Surprise! Je suis bien inspirée ces jours-ci, donc, voilà déjà la suite. Bonne lecture et bon w-end à tous!
21.
« C'est tellement charmant ici ! s'extasie Karen tandis que son regard se promène sur notre intérieur vraiment exigu. Tellement cosy et so british, ajoute-t-elle en caressant distraitement le haut du canapé à petites fleurs. »
« Merci, c'est… petit, dis-je assez confuse. »
Elle se tourne vers moi, un sourire bienveillant aux lèvres.
« Oh, vous savez, j'ai habité un appartement encore plus petit lorsque j'étais moi-même étudiante. Vous vivez seule, ici ? »
« Non, Jenny, ma colocataire, est partie passer le week-end avec son… amoureux. »
L'amertume qui transperce ma voix est si évidente que je vois Karen se tourner vivement vers moi pour me dévisager. Je sens le sang me monter au visage. Elle s'approche de moi et me tient à bout de bras.
« Mon chou, vous avez l'air tellement… amincie ! Mon Dieu, êtes-vous souffrante ? »
« Non, non, je vais bien. »
« Bien ? »
Elle me décoche un regard empli d'inquiétude.
« Non, il est évident que vous n'allez pas bien. Regardez-vous ! Vous flottez dans vos vêtements ! »
Rouge comme une pivoine, je jette un coup d'œil à mes fringues qui sont déjà d'une taille en dessous de ce que je portais avant.
« Oui, c'est… les études. Je n'ai plus une minute à moi. »
« Les études, vous dites… »
Je me mords les lèvres. Les yeux perçants de Karen scrutent mon visage. Elle fronce les sourcils.
« Aussi entêtés l'un que l'autre, ma foi ! »
Je frémis et la regarde, muette, la bouche sèche. J'ai tellement envie de lui demander à son propos. Mais mon amour-propre blessé me l'en empêche. La raison me réprimande sévèrement, tourner la page, tu as oublié ? Il t'a quittée, son comportement envers toi a été impardonnable !
Et, pourtant, un million de questions me brulent la langue en secret. Va-t-elle me parler de lui ? Qu'attend-t-elle pour me parler de lui, à la fin ? Allez, cesse donc de te mentir à toi-même. Tu sais que tu crèves d'envie qu'elle te parle de lui !
Je baisse les yeux en soupirant. C'est désespérant. Les mains de Karen pressent tendrement mes bras.
« Darling, vous savez la raison pour laquelle je suis ici, n'est-ce pas ? »
« Karen, je suis vraiment touchée que vous m'invitiez à votre réception, mais je ne peux vraiment pas… »
« Ce n'est pas pour ça que je suis venue, me coupe-t-elle doucement. Ou, du moins, pas entièrement. »
Nos regards se croisent, elle continue de me considérer avec bonté et compassion, attendant de moi que je réagisse. Mais je suis dans l'incapacité de m'exprimer, mes idées sont éparpillées. Le sourire de Karen s'accentue. Je m'écarte un peu, mes yeux papillonnent en direction du coin cuisine.
« Vous voulez prendre quelque chose ? dis-je d'une voix tendue. »
« Non, merci ma chérie, c'est gentil à vous. »
Le silence s'installe à nouveau. J'évite de croiser le regard de Karen mais celle-ci persiste à scruter mon visage avec une insistance non dissimulée.
« Allons, Annie, ne me dites pas que vous ne voulez pas savoir. Pour Alex. »
Bien sûr que si ! Je tressaille, ouvre la bouche… puis la referme. Aucun son ne parvient à franchir la barrière de mes lèvres. Je suis en apnée et, en plus, j'ai trop peur de me mettre à pleurer. Je me détourne de Karen et plonge mon regard à travers la fenêtre vers les lumières scintillantes du parc.
« Est-ce… est-ce lui qui vous envoie me parler ? parviens-je à articuler après un long silence. »
« Non, il n'en sait rien. »
Mes doigts se referment en boule. La déception est cinglante, c'est un coup de poing qui m'empêche de respirer. C'est insupportable. Je ferme les yeux, serre les paupières pour contenir les larmes qui s'accumulent sous mes cils.
« Annie, ma chérie, je sais qu'il s'est très mal comporté avec vous et je ne l'excuse pas. Cependant… si je suis ici, c'est parce que Alex va très mal. »
Je m'arrête derechef de respirer et me tourne vers Karen, les yeux écarquillés.
« Quoi ?... Il est souffrant ? »
Ma voix n'est qu'un souffle. Le visage de Karen se rembrunit.
« Oui, dit-elle. Il souffre énormément. Il n'est plus le même, depuis votre séparation. »
Elle lève les yeux vers moi et une grimace altère ses beaux traits réguliers.
« Je suis allée lui rendre visite dès que j'ai su qu'il était rentrée de sa tournée. Et j'ai été bouleversée lorsque je l'ai vu. Il a tellement changé, il est tellement affaibli ! Il n'est plus que l'ombre de lui-même, pâle, cerné, amaigri… comme vous, d'ailleurs. »
Ces révélations me bouleversent profondément. L'image de son horrible aspect lorsque je l'avais trouvé inconscient à la maison perchée revient à moi, et ce souvenir me lacère le cœur. Pourquoi te fais-tu encore du souci pour lui ? s'insurge ma conscience. Après tout, c'est bien ce qu'il mérite pour la manière avec laquelle il s'est comporté avec toi !
« Karen, dis-je d'une voix tremblante. C'est lui qui a décidé qu'il en soit ainsi. »
« Je le sais bien. Seigneur, il peut se montrer d'une idiotie ! Je n'ai jamais connu de personne plus entêtée ni plus opiniâtre ! D'ailleurs, il persiste à penser qu'il a pris la bonne décision, que votre relation aurait nui à votre vie, à vos projets. »
« Alors, pourquoi êtes-vous là ? »
La dureté de ma voix me surprend moi-même. Karen me considère d'un air hésitant.
« Annie, je sais que vous êtes blessée et je comprends que vous n'ayez aucune envie de le revoir. Je ne suis nullement ici pour justifier ses agissements. Je suis ici parce que je suis son amie et que je me fais beaucoup de souci pour lui. Je ne l'ai jamais vu aussi abattu, sauf, peut-être, lorsque Ella est décédée. Mais c'était différent. Il n'y avait rien à faire alors, hormis accepter la fatalité. A présent les choses sont différentes et je ne tiens pas à le voir dépérir une seconde fois ! »
Je déglutis. Je peine à respirer, mon menton tremble involontairement et je sais que chaque mot prononcé risque de faire exploser les sanglots qui m'obstruent la gorge.
« Karen…, dis-je dans un murmure. J'ai tant souffert… je ne pourrais plus affronter une nouvelle déception. »
« Oh, je sais mon chou, dit Karen en prenant mes mains dans les siennes. Mais il vous aime, c'est évident. Et je suis certaine que vous l'aimez encore. Il a besoin de vous, je sais que vous pouvez faire preuve de plus de lucidité que lui. Je vous supplie de considérer ce que je vous propose. Venez à la réception, parlez-lui. Je suis sûre que tout pourrait s'arranger entre vous. »
Un triste sourire étire le coin de ma bouche. Je lève vers Karen un visage noyé de larmes.
« Je… je vais y penser, dis-je. »
« Merci, Annie. Vous êtes une jeune personne pleine de bon sens et je suis réellement contente que vous ayez croisé le chemin d'Alex. »
« Merci, dis-je en m'empourprant. Il a beaucoup de chance d'avoir une amie comme vous. »
Elle me dégote un sourire, m'embrasse chaleureusement.
« Alors, à dans deux semaines, j'espère ! dit-elle avant de partir. »
Je ne cesse de penser aux paroles de Karen. Cela fait deux nuits que je n'ai pas fermé l'œil. Je suis exténuée, j'ai horriblement mal à la tête, le jogging hier avec Jerry a été une corvée. Je déambule dans notre studio comme un zombie, tasse de café à la main. Mais que fais-tu encore là ? Tu sais que tu meurs d'envie d'aller le rejoindre, là, tout de suite, au travail, chez lui, ou ailleurs.
Mais je suis divisée. Divisée entre mon désir fou de le retrouver, et ma peur d'une nouvelle désillusion. Et s'il persistait à me rejeter ? Ça serait la fin, la fin de tout. J'en perdrais le peu de raison qui me reste, j'en suis sûre. Mais, en même temps, les révélations de Karen continuent de me hanter. Mon cœur oscille. Je ne peux éviter de sentir renaître en moi l'espoir. Après tout, s'il souffre autant c'est qu'il subsiste encore de l'amour dans son cœur, non ?
Je lâche un soupir en m'asseyant face à la fenêtre. L'idée qu'il aille mal me chagrine et m'inquiète. Je contemple le paysage tout en me posant mille et une questions. Si seulement je pouvais parler de tout ça à quelqu'un. Jen n'est pas encore rentrée, elle est souvent absente et je n'ai personne d'autre à qui me confier. Mon esprit en effervescence essaie de mettre de l'ordre dans le chaos intérieur qui me vrille le crâne.
Pourquoi hésites-tu ? Pourquoi restes-tu là à tergiverser, alors que tu sais au fond de toi que tu dois aller le trouver ? Pourquoi attendre jusqu'à cette soirée ?
C'est vrai. Je sais, au fond de moi, que j'ai déjà décidé d'y aller, à cette réception. La raison me braille son indignation mais je ne l'écoute plus. Je sais d'ores et déjà que je vais ignorer la blessure de ma fierté, que je vais piétiner le peu d'amour-propre qui me reste, pour lui, même si je risque d'être déçue encore plus qu'avant. Mais j'évite d'avoir de telles pensées, j'essaie de rester optimiste. Il le faut. J'ai décidé que j'allais me battre, pour notre amour, pour ces merveilleux moments que nous avons vécu ensemble à la maison perchée. Il faut impérativement que nous parlions. Cette absurde situation ne peut plus durer.
Je me lève brusquement de mon siège, vais dans la chambre et me change de vêtements. Je ne sais pas très bien ce que je suis en train de faire, mais je sais que je suis incapable de rester là plus longtemps, sans agir. Aller lui parler, mais où ? Où le trouver ? Où pourrait-il bien se trouver en ce moment ? Je réalise soudainement que je ne possède aucun moyen de le localiser. Le numéro de téléphone que j'ai gardé n'est plus valable ici, à Londres. Je connais le quartier où il réside mais ne suis jamais allée chez lui…
Tout à coup, un détail me revient à l'esprit. Mais bien sûr ! Jen ! Ses parents habitent dans le même quartier, ils doivent connaître sa maison.
Je brandis mon téléphone et appelle mon amie. Je fixe l'écran tandis que j'enfile mes chaussures. Ça sonne, encore et encore… mais elle ne répond pas. Bon sang, mais où diable se trouve-t-elle ? Je l'appelle encore une fois et attends en trépignant nerveusement devant le pas de ma porte. Mais à l'instant où je vais appuyer sur son numéro pour la troisième fois, j'entends le bruit d'une clé dans la serrure. Ah !
« Jen ! fais-je avant même qu'elle n'ait eu le temps d'entrer. Connais-tu l'adresse exacte d'Alex ? »
« Quoi ? s'exclame-t-elle en me regardant, stupéfaite. L'adresse d'Alex ? »
« Oui, tu m'as bien dit un jour qu'il habitait à deux pâtés de maisons de chez tes parents, n'est-ce pas ? »
« Ben… oui. Mais je ne comprends pas, pourquoi est-ce que… »
« Je t'expliquerai plus tard. S'il te plait, j'ai juste besoin de son adresse. »
Jen me considère d'un air perplexe. Elle fronce les sourcils, la mine grave qu'elle arbore est inhabituelle.
« Annie, je ne sais pas ce qui s'est produit pendant mon absence mais… je dois te dire une chose. »
« Plus tard, Jen. Pour l'amour du ciel, vas-tu me donner cette adresse, oui ou non ? »
Mon amie hésite encore un moment puis finit par obtempérer. Elle m'explique brièvement l'emplacement de la maison avant que je ne sorte en courant.
Le métro qui me ballote mollement n'en finit pas d'enchainer les stations. Est-ce mon imagination ou est-ce que ce satané métro avance à une vitesse scandaleusement lente ?
Du calme, Annie, du calme.
Je soupire. Une jeune fille assise face à moi lève le nez du magazine qu'elle est en train de lire et nos regards se croisent une brève seconde. Puis ses yeux se portent à nouveau vers sa revue avant qu'elle ne me dévisage derechef, cette fois avec un intérêt tout nouveau. Je fronce les sourcils, tourne la tête vers la vitre et scrute l'obscurité du tunnel. Toutefois, je continue de sentir les prunelles de la jeune personne braquées sur moi. Mais que diable…?
Agacée par ce petit manège, je tourne vers l'étrangère un regard irrité, lorsque, soudain, la photo sur la couverture du magazine attire mon attention. C'est le visage d'Alex, en première.
Et merde. Mon regard croise à nouveau celui de l'adolescente et celle-ci, les yeux pétillants d'excitation, esquisse un petit sourire à mon attention. Je tressaille puis, l'ignorant, je me lève précipitamment. Elle m'a reconnue. Parle-t-on de moi dans ce satané magazine ? Ou s'est-elle simplement souvenue de mes photos apparues en été sur Internet ?
Je n'ai plus le temps de me poser la question, le métro freine, je saute de la rame et remonte hâtivement vers l'extérieur. Les couloirs sont noirs de monde. Plus haut, les gens s'arrêtent devant les boutiques et kiosques pour acheter sandwichs, journaux et revues de tous genre…
Brusquement, je stoppe net. La même revue que je viens d'apercevoir chez la jeune fille du métro est étalée en plusieurs exemplaires sur les rayons d'un kiosque. Je m'approche, saisis un exemplaire, contemple la couverture avec hébétude. Ce n'est pas le visage d'Alex qui accapare mon attention, c'est ce qui est écrit juste en dessous, en grosses lettres d'imprimerie.
Le ténébreux héros d'Emma l'enchanteresse a retrouvé l'amour !
Quoi ? J'ouvre la revue, le papier glacé tremble entre mes mains, je fais défiler plusieurs pages, tout un reportage lui est dédié, il y a là plein de photos de lui, sur le tournage du film, lors de la tournée promotionnelle… Je les survole distraitement, mes yeux clignent frénétiquement, … jusqu'à ce que je tombe sur les photos.
Alex, avec une femme, assis à une table de restaurant, penchés l'un vers l'autre, souriants, complices, Alex avec elle dans la rue, Alex et elle dans une voiture…
La nausée s'empare de moi. Je crois que je vais me sentir mal. Mes yeux ne parviennent pas à se détacher du visage au teint neigeux de l'inconnue. Ses cheveux de jais retombent en cascade sur ses épaules, elle a un sourire charmant et une allure très élégante. C'est une femme mûre, dans les trente-cinq ans, et elle est tellement belle…
Je n'ai pas le courage de lire l'article. Je n'en ai pas la force. De toute façon les photos parlent d'elles-mêmes. Regarder ce tête-à-tête m'est insupportable. Je crois que je vais vomir. L'oxygène me manque, je suffoque, les objets et les personnes autour de moi se mettent à tournoyer dangereusement, j'ai l'impression d'être happée par un tourbillon infernal. Je suis sur le point de m'évanouir. Je lâche la revue, je ne sais plus ce que je dois faire, je suis perdue, désespérée, désemparée. Je m'exhorte à avancer, mes jambes me trainent vers les escalators qui me mènent à l'extérieur. Dehors la neige est en train de tomber. Je me traîne sans but précis, j'erre dans les rues, entre les maisons, je me suis égarée mais rien ne m'importe en ce moment. J'avance encore et encore, mes membres engourdis de froid répondent à un automatisme sur lequel mon cerveau hagard n'a aucun control. Je marche, des heures durant, déambulant le long des trottoirs sans jamais m'arrêter…
Jusqu'à ce que, brusquement, je me rende compte que je me trouve juste à côté de la maison des parents de Jen. Je suis déjà venue ici, et je ne suis qu'à deux pâtés de maison de chez lui…
Un rire démoniaque s'échappe de ma gorge. Je me remets à marcher à travers les rues désertes, en me remémorant mentalement les explications de Jen. J'enchaine les tournants, mes pieds frigorifiés ont du mal à avancer plus vite, je rase les murs dans le silence le plus total. Il fait nuit, mes pas sont étouffés par la couche ouatée de neige qui recouvre le sol.
Je chemine jusqu'à ce que, finalement, je parvienne devant sa maison. Je me plante de l'autre côté de la rue et garde les yeux rivées vers les fenêtres closes d'où filtre une lumière tamisée.
Est-il là ? Va-t-il rentrer ? Pourquoi suis-je ici ? La raison de ma venue n'a plus lieu d'être. Et pourtant il fallait que je vienne. Il faut que je le vois. Une dernière fois.
Je m'adosse au mur derrière moi, me laisse tomber au sol et me roule en chien de fusil. La neige me mouille les fesses, mes orteils gelés me font mal, mais je reste là, sous la neige, à attendre…
« Bon sang, Annie ! »
Jerry me rattrape juste avant que je ne tombe. Il referme la porte derrière moi d'un coup de pied puis, me tenant fermement entre ses bras, il m'aide à marcher jusqu'au sofa, où je m'écroule lourdement.
« Annie, qu'est-ce qui t'arrive ? Où étais-tu ? Annie ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »
J'ouvre la bouche mais le claquement de mes dents m'empêche de parler. Mon corps est engourdi de froid, tous mes membres tremblent involontairement.
« Nom de Dieu, Annie, tu es gelée ! s'écrie Jerry. »
Je l'entends bouger rapidement, j'ai l'impression qu'il s'éloigne puis il revient vers moi.
« Annie, il faut enlever ces vêtements, tu es trempée, tu vas tomber malade si tu les gardes sur toi. »
Voyant que je reste inerte, Jerry entreprend alors d'ôter mon manteau puis, un à un, chacun de mes habits avant de m'enfiler des vêtements chauds. Je le laisse faire, de toute façon je n'ai pas le choix, ni la force de protester. Il me couvre ensuite d'un plaid et me ramène un oreiller pour que je puisse m'allonger confortablement.
« Merrrrci…, parviens-je à prononcer avant de fermer les paupières. »
Je me réveille en sursaut, haletante, le corps en sueur. Je regarde autour de moi, hébétée, il fait nuit noire, mais je sais que je ne suis pas dans ma chambre. J'entends quelqu'un remuer, on ouvre une porte et un faisceau de lumière éclaire une partie de la pièce où je me trouve.
« Annie ? »
« Jerry ? »
Je me mets péniblement sur mon séant et jette un coup d'œil abasourdi à l'immense pièce. Jerry, qui ne porte qu'un pantalon de pyjama, se précipite vers moi.
« Annie, ça va ? Je t'ai entendue crier, tu as fait un cauchemar ? »
« Je ne sais pas, je… qu'est-ce que je fais ici ? »
Jerry hausse les sourcils.
« Tu ne te souviens plus ? Tu es venue hier soir… ou plutôt ce matin, vers une heure. Tu te rappelles ? »
Quoi… ? Mais comment diable ai-je atterri ici… ?
« Je… je ne me souviens plus, dis-je en secouant la tête. »
« Tu étais trempée jusqu'aux os, frigorifiée, je t'ai changée de vêtements et tu t'es de suite endormie. »
Je ferme les yeux, des souvenirs épars se frayent lentement un chemin à travers ma mémoire embrumée, les évènements de la veille refont surface, je me rappelle être sortie, j'étais dans les transports et… brusquement, ça me revient. La revue, les photos, mon égarement puis mon attente devant chez lui pendant je ne sais combien d'heures... en vain. Et puis, plus rien, le néant absolu, jusqu'à maintenant.
« Annie, qu'est-ce qu'il y a ? s'enquiert Jerry en s'asseyant à côté de moi. Tu trembles, tu as froid ? Couvre-toi, m'intime-t-il doucement en tirant le plaid sur mes épaules. »
Je grelotte mais pas de froid. Ce sont des spasmes incontrôlables. Je plisse les paupières, me recroqueville sur moi-même et enfouis mon visage entre mes genoux. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas réel, je ne peux pas l'accepter, je ne veux pas l'accepter. Je nage en plein cauchemar, c'est l'enfer, j'ai envie de mourir, j'ai envie de mourir…
J'aimerais pouvoir pleurer, évacuer cette peine qui m'étouffe, qui m'opprime le cœur, qui me lacère l'âme. Mais je n'y parviens plus, sans doute à force d'avoir pleuré hier soir devant la haie de son jardin. Ma poitrine est brulante, j'ai l'impression de me noyer sous le poids écrasant de ma souffrance. La nausée me prend à nouveau à la gorge.
« Annie, parle-moi, pour l'amour du ciel, me supplie Jerry. Dis-moi ce qui se passe. »
Je lève la tête et le regarde à travers le brouillard qui envahit ma vue.
« C'est fini, dis-je d'une voix blanche. Bel et bien fini. »
« Fini ? Qu'est-ce qui est fini ? »
Mais les trémolos de ma voix me surpassent et j'explose en sanglots. Les bras de Jerry m'enlacent et me serrent contre son torse.
« Annie…, chuchote-t-il en embrassant mes cheveux. Tout ira bien, tu verras. Tout ira bien. »
Il me berce longtemps, tandis que je pleurs contre sa poitrine. Ma peine est inconsolable, le trou béant que j'avais cru pouvoir panser me dévore de l'intérieur, c'est un gouffre de douleur qui me terrasse, une fois de plus.
« Mon Dieu, elle a l'air très mal. Tu ne crois pas qu'on devrait l'emmener aux urgences ? »
C'est la voix de Jen qui me sort de ma torpeur. J'essaie d'ouvrir les paupières mais n'y parviens pas. Chacun de mes membres pèse une tonne. Mon corps tout entier semble cloué au sofa.
« Non, répond Jerry. Elle a juste besoin de repos. Regarde-la, elle est éreintée. »
« J'aurais dû la prévenir, enchaine mon amie en baissant la voix. J'ai essayé de le lui dire, hier. Mais elle ne m'en pas laissé l'occasion. »
« Il est avec une autre, c'est ça ? »
Non, pitié…
« C'est ce que prétendent les paparazzis… mais rien n'est moins sûr que les propos de ces gens. »
Pitié, cessez de parler de lui… Lentement, j'ouvre les yeux. Les deux visages inquiets de mes amis sont penchés au-dessus de moi.
« Annie, ma chérie, comment te sens-tu ? s'enquiert Jen. »
« Je vais vous laisser, OK ? J'ai des courses à faire, lance Jerry qui s'éclipse discrètement. »
« Darling, je suis tellement désolée…, commence Jen. »
« Non ! fais-je, affolée. Je ne veux plus savoir, je ne veux plus parler de lui, plus jamais ! C'est fini, fini ! »
Je me tiens la tête en criant comme une démente. Je vais devenir folle si je parle encore de lui. La rage qui me consume de l'intérieur risque de me faire basculer, à tout moment.
« D'accord, Annie, nous n'en parlerons plus, promis, consent mon amie qui me regarde, effarée. Plus jamais ! »
Je me couche et me roule en boule. Jen vient s'assoir à côté de moi et me caresse longuement les cheveux en silence.
« Merci Jen, d'être ici, dis-je au bout d'un moment. Tu ne devrais pas être à la fac ? »
« Si, mais ça ne fait rien. Tu as besoin de moi, je ne vais pas te laisser comme ça, seule. Tu m'as donné la peur de ma vie, hier ! Il se faisait tard et tu n'étais toujours pas rentrée, et j'avais beau t'appeler, tu ne me répondais pas non plus ! Jusqu'à ce que Jerry sonne à une heure du matin pour me dire que tu venais de débarquer chez lui, complètement ahurie. »
« Je suis désolée de vous créer du souci. »
« Ne dis pas de bêtises. Tu es ma meilleure amie, c'est normal que je me préoccupe pour toi. »
« Je me sens mal d'être ici, chez Jerry. Ça me met très mal-à-l'aise. Je devrais rentrer, dis-je en m'asseyant à nouveau. »
« Non, Jerry tient absolument à ce que tu restes dormir ici, ce soir. De toute façon, tu es trop faible pour sortir et la voiture de Jerry est chez le garagiste. Il te ramènera demain. Entre temps, repose-toi, ma chérie, tu en as besoin. »
Je fronce les sourcils et me pince l'arête du nez. C'est vrai que je me sens exténuée. Jerry est vraiment adorable.
« Annie, j'aimerais vraiment pouvoir faire plus pour toi, dit Jen en continuant de caresser les boucles de mes cheveux. Tu sais, je vais passer quelques nuits chez mes parents, ma mère ne va pas très bien, elle souffre de dépression et a besoin de moi. »
« Oui, bien sûr, je comprends. »
« Tu es sûre que tu pourras rester seule les prochains jours ? »
« Bien sûr que oui. Ne t'en fais pas pour moi. »
Combien de fois ai-je déjà répété cette litanie sans sens ?
« Je crois que j'ai raté ma vocation, j'aurais dû faire psycho, glousse Jen. »
J'essaie de sourire mais je n'y arrive pas. Mes yeux se ferment tous seuls, je ne tarde pas à sombrer.
Jen vient de partir, me laissant seule avec Jerry. Ce dernier n'a cessé de parler depuis qu'il est là, assis face à moi dans son fauteuil. Il se borne à afficher une mine joyeuse, mais je le connais. Son sourire tendu n'atteint pas ses yeux.
« Tu sais ce qu'il nous faut, Annie ? s'exclame-t-il en se levant brusquement. Un Martini, shaken not stirred, comme disait ce bon vieux Bond ! »
Jerry a la chance d'habiter un immense et magnifique loft, cadeau de son père pour avoir choisi de faire du droit à l'université. Il se dirige vers le mini bar qui se trouve dans un autre coin de la pièce puis revient après quelques instants en me tendant un verre que je regarde avec scepticisme.
« Bois, tu verras, ça te fera du bien, assure-t-il. »
Il tient à la main un autre verre qu'il boit d'un coup. Je l'observe, persuadée que quelque chose ne va pas. Il a l'air agacé, même s'il persiste à me sourire de toutes ses dents.
« Jerry, tu es sûr que ça va ? »
« Mouai…, fait-il en grimaçant. Ce n'est rien, juste le pater qui m'enquiquine, ces derniers temps. »
« Je vois. »
Je bois quelques gorgés. Jerry vient s'assoir à côté de moi, un second verre à la main.
« Tu sais, c'est le genre autoritaire et intransigeant, reprend-t-il, qui veut constamment imposer sa façon de voir. C'est un homme assez difficile, qui croit pouvoir mener tout le monde à la baguette, y compris moi. Mais je le comprends. Lorsqu'on fait de la politique, il faut impérativement faire preuve d'une personnalité de fer. »
« Sans doute. »
Le ton las de ma voix interpelle Jerry qui se tourne vers moi pour me dévisager.
« Merde, Annie, pardonne-moi ! Tu vas mal, et moi je suis là à pleurnicher comme un gosse pourri gâté. »
« Non, au contraire, dis-je. T'écouter parler m'aide à ne pas trop réfléchir. »
« Allez, donne-moi ce verre que je le remplisse, dit-il en happant de mes mains mon verre vide. »
Il me sert un nouveau Martini.
« Voilà ce qu'il te faut si tu ne veux plus réfléchir, crois-moi. »
Je prends le verre, hésitante. Je n'ai pas l'habitude de boire. Je commence déjà à avoir le tournis. Mais l'idée de tout oublier pendant quelques heures me tente trop. Je ferme les yeux et avale mon Martini d'un trait en faisant cul sec.
« Bravo ! Allez, un troisième ! lance Jerry en se dirigeant à nouveau vers le bar. »
J'enchaine le troisième, hou la… J'ai la tête qui tourne… ça tourne, ça tourne… J'essaie de me lever mais je retombe mollement sur le sofa. J'ai vaguement l'impression que je suis en train de parler… et de rire, je ris comme je n'avais plus ri depuis des lustres. Je ne sais plus trop bien ce qui se passe, l'once de lucidité qui me reste tire la sonnette d'alarme : Anne-Marie Marin ! Serais-tu en train de te bourrer la gueule ? Oui, et puis après ? Je pars à nouveau d'un grand rire, ma voix est pâteuse et mes gestes sont d'une lourdeur incroyable. Et merde… Est-ce que je viens vraiment de me saouler la gueule ? Ça serait bien une première. Eh bien, tant pis. Va pour le quatrième ! Vive le Martini ! stirred not… euh, c'était quoi déjà ?
Mon esprit se perd progressivement dans un confus brouillard, Jerry n'est plus qu'une silhouette vague qui tournoie autour de moi. J'ai le cœur soulevé et un vertige terrible. Est-ce que je vais m'évanouir ? Je m'en fiche… Je me sens enfin libérée. Libérée de mes sombres pensées. Libérée de l'atroce réalité. Libérée…
Une capiteuse fragrance masculine m'embaume l'esprit. Mm… Je me tourne sur mon flanc, j'ai le corps tout ramolli, ma main tâtonne machinalement, la place à côté de moi est vide, le drap est encore tiède. Je suis bien au chaud, dans un lit d'homme.
Dans un lit d'homme ? J'ouvre les yeux d'un coup, mon cœur ne fait qu'un bond. Mais que diable… ? Je regarde autour de moi, épouvantée. Je suis dans la chambre de Jerry, dans le lit de Jerry, et je viens de me rendre compte… que je ne porte plus que mes sous-vêtements !
Et merde ! Merde ! Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Je me lève d'un bond. Aïe ! Une douleur atroce me vrille la nuque, ma tête va exploser. Merde ! Merde ! C'est pas vrai, je n'ai pas pu être aussi idiote ! J'ai trop bu, j'ai trop bu ! Voilà, c'est ça que d'être ivre, maintenant tu connais, ironise la voix dans ma tête. La ferme ! La ferme !
Horrifiée, je regarde autour de moi, mes habits sont éparpillés un peu partout sur la moquette. Je les ramasse à la hâte, m'habille rapidement. Jerry, qui se trouve dans la douche, vient de couper l'eau. Je crois que mon cœur vient de s'arrêter de battre. Ma respiration reste coincée dans ma gorge lorsque je le vois apparaitre au seuil de la porte, les cheveux dégoulinants, vêtu uniquement d'une grande serviette de bain qu'il a enroulée autour de sa taille. Il s'adosse à l'encadrement de la porte et penche la tête sur le côté.
« Bonjour. »
Le ton suave de sa voix me hérisse le poil. Il arbore un petit sourire en coin qui en dit long.
« Jerry…, dis-je dans un balbutiement, ne me dis que nous avons… »
J'ai la bouche sèche, je n'arrive pas à finir ma phrase tant l'idée-même me révulse. Le sourire de Jerry s'efface, il me dévisage d'un air navré.
« Je vois, toi non plus tu ne te souviens pas de grand-chose, hein ? »
Je secoue la tête, je suis tétanisée par l'effroi. Jerry se redresse et chemine vers moi tel un mannequin.
« Ce n'est pas grave, bébé, je crois que nous avons un peu trop bu, hier... »
Je ne suis pas ton bébé ! Pétrifiée, je vois Jerry se pencher vers moi pour m'embrasser, Nom d'un chien, il veut m'embrasser ! Soudain, je sors de ma paralysie.
« Jerry, fais-je en reculant d'un pas. Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement hier soir… »
« Annie, je crois que c'est évident, non ? glisse Jerry à mon oreille, une note d'ironie dans la voix. »
Ce n'est pas drôle ! Merde ! Je recule encore et lui décoche un regard furibond.
« Écoute, bébé, reprend Jerry en s'écartant, je sais que nous devrions parler de tout ça mais je ne peux pas rester. Il va falloir que j'y aille, je n'ai pas envie de rater mon avion. »
« Ton avion ? Quel avion ? »
« Ben, je t'avais dit, samedi passé pendant notre jogging. Je pars pour une dizaine de jours aux States, tu as oublié ? »
Non, je n'ai carrément rien entendu. J'étais encore une fois déconnectée.
« Je vais m'habiller rapidos, OK ? lance-t-il en s'introduisant dans le dressing. Ensuite je te raccompagne à la résidence. »
« Pas la peine. Je peux rentrer seule. »
Je suis furax. Contre lui, contre moi, contre le maudit Martini ! Jerry penche la tête par l'entrebâillement de la porte.
« Sûre ? »
« Certaine ! »
Le silence m'accueille au studio. Jen n'est pas là. Je ferme derrière moi la porte et me dirige directement vers la salle de bain. Il faut que je me lave, je me sens tellement, tellement mal. L'eau chaude se met à couler sur mon corps que je savonne vigoureusement de haut en bas. Je suis dégoûtée, je me sens souillée, c'est horrible, j'ai l'impression d'avoir été violée.
Sauf que Jerry ne se souvient pas plus que moi des évènements d'hier. Et il ne s'en portait pas plus mal que ça, ce matin ! Cesse de te prendre la tête. Une histoire d'une nuit, ce n'est pas la fin du monde ! Non ! Je ne suis pas comme ça, je ne serai jamais comme ça ! Je suis vieux jeu, je l'assume, c'est comme ça. Je me sens comme une merde, c'est horrible, horrible. Je frotte ma peau jusqu'à ce qu'elle devienne brulante. L'idée que je puisse avoir couché avec quelqu'un d'autre que… lui me répugne. C'est insupportable.
Voilà, c'est reparti, je pleurs à nouveau, penser à Alex suffit à me replonger dans un abîme de souffrance.
Je sors de la salle de bain et me laisse tomber sur mon lit. Je sanglote à chaudes larmes, encore et encore. Rien ne va plus. Rien ne va plus. Alex ne veut plus de moi, il m'a déjà oubliée, il est avec une autre femme, et comme si ce n'était pas suffisant, je viens de passer la nuit avec mon ex. Les choses pourraient-elles être pires ?
Je ferme les yeux, j'aimerais tant pouvoir oublier, je dois au moins ça au Martini. Les heures défilent, semblables. Les objets de la chambre jettent des ombres allongés sur le sol et les murs. La nuit tombe, je plonge dans l'obscurité…
Un bruit strident me sort de ma léthargie. C'est quoi ce bruit ? Ça sonne, on dirait. Merde, qui peut bien sonner en pleine nuit ? Minute. Ce n'est plus la nuit, on est déjà en plein jour. Quel jour sommes-nous ? Aucune idée, je m'en fiche, laissez-moi dormir, à la fin !...
Merde, est-ce que ça va un jour s'arrêter de sonner ? J'ouvre péniblement les paupières, il fait sombre dans la chambre, voilà à nouveau la nuit. Depuis combien de temps suis-je là ? C'est bizarre, je n'arrive plus à me situer dans le temps. Mon cerveau commence à flancher encore une fois. Pourtant je n'ai plus bu de Martini. Tant mieux, j'aime mieux être dans cet agréable état de semi-inconscience. Mes sens sont anesthésiés. Mais mon cœur ne l'est pas suffisamment. Je ferme derechef les paupières.
Nom d'un chien, mais quel est à nouveau ce vacarme du diable ? Ce n'est plus une sonnerie, c'est autre chose… J'entends des pas, quelqu'un est en train de parler, non, il crie, arrêtez donc de crier, laissez-moi tranquille !
J'entrouvre légèrement les yeux, mais qu'est-ce que… ? Je ne suis plus sur mon lit, on vient de me soulever. Mon nez se retrouve dans le cou de quelqu'un, mm… tiens, je croyais que mes sens n'étaient plus fonctionnels. Pourtant, cette douce odeur… elle me rappelle quelqu'un…
Je tente de tourner la tête, mes paupières clignent à toute vitesse, devant mes yeux embrumés se détache le vague profil d'une personne que j'essaie de fixer. Mais… qui est-ce qui… ? Le visage aux contours flous semble se tourner vers moi. Je sens l'inconnu frémir, ses bras se resserrent autour de moi. Puis, une merveilleuse voix de velours me chuchote tout à coup à l'oreille :
« Je suis là, mon amour. Je suis là. »
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