Bonjour tout le monde! Voilà, le dernier chapitre, ou plutôt l'avant-dernier, car il est suivi d'un chapitre/épilogue. Je poste les deux en une fois, bonne lecture!
24.
La salle de projection est déjà noire de monde. Garfield avance à petits pas rapides, avec assurance, il connait très bien les lieux et je le suis docilement sans poser de questions. Je suis bien trop impressionnée pour dire quoi que ce soit de toute manière : c'est immense, étincelant, ça flamboie de partout, les éclairages, les strass des robes, les bijoux, mes yeux éblouis font le tour de la salle gigantesque, mes paupières papillonnent à toute vitesse à l'instar de mon cœur qui tambourine dans ma poitrine. La rumeur enfle au fur et à mesure que les invités s'introduisent dans la salle, la mer de visages connus et inconnus me donne le tournis, c'est excitant, intimidant, impressionnant !
Nom d'un chien, Annie ! C'est Benedict Cumberbatch là-bas ! Oh mon Dieu, et voici Judi Dench ! Ma voix intérieure hurle aussi fort que l'aurait fait une Jen au bord de la crise cardiaque. L'exaltation du moment parvient à me faire oublier, l'espace de quelques instants, mes préoccupations immédiates. Je traverse la foule dans l'indifférence la plus complète aux côtés d'un imperturbable Garfield qui descend calmement, le visage impassible, les larges marches qui longent les rangées de sièges capitonnés. Je lui lance un coup d'œil en biais, mi-amusée, mi-épatée par sa mine sérieuse. Sa présence me rassure, c'est l'unique personne que je connaisse dans ce tourbillon d'inconnus, je me sens un peu moins seule. Je me mets à imaginer Julie, Adrien et les enfants au beau milieu de ce petit monde. Qu'ont-ils mis pour une telle occasion ? Où iront-ils s'assoir ? Se trouvent-ils déjà là, quelque part dans cette salle bondée ? Je souris intérieurement, heureuse à la perspective de les revoir dans quelques heures.
« Voici Monsieur, annonce Garfield tout à coup, coupant court à mes réflexions. »
Il esquisse un geste de la tête et mon cœur fait un bond lorsque, de loin, j'aperçois Alex qui dépasse tout le monde d'une bonne tête. Sa chevelure blond cendré scintille de reflets argentés sous la lumières des projecteurs. Il converse avec un petit cercle de gens parmi lesquels je reconnais Karen et Andrew.
Tout à coup, une folle envie de courir vers lui s'empare de moi, mais je parviens à me retenir. J'ai trouvé mon phare au milieu de cet océan d'étrangers, mon port d'attache, le sentiment d'abandon s'est évaporé en une fraction de seconde.
« Alex, dis-je en enlaçant doucement son bras. »
Il tressaille légèrement avant de se tourner vers moi. Son visage s'éclaire d'un immense sourire.
« Salut, toi, dit-il en me prenant par la taille. Tu m'as manquée, chuchote-t-il de son incroyable voix sexy à mon oreille. »
Puis il dépose spontanément un baiser sur mes lèvres. Waouh ! Je cligne des yeux en le regardant, abasourdie par un tel changement d'attitude.
« Annie ! Mais quelle adorable surprise ! s'écrie Karen en m'arrachant littéralement de l'étreinte d'Alex. Comme je suis heureuse de vous voir ici, après tout ! Mais… je vois que les choses se sont finalement arrangées ! poursuit-elle en nous regardant à tour de rôle d'un air ravi. C'est merveilleux, je suis tellement, tellement contente ! »
Puis elle dépose deux baisers sur mes joues sans me laisser le temps de souffler.
« Merci, ma chérie, merci d'être venue, murmure-t-elle à mon oreille. »
Je lui rends un sourire confus sans entrer dans des explications inutiles : je n'ai ni le temps ni l'envie de lui relater les faits des jours précédents.
« Annie, intervient Andrew en m'adressant un sourire et un baiser sur la joue, je suis réellement ravi de vous revoir, dit-il simplement. »
« Je suis également heureuse de vous revoir, dis-je. »
Andrew possède une étrange aura qui m'apaise, sa présence discrète est rassurante. Je l'apprécie vraiment beaucoup.
« Annie, voici Franck, mon agent, dit Alex en m'attirant à nouveau vers lui. Je ne vous avais encore jamais présentés. »
Un homme entre deux âges, au crâne dégarni et au visage angulaire, s'avance vers moi, un petit sourire aux lèvres. Il est vêtu d'un costume blanc qui lui donne un air ridicule.
« Ah ! J'ai enfin la chance de faire votre connaissance ! dit-il en me considérant à travers ses petites lunettes rondes. »
Je murmure quelques mots de politesse en souriant, mal à l'aise face au regard inquisiteur que pose Franck sur moi. Ses deux petits yeux continuent de me décortiquer avec une curiosité à peine dissimulée.
« J'ai tellement entendu parler de vous, poursuit-il sans cesser de me fixer. Vous êtes magnifique, pourquoi diable Alex n'a-t-il pas voulu que vous l'accompagniez sur le tapis rouge ? Vous auriez fait sensation ! Quel dommage, mais je suppose que vous connaissez bien notre ami. Quel ours tu fais, mon vieux ! enchaîne-t-il en donnant un petit coup de coude dans les côtes d'Alex. Tu ne suis jamais mes conseils, tu ne sauras jamais te faire de la publicité. »
« C'est vrai, c'est ton job, pas le mien, lance Alex, une moue sarcastique aux lèvres. »
Franck secoue la tête d'un air faussement navré, puis ses prunelles insistantes se focalisent à nouveau sur mon visage. Je détourne mon regard du sien, embarrassée, avec la désagréable impression d'être la bête de foire que tout le monde cherche à voir. Je ne sais que penser de Franck, ses manières commencent à m'agacer.
Heureusement, Alex m'entraine vers d'autres personnes, des gens du cinéma qui travaillent avec lui et avec lesquels nous discutons un bref moment. Franck s'est retiré un instant, il bavarde avec d'autres gens, puis je remarque qu'il s'éclipse, téléphone à l'oreille, avant de revenir vers nous. Il attire Alex un peu à l'écart de notre petit groupe et je les vois échanger quelques propos. Entretemps, Karen m'entretient avec le récit de son dernier tournage qui s'est déroulé en Thaïlande. Puis, à nouveau, nous nous retrouvons tous à bavarder de choses et d'autres. Alex passe son bras derrière mon dos, ses doigts dessinent négligemment des allers-retours sur ma hanche, il me regarde, me sourit. Je lui rends son sourire tout en le dévisageant. Quelque chose a changé, quelque chose dans l'expression de son visage que je ne parviens pas à définir. J'ai l'impression qu'il est tendu, est-ce dû au fait que la projection du film va débuter, ou à autre chose ? Je n'ai pas le loisir de lui poser la question. Nous prenons place dans nos sièges, à la première rangée – un privilège que je ne savoure qu'à moitié. Le brouhaha cesse, la lumière s'éteint et un impressionnant silence s'installe tandis que débute enfin le film. J'agrippe le bras d'Alex avec anxiété, ce dernier se tourne vers moi et me sourit de son petit sourire tendre et apaisant. J'aperçois son profil éclairé par l'écran géant, il semble calme et serein. Mais cette inquiétante sensation que quelque chose le tracasse ne me quitte pas. Il me regarde un instant avant de déposer un petit baiser sur le haut de mon front. Je ferme les yeux, partagée entre le bonheur d'être avec lui et une angoisse naissante au creux de ma poitrine. Je repense à l'article paru sur le Net, je songe aux répercussions d'une telle information, à ce qui va se dire, à ce que va penser Alex… Puis je rouvre les paupières et il est toujours là, à me regarder dans la pénombre de ses prunelles félines, son petit sourire aux lèvres.
« Je t'aime, articule-t-il en silence. »
Mon cœur tressaille, je serre son bras contre ma poitrine, nos mains se joignent, nos doigts s'entrelacent. Seigneur, que j'aime cet homme… Je l'aime, à la folie. Et, soudain, un courage nouveau emplit mon âme. Et j'ai l'intime conviction que, désormais, notre amour sera plus fort que tout.
Un peu plus de deux heures plus tard, la lumière revient. Le film est un succès, les applaudissements fusent, le réalisateur est ovationné, les acteurs acclamés pour leurs interprétations.
Nous nous levons, tandis que les applaudissements continuent. Debout au côté d'Alex, j'ai le cœur inondé de fierté. Il est tellement brillant, tellement doué dans ce qu'il fait.
Puis nous quittons l'endroit pour nous rendre à la soirée organisée par Karen et nous nous retrouvons à nouveau engloutis par une masse de gens, dans un décor très sophistiqué, assourdis par un indescriptible vacarme. Le champagne et les petits fours tournoient sur des plateaux servis par un personnel impeccable, une chanson à la mode sert de bruit de fond.
« Alex ! Te voilà enfin ! »
Karen, les yeux exorbités, surgit tout à coup de la foule et accourt vers nous presque en courant.
« Alex, as-tu entendu ? As-tu entendu ? s'époumone-t-elle. »
Figée, je regarde Alex qui, à son tour, garde un regard impassible rivé vers son amie. Derrière elle, Andrew garde un silence plein de tact.
« Oui, je sais, déclare Alex calmement. »
« Alex… »
Je m'interromps. Nos regards se croisent, un sourire empreint d'amertume étire les commissures de ses lèvres.
« Mais, comment est-ce possible ? s'écrie Karen, scandalisée, en secouant le bras d'Alex. Hein ? Comment ? C'est affreux, vraiment affreux, ces journalistes, c'est honteux ! Comment osent-ils ? Comment… »
Le torrent de paroles perd de son importance. Ignorant nos compagnons, nous continuons à nous regarder en silence, chacun de nous sondant l'autre. Il le savait. Il le savait depuis un moment… depuis l'instant où Franck lui a chuchoté quelque chose à l'oreille. Mes yeux restent accrochés au sien, mais je demeure muette, incapable de savoir quoi dire. A quoi pense-t-il ? Que se dit-il ? Doute-t-il de moi ? Doute-t-il de Jen ou d'Adrien ? Son visage est un masque figé et impénétrable qui ne laisse rien deviner de ses sentiments.
« Ce n'est pas Jen. Ni Adrien, dis-je dans un souffle au bout d'une insoutenable minute. J'en suis certaine. »
« Je sais, c'est évident. J'ai confiance en eux. D'ailleurs, je m'en fiche, ça n'a aucune importance. Aucune. Qu'ils disent ce qu'ils veulent, je m'en fiche. »
« Mais Alex…, c'est affreux ! dis-je d'une voix tremblante. »
Mon regard balaye un instant les visages qui nous cernent et une horrible impression d'être le sujet de conversation des autres me hérisse le poil.
« Ça n'a aucune importance, répète Alex en tournant mon menton vers lui avec son index. »
Ses iris reptiliens me fixent avec intensité, ses traits sont tendus en dépit du sourire qu'il s'efforce d'afficher.
« Je t'aime, dis-je dans un susurrement. Et je hais que l'on puisse jacasser d'une chose aussi intime de ta vie. »
« Les choses sont et seront toujours ainsi, il faudra t'y faire, dit-il en haussant les épaules. »
« Mais comment ont-ils su ? Personne hormis nous n'est au courant. C'est incompréhensible. »
Il hausse à nouveau les épaules, puis il est interpellé par un monsieur que je ne connais pas, s'excuse et part lui parler. Karen et Andrew conversent également un peu plus loin avec d'autres personnes. Je les observe, déconcertée par leur air insouciant.
« Alex a bien raison d'agir ainsi, déclare Franck, debout à côté de moi. Ignorer les ragots, voilà la meilleure manière de les faire taire. Vous savez, à la longue, les gens se lassent des silences. Demain, ils auront d'autres commérages croustillants à se mettre sous la dent et cette affaire sera déjà oubliée. »
Je scrute Franck en fronçant les sourcils. Il tient à la main sa flûte de champagne tout en saluant de temps à autres des personnes de sa connaissance.
« Vous étiez vous aussi au courant de ce… de ce secret ? »
« Mais bien entendu, ma chère ! s'exclame Franck. Alex ne me cache rien de sa vie privée. Je suis payé pour le représenter en toutes circonstances et je dois être le premier à savoir ce qu'il a fait ou dit afin que je puisse rapidement réagir. Je m'occupe de son image, je dois préserver sa réputation, je gère la publicité qui le concerne et je me charge de le conseiller dans ses choix artistiques. C'est ainsi que fonctionne notre monde. »
Je bois une gorgée de champagne, songeant à ces propos et à cet étrange univers qu'est celui d'Alex.
« D'ailleurs, reprend Franck en posant sur moi son regard perçant, j'ai été terriblement vexé lorsqu'Alex a… disparu il y a quelques mois sans une explication. Il m'a laissé seul face à un tas de projets en cours, à des rendez-vous annulés, à des gens très contrariés. Mais je comprends. Il a traversé une période difficile, c'est mon ami avant tout et je ne lui en tiens pas rigueur. »
Il se tait quelques secondes, ses petits yeux me dévisageant d'une manière pénétrante.
« Ce qui m'a le plus donné du fil à retordre, continue-t-il, ce fut votre… histoire. Alors là ! Quel bazar ! »
Il secoue la tête en sifflant.
« À ce propos, je dois vous avouer que j'étais en total désaccord avec Alex sur ce point. J'espère que vous me pardonnerez, mais je tiens à être franc avec vous. J'étais convaincu que votre liaison n'allait qu'entacher sa réputation. La mort de sa femme était trop récente, votre différence d'âge trop grande, vos mondes tellement éloignés… »
Il me dévisage une seconde, une lueur étrange éclairant son regard pétillant. Je soutiens son regard sans ciller, consciente du feu qui envahit mes joues. Cet homme est exaspérant de franchise. Il me fait penser à Julie.
« Mais je me réjouis pour lui, à présent, poursuit-il lentement sans jamais me quitter des yeux. »
« Vraiment ? dis-je d'un ton acide. »
« Oui, vraiment. Je crois que vous lui faites du bien, il n'est plus le même homme depuis qu'il vous a connu. J'ai été réellement effrayé lorsque nous nous sommes revus en septembre dernier. Il n'allait pas bien du tout, je ne l'avais jamais vu dans un tel état. D'ailleurs, Karen et Andrew pourront vous le confirmer. Mais, depuis quelques jours, il revit ! C'est fabuleux. »
Je lance machinalement un coup d'œil en direction d'Alex.
« J'étais très curieux de vous connaitre, reprend Franck lorsque je croise à nouveau son regard. J'étais intrigué par cette demoiselle qui avait su ravir le cœur d'un homme tel que lui. Vous conviendrez qu'il n'est pas la personne la plus facile à vivre, n'est-ce pas ? Mais nous l'aimons ainsi, tel qu'il est. Il a beaucoup de caractère et d'autorité mais c'est un homme fantastique, un vrai ami. Je le soutiendrai, toujours, quelles que soient les circonstances. »
J'esquisse un sourire. Pour la première fois, je crois, j'arrive à ressentir un peu d'estime pour ce type énervant. Ce dernier reprend une seconde flûte de champagne à un serveur qui passe. Quelques connaissances lui font des saluts de la main qu'il rend en gesticulant et en faisant des œillades ravies.
« Mais quelle bande d'hypocrites…, marmonne-t-il entre ses dents tandis qu'il affiche un large sourire. Oui, c'est ça, je suis ravi de vous voir, ha ha ha, vous me faites bien rire, poursuit-il tout en envoyant des baisers aériens à l'un et à l'autre. »
Je le regarde faire, décontenancée par son attitude.
« Eh bien ma chère ? s'esclaffe-t-il en découvrant ma mine scandalisée. Vous ne pensez tout de même pas que nous sommes tous de très bons amis, hein ? »
« Vous êtes aussi hypocrite que ces gens, dis-je. »
« Ah ! Voilà, c'est donc pour ça qu'Alex est fou de vous. Vous n'avez pas peur de dire ce que vous pensez ! Mais j'aime ça aussi. J'aime cette franchise. Oui, je suis hypocrite, il le faut bien dans ce monde de requins, si l'on veut survivre. Mais, heureusement pour vous, tout ceci ne vous concerne pas. Vous êtes encore à la fac, c'est ça ? Une belle période de la vie, la période de l'insouciance. Profitez-en bien ! Je sais, vous devez penser que nous sommes tous une belle bande de cinglés. Ce n'est sans doute pas tout à fait faux. Que voulez-vous, c'est ainsi ! Allez, je vous quitte, il y a encore un tas d'autres vautours auxquels il faut impérativement que je parle. A bientôt, ma chère, ce fut un plaisir de bavarder avec vous ! Vous êtes rafraîchissante ! Prenez bien soin de vous, et d'Alex aussi. »
Sur ce, il s'éloigne, tel un paon, arborant fièrement son excentrique costume blanc et son sourire de circonstance.
Je pars pour ma part rejoindre Alex au plus vite. J'ai besoin de sentir sa présence à mes côtés, sa présence qui me ressource, qui me rassure. J'ai besoin de retrouver l'homme que j'aime, l'homme simple que j'ai un jour croisé dans mon village, l'homme que j'ai aimé dans la maison perchée, loin de tout et de tous, là où rien de tout ceci ne pourrait nous atteindre.
J'enlace son bras en soupirant, heureuse d'arriver chez moi.
« Mon amour, ça va ? s'enquiert Alex tandis que nous nous écartons un peu de la foule. À quoi songes-tu ? »
« Je songeais à la maison perchée. J'aimerais tellement y retourner. »
Son regard s'emplit de tendresse, il lève sa main et caresse ma joue.
« Nous y retournerons un jour, promis. »
Nous échangeons un sourire.
« Ton agent est un drôle de type, dis-je après un moment. »
« Franck ? fait Alex en haussant les sourcils. Oui, je sais. »
« Comment peux-tu le supporter ? Il est exaspérant ! »
Il part d'un grand rire amusé.
« Tu n'as pas tort ! D'ailleurs nous nous prenons très souvent la tête, lui et moi. Mais c'est un bon ami. Et un excellent agent surtout ! Je sais que je peux compter sur lui, même si je ne suis pas toujours d'accord avec lui. »
Il incline la tête, son nez frôle ma joue, sa respiration chatouille mon cou et me hérisse délicieusement le duvet.
« Je crois que lui aussi est tombé sous ton charme, murmure-t-il à mon oreille. »
« Franck ? dis-je en m'écartant d'Alex. »
Il esquisse un geste affirmatif en souriant d'un air narquois.
« Oui. Ce qui est très rare, car Franck sait faire preuve de beaucoup de finesse pour juger les gens. Sais-tu qu'il vient de se fiancer ? Avec Maggie, tu te souviens, c'est l'amie avec laquelle tu m'avais vu sur une photo. »
« Oh ! Vraiment ? »
L'image d'un visage d'une exquise pâleur, auréolé d'une chevelure de jais n'est plus qu'un lointain souvenir d'une période que je préfère oublier.
« Est-ce que tu t'ennuies autant que moi ? me demande Alex ensuite en regardant par-delà mon épaule. »
« Un peu… je n'ai toujours pas vu ma sœur, je me demande où ils peuvent bien se trouver. »
« Il y a tant de monde… viens, nous allons les chercher. »
Nous nous frayons un chemin à travers la foule bruyante et étincelante. Je sens à notre passage des regards curieux mais je ne m'en soucie plus. Alex me tient par la main, il se tourne vers moi, me sourit, se penche pour me chuchoter des mots à l'oreille. Cette complicité qu'il n'hésite plus à afficher me procure une hardiesse toute nouvelle et à mon tour, je l'attire à moi, me hisse pour déposer un baiser sur ses lèvres et lui murmure des mots d'amour.
Nous passons devant de nombreux petits groupes de personnes mais je ne vois ma sœur nulle part. Je scrute la marée de visages éclairés de lumières multicolores tandis qu'Alex ralentit puis s'arrête pour saluer quelqu'un.
Et c'est là que je l'aperçois.
Jerry.
Mais que diable… ?
Il est là, debout à côté du buffet, en smoking, une coupe de champagne à la main. Il bavarde avec quelqu'un, un homme habillé en costume gris que j'aperçois de dos.
Mon pouls s'accélère, le sang a déserté mes membres inférieurs, j'ai la bouche sèche, tout à coup. Alex continue d'échanger quelques mots avec une connaissance. Je lâche sa main.
« Alex, peux-tu m'excuser un instant ? dis-je en m'éloignant déjà. »
Je perçois son regard surpris tandis qu'il interrompt sa conversation : il hoche la tête en silence, son regard interrogateur me suit jusqu'à ce que je disparaisse derrière une rangée d'invités.
J'ai le cœur qui bat sourdement dans ma poitrine et le sang qui bouillonne dans mes veines. Je ne sais quelle espèce de sentiment me pousse ainsi à aller parler avec Jerry, mais c'est avec détermination que j'avance jusqu'au buffet. Mon esprit est en effervescence, je rumine ce que je vais lui dire tout en marchant. Je m'apprête à ouvrir la bouche lorsque, brusquement, l'inconnu qui se tient devant lui se retourne et me fait face.
C'est James !
Je stoppe net, mon sang ne fait qu'un tour. Je les regarde tous deux sans comprendre, hébétée, et en même temps, mon cerveau est pris d'assaut par un tourbillon de pensées, des lambeaux de souvenirs, des morceaux d'un puzzle, jusqu'ici incompréhensible, et qui se réajustent entre eux en un millième de seconde.
« Vous…, dis-je, écumant de rage. »
Soudain, James se rend compte de ma présence. Jerry derrière lui se redresse et me regarde, les traits déformés par le choc. Je le toise en silence. J'ai l'impression que mon cœur va jaillir de ma poitrine.
« Ah ! mais qui vois-je donc ! s'exclame James, sa bouche tordue par son éternel sourire mielleux. Une revenante ! Nom d'un chien, vous êtes superbe ! Je ne m'attendais pas à vous revoir ! En tous cas pas ici ! »
« Je n'en doute pas, dis-je, glaciale. Comment osez-vous me parler ? Que faites-vous là, d'abord ? »
« Moi ? Moi je fais partie de ce monde, ma petite. Ça, dit-il en désignant les lieux autour de nous de l'index, ça, c'est mon univers. Je suis toujours invité, partout, et il faudra bien vous y faire. D'ailleurs, c'est plutôt à vous que je devrais poser cette question ! Mais, je suppose que si vous êtes là c'est parce que vous vous êtes rabibochée avec votre… amoureux, n'est-ce pas ? lance-t-il. »
« Fermez-la ! dis-je. Taisez-vous, vous n'avez pas le droit de m'adresser la parole, vous n'êtes qu'un salaud ! »
« Oh ! la petite brebis se rebelle ! raille-t-il en agitant son verre devant moi. Vous êtes en colère contre moi, je le comprends et je sais à quoi vous pensez. Les éternelles questions : comment est-ce possible ? Pourquoi n'ai-je rien vu venir ? Comment ai-je pu être aussi bête ? »
Il s'esclaffe tout à coup, un grand rire mauvais qui me donne la nausée.
« Il est vrai que vous ne vous êtes pas montrée très… brillante. Il n'a suffi que de quelques verres de champagne pour que vous me déballiez votre vie ! Franchement, jamais je n'avais connu de personne plus stupide ! »
Il continue de se moquer en riant toujours. Un serveur passe à cet instant avec un plateau de verres, James dépose le sien vide et, brusquement, les choses s'accélèrent. Je me saisis d'une coupe pleine et je jette allègrement son contenu au visage du maudit journaliste.
« Merde ! hurle James, dégoulinant de champagne. Sale garce ! Tu n'es qu'une sale garce ! »
« James, ça suffit, intervient Jerry, tout à coup. Va te nettoyer, mon vieux, laisse, je m'en occupe. »
Frémissant de rage, les yeux exorbités et l'aspect décomposé, James finit par obtempérer et s'éloigne en proférant encore des insultes à mon encontre. Il se heurte à quelques invités qui se retournent et regardent le pathétique spectacle de son beau costume trempé en riant doucement. Je lui dégote en retour un petit sourire diabolique. Mon cœur bat à tout rompre, je tremble comme une feuille mais je jubile intérieurement. J'ai enfin réussi à effacer son satané sourire fourbe.
Mais, soudain, Jerry me saisit par le bras et m'entraîne vers une petite terrasse déserte, à l'abri des regards indiscrets. Nous nous retrouvons seuls, face à face, plongés dans un silence tendu.
« Comment as-tu pu… ? »
Je m'arrête, je me sens étouffer, j'ai du mal à parler. Jerry, qui jusque-là arborait une attitude distante, est brutalement traversé par un éclair de colère. Il relève la tête et me regarde, les yeux bouillonnant de rage.
« Comment j'ai pu ? Comment j'ai pu ? répète-t-il violemment. Et toi ? Comment as-tu pu ? Tu croyais vraiment que tu pourrais me jeter comme ça, tel un vulgaire torchon, et que j'allais l'accepter aussi facilement ? »
Je tressaille. Je ne reconnais plus l'homme qui se dresse devant moi, ce n'est plus le Jerry que j'ai autrefois connu et aimé.
« Quoi ? Pourquoi me regardes-tu de la sorte ? »
« Jamais je n'aurais imaginé que tu me garderais autant de rancœur, dis-je dans un souffle. »
« Allez Annie, ne fais surtout pas ta victime, c'est à gerber, crache-t-il. »
Il avance vers moi de deux pas, ses yeux lancent des éclairs.
« Oui, je t'ai haïe, haïe autant que je t'avais aimée, reprend-t-il d'une voix étouffée. J'ai cru comme un idiot que tu m'avais plaqué parce que je t'avais trop mis la pression, je me suis senti coupable, je m'en voulais… jusqu'à ce fameux jour, cette soirée à Paris, où je t'ai vue avec lui. Et là je me suis juré que je te le ferais payer… »
Soudain, il s'interrompt, se retourne pour regarder derrière lui vers la grande baie vitrée. Une grande plante verte, posée juste devant, frémit, secouée par la petite bise glaciale de cette froide soirée, mais il n'y a personne, aucun témoin à cette douloureuse mise au point.
« Je ne savais pas encore comment j'allais m'y prendre, reprend-t-il lentement. J'ai commencé par tout déballer à James qui avait déjà ses propres doutes. Et puis, un jour, par un incroyable hasard, je tombe sur toi, nageant en pleine détresse. »
Un petit sourire sarcastique étire les commissures de ses lèvres, un sourire qui fait picoter les cheveux au sommet de mon crâne.
« Je savais que jouer à l'ex éploré et à l'ami conciliant te mettrait en confiance, continue-t-il d'un ton moqueur. Tu es tellement prévisible… »
« Tu es odieux, dis-je, la bouche sèche. »
« Vraiment ? Pas plus que tu ne l'as été avec moi. »
Nous nous toisons à nouveau dans un mutisme orageux. Le sang bat contre mes tempes, mon menton tremble de rage.
« Et il faut dire que tu m'as rudement facilité la tâche, cette nuit-là… Ma pauvre Annie, tu deviens tellement bavarde lorsque tu bois un coup de trop ! Deux ou trois Martini et hop, tu m'as tout dit, tout ! »
Je le regarde pétrifiée, et lentement je commence à saisir… c'est moi qui ai tout raconté à Jerry cette nuit-là ! Le secret d'Alex, c'est moi qui l'ai révélé !
J'ai subitement une horrible envie de vomir. Je suis écœurée, je me dégoûte, j'ai envie de me donner des gifles. Nom de Dieu, mais comment ai-je pu être aussi stupide ? Aussi naïve ? Idiote ! Idiote ! Idiote !
Jerry glousse, visiblement ravi par l'effet de ses paroles sur moi.
« Eh oui, ma chérie, ça t'apprendra à te saouler la gueule ! Mais tu sais, tu devrais plutôt me remercier. Tu as de la chance, j'aurais pu faire bien pire que de révéler ce foutu secret. »
Ses iris noisette irradient d'un malin plaisir qu'il ne dissimule même pas.
« J'aurais pu, par exemple, te prendre en photo… tu étais là, à ma portée, je pouvais faire de toi ce que bon me semblait, tu te serais retrouvée sur Internet dans des tenues et positions pas franchement délicates… »
Je sursaute et le regarde, chancelante, tandis qu'il s'approche encore de moi, jusqu'à ce que je puisse sentir son haleine contre mon visage.
« Tu m'as violée, cela ne te suffit pas ? parviens-je à articuler d'une voix blanche. »
Il hausse les sourcils et, soudain, son sourire disparait. Ses traits se contractent, son visage grave n'est qu'à quelques centimètres du mien.
« Eh bien, vois-tu, marmonne-t-il, je ne t'ai pas touchée cette nuit-là. Tu sais, tu n'en vaux vraiment pas le coup. »
L'instant d'après, ma main s'abat violemment sur son visage. Il titube, lâche un gros mot puis se tourne vers moi en se frottant la mâchoire. Un instant je crois qu'il va me gifler à son tour, je recule d'un pas lorsque, tout à coup, une forme sombre apparait derrière nous.
« Écartez-vous de là si vous ne voulez pas que je vous casse la figure ! »
La voix impérieuse d'Alex retentit tel le tonnerre. Je sursaute en reculant encore. Il était là ? Depuis combien de temps ? Qu'a-t-il entendu ?
« Vous, la ferme ! réplique Jerry en pointant son doigt vers Alex, le visage rouge de colère. Ce ne sont pas vos foutues affaires ! »
« Je vous conseille de changer de ton. »
« La ferme ! hurle Jerry avec véhémence. »
« Alex…, dis-je doucement. »
Mais ce dernier m'arrête d'un geste de la main.
« Crois-moi, il parlera autrement lorsque son père aura vent de tout. »
« Non ! Alex, ce n'est pas la peine d'ébruiter cette histoire, dis-je paniquée déjà à l'idée de me retrouver au milieu d'un scandale. Il ne s'est rien passé, ça ne vaut pas la peine…»
« Ce n'est pas de ça que je parle, dit-il calmement, mais de l'autre affaire. »
Hein ? Je me tourne vers Jerry : ce dernier fixe Alex d'un air soudainement mal assuré.
« N'est-ce pas, Jerry ? reprend Alex. Lui avais-vous dit ? Votre père sait-il ? À propos de l'autre fille ? »
L'autre fille ? Jerry blêmit et fixe Alex comme tétanisé.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez…, bredouille-t-il. »
« Alex, de quoi parles-tu ? dis-je, complètement perdue. »
« Il a engrossé une fille, Annie, explique Alex. C'est la fille d'un ami à nous… et elle est encore mineure. »
Je porte ma main à ma bouche, c'est affreux. Brusquement, Jerry semble sortir de sa léthargie. Il ne me regarde plus, il ne regarde plus Alex. Il a l'air désorienté, il quitte la terrasse d'un pas chancelant, sans ajouter un seul mot et disparait dans le brouhaha de la salle.
Nous demeurons seuls, Alex et moi. Celui-ci vient jusqu'à moi et me prend dans ses bras.
« Je suis désolée pour tout ce que tu as pu entendre, dis-je dans un souffle. »
« Ne dis pas de sottises. Tu aurais dû tout me dire. C'est moi qui suis désolé… je ne savais pas que tu avais vécu autant de moments pénibles. »
« Je ne veux plus parler de tout ça, je ne veux plus y penser. »
« Je comprends. Est-ce que ça va ? »
J'hoche la tête en enfouissant mon visage dans sa poitrine. Ses bras me procurent un paisible sentiment de sécurité. Oui, je me sens tellement mieux, à présent.
« Est-ce que c'est vrai ? dis-je en relevant les yeux vers lui. L'histoire de la fille ? »
« Oui. Je viens de l'apprendre, c'est Lilly qui me l'a dit. »
« Lilly ? Elle est ici ? je ne l'ai pas vue. »
« Elle vient d'arriver, elle m'a tout raconté. C'est pour cette raison qu'elle l'a quitté. »
« Ah bon ? »
Je me remémore une certaine conversation avec Jerry dans un Starbucks : il m'avait dit qu'ils s'étaient séparés en bons termes. Il m'avait menti, même pour ça.
« Mais alors… cette histoire date depuis longtemps ? »
« Je pense que oui. Sans doute depuis la période où vous étiez encore ensemble. »
Je ferme les yeux, je commence lentement à comprendre. Un autre souvenir me revient à l'esprit, tout à coup, le souvenir de ce jour où nous avions croisé Alex sur la plage. L'étrange attitude de Jerry m'avait intriguée. Il semblait avoir peur de quelque chose… il craignait sans doute qu'Alex n'ait déjà eu vent de l'affaire.
« Il m'a menti, tout le temps, dis-je, révoltée. Comment ose-t-il me faire des reproches alors que lui-même me trompait avec une autre ? »
« Parce que ce n'est rien d'autre qu'un petit égoïste, qui se croit tout permis, dit Alex d'une voix dure. »
« J'ai vraiment cru que lui et moi pouvions à nouveau être amis, dis-je tristement. J'avais confiance en lui, j'ai été tellement naïve. »
« Ce genre de personnage ne peut admettre l'idée qu'une femme puisse le quitter, alors que lui n'a pas hésité à abandonner la pauvre fille dès qu'il a su pour sa grossesse. »
Je ne peux éviter de songer à ma sœur et la bile me monte à la bouche. L'histoire se répète, inlassablement.
« Il a dû croire qu'en partant s'installer aux États-Unis, il pourrait se débarrasser de cette affaire, dis-je, écœurée. »
« Sans doute. La jeune fille s'est enfouie de chez ses parents, elle vivait chez une amie, à Liverpool, ajoute Alex. Ses parents ne se sont pas rendu compte qu'elle était enceinte et ne savaient plus où la chercher. C'est cette amie qui a fini par les contacter, la fille a accouché, i peine quelques jours. »
Mon Dieu, Jerry avec un bébé… je peine à y croire. Je devrais être en colère contre lui, mais je ne parviens à ressentir que de la pitié pour lui.
« Le père de la fille est un vieil ami à moi, poursuit Alex. Sir Williams, le père de Jerry, le connait également. Cette nouvelle va être très pénible. Je crois que sa future carrière d'avocat va être sérieusement entachée. »
Je lâche un soupir, toutes ces nouvelles sont tellement affligeantes. Mais en même temps, une petite voix ne cesse de me répéter joyeusement : tu n'as pas couché avec Jerry, cette nuit-là. Il ne s'est rien passé, il ne s'est rien passé. Je ne peux éviter de me sentir soulagée, mon cœur chante intérieurement, je n'ai jamais connu l'amour qu'avec Alex, je suis tellement, tellement heureuse.
« Allez, oublions tout ça, viens, j'ai une petite surprise pour toi, me chuchote Alex en me prenant par la taille. »
« Une surprise ? »
Il agite la tête, ses prunelles brillent malicieusement. Il a retrouvé un air joyeux. Il m'emmène à nouveau à l'intérieur de la salle, nous longeons les groupes d'invités jusqu'à parvenir à une aile un peu plus dégagée, où sont dressées des tables rondes, recouvertes de nappes blanches et de bouquets de fleurs.
« Annie ! Annie ! »
Oh ! Ma famille est là, au complet. Tomas et Zoé courent se jeter dans mes bras. Je les serre contre ma poitrine, les embrasse tendrement, je suis si heureuse de les revoir.
« Julie ! Adrien !... Papa ! Maman ! »
Je n'en crois pas mes yeux, mes parents sont là aussi ! Je les prends dans mes bras, les couvre de baisers mêlés de larmes.
« Mais comment est-ce que… ? dis-je, ahurie.»
« C'est Alex qui nous a invités, explique mon père. Mais il nous a demandé de garder le secret. »
« C'était une surprise, dit ma mère. »
Je me tourne vers Alex, ce dernier hausse les épaules d'un air innocent. Il a tout fait pour que ma famille finisse par l'accepter. Il savait que c'était important pour moi.
« Merci, dis-je, les larmes aux yeux. »
« Je savais que ça te ferait plaisir, dit-il alors que j'enlace son cou pour l'embrasser. »
« Je t'aime, dis-je à son oreille. »
« Je t'aime, me répond-il en me serrant contre lui. »
Peut-on être plus heureux ? Je savoure ces moments parfaits, où je suis entourée par tous les êtres que j'aime. Je goûte enfin au bonheur, un bonheur complet, incommensurable. Et Dieu sait que ça n'a pas été facile : le chemin aura été long et plein d'obstacles, mais au final, nous aurons fini par atteindre le bonheur. Notre bonheur parfait.
Voilà, il fallait bien qu'Annie ait une dernière confrontation avec Jerry et James. Le chapitre suivant est un épilogue à l'histoire, j'espère que ça vous plaira!
20
