Note : Hello ! Tout d'abord un très grand merci pour vos reviews et follows qui m'ont poussé à publier plus tôt que prévu :) Bonne lecture pour ce second chapitre.
Betas : Nathdawn et Kathleen-Holson, que j'adore pour leur soutien inestimable.


Comme il l'a déjà fait cent fois, John signe l'ordonnance avant de la tendre au patient face à lui. L'adolescent la scrute minutieusement et relève son nez rouge de s'être trop mouché vers le plus vieux :

« Sérieux, on vous apprend à écrire aussi mal en école de médecine ? »

« Bien sûr, ça fait partie des conditions pour avoir une mention. », répond John au tac-au-tac en reposant le capuchon de son stylo.

« Ouais, bah vous avez eu mention Très Bien alors. »

John pousse un long soupir, mi-amusé, mi-fatigué de cette journée sans fin et se lève pour raccompagner le jeune malade qui s'arrête devant le porte-manteau. Sa main blanche de trop de carences agrippe une parka verte et l'enfile, avant de faire disparaître la tignasse coupée par sa mère sous la capuche.

« Merci m'sieur. », lance sans un regard en arrière le jeune patient, mais John ne répond pas - comment réussir à dire quelque chose alors le fait que le gamin glisse sur ses épaules, sans frissonner, une parka verte ?

La porte se referme et il respire enfin. C'est juste un bout de tissu de mauvaise qualité et il est hors de question que ça devienne une phobie, alors, John oublie les points rouges fictifs qui semblent imprimés sur sa rétine et retourne s'asseoir dans son fauteuil de président, qui n'a d'impressionnant que le nom. Il n'aime pas ce siège en cuir ; en été, ses bras nus s'y collent par la sueur et le reste du temps, il produit d'insupportables shrouik lorsqu'il bouge dessus - comme un clown avec un pouet-pouet caché dans ses chaussures. Pas étonnant que les jeunes du quartier se foutent ouvertement de sa gueule.

Il fait un peu de ménage sur son bureau en plastique, se retourne vers l'écran 15 pouces et jette un oeil au site du Guardian par réflexe. L'indépendance de l'Écosse, les problèmes de l'Europe de l'Est et la rentrée des universités, rien ne peut vraiment leur servir de nouvelle affaire. Une qui ne finirait pas dans une piscine, de préférence. À peine a-t-il le temps d'aller sur son blog pour vérifier ses nouveaux messages, que le bip incessant de son téléphone le ramène à l'ordre si bien rangé de sa vie de docteur et il éteint l'écran avant que son prochain malade n'entre dans la pièce. Une gastro-entérite. Fantastique.


Sa dernière patiente auscultée et rassurée, John ferme la porte de son cabinet à clé qu'il s'apprête à déposer à l'accueil, lorsqu'il croise le chef de service, Mark Barrow. L'homme d'une quarantaine d'année, un grand blond avec des yeux bleus et des sourcils épais, ancien chirurgien reconverti dans cette petite clinique de quartier du nord de Londres, passe le plus clair de son temps entre ces murs blancs. Bel homme, il oscille constamment entre consultations au pas de charge et mains baladeuses avec les infirmières dans les placards du premier étage. Souvent, John se dit qu'avec un bronzage aussi faux que le sien, lui aussi pourrait conclure en un clin d'œil. Puis il se rappelle de l'existence des cancers de la peau et comme par miracle, sa libido se calme.

« Bonne journée John ? »

« Bonne journée. », confirme-t-il en souriant, ses coudes posés sur le comptoir de l'accueil.

« Tu fais ton don du sang demain à ce que j'ai lu sur le planning ? C'est Sophie qui s'en occupe ? »

« Oui, c'est elle qui l'a fait déjà la dernière fois. »

« Et elle est plutôt mignonne. », rajoute Mark dans un clin d'œil entendu.

« Oui, elle est plutôt mignonne. »

Que c'est con cette façon qu'il a de répéter mot pour mot les dires de son supérieur ; un héritage inutile de ses entraînements militaires.

« J'ai entendu dire que tu étais sorti avec Sarah la dernière fois ? Je te comprends, il faut dire qu'elle est canon avec ses deux gros atouts... »

« Oh, oui, vraiment canon, mais... ça l'a juste pas fait, tu vois. »

« Si ça ne le fait pas avec une femme comme ça, je suis désolé de te dire que tu es pédé mon vieux. »

Le sourire que John impose à ses lèvres lui fait si mal que c'est tout son amour-propre qui semble se fracturer sous l'effort.

« Allez, bonne soirée Mark. »

« À demain John. »

Le blond le salue d'un signe de la main et quitte la clinique.

Pourquoi est-ce que les hommes se sentent-ils toujours obligés de penser qu'un autre homme est gay s'il n'aime pas une femme à la poitrine généreuse ? John est déjà sorti avec des femmes aux cheveux courts et à la poitrine flottante dans un bonnet A, elles restaient des femmes pour autant et certaines étaient bien plus belles que ce que la société impose comme canon idéal de beauté.

De toute façon, ses seins n'avaient pas eu leur mot à dire. Ça ne l'avait pas fait avec Sarah à cause d'une chose si simple que ses amis masculins semblent parfois oublier : ça n'avait pas collé sur le plan humain. Ça aurait très certainement collé sur le plan peau-contre-peau, mais l'avoir vu s'effondrer après l'affaire du Black Lotus avait prouvé à John que la jeune femme n'était pas prête pour la vie qu'il menait avec Sherlock.

Alors bien sûr, Sherlock n'est pas un colocataire comme les autres et qu'au lieu de se disputer sur qui n'a pas fait la vaisselle, ils courent le soir venu aux quatre coins de Londres à la recherche d'un violeur ou d'une fraudeuse. Ils n'ont pas non plus d'étagères attitrées dans le frigo parce que la tête qui y séjourne depuis lundi dernier prend bien trop de place. Ils ne se font jamais de soirées télé parce que les cambriolages ont plutôt lieu la nuit, et hors de question d'attendre le lendemain matin pour s'y rendre. Alors certes, ce n'est pas normal, mais normal est ennuyeux et ennuyeux est dangereux.

Dans le métro tremblant, entre les cris du bébé dans sa poussette bleue et les rires bruyants des trois adolescents autour de lui, John garde ses yeux fixés sur le plan de la ligne au-dessus de la porte, les lèvres pincées dans une grimace inconsciente. Encore deux arrêts et il pourra quitter la fournaise produite par des hommes aux costumes cintrés et à la pression trop grande, et par les gamins du quartier qui rentrent chez eux. Parfois, John se demande comment il est humainement possible d'élever un enfant à Londres. D'autres fois, il se demande s'il devra un jour quitter cette ville qu'il aime tant pour une hypothétique famille. Et comme il ne sait pas trop si cette idée le terrifie ou l'enivre au plus haut point, dans ces moments là, il fait tout pour taire cette sensation de gouffre qui remplit sa poitrine.

À Baker Street où on installe une borne de Boris Bikes, l'ex-soldat accélère le pas et remonte jusqu'au 221B dont la porte est ouverte. Dans le petit couloir sombre, Mrs. Hudson, un sac poubelle à ses pieds, nettoie frénétiquement la porte vitrée de son appartement, grommelant contre le neveu de Mrs. Perkins qui a mis ses doigts gras dessus, avant de jeter les papiers de ses bonbons au chocolat sur le parquet.

« Bonsoir Mrs. Hudson. »

« John ! », s'écrie la femme en bondissant sur place, serrant le chiffon sale contre son chandail. « Où étiez-vous passé ? Je suis montée vous apporter des scones et Sherlock m'a dit que vous étiez sorti ! »

« J'étais à la clinique. Depuis que Sarah est en congés maladie, ils sont en sous-effectifs, alors... », sourit John le pouce indiquant bien inutilement par-dessus son épaule.

« Mais vous n'auriez pas pu prendre votre journée ? »

« Non. », sourit-il, en posant sa main sur la rambarde, déjà prêt à se réfugier chez lui pour éviter les remontrances de cette mère qui n'en est pas vraiment une.

« Est-ce que vous avez de quoi manger ? »

« Oui Mrs. Hudson. »

« Autre que des plats réchauffés ? »

Le médecin secoue légèrement la tête et ne répond pas cette fois, avant de saluer sa logeuse et de monter les marches grinçantes du 221B.

« Je monte vous apporter de la soupe aux petits pois dès que j'ai fini mon ménage ! », s'écrie une voix perçante du rez-de-chaussée.

Au premier étage, les portes sont ouvertes et la lumière faible de cette fin de journée du mois de septembre est le vestige d'un été trop court que le peuple londonien regrette déjà. Sherlock, assis au bureau planté entre les deux fenêtres, tape de ses longs doigts sur le clavier d'un ordinateur qui lui appartient. C'est si mémorable que John hésite à sortir le champagne.

« Une nouvelle enquête ? », demande le blond en retirant sa veste qu'il pose sur la patère derrière lui.

Sherlock relève à peine son visage, ses yeux clairs scrutant une longue seconde le corps du médecin de haut en bas, et retourne son attention sur l'écran.

« Non. »

John hoche la tête - bien inutilement - et marche jusqu'à la cuisine, où il découvre une table propre, néanmoins parsemée de quelques miettes et d'un évier vide. Il ne commente pas tout haut ce changement remarquable et se dirige vers la bouilloire qu'il remplit à ras-bord, souriant alors qu'il ne doit pas contorsionner l'objet pour éviter casseroles et autre ustensiles qui polluent l'évier en temps normal.

« John, où étais-tu ? », demande le plus jeune soudain debout, marchant vers lui le visage plus sérieux que jamais.

« Si c'est pour me reprocher pour la millième fois de n'avoir pas entendu ton 'John, mouchoir', ou 'John, fais taire Mrs. Hudson qui respire trop fort', laisse tomber. »

« Tu étais là-bas, pas vrai ? »

« Là-bas, tu veux dire, à la clinique, mon lieu de travail où je sauve des vies ? Alors, oui. », sourit John à défaut de réellement s'énerver.

« Tu as vu un gamin avec une bronchite, un cas de gastro-entérite, trois cas d'eczéma et une adolescente venue chercher un certificat médical pour ne pas faire sport ; en quoi sauves-tu des vies ? »

« Qu'est-ce que tu me reproches exactement ? », demande le médecin en haussant la voix, toujours terriblement mal à l'aise lorsque Sherlock énonce le contenu exact de sa journée sans aucune pudeur - pas étonnant que John évite soigneusement le salon le matin suivant ses soirées d'auto-érotisme.

« Nous n'avons même pas parlé de cette histoire de Moriarty. », répond-il, articulant chaque mot comme s'il les avait déjà répété cent fois.

John explose de rire et tourne le dos au détective avant de se diriger vers le placard à la clenche la plus usée : celui où ils amassent le thé qu'ils achètent en trop grand nombre à chaque fois. Il hésite à peine et prend finalement le premier qui lui tombe sous la main - un mélange russe de thés noirs de Chine et d'Inde - et reprend :

« Ça va Sherlock, c'était... »

« Hier. », l'interrompt le brun, debout de l'autre côté de la table de la cuisine, le visage droit et les yeux comme des aimants fixés sur le plus vieux.

John inspire discrètement, pince ses lèvres de haut en bas le temps de calmer l'infime tremblement de sa joue gauche et se retourne en souriant sommairement.

« Tu as entendu ce qu'a dit Lestrade ce matin à Scotland Yard : Moriarty s'est réfugié en Suisse et ils ne demanderont pas l'extradition, pour éviter l'incident diplomatique. Il est surveillé par les autorités alors il n'en bougera pas. Si tu veux, va allumer un cierge à St-Bride pour qu'il tombe du haut d'une montagne où qu'il s'étouffe avec un chocolat périmé mais en attendant, je ne crois vraiment pas qu'il soit utile de s'inquiéter. »

« Mais tu es retourné travailler, comme si de rien n'était... »

« Et toi, qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui Sherlock ? », sourit autant que possible John, bien décidé à faire comprendre à cet insupportable têtu que la vie suit son cours, quoi qu'on en dise.

« J'ai... appelé Molly concernant cette histoire de vol de perruche - c'était le jardinier, comme je te l'avais dis. J'ai finis mon expérimentation sur la tête du frigo et tu seras ravi d'apprendre que je l'ai jetée, comme tu me l'avais demandé. J'ai changé les piles de la télécommande de la télévision pour que tu arrêtes de te plaindre quand tu te lèves du canapé pour aller changer de chaîne directement sur le poste. Et il se peut que j'ai utilisé le pull que ta soeur t'a offert, en serpillière, lorsque l'expérience que j'ai faite sur la tête a... fait boum. »

John retient difficilement un rire qu'il aurait voulu moins sonore et verse l'eau bouillante dans les deux tasses qu'il a posé sur la table, avant de prendre place face à son colocataire. Ils font s'entrechoquer la céramique, se sourient et d'un même geste approchent les mugs de leurs bouches avant de souffler dessus.

« En somme, une journée normale. Comme moi. »

« Mais justement John, tu n'es pas comme moi. »

« Oh oui, tu es 'le cerveau' et je suis 'le cœur', c'est ça ? Tu serais sensé être celui qui analyse tout froidement et moi celui qui subit les 'conséquences émotionnelles' ? », sourit John en reposant la tasse trop chaude, citant les mots qu'ils avaient lu dans un article bas-de-gamme ; venant d'un magazine encore plus bas-de-gamme qui s'était mis en tête de les faire suivre par des journalistes encore plus bas que bas-de-gamme, lorsque les ragots royaux n'étaient plus aussi croustillants qu'avant.

Sherlock sourit poliment, bien conscient de l'absurdité discutable de ces propos, et boit lentement le thé qui embaume dans la pièce silencieuse. Il leur faut un long moment avant que l'un des deux n'ouvre la bouche à nouveau, mais ce n'est pas vraiment grave. Depuis longtemps - depuis le premier jour à vrai dire - John a bien compris qu'avec Sherlock, leur relation est si simple et si pure, que même le silence n'est pas gênant. C'est inestimable, réellement, car s'il avait du brûler un billet à chaque fois qu'il s'était retrouvé assit à côté d'un rencard, à n'avoir rien à lui dire et à subir le silence comme la plus longue et terrible des tortures, il serait tout simplement fauché. Pas qu'il soit vraiment riche non plus. Et pas que Sherlock soit un rencard.

« Qu'est-ce que tu faisais sur ton ordinateur, d'ailleurs ? »

« Je regardais s'il restait des places. »

« Des places pour quoi ? »

« Mercredi soir, Giuseppe Denosa conduit l'orchestre de Londres au Royal Festival Hall. Ils joueront Bruch et Les Préludes de Liszt. »

« Ah. », John hoche la tête avant d'aventurer ses lèvres fines sur le bord chaud de la céramique.

« Non, pas 'Ah' John ; Denosa ! Liszt ! Les Préludes ! », appuie le détective, chaque mot plus sonore que le précédent - et dit avec tellement plus de passion que le blond s'arrête dans sa dégustation pour hausser un sourcil et le coin de sa bouche.

« D'accord, pardonne moi. Et alors, il reste des places ? »

« Quelques unes. », répond Sherlock en haussant une épaule, retenant manifestement du mieux qu'il peut l'excitation qui brille comme des millions d'étoiles dans ses yeux.

Pour sûr, John n'a pas eu beaucoup de fois l'occasion dans sa courte vie passée aux côtés de Sherlock Holmes de le voir passionné - au-delà même, humain - mais il y a quelque chose à propos de la musique classique qui rend toujours le détective terriblement naturel, et soudain sa froideur gagne en degrés et sa personne en sympathie. John n'oubliera jamais ce dimanche soir du mois de mars où, finissant de lire un roman près de la cheminée, il avait relevé la tête pour regarder Sherlock, allongé en pyjama sur le canapé depuis une heure qu'ils écoutaient Les Pins de Rome de Respighi. Ses mains étaient jointes en une prière et ses pieds dépassaient de l'accoudoir, et même si tout se passait exactement comme d'habitude ce soir là, John aurait juré avoir vu une larme couler sur la joue du plus jeune. De loin, et de ses yeux mordus par son âge qu'il tente d'oublier, le médecin n'était pas sûr d'avoir halluciné, aussi, il était resté longtemps sans bouger, admirant simplement la scène qui ne le quitta jamais vraiment. Il y pense encore, souvent, et l'idée que Sherlock ait réellement pu pleurer en écoutant de la musique tire ses lèvres dans une grimace dont il n'est pas sûr de devoir réellement appeler ça un sourire.

« Ok, je viendrai. »

Sherlock sourit, les millions d'étoiles semblant gagner en intensité et John lève les yeux au ciel en resserrant ses doigts autour de sa tasse.

« On va à l'opéra ensemble maintenant. Mon Dieu, mais qu'est-ce que les gens vont dire ? »

« Que tu as très bon goût d'aller écouter Liszt, mais ils critiqueront sans aucun doute le pull que tu choisiras de mettre ce soir-là. »

« Si tu les détestes tant, pourquoi tu ne t'en débarrasses pas tous d'un coup, pendant que je suis à la clinique ? »

« Je préfère faire durer le plaisir. »

Les deux hommes se sourient, le silence confortable dans lequel ils se sentent eux-mêmes les enveloppant une seconde à peine, avant que le hurlement strident de Mrs. Hudson ne retentisse dans la petite arrière-cour, comme un ongle qui aurait rayé un tableau noir, faisant dresser les poils sur leurs avants-bras.

« Où est-ce que tu as jeté la tête, Sherlock ? »

« Dans la poubelle verte de la cour. », annonce-t-il, fier de montrer à son colocataire que ses enseignements sur le tri sélectif ont été bien retenus.

D'un bond John recule sa chaise et se précipite dans les marches, avant d'entendre la voix de Sherlock, penché par-dessus la rambarde au premier étage :

« Quoi, j'aurais dû la mettre dans la poubelle jaune ? »


Note : Et j'espère que vous aimez les meurtres car il y en aura un dans le prochain chapitre... en attendant, je vous souhaite une bonne semaine !