Salut tout le monde ! Voilà la suite ! Bonne lecture et, encore une fois, n'hésitez pas à m'écrire vos avis!

22.

Silence. Quiétude. Plus de sonnerie, plus de tintamarre, plus de gens qui braillent. Quelle paix. Soudain, l'idée que je puisse être morte m'effleure l'esprit et, étrangement, cela ne m'inquiète pas trop, car je suis certaine d'avoir trouvé mon paradis personnel. Que demander de plus que de passer une éternité bercée par cette incomparable voix mélodieuse qui a si souvent alimenté mes délires les plus fous ?

Tiens, c'est bizarre, la voix, je ne l'entends plus. Ce détail trouble la sérénité dans laquelle beigne mon cerveau engourdi. Progressivement mes sens s'éveillent. Le brouillard qui m'enveloppe et qui annihile mes facultés se dissipe lentement, je suis à la lisière de la conscience, je m'acharne contre cette fatigue qui inhibe mes mouvements, qui alourdit mes membres, ma tête, mes paupières. Mon corps tout entier est écrasé par un poids contre lequel je lutte désespérément. Pourquoi est-ce que je n'entends plus sa voix ?

Je me bats obstinément, il faut que j'émerge de cette agaçante léthargie. Le silence m'exaspère, pour le coup. Et m'effraye, également. Je suis perdue sans cette mélodie personnifiée, sans l'incroyable voix d'Alex qui me chuchote encore son amour à l'oreille.

Alex…

Brusquement j'ouvre les yeux. Mes paupières clignent à toute vitesse. J'ai la tête légèrement tournée sur le côté, le faux-plafond blanc que j'aperçois ne m'est pas familier, pas plus que la fenêtre au store couleur crevette que je distingue plus bas. Une odeur singulière m'interpelle, ça sent… ça sent l'alcool. Hein ? Je réalise avec stupéfaction que je me trouve dans une chambre d'hôpital. Qu'est-ce que je fiche là ?

Mon regard se promène sur le décor aseptisé de la pièce avec incompréhension. Ma mémoire est encore confuse, les souvenirs les plus récents sont flous dans mon esprit, je ne parviens pas à me rappeler… Comment diable suis-je arrivée ici ? Que m'est-il arrivé ? Où sont les gens ? Je suis seule ici ?

Tout à coup, un détail capte mon attention. J'ai depuis un moment déjà, comme l'impression que quelque chose pèse sur mon ventre, et une insolite sensation de chaleur réchauffe mon flanc gauche…

Je m'exhorte à bouger la nuque, lentement ma tête roule sur l'oreiller, mais qu'est-ce qui… ? Brusquement, je me fige.

OH-MON-DIEU.

Je vais m'évanouir.

Alex est là.

Juste là, à côté de moi, dans mon lit… !

Je crois que mon cœur vient de s'arrêter de battre. En tous cas je ne respire plus. Le souffle retenu, le corps coi, je contemple avec ébahissement son visage tourné vers le mien, ses traits apaisés, sa chevelure qui retombe en légères mèches argentées sur son front, ses paupières closes qui frémissent imperceptiblement, ses lèvres légèrement entrouvertes. Il est allongé sur le côté et dort à poing fermé. Son souffle lent et tiède chatouille mon nez, son bras gauche est posé sur mon ventre, l'autre est replié sous sa tête. Je suis comme dans un rêve, je l'admire longuement en silence, je savoure cet instant irréel, magique, je suis subjuguée, envoûtée…

Non, arrête. Je suis en train de rêver, encore une fois. Ce n'est pas possible autrement. Ou alors je suis à nouveau en proie à mes délires habituels.

Pourtant, ce visage que j'observe abasourdie, m'a l'air bien réel. Oh mon Dieu, oh mon Dieu. L'incroyable réalité commence doucement à s'imposer à moi. Et si c'était vrai ? Et s'il était vraiment là, avec moi ? Et s'il n'était pas que le fruit de mon imagination égarée ? Cette pensée me donne le vertige. Je n'ose y croire, et pourtant… Un tourbillon de sentiments se bouscule en moi en une fraction de seconde : peur-panique, espoir fou, euphorie, confusion. Je finis par émerger de mon apnée, ma respiration s'affole, mon cœur se remet à battre, tambourinant si fort dans ma cage thoracique que j'ai la sensation qu'il va jaillir de ma poitrine. Mon corps tout entier est pris d'incontrôlables frémissements. Il faut que je m'assure, il faut que je sache, je veux le toucher, je dois le toucher pour me persuader que je ne suis pas en train d'halluciner. Le ventre noué, je lève une main flageolante, mais j'ai oublié que j'ai une perfusion au creux du coude et qui m'arrache un cri de douleur. Aïe !

Brusquement, Alex se réveille en sursaut. Il se redresse et nos regards plongent l'un dans l'autre.

Exit la douleur, exit l'épuisement.

Bouche bée, pantoise, je fixe ce visage que j'adore, ces prunelles dans lesquelles je me perds à l'infini. Le sang se déverse d'un coup dans mes veines à une vitesse faramineuse, faisant battre mon pouls à une cadence déchaînée. Ma poitrine pantelante se soulève fébrilement, j'ai besoin de pomper l'air à toute vitesse si je ne veux pas tomber dans les pommes.

« Mon amour, enfin, chuchote-t-il soudain de sa merveilleuse voix de basse. »

Dieu du ciel, cette voixCette voix qui m'a tant manquée… Je m'égare dans les inflexions caverneuses de cette voix délicieuse durant je ne sais combien de temps. Elle m'hypnotise, me fascine, et cet effet-là ne changera jamais.

« Annie, parle-moi, pour l'amour du ciel. Comment te sens-tu ? »

J'entrouvre les lèvres mais les mots ne sortent pas. Je suis trop choquée, trop hébétée que pour pouvoir m'exprimer d'une manière cohérente. Péniblement, je lève mon autre main vers son visage. Mes doigts tremblants effleurent précautionneusement sa joue râpeuse. Je fronce les sourcils. Hum… l'Alex de mes mirages n'avait ni cet aspect négligé ni ces intonations d'inquiétude dans la voix.

« Je vais appeler le médecin, décide-t-il brusquement en se redressant. »

« Attends ! »

Voilà, l'air parvient enfin à s'évacuer de ma gorge. Alex retombe à mon chevet, le soulagement d'entendre ma voix éclaire son visage soucieux.

« Je suis là, ma chérie. Dis-moi quelque chose, me supplie-t-il. »

Ma chérie… Je ferme les paupières et savoure l'effet que me font ces deux petits mots prononcés de sa bouche. Doucement, Alex fait courir sa main sur ma chevelure déployée sur l'oreiller. Cette caresse, subtile et légère, fait glisser un délicieux frisson sur ma peau. Je rouvre les yeux, les siens cernés d'auréoles bleuâtres sont emplis d'angoisse. Il faut que je parle, mais par où commencer ?

« Est-ce que je suis en train de rêver ? dis-je dans un murmure. »

Un petit sourire étire enfin les commissures ses lèvres tendues.

« Non, tu ne rêves pas. »

Je ne rêve pas… Alex est bien là, à mon chevet, en chair et en os, ce n'est pas une vision. Cette incroyable réalité me laisse sans voix.

« Comment vas-tu ? s'enquiert-il en se penchant vers moi. »

Mes yeux paillonnent, je sens son souffle chaud, je sens la tiédeur de son corps, l'odeur enivrante de sa peau, son visage n'est qu'à quelques centimètres du mien, mon regard est rivé vers sa bouche… Seigneur, j'ai tellement envie de l'embrasser… Annie, reprends-toi, voyons !

Je lâche un soupir de frustration avant de déglutir. Face à mon mutisme, les traits d'Alex se crispent à nouveau. Il faut impérativement que je sorte de mon état de sidération, que je le rassure, si je veux le garder auprès de moi.

« Je me sens… très bien, au fait, dis-je en esquissant un sourire. »

« Vraiment ? Tu as l'air épuisée. »

Il s'exprime très bas, d'une voix voilé qui me noue la gorge.

« Je vais bien, vraiment, dis-je le plus calmement possible. Qu'est-il arrivé ? »

Mon hospitalisation demeure un mystère pour moi.

« Tu ne te souviens de rien ? Nous t'avons retrouvée chez toi, tu avais perdu connaissance. »

« Nous ? »

« Au fait, c'est ton amie Jen qui t'a trouvée la première. Elle se trouvait chez ses parents, je crois, et a essayé de te contacter à maintes reprises. Mais tu n'as jamais répondu à ses appels… »

Ah, oui, la fameuse sonnerie…

« Le troisième jour, prise de panique, elle m'a appelé avant de rentrer au studio. »

« Elle t'a appelé ? fais-je avec étonnement. »

« Oui, je venais de donner quelques conférences à la faculté, tu n'étais pas au courant ? »

J'hausse les sourcils. C'était donc lui ! Quelle étrange coïncidence.

« Si, dis-je en hochant la tête. Mais jamais je n'aurais imaginé qu'il pouvait s'agir de toi ! »

« J'ai été très surpris lorsque nous nous sommes croisé à la faculté. Tu ne m'avais jamais dit qu'elle faisait des études d'art dramatique. Nous avons longuement parlé… de toi. »

Il se tait, chaque souvenir semble le torturer.

« J'avais tellement envie de savoir comment tu allais… J'ai eu beaucoup de mal à la faire parler, il était évident qu'elle m'en voulait pour tout ce que… »

Il s'interrompt à nouveau. Ses iris sont ailleurs, là où flottent des réminiscences qui le font sourciller sévèrement. Doucement, je pose un doigt sur la profonde ride verticale entre ses sourcils. Il frémit et me lance un regard mortifié.

« Elle a fini par tout me dire, poursuit-il. J'étais… j'étais bouleversé de savoir que tu allais si mal. Je voulais venir te retrouver, mais je t'avais fait tant de mal… que je me suis dit que tu ne voudrais certainement plus jamais me revoir… »

Sa voix s'éteint, son visage tourmenté est décomposé par le chagrin. Ne plus jamais le revoir, n'importe quoi…

« Je lui ai quand même donné mon numéro personnel, je ne sais trop pourquoi. Et lorsqu'elle m'a prévenu que ça faisait deux jours qu'elle n'avait plus de tes nouvelles, j'ai cru au pire. J'avais tellement peur qu'il ne te soit arrivé quelque chose… »

Ses yeux examinent intensément mon visage, comme s'il voulait s'assurer que j'étais bien là, saine et sauve devant lui.

« Nous sommes arrivés presque au même moment au studio, et tu étais bien là, gisant sur ton lit, inanimée… »

Sa voix se casse, il s'interrompt, ferme les yeux et secoue la tête.

« J'ai cru que je t'avais perdue, j'ai cru devenir fou… »

« Mais, je suis là. »

J'essaie de m'exprimer calmement afin de dissimuler à quel point le voir aussi ébranlé me secoue l'âme. Il rouvre les yeux, ses prunelles effarées s'accrochent désespérément aux miennes.

« Je sais, chuchote-t-il tandis que sa main suit d'un geste aérien les ondulations de mes cheveux. Tu es restée plus de quarante-huit heures sans manger ni boire, les séquelles auraient pu être très graves, ça fait plus de vingt-quatre heures que tu es ici. Tu aurais pu mourir… Tu as failli mourir… »

Les mots sortent de sa gorge tel un long râle douloureux. Je retiens mon souffle, ses prunelles félines me sondent en silence tandis qu'il fronce sévèrement les sourcils.

« Ton amie m'a confié que ça faisait plusieurs semaines que tu ne t'alimentais presque plus, reprend-t-il, une note de reproche dans la voix. Mais à quoi songeais-tu en agissant de la sorte ? »

Parce que je ne voulais plus d'une vie sans toi… Je me mords violemment les lèvres et dévie le regard du sien.

« Rien n'avait plus de sens, dis-je dans un susurrement. »

« Annie ! s'écrie-t-il, profondément réprobateur. N'est-ce pas toi-même qui, il n'y a pas si longtemps que ça, me disait qu'il fallait se montrer courageux, qu'il fallait s'accrocher à ses rêves, à ses proches, à la vie ? Où est passée cette Annie pleine de bon sens ? Cette Annie pleine de vie, d'optimisme, de courage ? »

« Ce n'est pas la même chose, dis-je en secouant la tête. »

« Bien sûr que si. »

Nous nous toisons un instant, furibonds l'un et l'autre. Comment ose-t-il me reprocher mon comportement ? C'est à toi à lui faire des reproches, petite sotte ! C'est vrai, dis donc ! Je tâtonne désespérément dans ma réserve de reproches, sans résultat. Je suis tellement heureuse qu'il soit là, que je ne puis trouver aucune trace de colère en moi.

« Ah ! je vois que notre patiente s'est enfin réveillée ! »

Le médecin vient soudainement de se matérialiser au seuil de la porte de la chambre. Alex se redresse brusquement et adresse un petit sourire tendu à l'intention de celui-ci tandis que je tente de reprendre mes esprits.

« Alex, tu aurais dû avertir une infirmière, voyons ! s'exclame le docteur en lui souriant amicalement, puis en se tournant vers moi : alors comment vous sentez-vous ? »

« Très bien. »

« OK. Nous allons tout de même procéder à un examen complet, d'accord ? Alex, veux-tu, s'il te plait, sortir un instant ? »

« Oui, bien sûr, accepte Alex à contrecœur. Je vais aller remplir les papiers à l'accueil. »

« Parfait. Tu devrais aller manger quelque chose par la même occasion. Non mais regarde-toi un peu ! Notre patiente a meilleure mine que toi ! Vas te reposer un peu chez toi, Annie sera entre de bonnes mains ici. »

« Je me sens très bien. Je préfère rester ici, merci John, réplique Alex en sourcillant avant de quitter la pièce. »

Je ne peux réprimer un sourire attendri.

« Quel têtu ! s'exclame le médecin en riant. Il ne changera jamais ! »


« Il n'y a plus lieu de s'inquiéter. Annie va très bien et j'estime qu'elle pourra quitter l'hôpital dès demain soir. »

Ouf ! Je lance un regard à Alex et suis saisie par l'immense sourire qui illumine son visage. Le docteur Fairfax – John, l'ami d'Alex, semble très satisfait et visiblement assez surpris par la soudaine amélioration de mon état de santé.

« Cependant, poursuit-il, il faudra veiller à vous nourrir correctement, à boire surtout et à suivre le traitement que je vous ai prescrit. »

« J'y veillerai, soit-en certain, assure Alex d'une voix ferme. »

Quoi ? Il va y veiller ? Est-ce que ça veut dire ce que je crois que ça veut dire ? Soudain, mon pouls surexcité s'emballe, faisant joyeusement frétiller mon cœur dans ma poitrine. Nos regards se croisent, ses yeux emplis de douceur me couvent tendrement, je cligne frénétiquement des paupières, ce regard est à couper le souffle.

« Et donc, enchaine le médecin en adressant un regard narquois à l'intention d'Alex, je pense que tu peux réellement partir te reposer chez toi, à présent. »

« Merci John, mais je vais rester encore un peu. »

Un petit sourire malicieux éclaire le visage du médecin, les fréquents regards que nous échangeons Alex et moi semblent beaucoup l'amuser. Il se racle la gorge, toussote, hausse les épaules.

« Bon eh bien… je vous laisse, glousse-t-il avant de finalement prendre congé. »

« Merci, John, lance Alex. »

« Il a raison, toi aussi, tu as besoin de repos, tu as l'air épuisé, dis-je à ce dernier qui vient immédiatement s'assoir à côté de moi. »

« Ne te tracasse pas pour moi, je vais bien, dit-il. »

Je fronce les sourcils. Bien ? J'examine son visage fatigué, ses prunelles cernées, ses joues creuses, mon Dieu, Karen avait raison, son aspect est effrayant.

« Alex, tu as entendu le médecin, je vais mieux, je suis hors de danger, tu n'as plus à t'inquiéter pour moi. Vas te reposer, tu en as besoin. »

« D'accord, d'accord ! grommèle-t-il. Je vais rentrer à la maison et demain je viendrai te chercher. Mais je veux rester encore un peu avec toi… à moins que tu ne veuilles dormir ? »

« Absolument pas, dis-je en secouant la tête. Mon horloge biologique est complètement chamboulée… Mais, au fait, quel jour sommes-nous ? »

« Vendredi… ou plutôt samedi depuis quelques heures, répond Alex en consultant sa montre. »

Samedi ! Alors que j'ai débarqué chez moi le mardi au matin !… Tout à coup, un tourbillon d'images mentales se met à tournoyer dans mon esprit, une avalanche de souvenirs déferle sur moi, des flashs épars de moments d'égarement, d'instants terribles qui me donnent le vertige.

« Annie, qu'y-a-t-il ? »

Alex m'observe avec inquiétude.

« Qu'est-ce qui se passe ? Tu te sens mal ? Regarde, tu transpires et tu trembles à nouveau, tu veux que j'appelle une infirmière ? »

« Non, ça va. »

Je ferme les yeux, déglutis, tout en essayant de retrouver mon calme. Mais c'est impossible. Les sombres souvenirs me hantent, me blessent, me torturent. Les évènements des derniers jours se déroulent devant mes yeux à l'instar d'un film que je visionnerais en boucle : la visite de Karen, le magazine, les photos avec cette autre femme, mon errance, mon attente devant chez lui, et puis le plus horrible de tout… cette nuit passée avec Jerry… Mon Dieu, c'est épouvantable.

« Ma chérie, parle-moi, pour l'amour du Ciel, me supplie Alex dans un murmure. »

Il essuie avec son index une perle de sueur qui coule le long de ma tempe. Je rouvre les yeux et scrute son visage en silence. J'ai la gorge nouée et me demande par où commencer.

« Alex…, fais-je au bout d'une minute interminable. Il faut que nous parlions. »

Le ton sinistre de ma voix le fait tressaillir.

« Je… je sais, balbutie-t-il. Mais… laissons cela pour plus tard, tu es fatiguée et… »

« Non ! Il faut que nous en parlions maintenant, tout de suite. »

J'inspire faiblement, j'ai à nouveau cette sensation qu'un trou béant me déchire la poitrine. Je vois l'effarement peint sur le visage d'Alex qui me considère avec appréhension.

« L'autre jour, dis-je d'une voix sourde,… l'autre jour, j'ai vu des photos de toi… avec une femme. »

« Une femme ? s'exclame Alex en haussant les sourcils. Quelle femme ? »

« Je ne sais pas, c'était dans un magazine et… je… je… »

Les mots s'éparpillent dans ma tête, le sang bouillonne contre mes tempes, je retiens ma respiration, la nausée s'empare de moi mais je tente de m'accrocher, il le faut, il le faut.

« Oh mon Dieu, Annie, tu parles de Maggie ? »

Le ton presque enjoué d'Alex me fait sursauter. Je le regarde en clignant des yeux.

« Maggie ? fais-je, décontenancée. Je… je ne sais pas, c'était une femme aux cheveux noirs avec laquelle tu étais pris en photo à plusieurs endroits. »

« Annie, cette femme est une amie… et c'est également mon psy. »

« Ton psy ? Tu consultes un psy ? »

Je le considère, stupéfaite. Un triste sourire erre sur sa bouche.

« Oui. Ça va faire trois mois, maintenant. Maggie a été d'une grande aide pour moi, depuis mon retour de France. C'est une très bonne amie. »

Je l'écoute en silence. Je ne sais plus quoi dire maintenant. Merde, je me sens ridicule.

« J'ai cru… j'ai pensé que… enfin, l'article disait que… elle et toi… »

« Annie, comment as-tu pu croire une telle chose ? Je ne suis pas un homme à enchainer les conquêtes, tu le sais mieux que personne ! Nous venions à peine de nous séparer… »

Brusquement, il s'interrompt. Son visage livide est presque aussi blanc que les murs de la pièce. Je baisse la tête et fixe ma main qui tortille nerveusement un bout de drap.

« Justement, dis-je dans un souffle. Tu m'as quittée, sans une explication, du jour au lendemain. Tu avais longuement médité ta décision, seul, sans jamais m'en parler, comme si je n'avais aucune valeur à tes yeux. Tu es parti, et ça a semblé tellement facile pour toi de le faire… comme si tu ne m'avais jamais aimée. Comment aurais-je pu encore te faire confiance, après cela ? »

Voilà, les pensées que je rumine depuis des semaines commencent enfin à se libérer. Les larmes me montent aux yeux, ma voix se met à trembler. Je maintiens mon regard rivé vers mes mains entortillées car je sais que si je regarde Alex, je vais me mettre à pleurer. Je sens qu'il se déplace légèrement, il s'approche de moi, ses mains s'emparent des miennes, nos doigts se mêlent. C'est une douce étreinte qui fait courir un délicieux frisson le long de ma peau.

« Annie, je sais, chuchote-t-il d'une voix rauque. J'ai été lâche et stupide. J'aurais dû te parler… »

« Oui, tu aurais dû, dis-je. »

Je suis surprise par la dureté de ma voix. L'étau de ses mains se resserre, je l'entends soupirer.

« Oui, j'aurais dû, en effet. Mais j'en étais incapable. Te dire adieu était une chose inenvisageable pour moi. Une épreuve que je me sentais incapable d'affronter. Tu ne peux savoir, tu ne peux imaginer à quel point il m'a été difficile de prendre une telle décision. Ce furent les pires jours de toute ma vie. Ces derniers moments passés avec toi alors que je savais déjà que j'allais te quitter… c'était un cauchemar…»

« Et, pourtant, tu es parti, dis-je froidement. »

La colère monte en moi. Je lève enfin la tête et le regarde bien en face. Ses joues rougissent violemment mais il soutient mon regard.

« J'étais intimement convaincu d'agir de la bonne manière. Ce que j'ai toujours souhaité, avant tout, était de te savoir épanouie. Je voulais que tu ais une vie saine, loin du monde compliqué et sans pitié dans lequel j'évolue. »

« Ne crois-tu pas que c'était à moi de prendre une telle décision ? fais-je, furieuse. Pourquoi persistes-tu à me sous-estimer ? Je te l'ai déjà dit et répété, je suis plus forte que tu ne le crois, j'aurais pu affronter n'importe quelle situation, du moment que j'aurais été avec toi. »

Il ouvre la bouche pour protester mais je pose rapidement une main sur ses lèvres pour l'en empêcher.

« Sais-tu ce que je pense, Alex ? Je pense qu'au fond, tu n'étais pas prêt pour une nouvelle relation. Je crois qu'envisager une nouvelle vie avec moi t'a fait terriblement peur, parce que rien ne se déroulait comme prévu, parce que notre amour a tout chamboulé : ta vie, tes habitudes, tes principes. Parce que ce que tu ressentais pour moi était tellement nouveau et inattendu. Tu étais bouleversé par tous ces changements, et cela t'a terrifié à tel point que tu en es arrivé à te convaincre que la meilleure chose à faire était de nous séparer. Voilà ce que je pense. »

Je me tais, le souffle court. Le sang bourdonne sourdement contre mes tympans. Alex me regarde un instant en silence, l'expression impénétrable.

« Tu as raison, finit-il par concéder. Tu as entièrement raison. J'aurais dû me fier à ton jugement, j'aurais dû avoir foi en notre amour… Mais, comme tu le dis, mes sentiments pour toi étaient si déstabilisants... Et puis il y a eu cette satanée soirée organisée par Karen et tout s'est accéléré. Ça a été un déclic, j'ai paniqué, je ne savais plus ce que je devais faire… Tout ça m'a dépassé. »

Il pose une main sur ma joue et dessine tendrement des cercles sur ma peau avec son pouce.

« Cependant, reprend-t-il dans un susurrement, c'est avant tout en pensant à toi et à ta vie que j'ai fini par prendre ma décision. Te quitter a été la pire torture qui soit mais je l'ai fait, persuadé que j'agissais de la bonne façon. Je désire tant que tu sois heureuse… »

« Je le suis… quand je suis avec toi, dis-je. »

Je pose la paume de ma main à plat sur la sienne. Des larmes roulent désormais sur mes joues. Je l'entends inspirer, il s'approche un peu plus de moi et me regarde, une expression mitigée sur le visage.

« Comment puis-je me faire pardonner ? Je sais que je t'ai fait souffrir, jamais je ne me serais pardonné s'il t'était arrivé quelque chose, Seigneur quand j'y pense… »

Je ne le laisse pas achever sa phrase. L'attirant vers moi, je dépose un baiser sur ses lèvres. Je le sens frémir, sa respiration s'accélère, ses mains prennent mon visage en coupe tandis que mes doigts s'accrochent à ses épaules et jouent avec les mèches de ses cheveux. C'est un baiser tout en retenue, doux et léger, comme deux jeunes amoureux qui commenceraient doucement à se découvrir après s'être longuement languis l'un de l'autre. Le sang se répand joyeusement dans mes veines, mon cœur exalté chante dans ma poitrine. Le temps s'est arrêté, nous plongeons l'espace de quelques secondes furtives dans notre petite bulle de bonheur parfait, là où n'existe personne d'autre que lui et moi sur Terre.

« Annie… pardonne-moi, chuchote-t-il contre ma bouche, quelques instants plus tard. »

« Chuuut, fais-je en posant mon index sur ses lèvres. Je t'ai déjà pardonné. »

« Je ne mérite pas que tu me pardonnes aussi facilement. »

« Vas-tu te taire à la fin ? dis-je, légèrement agacée. Encore une fois, c'est à moi d'en décider. »

« Tu as raison, mais… je t'ai fait tant de mal. »

« Tu t'es également fait mal. »

Je suis les contours de sa mâchoire, de son menton, le creux de sa joue, l'auréole bleuâtre sous ses yeux.

« Karen avait raison de s'inquiéter pour ta santé, dis-je en fronçant les sourcils. »

« Karen ? s'exclame-t-il. Elle t'a parlée ? »

« Oui. Elle m'a invitée à la soirée qu'elle donne après la première de « Emma ». Je lui ai envoyé un mot pour m'excuser de ne pouvoir y aller et deux jours plus tard, elle se présentait en personne à la résidence. Elle se fait du souci pour toi. »

Il sourit tout en secouant la tête.

« Karen ne finira jamais de me surprendre. »

Je hoche la tête en baillant.

« Allez, repose-toi, ma chérie. Tu en as besoin, me dit-il en accommodant l'oreiller derrière ma nuque. »

C'est vrai que l'épuisement commence à se faire sentir à nouveau. Mes paupières se ferment d'elles-mêmes.

« Tu es mon ange gardien, tu le sais, ça ? dis-je d'une voix pâteuse. »

« Tu l'as bien été pour moi, et à plusieurs reprises. »

« C'est vrai, dis donc ! fais-je en riant. Je n'ai pas encore touché ma paye de garde du corps. »

Je le vois sourire. Il tire le drap sur mes épaules, se penche et dépose un baiser sur mon front.

« Allez repose-toi, mon amour. »

« Viens, reste avec moi, dis-je en me hissant légèrement sur le côté du lit. »

Son sourire s'élargit, il ôte ses chaussures et s'allonge à côté de moi. Tournés l'un vers l'autre, nous nous regardons en silence, un sourire béat fend mon visage alors que lui se contente d'afficher cette captivante expression féline qui fait chavirer mon cœur. Mon Dieu que j'aime cet homme. J'aime tout en lui. Je l'aime.


Lorsque je me réveille, le lendemain matin, c'est pour découvrir qu'Alex est déjà parti. Il a laissé à côté de moi un iPhone à ma disposition et un petit bout de papier avec, dessus, griffonné un petit message.

« Je reviendrai te chercher ce soir. Je t'aime. »

Je lis et relis les quelques mots, un stupide sourire aux lèvres. J'ai l'impression de revivre. Mon cœur asséché éclot à nouveau, mon corps inondé par une bouffée de chaleur frémit de bonheur. Un essaim de papillons a déployé ses ailes et tournoie follement dans le creux de mon ventre. Je contemple rêveusement la lumière qui se déverse à flots par la fenêtre de la chambre en inhalant profondément. Je me sens tellement mieux. La sérénité de la pièce fait écho à celle que je ressens en ce moment. Je tourne la tête et scrute béatement le creux qu'a laissé Alex dans l'oreiller. Je n'ai pas voulu le déranger, c'est la preuve que je ne viens pas juste de me soustraire d'un rêve merveilleux…

Soudain on frappe doucement à ma porte.

« Entrez ! »

« Coucou chérie, c'est moi. »

Jen penche prudemment la tête par l'entrebâillement de la porte. Je lui souris en lui faisant signe de la main d'entrer.

« Bonjour, darling, dit mon amie à voix basse tout en s'approchant du lit. Alors, comment te portes-tu, aujourd'hui ? »

« Très bien. Merci. »

Elle m'embrasse tendrement puis s'assoit là-même où, hier, Alex s'était tenu.

« Tu as l'air… en forme, dis donc ! s'exclame-t-elle en scrutant mon visage d'un air surpris. »

Le rouge me monte aux joues. Est-ce si évident que je me sens planer depuis hier ?

« Hum, murmure Jen qui me dévisage, une expression malicieuse sur le visage. Il y a de la réconciliation dans l'air, à ce que je vois. »

Je me mords les lèvres, j'ai l'impression que je vais exploser de joie.

« Oui. Nous avons longuement parlé hier soir… Au fait ! Pourquoi diable ne m'as-tu pas dit qu'il donnait des conférences à la fac ? dis-je vivement déconcertée. »

« Mais parce que je n'en avais pas la fichtre idée ! On n'a pas voulu nous dévoiler de qui il s'agissait, son passage à la fac devait être le plus discret possible, et puis mardi matin, en me rendant à l'amphi, j'ai failli tomber de ma chaise quand j'ai découvert que c'était lui ! Il m'a reconnue et, à la fin de la conférence, il a demandé à me parler. Bien entendu, il voulait savoir pour toi. Il m'a posé un tas de questions et je t'avoue que je n'avais pas la moindre envie, au début, de lui parler… mais il semblait si bouleversé et tellement abattu que j'ai consenti à lui donner quelques infos. Et puis, je t'ai appelée ensuite pour te le dire mais tu n'as jamais répondu à mes appels. Tu m'as donné la peur de ma vie, bon sang, Ann ! »

« Désolée, je sais, dis-je, penaude. »

« Ne nous refais plus jamais ce coup, tu m'entends ? dit-elle en fronçant les sourcils. »

« Promis. Plus jamais. »

Elle se penche vers moi et me serre tendrement contre sa poitrine.

« Je n'aurais jamais du te laisser seule dans cet état-là. Mais j'ai pensé que Jerry s'occuperait de toi. Où est-il donc passé, cet idiot ? »

Mon corps est pris d'une vive crispation. Jerry… Il me doit une petite explication, celui-là.

« Il est parti pour quelques jours aux US, dis-je froidement. Tu n'as plus eu de ses nouvelles ? Il ne t'a pas appelée ? »

« Qui, Jerry ? Euh… non. Plus depuis lundi, le jour où… »

« Oui, je sais. »

Cette fameuse soirée est une épine que j'ai du mal à digérer. Mon amie me considère, vivement intriguée. La gorge nouée, je triture à nouveau nerveusement un bout de draps.

« Chérie, qu'est-ce qu'il y a ? Quelque chose te tracasse ? »

Je secoue la tête en essayant d'afficher un petit sourire. Je n'ai pas envie d'en parler. Pas maintenant. Je m'expliquerai plus tard avec Jerry.

« Tu m'as ramené les affaires dont je t'ai parlée là tantôt au téléphone ? dis-je pour couper court à ce sujet de conversation. »

« Oui, elles sont là, répond Jen en désignant une petite valise posée contre le mur. Quelques vêtements, ta trousse de toilette, tes notes de cours. »

« Merci, Jen. Tu es adorable. »

« Donc, si j'ai bien compris, tu ne reviens pas vivre à la résidence, c'est bien ça ? poursuit Jen en me dégotant une œillade complice. »

« Euh… non, en effet, dis-je en fixant la petite valise, rouge comme une pivoine. »

« Waouh… dis-donc, c'est du sérieux, vous… Je t'envie ! Ah, et au fait, Tom t'envoie ses souhaits de bon rétablissement. »

« Merci, c'est gentil. »

Tout à coup un discret raclement de gorge se fait entendre.

« Bonsoir, lance Alex de l'autre bout de la pièce. »

Sa voix grave et envoûtante me donne la chair de poule. Je me redresse et lui souris de toutes mes dents tandis qu'il s'introduit dans la pièce d'un pas feutré, un petit sourire poli sur les lèvres.

« Bonsoir, balbutie Jen en s'empourprant. »

Elle se lève d'un bond, se tourne vers moi et me fait des grimaces tout en articulant un « Merde, il est tellement intimidant ! » sur ses lèvres que je déchiffre en pouffant.

« Bon eh bien… moi je m'en vais, dit-elle en plaçant nerveusement une mèche de cheveux derrière son oreille. On se parlera au téléphone, hein ! »

« Oui, bien sûr, dis-je en l'embrassant chaleureusement. Et merci pour tout, dis-je à son oreille. Tu es la meilleure amie du monde. »

« Normale, je suis ta seule amie, glousse-t-elle. »

« Merci encore une fois, dit Alex en lui serrant la main. »

Elle marmonne quelques mots inintelligibles, me lance un « à plus » puis s'en va.

« Elle a raison, dis-je en me tournant vers Alex. »

« À quel propos ? »

J'ouvre la bouche pour lui répondre lorsque, soudain, il se penche vers moi et m'embrasse fougueusement. Merde alors ! Mon cœur vient d'avoir un raté… avant de s'emballer à une cadence fulgurante ! La réserve qu'affichait Alex il y a quelques instants s'est volatilisée. Ses bras m'enveloppent et m'attirent passionnément vers son torse. Je ferme les yeux, entoure son cou de mes bras et me laisse aller à cette étreinte douce et enflammée à la fois. Je l'entends soupirer bruyamment tandis que nos deux poitrines vibrent au même tempo déchainé. Un frisson exquis glisse sur ma peau électrifiée. Je me sens littéralement fondre quand je suis ainsi dans ces bras et qu'il m'embrasse de la sorte.

« Eh bien ? s'enquiert-il doucement après ce qui m'a semblé durer une éternité. »

« Eh bien quoi ? fais-je, complètement désorientée. »

Je vois Alex sourire d'un air narquois.

« Tu disais que ton amie avait raison. À quel propos ? »

A quel propos ? C'est vrai, à quel propos ? Merde, je suis toute embrouillée. Mon corps est tout ramolli et mon cerveau est momentanément hors de service. C'est de sa faute ! Il me fait toujours perdre mes moyens !

« Ah, oui, dis-je enfin. Tu es vraiment intimidant. »

« Vraiment ? »

Il essaie d'afficher une mine sérieuse même si les commissures de ses lèvres ourlées s'étirent malgré elles en un petit sourire en coin.

« Oui, vraiment ! »

« Dans ce cas, êtes-vous bien certaine, mademoiselle, de vouloir vivre avec un vieux monsieur très intimidant et, soit dit au passant, très autoritaire et avec, en plus, un très mauvais caractère ? »

Je le regarde en clignant des yeux. Son ton enjoué cache une vive angoisse que je décèle immédiatement. Son regard reptilien essaie encore une fois de sonder mes pensées. Fidèle à lui-même, il s'obstine à se sous-estimer et à sous-estimer mes sentiments pour lui.

« Je le veux, dis-je d'un ton faussement cérémonieux. Je veux prendre le risque de vivre avec vous, monsieur « l'ours levé du pied gauche », avec vos innombrables défauts qui, soit dit en passant, me sortent fréquemment de mes gongs. Mais, également avec vos non moins innombrables qualités qui, je vous le répète, sont nombreuses, et ont tellement de valeur à mes yeux. »

Il lève la main et caresse ma joue. Une flamme pétille dans ses yeux.

« Je vous aime, mademoiselle. »

« Je vous aime aussi, monsieur, dis-je avant de l'embrasser. »

20

Voilà! J'espère que ça vous aura plu! Et, non, ce n'est pas encore la fin de l'histoire. Il reste encore quelques petits détails à aborder (notamment l'histoire avec Jerry). Alors à très bientôt!