Chapitre 6 : En apesanteur
Il y a des moments comme ça, dans la vie, où vous avez vraiment l'impression que le destin s'amuse à jouer avec vos nerfs.
"J'étouffe, fait Nott en posant son visage contre la paroi en métal froid. Bientôt, on n'aura plus d'air... On pourra juste se laisser mourir. Si on ne devait pas s'en sortir, je voulais que tu saches que… que je suis content de t'avoir connu, malgré tout.
Je crois que je suis dans un de ces moments.
- Euh… Nott, tu crois pas qu'il est un peu tôt pour me sortir le discours du mec qui va mourir ?
- Rendons-nous à l'évidence, Malefoy, continue t-il sur le même ton tragico-dramatique. Ils ne viendront pas. Ni maintenant, ni jamais. Nous n'avons plus qu'une chose à faire : attendre la mort. Elle nous accueillera bientôt dans ses bras, telle une mère aimante…
Je pousse un soupir exaspéré.
- Nott, ils ont dit qu'ils arrangeraient ça dans deux heures grand maximum. Ça fait à peine… Vingt minutes, je fais en consultant ma montre. Un peu de patience !
- Ils ne viendront pas, je te dis… Cet endroit sera notre tombeau.
Il s'est assis par terre, les jambes croisés. Sa main est crispée sur son sac à dos, qu'il a posé entre ses jambes. On dirait un condamné à mort qui se prépare au moment de son exécution.
- Allez, on se détend. Ça va bien se passer, je fais en tentant de prendre un ton rassurant.
Résumons la situation. Je suis coincé dans un ascenseur. Jusque là, rien de trop anormal c'est le genre de choses qui peuvent arriver.
- Essayez de penser à autre chose, propose Potter.
En revanche, se retrouver coincé dans un ascenseur avec, petit un, un contrôleur fiscal qui vous déteste et, petit deux, votre dealer qui visiblement souffre de claustrophobie, c'est le genre de choses qui ne m'arrivent qu'à moi.
- Comment voulez-vous que je pense à autre chose ? crache Nott. J'ai… j'ai l'impression que les parois sont en train de se rapprocher et vont finir par m'écraser !
Je ne l'ai jamais vu comme ça. Lui qui est toujours très calme et mesuré… C'est impressionnant.
- Calme-toi Nott, c'est bientôt fini… je tempère. Tu veux une clope ?
- Non merci, me répond t-il sèchement. Je n'aurais jamais dû accepter de passer à ton bureau pour ta "livraison". D'ailleurs, à partir de maintenant, ça sera toujours chez toi ! Me demander de venir à ton bureau… C'est vraiment n'importe quoi… Je te signale que pour les autres clients je refuse toujours !
- Mais je ne suis pas les autres clients, je rétorque avec un clin d'oeil.
Pour toute réponse, il me jette un regard noir. Super, si maintenant je m'embrouille avec ce qui se rapproche le plus de mon meilleur ami, je suis mal barré.
Avec un soupir, je décide de lâcher l'affaire. Je m'installe dans un des deux coins restants de l'ascenseur (Nott et Potter ayant déjà choisi le leur). La cabine est tellement petite que nos genoux se touchent presque.
Les minutes passent avec une lenteur exaspérante. Nott semble s'être un peu calmé. Il a fermé les yeux et ses mains ne tremblent plus. Quant à Potter, il a dû décrocher deux phrases depuis que l'ascenseur s'est immobilisé… Je suppose qu'il ne veut pas me parler. De toute façon, je n'ose pas briser le silence, de peur que Nott ne reparte dans une crise de panique.
Au bout de longues minutes qui semblent durer des heures, Potter lâche soudain :
"Je crois qu'il s'est endormi.
- Hein ? je fais, sortant de ma torpeur.
- Votre ami, ajoute t-il en désignant Nott d'un mouvement du menton. Il dort.
Effectivement, Nott a les yeux fermés et le visage appuyé contre la paroi de l'ascenseur. Ses traits paraissent beaucoup plus détendus que tout à l'heure et sa respiration semble s'être stabilisée. Sa poitrine se soulève et s'affaisse dans un rythme régulier.
- Il vaut mieux ça, je souffle. Il ne se sentait vraiment pas bien. Quand on a une phobie, c'est très difficile de se retrouver confronté à l'objet de sa peur pendant une longue période. Même quelques minutes ont l'air d'un enfer.
- Je sais… souffle Potter.
- Vous êtes phobique, vous aussi ?
- Effectivement, répond t-il avec un soupir. Maintenant, j'arrive beaucoup mieux à le gérer, mais avant c'était assez difficile. En plus, ça amuse toujours les gens et ils en profitent pour se moquer de moi.
- Je connais ce problème, je marmonne.
- Vous aussi ? m'interroge t-il, intrigué.
Je hoche la tête.
- Mon entourage entier trouve ça ridicule. Tonks et Dean s'amusent régulièrement à m'effrayer avec des jouets en plastique et mon père ne perd jamais une seconde pour me dire que c'est digne d'une femmelette de mon espèce…
- Une femmelette, carrément ?
- Je sais, c'est totalement misogyne. Mais il n'a jamais vraiment digéré que le fait que je sois homosexuel, alors il aime bien utiliser ce genre de qualificatifs sympathiques.
- Ah oui, parce qu'évidemment être homosexuel, c'est être une femme, ironise Potter.
- Bien entendu, je fais avec un sourire entendu. D'ailleurs, ça se voit non ?
- Haha, je parie que vous aussi, on vous a déjà fait remarquer que vous n'étiez pas très efféminé, pour un gay ?
- Oui, tout le temps ! Et après vient généralement la question classique : et sinon, tu es la femme ou l'homme dans le couple ?
- Je déteste celle-là, approuve Potter.
- Ça donne envie de répondre quelque chose du genre : alors, comme visiblement ce que tu veux vraiment savoir c'est si je préfère enculer ou me faire enculer…
- … Figure-toi que j'aime les deux ! achève t-il.
Nous éclatons de rire.
J'ai l'impression que l'atmosphère s'est vraiment détendue entre nous. Potter est presque redevenu comme la dernière fois, au restaurant. Je dois avouer qu'il me plaît, quand il est franc et sans filtre de cette façon. Il cache très bien son jeu sous son apparence de contrôleur fiscal coincé.
- Et du coup, fait-il. De quoi avez-vous si peur ?
- Ne vous moquez pas… Mais j'avoue que j'ai tendance à fuir une pièce quand il y a une araignée. Je n'arrive pas vraiment à me contrôler… Elles me dégoûtent tellement avec leurs petites pattes velues… Argh, j'ai des frissons rien que d'en parler !
- Mon meilleur ami aussi est arachnophobe*, compatit Potter. Il ne peut pas dormir dans une pièce quand il y a une araignée, même morte, à l'intérieur.
- Je me suis déjà évanoui dans un musée d'histoire naturel face à la cage des mygales… j'avoue. Un des moments les plus glorieux de ma vie. Et vous alors, qu'est-ce qui vous effraie ?
- C'est totalement irrationnel mais… J'ai vraiment très peur de certains oiseaux, confesse t-il en rougissant.
- Je me souviens qu'au primaire on se moquait pas mal d'une fille qui avait peur des pigeons. Quand j'y pense, c'était vraiment méchant.
Il y a un petit silence entre nous. Mais ce n'est pas un silence désagréable.
Je décide que c'est le bon moment pour aborder le sujet qui fâche entre nous. Potter a l'air détendu en ma présence pour la première fois depuis l'affaire avec Dean. L'occasion ne se représentera peut-être jamais.
- Vous savez, je commence, Dean et moi, on n'est pas du tout ensemble.
- Je sais, on m'avait prévenu que vous n'aviez que des plans cul, rétorque Potter, qui semble s'être refroidi d'un coup.
- Je suppose que "on" c'est Hermione… je soupire. Mais non, ce que je voulais dire c'est que Dean est cent pour cent hétérosexuel, et il ne se passera jamais rien entre lui et moi.
- Bien sûr… Donc vous, vous embrassez vos amis sur la bouche, avec la langue et tout ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que vous êtes très affectueux !
- Yeurk, c'est vrai qu'il y a mis la langue en plus… Franchement, les hétéros ne savent pas embrasser… Bref, non, en fait, il voulait juste rendre son ex jalouse, j'improvise, n'ayant pas le courage de lui dire la vérité.
- Son ex ? fait Potter, perplexe.
- Oui, l'hôtesse à l'entrée. Dean cherchait à la récupérer et il m'a demandé de l'aider.
Eh bim ! Ce mensonge est juste parfait ! Il justifie tout à la fois notre présence à l'hôtel, pourquoi nous nous sommes embrassés et pourquoi l'hôtesse faisait une tête bizarre… Je ne suis pas peu fier de moi, sur ce coup.
Maintenant, il ne me reste plus qu'à espérer qu'il va gober l'histoire.
- Je ne pouvais pas laisser tomber Dean, je poursuis. Il comptait vraiment sur moi. D'ailleurs ça a fonctionné à merveille.
Dean s'est effectivement mis avec l'hôtesse. Elle vient d'ailleurs parfois le chercher au bureau. Je me dis qu'avec un peu de chance, Potter les apercevra et sera d'autant plus convaincu de mon "honnêteté".
Il me jette un regard dubitatif.
- Et ça n'avait absolument aucun lien avec les chambres d'hôtel payées par Nimbus ?
- Mais non... Les chambres, c'est pour signer les contrats avec les clients ! Classique dans le milieu de la pub…
- Pourtant Hermione m'a dit qu'ils ne le font jamais ce genre de choses dans sa boîte…
- S'ils sont incompétents, c'est leur problème… je réplique. Ça ne m'étonne pas trop des Weasley's d'ailleurs.
- Elle m'a aussi dit que ça ne se faisait pas à Nimbus non plus quand elle y était, poursuit Potter.
La garce !
- Nous… nous avons changé de politique quand nous avons commencé à avoir certains clients qui avaient… disons, des goûts de luxe… Vous voyez, ça dépend vraiment du client. Ils n'ont pas tous les mêmes attentes. Pour certains, la chambre d'hôtel au Ritz est presque un indispensable, alors que pour d'autre c'est juste une preuve de snobisme.
Et le roi du bullshit est… Drago Malefoy ! Merci l'école de commerce hors de prix !
- Vous… Vous voudriez bien me laisser une deuxième chance ? je tente. Je vous promets que je vous ne vous décevrai pas, cette fois-ci !
- Je ne sais pas… murmure Potter. Je ne crois pas que je devrais vous faire confiance.
- Mais…
Alors que j'allais rétorquer, une voix se faire entendre à travers le système de communication de l'ascenseur.
- Messieurs ? C'est l'équipe de dépannage. Préparez-vous, le système va redémarrer dans quelques minutes…
- Enfin… Pas trop tôt, grommelle Nott qui vient d'être réveillé par le bruit.
Il fallait qu'ils interviennent juste au moment où j'allais réussir à convaincre Potter…
Finalement, l'ascenseur repart dans un grand bruit de ferraille. Lorsque nous sortons, toute mon équipe au grand complet nous attend sur le pallier.
- On a eu peur ! s'exclame Tonks en me sautant dans les bras.
- Arrête de l'étouffer ! critique Padma. Il sort tout juste d'un espace confiné !
Tonks lève les yeux au ciel.
- Plus de peur que de mal, conclut Dean en me donnant une grande tape dans le dos.
Du coin de l'œil, j'aperçois Nott qui se précipite pour redescendre par les escaliers. Je crois que je vais attendre quelques jours pour le recontacter, histoire qu'il se calme. Le connaissant, il doit être furieux qu'on l'ai vu dans cet état.
- En effet, je réponds. Plus de peur que de mal.
Un peu plus tard dans la journée, je profite que nous retrouvions seuls dans la pièce de la photocopieuse pour finir notre conversation de la matinée.
- Potter, je souffle en attrapant son poignet. Laissez-moi encore une chance. Une seule… Un resto, demain, si vous voulez. C'est tout ce que je vous demande. Après, je ne vous embêterai plus.
Il pousse un long soupir puis murmure :
- Laissez tomber, Malefoy. Lâchez l'affaire et allez embêter un autre type. Nous ne sommes pas fait pour être ensemble.
- Vous rigolez ? Il y a une complicité évidente entre nous. Vous ne l'avez pas senti tout à l'heure, dans l'ascenseur ?
- La complicité, ça ne suffit pas. Encore faut-il qu'il y ait de la confiance. Et... Je ne vous fais vraiment pas confiance. Qu'est-ce qui me prouve que vous n'avez pas inventé toute cette histoire ?
Puis, sans un regard, il quitte la pièce, me laissant seul avec mes tromperies et mes mensonges.
