'effet d'un coup de poing à l'estomac.
« Annie, ma chérie, pardonne-moi de te bousculer ainsi, poursuit mon amie en posant sa main sur mon avant-bras. Je sais que ça te fait souffrir que je parle de lui, mais il faut que tu réagisses. J'ai réellement peur pour toi. »
Lentement je laisse l'air s'évacuer de mes poumons endoloris. Je déglutis et prends deux secondes avant de parler.
« Je sais que je dois tourner la page, dis-je d'une voix rauque. Crois-tu que je ne me le répète pas à chaque seconde de la journée ? Il me faut juste un peu plus de temps, c'est tout. »
« Chérie, ça fait deux mois, maintenant. En plus, tu ne fais aucun effort pour essayer de l'oublier. Tu ne sors jamais, ni avec des amis ni même avec moi ! Tu ne fais que travailler et étudier comme une dingue et ça ne me plait pas du tout ! »
« Tu as tort, dis-je faiblement. Je ne fais pas que travailler. L'autre jour, j'ai pris un café avec… avec Jerry. »
Je vois Jen sourciller. Elle s'adosse au mur derrière elle et croise les bras sur sa poitrine.
« Je sais, dit-elle. Jerry m'a appelée ce jour-là, il était très préoccupé, te revoir aussi changée a été un choc pour lui. »
Ah bon ? Ai-je à ce point l'aspect effrayant ?
« Pourquoi ne l'appelles-tu pas ? Vous pourriez sortir un de ces jours, manger dehors ou prendre un café. Ça te changerait un peu de ta routine de fou ! »
« Je n'ai pas envie qu'il pense qu'il peut encore y avoir quelque chose entre nous, dis-je en secouant la tête. »
« Ne soit pas idiote ! Il le sait très bien. Mais vous pourriez faire des ballades, en amis. Tu sais, je crois que Jerry a dépassé depuis longtemps l'histoire de votre rupture. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, une rupture ce n'est pas la fin du monde. »
Oui, sauf quand on est réellement amoureux. Mais Jen n'a jamais été réellement amoureuse de quelqu'un. Un jour, peut-être, elle me comprendra.
« Ça te ferait du bien de te changer les idées, crois-moi, renchérit cette dernière. D'ailleurs… je viens d'avoir une petite idée… »
Brusquement elle se lève, sans achever sa phrase, brandit son portable et appelle quelqu'un tout en me regardant d'un air très mystérieux.
« Hello Jerry ! lance-t-elle tout à coup. Comment va ? Tu n'étais pas en cours, n'est-ce pas ?... Bien, alors regarde. Tu sais, Tom, mon petit-ami… Oui, c'est ça, Tom Sheppard qui fait économie, tu le connais, n'est-ce pas ? Eh bien, nous allions sortir ce week-end manger dans un restaurant indien, et j'ai pensé que vous pourriez, Annie et toi, nous accompagner, qu'en dis-tu ?... »
Quoi ! Je bondis de mon tabouret et lui fais des signes muets de protestation mais elle hausse les épaules et continue de plus belle.
« Ah ! super. A samedi, alors ?... Génial. Allez, au revoir ! »
Elle se tourne vers moi, les yeux pétillants.
« Jen ! Pourquoi as-tu fait ça ?! dis-je, consternée. »
« Parce que je suis ta meilleure amie, réplique-t-elle calmement, et que je me dois de te sortir de ce cauchemar, ma chérie ! »
Elle s'approche de moi et caresse tendrement mes cheveux.
« Fais-moi confiance, chuchote-t-elle. Une soirée entre amis, ça ne peut que te faire du bien. »
Tom est un jeune homme charmant. Un peu guindé, mais charmant. Jen ne cesse de le couver des yeux. Je suis, d'ailleurs, assez surprise qu'elle ait jeté son dévolu sur un homme tel que lui. Non pas qu'il soit désagréable au regard. Avec son épaisse chevelure couleur carotte, son long visage plein de taches de rousseur et sa chemise couleur parme, il a un petit air du prince Harry… sans le regard espiègle. Mais il n'est pas le genre sur lequel flashe habituellement mon amie, le genre « Oh my God, il est tellement SEXY ! ». Il est plutôt du genre « Hum… oui, il est… intéressant. ».
Son petit air intello semble avoir fait mouche, cependant. J'observe Jen perplexe. Mon Dieu, serait-elle… amoureuse ? Je me retiens de sourire tant son air baba est amusant.
Il faut dire que Tom a beaucoup d'humour. Enfin, de l'humour à l'anglaise. Il nous raconte plein d'anecdotes qui nous font rire tout le repas durant. Je n'avais pas ri comme ça depuis… depuis deux mois, quatre jours et des poussières. Jen avait raison. Sortir me fait du bien.
« Ça fait plaisir de te voir rire à nouveau, me souffle Jerry. »
Assis sur ma droite, il s'est penché vers moi et me contemple de ses beaux yeux noisette.
« Tu devrais sortir plus souvent, ajoute-t-il dans un chuchotement, tandis que Jen et Tom, de l'autre côté de la table, se murmurent des choses à l'oreille. »
« Je sais, dis-je. »
« Que dirais-tu d'aller à la patinoire avec moi, samedi prochain ? »
Samedi prochain. Aller à la patinoire avec Jerry. L'idée ne me tente pas trop… Ne sois pas idiote ! Mais bien sûr que tu dois y aller ! Qu'avions-nous dit à propos de tourner la page ?
Bon, d'accord ! D'accord !
« OK, finis-je par dire en affichant un petit sourire. »
« Super. Je passerai te chercher disons vers… dix heures ? »
J'hoche la tête. Jerry me sourit de toutes ses dents. Il a l'air exalté.
« Moi, en tous cas, je parie sur Anthony Hopkins, lance tout à coup Tom. Et vous ? »
« J'ai pensé qu'il pourrait s'agir de Hugh Laurie, ou peut-être de Colin Firth, qu'en pensez-vous ? répond Jerry. »
Leurs regards se braquent alors sur moi tandis que j'essaie de deviner ce que j'ai raté. Mais de quoi parlent-ils ?
« Annie, ne me dis pas que Jen ne t'a pas mise au courant ! s'exclame Tom. »
« Au courant de quoi ? »
« Mais bien sûr que je le lui ai dit ! déclare Jen qui m'adresse un froncement de sourcils. Tu te souviens, l'autre soir, je t'avais bien dit qu'une série de conférences allait être donnée le mois prochain par un acteur à notre faculté ! Sauf que tu n'as rien entendu de ce que je te disais, hein ! »
« Désolée, dis-je, contrite. »
« Chacun a parié sur l'identité de l'acteur en question, m'explique Jerry. Le personnel de la faculté n'a pas encore révélé de qui il s'agit. »
« Oh, je vois. »
Jen est toute excitée et je ne peux que la comprendre. Un acteur de renommée à la faculté d'art dramatique… J'y songe un instant, l'idée fait rêver, c'est certain. Toutefois… je n'ai qu'un seul visage en tête…
Non ! Stop !
Je chasse immédiatement la pensée de mon esprit et me force à suivre la conversation avec les autres. Ne plus penser à lui, ne plus penser à lui… Je sens que Jerry m'observe en silence, je sens ses yeux qui me guettent.
« Annie, ça va ? s'enquiert-il doucement. »
Je fais oui de la tête tandis qu'il continue de sonder mon visage d'un air songeur.
« Allez, mange ! m'intime-t-il à l'oreille. »
« À vos ordres ! fais-je en riant doucement. »
Je me tourne vers mon poulet au curry et je capte au passage le regard malicieux que nous lance Jen en douce. Elle articule en silence des mots que je déchiffre facilement sur ses lèvres : « Vous êtes tellement mignons ». Je lui adresse un regard réprobateur. Je n'aime pas du tout cette expression de satisfaction que je ne connais que trop bien. Mais elle s'obstine à m'ignorer. Je soupire. Mon amie ne changera jamais.
« Hum… à la patinoire, hein ? lance Jen depuis son lit. »
Elle s'étire en baillant bruyamment tandis que je fourrage dans mon dressing à la recherche de mes leggins.
« Fais-toi belle, ma chérie, renchérit mon amie sournoisement. Tu devrais mettre ton haut grenat, ça te donne bonne mine et ça va bien avec la pâleur de ton teint. »
« Je vais à la patinoire, pas à un rendez-vous romantique, dis-je avec irritation. »
« Mais bien sûr… »
J'ai envie encore une fois de l'envoyer balader mais je me contente de grogner avant d'entrer dans la salle de bain pour m'habiller. Jerry sera là dans un quart d'heure.
Hyde Park est métamorphosé à l'approche de noël. C'est le fameux Winter Wonderland, l'attraction phare de cette période de l'année, qui attire familles, touristes et badauds de tous âges. Le parc s'est paré de ses somptueuses illuminations, des sapins richement décorés scintillent un peu partout dans l'enceinte du parc. L'immense marché de noël grouille de monde, les innombrables animations font le bonheur des enfants et la grande patinoire est inondée de gens qui glissent joyeusement sous une profusion de guirlandes illuminées, accrochées au kiosque à musique de Victoria Parc qui se trouve au centre. L'air respire la bonne humeur, l'atmosphère est festive et joyeuse.
« Allez, viens ! crie Jerry. »
« J'arrive ! »
Je fixe la glace avec appréhension, cette glace que je n'ai jamais appris à maitriser, puis, doucement, je m'y aventure en retenant mon souffle.
Jerry, un peu plus loin, est en train de patiner comme un pro, il est vraiment doué. Il glisse avec souplesse sur la glace scintillante et m'entraîne avec lui en lâchant des rires tonitruants, tel un enfant.
« Doucement ! Attends ! dois-je à chaque fois crier lorsque je risque de me casser la figure. »
Mais il rit de plus belle, me saisit par la taille et me fait faire des cercles autour de lui.
« Tu es fou ! fais-je à bout de souffle. Je ne sais pas patiner aussi bien que toi et tu le sais ! »
« Détend-toi Annie ! rigole-t-il. Tout est dans le cavalier. Tu te souviens, avant, je te faisais patiner pendant des heures ! »
Je tressaille, cette réflexion me fait un drôle d'effet. Parler de nous avant ne me semble pas la meilleure chose à faire. Relax, Annie. Relax…Souviens-toi les paroles de Jen. Vous êtres amis maintenant.
Il est vrai que Jerry fait preuve d'une incroyable ouverture d'esprit. Je m'exhorte à faire de même, et chasse les idées idiotes qui me viennent à l'esprit. Profite du moment présent. Cesse de te prendre la tête…
« On fait le tour du marché ? me propose Jerry quelques heures plus tard. »
J'accepte volontiers. Le marché est immense. Nous flânons longuement entre les stands, admirons les décorations de noël, la multitude d'objets artisanaux, buvons du mulled wine puis achetons des sandwichs que nous mangeons sur un banc.
« Il y a vraiment beaucoup de touristes cette année, tu ne trouves pas ? commente Jerry. »
« Oui, dis-je en mordant dans mon sandwich. »
« Dis-donc, tu as l'air d'avoir retrouvé ton appétit, fait remarquer Jerry en me regardant d'un air ravi. »
« Toutes ces heures passées à patiner dans ce froid m'ont donné faim, dis-je en riant. »
« Tant mieux. Rappelle-moi de t'emmener faire du jogging le week-end prochain. L'activité physique c'est ce qu'il y a de mieux pour le corps… et pour l'esprit. »
OK… Je suis touchée de voir Jerry se faire autant de souci pour ma santé, mais en même temps… tous ces rendez-vous me mettent inévitablement mal à l'aise.
« Annie, ça te dit de monter dans la roue ? me propose-t-il soudainement. »
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine et mes yeux se meuvent vers la grande roue qui s'élève, grandiose, de l'autre côté du parc. C'est là, dans l'un de ses sièges, que nous nous étions embrassés pour la toute première fois, Jerry et moi. C'était il y a un an de cela et pourtant j'ai l'impression que c'était il y a des siècles.
« Alors ? Ça ne te tente pas trop ? »
« Si, c'est juste que… »
Nos regards se croisent, je me mords la lèvre, merde, suis-je la seul à trouver toute cette situation gênante ? Apparemment, oui. Jerry continue de me sourire sans ciller. Cesse de te prendre la tête !
« Allons-y ! dis-je en me levant d'un bond. »
Le siège s'élève lentement dans les airs alors que Londres se déploie sous nos yeux émerveillés, immense, magnifique. La tamise qui se teinte de nuances perlées, le Big Ben, les gratte-ciels de la City au loin… c'est réellement splendide, la vue est à couper le souffle. J'admire le panorama en silence pendant que Jerry ne cesse de prendre des photos.
« Annie ? »
Je me tourne vers Jerry qui en profite pour me prendre en photo par surprise.
« Efface cette photo, dis-je en me penchant sur la tablette. Regarde, je suis horrible. »
« Mais non, tu es parfaite, riposte-t-il en riant doucement. Il fallait immortaliser ce moment. Ça nous fera de très beaux souvenirs. »
Je me tais et le dévisage, troublée. Son regard soutient le mien, ses iris qui riaient à l'instant s'assombrissent, ce sont deux braises ardentes, rivées vers ma bouche. Mon pouls s'accélère, tout à coup. Merde, c'est pas vrai… mais je n'ai pas le temps de prononcer un mot qu'il se penche vers moi et m'embrasse. NOM D'UN CHIEN ! J'essaie de reculer mais je me trouve à soixante mètres du sol, serrée dans un siège, dans l'incapacité de m'esquiver.
Les lèvres de Jerry se posent délicatement sur les miennes. Je ferme les paupières et serre les dents. Je ne peux pas l'embrasser ! Je ne peux pas l'embrasser ! La voix dans ma tête hurle, scandalisée. Mon cœur est sur le point d'exploser dans ma poitrine.
Le souffle chaud de Jerry réchauffe mon nez frigorifié durant une ou deux secondes… puis je le sens qui s'éloigne. Je rouvre lentement les yeux, j'ai la bouche sèche et une légère sensation de vertige. MERDE !
« Jerry, je…, dis-je en secouant frénétiquement la tête. »
Je ne peux pas t'embrasser, je ne peux pas t'aimer, parce que je suis encore amoureuse de lui… Merde ! C'est un cauchemar, ce n'est pas possible !
« Je sais, je suis désolé, me coupe Jerry calmement. Je n'aurais pas dû. »
Quoi ? Je lève la tête et le regarde, confondue. Tiens, il n'est pas en colère. Il scrute mon visage, un sourire empreint de tristesse étire les commissures de ses lèvres.
« C'est vrai, c'est de ma faute, admet-il. Il est clair que tu ne l'as pas encore oublié. »
Je lui décoche à mon tour un sourire plein d'amertume.
« Tu sais, toute cette histoire a chamboulé ma vie et, maintenant, je suis comme… perdue. »
« Je comprends. Je ne sais pas ce qui m'est passé par la tête. »
« Ce n'est rien, dis-je. »
« Non, vraiment ! Je veux que nous restions amis, c'est juste que… être à nouveau ici, à cet endroit, avec toi… ça fait ressortir tant de souvenirs ! »
J'observe Jerry qui scrute l'horizon d'un air songeur et suis prise d'un étrange sentiment. Il prend les choses avec tellement plus de maturité… Et si… et si ça pouvait à nouveau marcher entre nous ? Il faudra bien qu'un jour je me décide à tourner définitivement la page, que j'envisage l'idée d'être avec quelqu'un d'autre.
Un frisson fait soudainement trembler mon corps, mon Dieu, cette pensée m'horripile. C'est horrible, je viens de réaliser à quel point projeter une telle chose me révulse. Ça craint, Annie, ça craint.
La journée touche à sa fin, Jerry insiste pour me raccompagner. Nous cheminons en silence jusqu'à la résidence. Lorsque nous arrivons, nous restons plantés sur le perron, aussi embarrassés l'un que l'autre.
« Et voilà comment gâcher une journée qui s'annonçait parfaite, lâche Jerry en grimaçant. »
« Non, Jerry, j'ai vraiment passé une super journée, dis-je en pressant tendrement son bras. »
« Désolé de m'être conduit comme un idiot là tantôt. »
Il a l'air tellement penaud que j'en suis toute secouée. Décidément, Jerry a énormément changé.
« Arrête ! Tu te rattraperas le week-end prochain, OK ? Le jogging, tu te souviens ? »
« Ça tient toujours ? s'exclame-t-il. J'ai pensé que tu ne voudrais plus jamais sortir avec un crétin comme moi. »
Euh… au fait c'est ce que je devrais faire, sauf que… je suis incapable de lui refuser cette sortie, surtout lorsqu'il me dégote ce regard mortifié. Je secoue la tête en souriant chaleureusement puis je dépose un baiser sur sa joue avant d'entrer.
Bravo, ma vieille. Tu n'aurais pas pu te montrer plus imbécile !
« Tu as l'air fatiguée, tu n'as pas bien dormi ? demande Jen. »
Il est midi et elle vient de rentrer. Elle a passé la nuit avec Tom, je connais cette lueur qui brille dans ses yeux, celle des matins post nuits d'amour supra génialissimes.
« Non, pas très bien, dis-je. »
Pas moyen de fermer l'œil hier soir. Trop d'émotions, trop de cogitation. Et, surtout, trop de remords. Et tout ça c'est de ta faute, Jen !
« Tu es malade ? poursuit mon amie qui scrute mon visage d'un air soucieux. Tu as la mine des mauvais jours. »
« Non, je ne parvenais pas à trouver le sommeil, c'est tout. J'ai mal à la tête. »
Et je suis de très mauvaise humeur !
« D'accord…, dit-elle lentement. Et, c'était comment cette sortie hier ? m'interroge-t-elle. »
« Ça s'est bien passé, dis-je en posant les assiettes et les couverts sur la petite table. »
Je verse la sauce sur les spaghettis puis je remue le tout sans la regarder, mais je perçois clairement le million de questions qu'elle brûle de poser. Elle saisit son tabouret, s'installe face à moi et croise les bras. Je me retiens de rire en me pinçant les lèvres lorsque je l'entends respirer bruyamment.
« Et ? insiste-t-elle, »
« Et quoi ? »
« Ann ! Crache le morceau ! »
Je lâche un soupir.
« On a passé une belle journée à Hyde Parc, en amis. »
« C'est tout ? »
Merde ! Tu as des dons de médium ou quoi ? Elle se penche vers moi et me dévisage tandis que je reste muette.
« Annie ?... »
« Quoi ? fais-je, exaspérée. Il m'a embrassée, voilà ! Tu es contente ? »
« Ah !... Et ? »
« Et rien du tout ! Jerry et moi sommes amis et cela ne changera pas, sois en sûre ! »
« D'accord ! D'accord ! J'ai compris ! fait-elle en reculant. Pas la peine de t'emporter de la sorte ! »
Je m'attaque à mes spaghettis en soupirant. Ce sujet de conversation m'énerve au plus haut point. Mon comportement m'énerve au plus haut point. Et la tournure que prennent les choses ne me plait pas du tout.
« Mais tu y songes ne fut-ce qu'un tout petit peu, n'est-ce pas ? lâche Jen sournoisement, après un silence. »
« Jen ! »
Je la fusille du regard.
« OK, OK ! On ne parle plus de tout ça, j'ai saisi ! »
Ah ! Pourquoi ai-je l'impression qu'elle ne va pas s'arrêter là ?
« Et toi, c'était comment hier soir ? dis-je au bout d'un moment, pour changer de sujet de conversation. »
Le visage de Jen s'illumine instantanément.
« C'était fabuleux, ronronne-t-elle, extasiée. »
« Tom a l'air pas mal du tout. Note que ce n'est pas du tout ton genre, dis-je pour la taquiner à mon tour. On passe du sexy à l'intello, maintenant ? »
« Tom est tout à fait sexy à mon goût ! réplique-t-elle. Que lui reproches-tu ? »
« Mais rien du tout ! dis-je. Il est pas mal avec ses taches de rousseur et son petit air de « garçon comme il le faut »… »
« Tom a plein de qualités, réfute-t-elle. Même s'il peut sembler assez snob. Il me fait beaucoup rire, il est brillant et en plus… eh bien je le trouve très séduisant ! Voilà ! »
« Je n'oserais dire le contraire ! fais-je en riant. Je suis juste assez surprise. »
« Et qu'est-ce qui t'étonne au juste ? »
« Eh bien… que tu sois tombée amoureuse d'un homme comme lui, c'est tout. »
Je m'attends à ce qu'elle nie farouchement, mais, étrangement, elle se tait.
« Annie…, chuchote-t-elle après un moment. Je crois que c'est le bon. Tu sais, vraiment le bon. »
« Je sais, dis-je en souriant. »
« Non, je sais que je dis ça à chaque fois, mais… cette fois c'est différent. C'est vraiment différent. Je me sens bizarre, je n'ai jamais ressenti quelque chose comme ça pour qui que ce soit, et… ça m'effraye un peu, à vrai dire… »
Je ferme les paupières, les aveux de Jen sont tellement émouvants. Je sais exactement ce qu'elle ressent en ce moment. Je sais ce que c'est que d'être amoureux, à la folie, au point de bousculer tous les principes.
« Il ne faut pas avoir peur, dis-je d'une voix voilée. Profite de ton bonheur, tout ira bien. »
Mon menton tremble, les hoquets sont à nouveau là, prêts à jaillir. J'entends Jen bouger, elle se lève, vient s'assoir à côté de moi et garde le silence alors qu'elle caresse mes cheveux. Je déglutis. Je n'ai pas envie de me mettre bêtement à pleurer.
« Jen, dis-je dans un souffle. Pardonne-moi, je ne veux pas gâcher ces moments, je suis vraiment contente pour toi, tu le sais, n'est-ce pas ? »
« Oui, je sais. Mais je me préoccupe pour toi. Tu sais… »
Brusquement elle s'interrompt.
« Quoi ? dis-je, intriguée. »
« Rien, rien, répond-elle en se levant brusquement. »
Je fronce les sourcils. Je sais quand elle me cache quelque chose.
« Jen ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Mais rien du tout, te dis-je ! Allez, je vais prendre une douche, OK ? »
Elle s'engouffre dans la salle de bain avant que je n'aie eu le temps d'insister. Tant pis. Je finirai bien par lui arracher les vers du nez, me dis-je en débarrassant la table.
Je reprends, le lundi suivant, ma routine de « bourreau du travail ». Les affiches publicitaires font partie du décor désormais, je m'y suis habituée, mais je persiste à éviter de les regarder. Je me sens trop coupable que pour affronter son regard, ce regard qui parvient si facilement à sonder mon âme.
Le soir, dans le métro du retour, je me concentre sur mon iPhone et j'en profite pour vérifier mes appels et messages. Jerry m'a envoyé les photos qu'il a prises à Hyde Parc. Les images me font sourire, il y a plein de photos du parc, des illuminations, de la patinoire, avec, à chaque fois, une légende en dessous. Cependant, la plupart des photos sont de moi : moi en train d'essayer de patiner à peu près normalement ou en train de lui crier je ne sais quoi, moi devant un stand, grimaçant face aux prix exorbitants ou encore moi mordant dans mon sandwich. Soudain, je fronce les sourcils. La toute dernière photo est celle qu'il a prise dans la roue, juste avant qu'il ne m'embrasse. La légende en dessous me donne un serrement au cœur « Souvenir d'une journée presque parfaite ».
Je soupire. Je n'aurais jamais dû écouter Jen. Il est évident que Jerry a encore des sentiments pour moi et je suis en train de refaire les mêmes erreurs qu'en été. Toutes ces sorties et ces rencontres ne font que lui donner de l'espoir. Alors que mon cœur n'est plus qu'une coquille vide, desséchée, inerte.
J'entre dans notre studio en pestant intérieurement. L'appartement est vide, apparemment Jen n'est pas encore rentrée. Sans doute va-t-elle à nouveau passer la nuit chez Tom. Je pose mes clefs dans le petit panier en osier devant l'entrée, ôte mon sac-à-dos, mon manteau et mes chaussures. Je fais un tour à la salle de bain puis, en retournant dans le living, je remarque le courrier posé à côté des clefs. Jen a du passé plus tôt dans la soirée, les enveloppes me sont toutes destinées. Je trie le paquet d'un geste machinal, lorsque tout à coup, une enveloppe attire mon attention.
Nom d'un chien. C'est une lettre de Karen !
Mes mains se mettent à trembler instantanément. J'ouvre l'enveloppe, à l'intérieur il n'y a pas de lettre mais un carton couleur crème avec une délicate bordure florale mauve. C'est une invitation à une réception, donnée par Karen au Covent Garden Hotel, après la première de « Emma l'enchanteresse ».
Je parcours plusieurs fois les quelques lignes, le cœur battant. Comment diable a-t-elle trouvé mon adresse ? Je brandis à nouveau l'invitation et en la retournant, je remarque soudain quelques mots écrits à la main, en bas, d'une minuscule écriture d'écolière.
J'espère vraiment que vous viendrez, sans quoi je me verrai dans l'obligation de venir vous chercher en personne.
Je ne peux m'empêcher de sourire. C'est bien du Karen tout craché, ce petit ton autoritaire et mordant à la fois. Je relis plusieurs fois le petit message et mon imagination en délire s'envole vers une grande salle somptueuse, bondée de monde, où je pourrais le retrouver, retrouver Alex…
Oh mon Dieu, l'idée de le revoir fait palpiter mon cœur d'une manière déraisonnable. Une nuée de papillons explose au sein de mon ventre, mon âme frémit de joie, je me sens pousser des ailes, je vole, je plane… Je dois m'assoir, j'ai à nouveau les jambes qui tremblent. Je souris béatement, ferme les paupières et me laisse inonder par le doux souvenir de son visage, de son odeur, de ses bras qui m'enlacent…
Mais, mon sourire s'efface aussitôt. Je retombe sur terre, d'un coup. Réfléchis, ce n'est pas lui qui t'invite, c'est Karen, me rappelle la voix de la raison. Qu'est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ? Pourquoi m'invite-t-elle ? Elle sait, forcément, que lui et moi ne sommes plus ensemble. Alors pourquoi ? Est-ce lui qui le lui a demandé ? Pourquoi aurait-il recours à tel manège ?
Je rouvre les yeux et secoue la tête, comme une demeurée. Non ! Non ! Ce n'est pas lui qui m'invite ! Ce n'est pas lui ! Il n'a plus cherché à me revoir, ni à me parler, il a coupé tous les ponts. Ça ne peut être plus clair, il ne veut plus être avec moi, sa décision a été catégorique.
Tout à coup, une violente bouffée de colère s'empare de moi. Pourquoi devrais-je y aller, à cette soirée, après tout ? Alors que ce n'est même pas lui qui m'y invite ? Ça n'aurait aucun sens.
Immédiatement, je brandis une feuille de papier et un stylo et me mets à écrire, frénétiquement, un bref message pour m'excuser d'avance de ne pouvoir assister à la réception. Karen est adorable et son geste me touche vraiment mais je ne peux accepter. Je suis profondément dépitée, la rage mêlée d'amertume font trembler mes doigts. Il faut que je le fasse, tout de suite, je ne veux pas trop y réfléchir. Les larmes me montent aux yeux, la douleur me déchire l'âme, je suis tellement blessée et, à la blessure de mon cœur est venue, à présent, s'ajouter celle de ma fierté. Je sais qu'une nouvelle déception m'anéantirait. Elle anéantirait le peu d'amour-propre qui me reste.
Je ressors et poste la lettre. Voilà, c'est fait. Mais en remontant dans mon studio, je me rends compte que je ne suis nullement soulagée. Au contraire, un milliard de pensée fourmillent dans mon esprit, des interrogations qui me vrillent le crâne. Je regrette déjà d'avoir refusé cette invitation. Annie, tu es folle ou quoi ? C'était l'occasion parfaite de le revoir ! Mais pourquoi diable l'as-tu refusée ?
Brusquement, j'explose en sanglots, tandis que j'échoue sur mon lit. Cette peine insurmontable que j'avais essayé de contenir vient de rejaillir, violemment, elle me retombe dessus, m'écrasant de tout son poids. Tu devrais le détester au lieu de le pleurer ! s'indigne ma conscience. Non, je ne peux le haïr, je l'aime trop et il me manque tellement, c'est insupportable, la vie sans lui m'est insupportable. Je pleure pendant des heures, des larmes intarissables qui font écho à ma douleur infinie.
Vendredi soir. Le métro me secoue nonchalamment. Je regarde d'un œil distrait les graffitis qui enlaidissent l'intérieur de l'habitacle. Les jours se suivent et se ressemblent. Cependant, ce soir je rentre plus tôt que de coutume. Je me sentais trop fatiguée en sortant du boulot que pour retourner à l'atelier de la faculté. Ce soir Jen ne sera pas là, elle passe le week-end chez Tom, ce qui me permet de profiter d'un peu de tranquillité sans ses éternels regards soupçonneux ou ses questions indiscrètes. D'ailleurs, je ne lui ai rien dit à propos de l'invitation de Karen.
N'y pense plus. Le sujet est clos, ce qui est fait est fait. Passe à autre chose.
Je focalise mon attention sur le bol de soupe qui tourne à l'intérieur du micro-onde. Demain je sors faire du jogging avec Jerry. Voilà qui devrait constituer un changement dans ma routine. Génial ! Parce que tu crois vraiment que ça soit la bonne chose à faire ? me morigène ma conscience.
Soudain, mes pensées sont interrompues par la sonnerie de l'interphone.
« Annie ? »
John, le vigile de notre résidence, m'interpelle de l'autre côté du fil. Les intonations de sa voix me semblent bizarrement surexcitées.
« Oui, John ? »
« Darling, il y a ici une personne qui veut te voir. »
Hein ? Jamais personne n'est venu me voir ici. Surtout à ces heures-ci de la nuit.
« Qui est-ce, John ? »
« Descend plutôt voir ! »
J'enfile un cardigan pardessus mon pyjama et descends au rez-de-chaussée très intriguée. John se tient devant la baie vitrée de son bureau, à l'entrée de l'immeuble. Il me fait un clin d'œil et fait signe de la tête en direction de la porte d'entrée. Mes yeux glissent vers la silhouette féminine qui se tient dans l'encadrement de la porte.
Non mais je rêve ! C'est Karen en personne !
« Hello darling ! lance-t-elle avec un immense sourire. Quel bonheur de vous revoir après tout ce temps ! fait-elle en ouvrant grand les bras dans un geste des plus théâtraux. »
Je la regarde, ahurie, tandis qu'elle s'avance vers moi pour m'embrasser très chaleureusement puis elle s'écarte et me chuchote, une lueur malicieuse dans les yeux :
« Je vous avais prévenu que je viendrai vous chercher en personne ! »
Oui, je sais, ce n'est pas LE rebondissement que vous attendiez. Patience, patience...
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