-Les gens m'énervent. Ils sont là, à débattre et polémiquer sur tout et n'importe quoi. Ils sont du genre à dénoncer quelque chose et à en faire l'apologie dans l'instant qui suit. C'est cette incohérence qui me dégoûte au plus profond de moi. Que penser de personnes qui ne sont pas capables de faire preuve d'un minimum de logique et de réflexion.
Et c'est moi le fou dans l'histoire ?
Les réseaux sociaux ne m'aident pas à me débarrasser de cette image que j'ai de la populace. Je vois fleurir les commentaires sans profondeur, en dessous de post dont la crédibilité a déjà fané. Les baufs pullulent sans limite. Tu vois, ceux qui racontent de la merde en pensant avoir réfléchi, alors qu'ils ne font que raconter ce que d'autres baufs ont dit avant eux. Ceux qui disent ce que tout le monde a déjà dit et répété. Ceux qui vivent dans le faux et l'illusion. Ceux qui manquent cruellement de jugeote et d'esprit critique.
Tout ça me gonfle et m'écœure.
Et j'aimerais quitter ces réseaux, mais c'est cette addiction pour le dégoût et la pourriture qui me retient.
J'ai un problème avec les gens de manière générale.
Je n'aime pas non plus ceux qui deviennent trop collants. Ceux qui me racontent leurs problèmes et cherchent à connaître les miens. Je ne dois rien à personne et personne ne me doit rien.
Au fond, je pourrais rester des heures sur cette chaise à déblatérer sur l'Homme. De cette vermine immonde qui n'est pourtant pas perdue.
Je n'aime pas les gens qui prétendent ne pas aimer les hommes "parce que c'est tous des connards sans cœur et que la race humaine est perdue blah blah blah". Ferme ta gueule t'es pas moins humaine que les autres.
L'humain n'est pas une mauvaise race. Il y a des cons et des moins cons. Il y a même des pas cons du tout. Il y a ceux avec qui l'on va s'entendre, et les autres. Ceux que je vais apprécier, et le reste que je méprise.
J'aime la capacité que la plupart ont à s'indigner contre tout sans rien faire pour obtenir le changement. Comprend l'ironie de ce dernier propos.
Mais bref.
Je crois que c'est de moi qu'on doit parler non ? Alors pourquoi j'en suis à cracher ma haine sur des bouffons qui ne peuvent même pas m'entendre et qui pensent certainement la même chose de moi ?
-C'est ce qu'on est en train de faire d'une certaine manière.
Sérieusement.
Comment est-ce que j'avais pu en arriver là ?
Ahah oui.
C'est vrai.
Plus jamais les trottoirs.
Il avait baissé la vitre de sa vieille bagnole et moi, sans vérifier la tronche du conducteur, je lui avais brillamment proposé ma compagnie. C'est à la voix que l'avais reconnu lorsqu'il avait décliné mon offre. C'est cette impression que j'avais ensuite ressenti, comme quand on se prend un mur et que l'on tombe dans le vide juste après. Ou juste ce sentiment quand on se fait choper en train de faire une grosse connerie.
Moi. J'avais ressenti ça.
Mes joues s'étaient sans doute teintées d'un rouge profond et indélébile brillant dans la nuit. Il m'avait finalement ramené chez lui, et j'en étais là, à répondre sans broncher à ses questions.
Une séance chez le psy improvisée en plein milieu de la nuit.
Merveilleux.
-Quoi qu'il en soit j'ai bien voulu jouer le jeu en venant ici et en me prêtant à ce petit échange. Je peux partir maintenant ?
-Quel est le but de cet échange si je n'ai pas les réponses à mes questions ?
-Je sais pas mais j'me sens pas à l'aise ici. Promis j'recommencerai pas. J'peux m'barrer ?
-Je te rappelle juste que c'est grâce à moi que t'es dehors aujourd'hui. Si tu ne te plies pas gentiment à mes règles, tu risques de retourner de là où tu viens plus vite que tu penses.
Ce mec n'était pas un psy. C'était un tortionnaire.
-Tu n'aimerais pas que je te refile à tes parents en les mettant au courant que tu te fais péter la rondelle contre de l'argent ?
-Je pourrais te surprendre en t'apprenant qu'ils n'en auraient rien à branler. Leur fils n'est qu'un petit PD aux tendances suicidaires. Toute ma vie ils m'ont fait comprendre que j'étais destiné à clamser dans la misère et la honte. Je ne suis rien pour eux, et vu que la nature est si bien faite, ils ne sont rien pour moi. A vrai dire, personne n'est rien pour moi. Je méprise absolument tout ce qu'il y a autour de moi. Ces géniteurs n'ont fait que participer au chaos qu'est ma vie. Je maudis ma mère de ne pas avoir avorté. C'est à cause d'elle que je suis en vie. Pourquoi faire des gosses si c'est pour les détester après ? Je hais encore plus mes grands-parents pour avoir donné la vie aux monstres que sont mes pères. On n'a pas idée d'accoucher d'ordures pareilles. Soit mes grands-pères avaient les couilles atrophiées, soit mes grand-mères avaient l'utérus pourri. Quoi qu'il en soit, quelque chose tournait pas rond. Je ne suis pas quelqu'un d'infiniment respectable mais je connais la limite entre le mal et le bien.
Alors oui, va leur raconter que le fruit foiré de leur union se fait ramoner le cul contre une petite rémunération. Ce sera difficile pour eux de me foutre à la porte vu le temps que je passe chez moi.
Et puis d'abord tu penses être qui pour changer mon monde comme ça ? Il faut vraiment être idiot, ou bien complètement con pour pouvoir penser freiner quelqu'un d'aussi déterminé que moi. J'ai pensé, vraiment, pouvoir faire confiance au médecin que tu es. Tu avais l'air plus compétent que les autres. Peut-être à cause de ton détachement. Mais au fond, t'es comme tous les autres, en pire. Utiliser mes conneries pour faire du chantage. Ce n'est pas l'envie de me soigner qui te motive. T'es juste un connard qui souhaite se tuer à m'enfoncer encore plus. Pourquoi faut-il toujours s'acharner à essayer de me bouffer. J'ai l'impression que vous êtes tous des carnivores, des putains de cannibales. Bouffer vos semblables. Pourquoi ? Pour vous sentir puissants ? Vous avez besoin de ça pour compenser votre souci d'exister ?
Un rictus absolument vicieux s'était dessiné sur sa sale face. Ses yeux gris s'étaient mis à pétiller.
-Et ensuite ?
Je n'avais rien d'autre à dire. Haletant un peu après ce monologue, je tentais de reprendre mon souffle. Je sortais rarement de mes gonds, mais mon tempérament volcanique avait parfois raison de mon sang-froid.
-Bien. Merci. Ton petit excès de colère m'en a appris plus que tout ce que tu as pu me dire depuis le début et c'est là où je voulais en venir. Donc, commençons par le début. Tes parents.
-Je n'ai rien à dire à leur sujet. Je les considère autant comme parents qu'eux me considèrent comme fils. Ils m'ont renié et tant mieux. Je n'aurais pas supporté être le fils d'enflures comme eux. Ils me gardent chez eux par obligation, mais ils n'hésiteront pas à me jeter l'occasion venue. Ils ont été les premiers à appeler les secours lorsque je tentais de me suicider. Pas parce qu'ils tiennent à moi. Seulement car ils avaient la motivation de me faire chier jusqu'au bout.
Trafalgar arborait sa traditionnelle expression sérieuse mais détachée à la fois.
-T'es sûr que c'est pas dans ta tête tout ça ?
-C'est ce que tous mes psy m'ont dit jusqu'à présent. Ils ont tous rencontré mes parents. Ce sont des pros quand il s'agit de jouer la comédie. "J'aime mon fils plus que tout blah blah blah" et autres poussées ponctuelles d'amour qui s'évaporent une fois à la maison, où les doux mots laissent place aux violences physiques et verbales.
-Est-ce qu'ils t'ont toujours détesté comme ça ?
-Non
-Et d'après toi, qu'est-ce qui a été le déclencheur de cette haine ?
Je serrai involontairement les dents à l'écoute de cette phrase. D'après moi, quel avait été le déclencheur ?
C'était une brillante question à laquelle je n'allais pas répondre. Pour la première fois depuis le début de toutes les séances que j'avais pu faire, je sentais qu'on avait touché un point sensible. Mes yeux s'étaient légèrement humidifiés.
-Je pense qu'on va s'arrêter là pour cette nuit. Je te raccompagne chez toi ?
-C'est pas la peine. J'vais aller ailleurs. La porte doit être fermée depuis bien longtemps.
-Alors tu vas rester ici, ça sera plus sage.
-… Ok.
Soit. Je préférais dormir là plutôt que dehors. Pour cette nuit, la douceur d'un foyer, d'un vrai. Malgré le potentiel mensonge qui se cachait derrière ce psy, le visage qu'il arborait semblait panser quelque peu mon désespoir grandissant. Alors un peu de chaleur dans le blizzard de ma vie ne pouvait pas me faire grand mal.
Imbécile.
Etait-il persuadé de pouvoir me soigner ?
Après m'avoir indiqué ma chambre, il regagna la sienne.
Il semblait confiant.
Il était différent des carnivores, des cannibales. Je n'arrivais pas à définir s'il était pire.
Quoi qu'il en soit, il représentait le plus grand des espoirs, le seul capable de combattre cette bête grandissante en moi, prête à me digérer et prendre tout ce que j'étais.
