Il était parti tôt au matin, sans me réveiller. Délicate attention ou juste envie de fuir, je ne sais pas. Il avait simplement laissé un mot sur la table de la cuisine :
"Je me suis permis de fouiller pour trouver de quoi manger. Pardon pour le dérangement et merci pour l'accueil."
Cet imbécile n'avait pas fermé la porte. En même temps je le voyais mal emporter les clés de chez moi. Mais il aurait pu me réveiller.
Il ne m'était jamais arrivé de ramener un patient chez moi. C'était une grande première.
J'aurais préféré éviter mais je n'avais pas eu le choix. Il aurait été irresponsable de ma part de le laisser continuer à faire les trottoirs alors que je l'avais pris sur le fait. Belle ironie du sort que de tomber sur lui un des seuls soirs où je sortais.
C'était comme un signe.
Il m'avait parlé des gens, et surtout de ses parents. Mais il avait aussi évoqué le fait qu'ils n'étaient "qu'une partie du chaos de sa vie". Il devait y avoir autre chose. J'ignorais complètement la gravité de cette chose que j'essayais de deviner en rassemblant les divers éléments des séances.
Au fond, je ne savais pas grand-chose de cet adolescent. Ou de ce jeune adulte. J'étais juste certain qu'il s'était réveillé de diverses tentatives de suicide. Il avait beau m'affirmer avoir des parents tyranniques, je ne pouvais pas le croire sur parole. Peut-être s'était-il tout simplement borné dans cette idée faussée de la réalité. Je devais vérifier ses dires.
Sa capacité à appréhender le monde était intéressante, et je devinais qu'il y accordait beaucoup trop d'importance. Il avait beau affirmer n'en avoir rien à faire, la stupidité du monde l'écorchait. Je savais que j'allais devoir lui apprendre à se détacher de ses pensées. Le défi pour moi allait être de faire en sorte qu'il pense moins. Je devrais aussi soigner son esprit malade, et lui redonner goût à la vie.
Parcourir la distance dans ses yeux et lui ramener la lumière. Ces ténèbres dans ses yeux mourants sous le poids de ses maux.
Mais je devais d'abord apprendre à le connaître plus.
Qu'est-ce qui pouvait l'avoir autant affecté ?
Les jeunes sont fragiles à cet âge. C'est ma propre fragilité qui m'avait poussé à exercer ce métier. Je me rappelle de cette époque compliquée qu'avait été ma jeunesse. C'est grâce à une sorte de déclic que je m'étais finalement sorti de la pénombre. Et j'étais aujourd'hui motivé par le besoin de le sortir lui, de cette obscurité. Mais son cœur était devenu tellement noir que ramoner la suie l'entachant me semblait être un défi plus qu'ambitieux.
Dès mon réveil, je me mis en quête de fouiller plus assidument dans le passé d'Ace. Et s'il était compliqué d'instaurer le dialogue avec lui, effectuer un travail de recherche au préalable en consultant son suivi psychiatrique me semblait être une bonne initiative.
Je pensais être assez doué pour me passer de ce travail. Aucun de mes anciens patients ne m'avait donné de fil à retordre comme lui. Je n'avais jamais connu l'échec. Et surtout, je n'avais jamais été contraint de fouiller dans les archives. C'était pour moi se fier au travail d'un collègue, et ma confiance envers eux était limitée.
Cette fois, je n'avais pas le choix.
Lorsque je trouvai enfin le dossier que je recherchais, ce fut la surprise totale. Un nombre incalculable de noms de psy se suivaient sans fin. J'avais surtout beau tourner les pages, aucune information supplémentaire ne venait s'ajouter à celles que je possédais déjà. A part le descriptif de ses différentes tentatives, rien ne semblait particulièrement pertinent.
Il était relaté plusieurs fois les termes "instable" et "dangereux".
Ignares attardés.
L'incompétence des bouffons qui s'étaient succédés pour "venir en aide" à Ace semblait enfin éclairer la raison pour laquelle sa confiance envers le corps médical était réduite à zéro.
En feuilletant les rapports de séance, il m'apparut que je n'étais pas le premier à qui il décrivait le comportement de ses parents. Cette confession se faisait de plus en plus rare au fil des séances. Avait-il compris qu'on ne le prenait pas au sérieux ?
Les bilans, pour la plupart vierges, mettaient en avant la discrétion d'Ace sur sa vie, et ainsi sa volonté de vraiment vouloir en finir. Je me rendais compte que le défi n'allait finalement pas être des plus simples à relever. Certains auraient pris peur devant un tel monstre amoureux de la mort. Je ressentais juste de l'excitation. La jubilation de pouvoir lui rendre son envie de vivre.
En tournant une page, je tombais sur cette note : "Zoro".
Je fis d'autres recherches à travers le dossier sans retomber sur une note identique. Etait-ce là la clé du problème ?
J'avais besoin d'en savoir plus. Il le fallait. J'avais ce sentiment qui me disait que le temps pressait.
Un autre signe ?
L'adresse de l'adolescent en poche je me mis en route vers chez lui. Il habitait à l'opposé de l'endroit où je vivais. Un beau quartier, réputé pour son calme et ses maisons bourgeoises.
Si ce n'était plus.
Le tableau qui se dessinait devant moi était digne d'une série américaine. Quel jardin était le plus grand ? Quelle maison avait le plus de gueule ? Finalement, quelle propriété étalait le plus l'argent de ses possesseurs ? Mon épave faisait tâche au milieu des voitures de luxe qui s'étalaient devant les garages.
J'allais descendre de mon véhicule lorsque je reconnus Ace, rentrant chez lui. La porte d'entrée se referma avant que j'arrive.
Je ne sais toujours pas aujourd'hui si je dois me réjouir ou être atterré de ce que je vis et entendis lorsque j'arrivai sur le palier.
La scène qui s'était déroulée sous mes yeux relevait du surréalisme, et mon sang n'avait fait qu'un tour.
