-Ce flash me réveillait, et déjà je sentais mes yeux cligner. Mes sourcils froncés comme pour feindre une barrière anti-lumière, je comprenais qu'ils avaient finalement réussi à me faire revenir. Et j'étais là, sur le brancard, roulant à toute vitesse vers je ne sais quelle partie de l'hôpital, le personnel s'agitant autour de moi.
Damned.
Et Dieu sait que je m'étais démené pour en finir une bonne fois pour toutes. Pas assez visiblement. Au moins je savais que je devrais être plus original la prochaine fois.
Vous avez fini par comprendre ? Je m'appelle Ace. Garçon plutôt banal, dix-neuf ans. Un ado, ou un jeune adulte tout au plus. Je me bats incessamment pour en finir, mais ces abrutis de singes en blouse blanche ne comprennent pas qu'il faut me laisser mourir. Ils s'obstinent à me sortir de la mort à chaque fois que je la touche du bout des doigts.
Et ils avaient encore réussi...
Je savais ce qu'ils allaient faire de moi. Ils allaient sans doute m'envoyer dans un centre pour régler les soi-disant "problèmes dans ma tête" et me laisseraient sortir au bout d'une ou deux semaines en confiant à mes parents que j'allais beaucoup mieux et que je ne recommencerais jamais.
Mensonges.
Foutaises.
Grosses grosses conneries.
De toutes les manières j'allais recommencer coûte que coûte. C'était mal me connaître que d'espérer de moi un abandon face à ma quête du sommeil éternel. C'était pour moi une mission, une destinée manifeste plus viscérale encore que celle de ces petits joueurs d'américains.
Mais pour l'heure, c'était le lavage d'estomac qui m'attendait. Je devais remettre à plus tard mes tendres desseins.
Je me réveillai finalement avec un mal de crâne abominable. C'était sans doute la gueule de bois la plus intense de toute ma vie. Il fallait que je réfléchisse à des méthodes plus efficaces pour la prochaine fois. Tout résidait dans l'originalité. Je m'étais déçu avec ce pauvre mélange alcool/médocs. J'avais juste obéi à une pulsion inopinée.
Et j'étais là, dans mon lit d'hôpital, fuyant le regard de tout le monde. Je n'avais pas honte. J'étais même fier de revendiquer mon envie de leur claquer entre les pattes. Et ça arriverait bien un jour. Dans les plus brefs délais, j'espérais.
Tout ce que je pouvais faire dans l'instant, c'était hurler mon désespoir. Mes bras et mes pieds étaient attachés au lit, je me sentais entravé. Vous savez messieurs, mesdames et autres trouducs d'infirmiers, je n'allais pas arracher toutes mes perfusions, non. Pourquoi aurais-je fait ça ?
Ces bâtards.
Tout pour me nuire.
J'aurais aimé qu'ils me comprennent, qu'ils m'aident.
Je n'en étais pas à ma première tentative. Les deux fois d'avant avaient été plus hasardeuses, moins appuyées par la détermination sans faille que je montrais à cet instant. J'avais échoué, encore plus lamentablement que cette fois. Et pourtant, j'avais fait de mon mieux. La combine était parfaite, il y avait juste eu une erreur de timing. On m'avait retrouvé beaucoup trop tôt.
A prendre en note pour la prochaine fois.
Mon état physique arrangé, on m'envoyait dans l'institut psychiatrique le plus proche. La routine je pensais. Ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est que je n'étais pas atteint d'une quelconque folie. J'étais juste motivé par une envie de trépasser poussée à l'extrême. Alors quelques jours dans un institut spécialisé, ma foi… n'étaient finalement pas d'une quelconque utilité pour traiter les cas dans mon genre.
Tout au plus auraient-ils été utiles à nourrir ma lassitude quant au personnel psychiatrique.
Pourquoi me priver de cette libération ?
Ce que je vais vous raconter maintenant n'a que peu d'importance, du moins, d'un point de vue "historique". J'aurais pu ne pas citer cet évènement, celui-ci n'ayant pas de réel impact sur la manière que j'ai eue de voir les choses dans la suite de mon histoire. Mais certains points méritent d'être survolés. Aussi ferais-je l'impasse sur ma barbante expédition en institut pour me concentrer sur les parties essentielles.
Les quelques, jours, semaines ou mois qui passèrent entre les murs de la "maison des déglingos", comme je l'appelais, ne présentèrent aucun intérêt de taille. Aussi s'enchainèrent-ils sans saveur et sans âme, jusqu'à l'arrivée d'un élément perturbateur.
Ce jour-là, j'errais dans les couloirs en poussant ma réflexion sur mon état. Il fallait que je brûle ces ponts me rattachant à ce monde infect. Ce n'était pas la chute d'un empire, c'était la reconstruction totale de mon être. C'est à ce moment-là qu'on vint me chercher pour mon petit rendez-vous quotidien et privilégié avec mon psy. Un mec sans doute aussi vieux que les murs de son bureau dont la peinture blanche et délavée s'effritait, s'accumulant toujours plus sur le sol froid en dalles couleur brique. Si je n'attendais pas cet échange avec excitation, l'affaire se fit plus intéressante lorsque j'appris que l'entretient allait être assurée par une personne différente.
C'est ainsi que je me retrouvai là, à me confier à un psychologue à l'air encore plus névrosé que moi. Comment ce mec pouvait-il exercer un métier comme celui-ci ? Il semblait vif et las à la fois, beaucoup trop jeune et blasé pour inspirer une quelconque confiance. C'est sans doute ces traits de caractère qui me plurent et me permirent de participer aux échanges plus qu'avec les autres médecins qui s'étaient occupés de moi.
Trois ou quatre jours furent nécessaires pour qu'un vrai dialogue s'installe entre nous. Un dialogue qui tournait autour de tous les sujets possibles et imaginables. Tous sauf un : moi. J'avais beau esquiver toutes ses tentatives, il fallait bien que l'on y arrive au bout d'un moment. Grande fut la surprise lorsque je constatai qu'il y était parvenu avec beaucoup plus de rapidité que ce que j'avais imaginé. Le fait de se sentir un peu plus en confiance avec lui avait sans doute joué un rôle important là-dedans.
Les questions qu'il posait étaient intéressantes, percutantes. Il me poussait dans mes retranchements, et je n'appréciais pas particulièrement.
Le noir de mes yeux se perdait dans le gris des siens lorsqu'il m'écoutait parler. Mais son air détaché me ramenait tout de suite à la réalité. Ce petit enfoiré ne manifestait, dans son attitude, aucun intérêt pour ce que je lui racontais.
-Vous savez ce n'est pas quelque chose dont vous devriez vous inquiéter. Je me sens mieux. Franchement !
Il prit quelques notes sur un carnet et me scanna rapidement du regard avec toute la lassitude du monde.
-Au lieu de me raconter des trucs que tu m'as déjà dits deux fois, raconte-moi plutôt comment t'en es arrivé là.
-Comment j'en suis arrivé là ?
-Ta volonté titanesque pour en finir.
-C'est comme ça ? Je suis un fragile de première classe avec une belle maison, des parents qui s'aiment, une situation confortable, des amis à la pelle. Une seule personne a su me faire oublier tout ça pour ne vivre que pour elle, et pour me jeter du haut de la tour d'illusions qu'elle avait elle-même construite. Et j'en suis là. En bas avec les déchus.
-J'aimerais en savoir plus. Je ne jugerai pas. Je suis là pour t'aider.
Il n'y a qu'une seule chose que j'avais apprise au cours de tous les échanges que j'avais pu avoir avec mes psys, une seule chose qui se voulait être une règle d'or, un symbole universel dans leur monde à eux.
Oui, les psys ne jugent jamais. Ils sont toujours là pour aider. Je croyais, au fond et en surface, que ces personnes étaient du genre à juste beaucoup aimer l'argent et qu'ils s'en foutaient royalement de mon état.
-Si tu veux sortir, tu dois m'en dire plus.
Ils en voulaient toujours plus. Etudier mon profil pour savoir si je n'étais pas encore assez mal pour en finir vraiment et me récupérer à la petite cuillère la prochaine fois que je reviendrais. Il savait s'y prendre lui. Je le voyais à son air froid et à son calme indécent. J'avais vraiment l'impression qu'il se jouait une partie de Monopoly sur la vérité de mon état. Ce bâtard se foutait juste de moi avec plus de talent que les autres. Ou peut-être était-ce juste de la paranoïa.
-J'ai pas envie de m'étaler. Laissez-moi juste sortir.
-J'aimerais bien. Mais il va falloir que tu me montres que t'es capable de vivre à l'extérieur d'ici sans être un danger pour toi ni pour les autres.
-Je ne suis pas un danger pour moi. Je me libère. A chacun sa manière de le faire. Les autres sont un danger pour moi, pas le contraire. Il faudrait, à un moment, que vous, et tous les autres chiens qui vous servent de collègues, compreniez que je ne suis pas taré au même titre que les autres pensionnaires.
-Je n'ai jamais prétendu que tu étais atteint d'une quelconque folie. J'aimerais juste te sortir du délire morbide dans lequel tu t'es enfoncé.
-Vous appelez ça un délire morbide. J'appelle ça un besoin. Je ne tiens à personne et personne ne tient à moi.
-…
Il me toisa longtemps. Trop longtemps. Ses yeux me transperçaient de part en part, et je n'avais nulle part où fuir. J'avais la désagréable sensation qu'il cherchait une lumière sous les multiples couches d'ombre qui s'entassaient à l'intérieur de mon être. J'essayai donc de cacher mon malaise par le dialogue
-Vous ne devriez pas me dire ce que je dois ressentir. Je ne ressens rien.
La parade ne fonctionna en rien.
-Tu sais, Ace, nous avons beaucoup discuté et je pense que tu pourras bientôt sortir. Mais il faudrait d'abord que tu me montres que tu ne feras pas n'importe quoi une fois dehors.
Dans le mille. Il était comme les autres. Rien à branler de moi au fond.
-Pourquoi pas d'ici quelques jours ?
De mieux en mieux
-A condition que t'acceptes que je te suive psychologiquement à l'extérieur.
Pardon ? Il se souciait vraiment de moi ? D'un côté je n'en avais pas vraiment grand-chose à cirer. Il suffirait d'attendre un petit peu avant de recommencer, et de réussir. Les yeux tombants de fatigue, je lui murmurai que j'étais d'accord. Je voulais juste sortir. Qu'importe les contraintes.
Une semaine passa avant ma sortie qui avait finalement été retardée par quelques détails sans importance.
Mais j'étais presque libre.
Ma seule entrave était mon psy.
Monsieur Law.
