Note : Hello ! Petite introduction rapide pour vous remercier pour vos dernières reviews, fav' et follows qui me motivent à chaque fois un peu plus ! Et si toi aussi, lectrice, lecteur, tu aimes cette histoire, n'hésite pas à laisser un message dans la petite case prévue à cet effet tout en bas de la page :3. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture.
Bêtas : Nathdawn et Carbo Queen, que je remercie encore une fois particulièrement pour son soutien et son enthousiasme précieux.


« Café ? »

« Non merci. »

Jared Steele sourit misérablement, sa main s'agitant avant de se reposer sur sa consoeur. Le cinquantenaire doit faire la taille de Lestrade, bien que ses épaules soient plus carrées et son ventre un peu plus développé. Sur le haut de sa tête en sueur, il y a une chevelure courte, poivre et sel, où le noir de jais laisse définitivement place aux années. Il n'est pas difficile de voir que l'homme a été beau, il garde un charme certain avec sa peau hâlée et ses yeux d'un brun clair, qu'on croise bien peu dans le sud de l'Angleterre.

Tout dans ses gestes trahit avec une telle évidence le malaise, que ç'en est fascinant. John est assis lui aussi et a pris par mimétisme la même position que le suspect, mais ses jambes à lui ne tremblent pas. Il n'y a que le DI qui est resté debout, puisque Sherlock est face à Steele qu'il regarde droit dans les yeux, une ombre de sourire couvrant ses lèvres. Il n'a pas dit un mot depuis qu'ils sont rentrés et John a la sensation qu'il prend son temps. Qu'ils le foutent en taule, et qu'on n'en parle plus...

« Nous avons eu du mal à vous avoir ici, Mr. Steele. », commence Greg, ce qui fait automatiquement réagir l'appelé.

« J'étais en voyage pour affaire. C'était prévu depuis longtemps, je n'ai pas pu changer les dates. »

« Vous auriez pu vous douter que nous voudrions vous interroger. Après tout, vous avez été témoin d'un meurtre. »

« Je sais. », gémit-il et ça fait sourire plus fort encore le détective, qui reste toujours aussi silencieux.

Dans le silence rendu humide par les perles de sueur de Steele, il n'y a que le bruit de la porte qui grince lorsque Sally apporte deux tasses qu'elle pose au milieu de la petite table. Elle ne fait jamais les cafés, question de principe, mais si ça lui permet de jeter un coup d'œil à un suspect qu'on interroge, elle ne s'en plaint jamais. C'est quelque chose que Sherlock serait capable de faire et John se garde bien d'évoquer tout haut la comparaison en sautant sur le café qu'il chérit avec toujours beaucoup de dévotion, les jours suivant des nuits blanches.

« Vous me croyez tous coupable... », crache l'homme lorsque les yeux inquisiteurs de Sally ont disparu derrière la porte. « Je sais que je n'aurais pas dû partir après le concert mais je n'ai pas tué cet homme. Si je l'avais vraiment tué, vous pensez que je vous aurais communiqué ma date de retour ? Quand bien même, vous pensez que je serais revenu ? »

Gregory ouvre les lèvres, prêt à répondre, lorsque Sherlock esquisse enfin un premier geste, en se penchant en avant sur la table où il pose ses coudes, avant d'appuyer ses longs doigts les uns contre les autres face à son visage. Il plisse à peine les yeux, dans une posture d'extrême concentration qui fait légèrement reculer Steele par réflexe. John a déjà vu cette position assez de fois pour savoir que le génie Holmes est en train de déduire.

« Connaissiez-vous la victime ? », poursuit finalement Gregory, puisque Sherlock ne semble toujours pas prêt à ouvrir les lèvres.

« Pas du tout ! C'était la première fois que j'allais au Royal Festival Hall. »

« Vous vous y connaissez en musique classique ? », demande John.

« Non, pas particulièrement. »

« Pourquoi être allé à ce concert alors ? »

« Pour découvrir de nouvelles choses. », répond-il, comme à bout de souffle, ses mains emprisonnant son visage blanchi par le malaise.

John profite que le suspect ait ses yeux fermés pour tourner les siens vers Lestrade qui hausse ses sourcils au même instant. C'est toujours étrange de voir un homme craquer aussi facilement, d'autant plus que celui-ci a la cinquantaine. Il a l'attitude d'un suspect qu'on aurait placé en garde à vue depuis 48h alors que ça ne fait même pas une demi-heure qu'ils y sont. La journée promet d'être longue.

« Est-ce que vous avez une arme, Mr. Steele ? », demande Lestrade en s'appuyant contre le mur face à lui.

« Bien sûr que non. »

« Avec une licence, ce n'est pas illégal, vous savez. »

« Je connais la loi, je vous remercie. Et c'est toujours non. Je n'ai pas d'arme, ne veux pas d'arme, et je n'ai rien à voir avec cette histoire de meurtre. »

« Racontez-nous la soirée, s'il vous plait. »

L'ingénieur agite une fois la tête et se penche légèrement en avant. Il pose à nouveau ses mains sur la table et les malaxe avec force avant de commencer son récit, la voix chevrotante malgré toute la bonne volonté qu'il peut y mettre.

« Je suis arrivé environ vingt minutes avant que ça ne commence. J'étais assis sur la dernière rangée, j'ai lu mes emails et regardé un peu la salle. Il y avait une femme et un jeune homme trisomique juste devant moi. Il semblait très excité d'être là, il expliquait à sa mère où se plaçait tel ou tel musicien, c'était impressionnant. Mais je n'ai pas vu l'homme se faire abattre, je regardais ailleurs. J'ai d'abord vu l'agitation, j'ai entendu quelqu'un parler de médecin et j'ai suivi le flot sans vraiment réfléchir. Je n'ai compris qu'une fois arrivé dans la rue, lorsque des gens qui étaient assis au premier rang racontaient ce qu'il s'était passé. C'est aussi pour ça que je n'ai pas annulé mon voyage, il y avait tellement de témoins, en comparaison, je n'ai rien à vous apprendre concernant cette affaire. »

Il y a un long silence qui suit les propos de l'ingénieur, où Lestrade est plus abattu que jamais et où l'esprit de John semble touché par la grâce Holmesienne, puisque le susnommé est toujours dans une léthargie insupportable:

« Et qu'est-ce que vous avez fait pendant l'entracte ? », demande-t-il et si ça fait baisser les yeux de Steele, ça fait au moins tourner ceux de Sherlock vers lui.

Le détective sourit, une seconde, et s'il est clair que son visage est illuminé par la fierté, ça se répercute avec force jusque dans la cage thoracique de John.

« ... Je veux voir mon avocat. », conclut Steele, visiblement à bout, avant de se lever en remettant sa cravate en place.

« Steele, c'est dans votre intérêt de tout nous dire. Je suis tenu d'accéder à votre requête mais permettez que je vous donne un conseil : je vais être obligé de vous placer en garde à vue si vous demandez votre avocat et ça sera consigné dans votre casier judiciaire. », explique Lestrade en décomposant chaque mot pour être sûr que l'ingénieur comprenne les enjeux d'une telle décision.

« Je ne dirai rien de plus. »

« Vous allez commencer par vous asseoir. »

Et cette fois, les trois têtes se tournent vers la seule qui n'avait pas encore émis un son. Sherlock, toujours statique, sourit à destination du suspect qu'il a harponné de son regard. Il ne faut que quelques secondes pour que ses iris indéchiffrables suffisent à faire plier son aîné qui reprend place sans dire un mot.

« Vous pensiez réellement que ça pourrait bien se passer ? »

Steele se tend de tout son être et son visage qui avait repris des couleurs les perd instantanément. Oh, comme John déteste ces moments là - et ça arrive à chaque enquête - c'est comme un putain de décalage horaire où Sherlock est bien plus en avance que lui et a déjà tout compris alors qu'il attend, à la ramasse, de percevoir ne serait-ce qu'un bout de la vérité. Ça lui rappelle son enfance, quand les Battermore en face de chez eux avaient un magnétoscope enregistreur, alors que ses parents à lui ne voulaient même pas émettre la possibilité d'en acheter un. Il serre les dents, regarde plus Sherlock que Steele, puisqu'il est clair que les informations vont arriver par son ami, et garde ses poings sur ses genoux écartés sous la table.

« Drôle d'idée que d'organiser ça un soir de concert, néanmoins, surtout à l'heure de l'entracte. Mais ça ne s'est pas fait finalement, n'est-ce pas ? Je ne vois pas comment vous auriez pu enchaîner : Jared Steele, enchanté, vous avez vu le corniste se faire exploser la cervelle ? »

L'ingénieur baisse les yeux, ses mains se serrant avec force alors que ses dents mordent ses lèvres. Il est démasqué, c'est évident, mais de quoi ? John a beau repasser les vingt dernières minutes dans son esprit, il ne comprend strictement rien de ce qu'il vient de se passer. Il lève son petit nez retroussé vers son ami flic, mais il partage la même expression complètement dubitative, alors, pas vraiment possible de compter sur son aide.

« C'est bon, vous l'avez compris, est-ce que je peux y aller maintenant ? », grogne Steele en regardant la porte comme s'il regardait un canot de sauvetage en pleine tempête.

« Compris quoi ? Sherlock, aurais-tu l'amabilité de nous expliquer ? », est obligé de demander le DI pour, une fois de plus, sortir le détective de ses pensées puisqu'il n'a toujours pas compris que la globalité de ce qu'il déduit n'est absolument pas perceptible pour des êtres humains.

L'appelé hoche une fois la tête et la tourne vers son colocataire à qui il adresse un sourire complice.

« Mr. Steele est l'amant de Sheri Walsh. C'est elle qu'il regardait lorsque Sherrer a été tué. Elle s'est disputée avec sa sœur le soir du concert car elle comptait le lui présenter à l'entracte, mais suite à leur altercation dont il a été témoin, il a pensé plus sage de remettre à plus tard la rencontre. Ce n'est pas des nouvelles choses qu'il voulait découvrir mais sa belle-soeur. Si on oublie le fait qu'elle te draguait pendant l'interrogatoire que tu lui as fait passer, c'est une histoire très romantique que nous avons là. »

John a un sourire qu'il cache en étirant sa mâchoire, parce qu'il a deux paires d'yeux autres que ceux bleu cristallin qui le regardent et qu'il soit damné s'il laissait transparaître les sentiments très peu hétérosexuels qui l'envahissent lorsque Sherlock s'adresse à lui et seulement lui, comme s'il n'y avait personne d'autre sur terre. Steele s'est un peu tendu en entendant que sa petite amie avait dragué un autre que lui - plus jeune néanmoins, ne l'oublions pas - mais il semble toujours aussi prêt à partir. Sherlock ne compte pas s'arrêter là, parce qu'au-delà de la déduction, ce qu'il aime, c'est d'être le centre de l'attention.

« Alors, vous avez une relation d'ordre coïtal avec une jeune femme de 25 ans votre cadette. Vous pourriez être son père, Angie Walsh disait vrai, mais nous ne sommes pas là pour juger les problèmes moraux que cela pourrait poser. », conclut-il en se levant. « Lestrade, l'interrogatoire de Mr. Steele est terminé, ce n'est pas lui qui a tué Sherrer. Maintenant, John, si nous y allions ? Une bonne sieste s'impose, tu ne crois pas ? »

John hoche la tête en écarquillant grand les yeux et se lève d'un bond, tout à fait excité à l'idée de pouvoir se recoucher dans ses draps qui doivent encore être chauds. Ils n'ont toujours pas trouvé leur meurtrier et ça laisse en suspend des questions dramatiques, mais ils se laissent éhontément porter par le petit frisson temporaire d'avoir au moins réglé un mystère, aussi mineur soit-il. Sherlock, debout près du porte-manteau, lui tend sa veste, en s'adressant au témoin toujours assis :

« D'ailleurs, Mr. Steele, sachez qu'il est plus utile de vouloir appeler son avocat lorsque vous avez quelque chose à cacher. Avoir une relation avec une femme plus jeune n'est pas illégal, vous savez. »

« Je sais, je connais la loi. », répond-il alors que John passe les portes de la salle d'interrogatoire. Sherlock s'immobilise et regarde l'ingénieur, comme s'il était frappé par l'évidence. Il y a quelques secondes de silence confus, où Lestrade ralentit ses gestes et où John a la désagréable impression qu'il ne va pas retrouver sa couette de si tôt finalement, avant que Sherlock ne refasse un pas dans la pièce, un doigt pointé vers le cinquantenaire :

« C'est la deuxième fois que vous dites ça ; en quoi la loi vous importe-t-elle tellement ? Oh... », et soudain, ses mains s'ouvrent au même rythme que ses yeux et ses épaules se tendent, parce que Sherlock a le flair d'un limier, et pour sûr, il a trouvé quelque chose.

Le DI l'a vu, au même titre que John qui se rapproche pour entendre les déductions, avant que le flot brillant de parole ne vienne comme une vague faucher Jared Steele :

« Votre relation avec Sheri Walsh est illégale. Elle a 26 ans, ce n'est pas un problème d'âge. Est-ce qu'elle fait partie de votre famille ? Non, impossible, avec votre peau et vos traits physiques qu'on retrouve dans l'Europe de l'Est, et ses tâches de rousseur et sa peau claire typique du nord de l'Europe, vous ne partagez pas de sang - du moins, pas sur les quatre précédentes générations, d'après la forme de vos métacarpes. Êtes-vous mariés ? Non, vous ne portez pas d'alliance. Êtes-vous un proche de la famille ? Un ami du père peut-être ? Non, ça ne serait pas illégal... Réfléchis, Sherlock, réfléchis... Sheri était prête à vous présenter à sa famille, l'histoire était donc sérieuse ; est-elle enceinte ? Impossible, je l'aurais vu. En vue d'un mariage, peut-être ? Pourquoi ne pas pouvoir nous dire que vous alliez vous marier avec Sheri Walsh ? Pourquoi est-ce qu'elle vous a présenté comme son âme sœur alors qu'elle draguait Jo... Oh ! »

Et alors que l'estomac de John vit le décalage horaire en se serrant à l'appel de son nom, ses yeux eux bondissent du DI au détective, puisqu'ils ont, semble-t-il, tous les deux compris. Sherlock a refermé ses mains, comme s'il avait attrapé dans ses poings la vérité et qu'il la serrait de peur de la dévoiler, alors c'est Gregory qui porte le coup de grâce :

« Mr. Steele, est-ce que je pourrais voir vos papiers s'il vous plait ? »

L'ingénieur ne réagit pas et ne semble même pas respirer, alors qu'il sort de sa poche intérieure un portefeuille dont il tire une carte d'identité, bien loin de celles britanniques que John connait par coeur, qu'il tend au policier.

« Vous êtes Kosovar ? »

« Oui, Jared Steele est un nom d'emprunt, puisque les anglais ont du mal à prononcer mon nom... »

Lestrade serre ses pouces sur la carte plastifiée par fierté, en manquant de la coller à son nez, et plisse ses yeux en essayant de déchiffrer le véritable nom de l'ingénieur :

« Luljette Fetch... Fech... »

« Ça se prononce Lulïet Fejzullakh. », corrige Steele et il ne tremble plus, semble extrêmement fatigué et vieux soudainement. Il faut que la voix de Gregory résonne, pour que John comprenne enfin :

« Et est-ce que je pourrais voir votre visa ? »

Steele a un simulacre de sourire empreint de tristesse et alors qu'il s'approche avec mollesse du groupe d'homme, John a la naïveté de croire quelques secondes que ce n'est pas une bête histoire de papiers. Ils ne sont pas là pour ça et la situation est si injuste que leurs voix sont maintenant bouffées par l'amertume.

« Je veux bien que vous appeliez mon avocat maintenant, s'il vous plait. »

« Steele, si vous n'avez vraiment pas de visa à me montrer, je serai obligé de vous placer en garde à vue. », prévient Lestrade, effaré.

« Je ne dirai plus rien. », soupire-t-il en réponse, à bout de force.

Le DI émet un bruit de gorge étourdi et sort de la poche arrière de son jean une paire de menottes qu'il met aux poignets du cinquantenaire qui les a tendus pour faciliter son geste. Ça n'arrive quasiment jamais à vrai dire, mais Gregory est trop abasourdi pour apprécier ce changement notable. Sherlock et John font un pas en arrière et laissent le flic guider l'homme à travers les bureaux et alors que le médecin s'apprête à proposer à son colocataire de rentrer, c'est la vision d'une voie lactée de tâches de rousseur qui lui retourne le cœur.

« Jared ? »

Sheri Walsh dépasse le bureau où elle était installée et s'approche à pas rapides du petit groupe, avant qu'elle ne découvre dans un sursaut ses poignets entourés de métal.

« Qu'est-ce que vous faites ? Où est-ce que vous l'emmenez ? Jared, qu'est-ce qu'il se passe ? Vous ne pensez tout de même pas qu'il a tué ce musicien, n'est-ce pas ? »

« Sheri, rentre chez toi, d'accord ? Ne t'occupe pas de ça. », répond très calmement l'ingénieur en la couvrant d'un regard aussi doux qu'une nuit d'été.

« Retirez-lui ces menottes. », ordonne la jeune femme sans oser regarder de ses yeux exorbités par la peur ceux du DI.

« Je vous conseille d'écouter votre ami et de rentrer chez vous. »

« Mais il ne l'a pas tué ! »

« Mr. Steele est placé en garde à vue avant que ça situation ne soit plus claire. Soit dit en passant, il est également suspecté d'avoir voulu organiser un mariage blanc, ce qui, je le rappelle, est passible pour la complice de cinq ans d'emprisonnement et de 150 000£ d'amende. », se retient de hurler Lestrade qui fusille de son regard la jeune femme qu'il veut voir déguerpir le plus vite possible, pour ne pas avoir à la placer derrière les barreaux.

« Rentre chez toi et ne t'inquiète plus pour moi. », conclut simplement Jared, ses mains se levant par réflexe pour la toucher, mais le bruit métallique des chaînes de ses menottes est assez écœurant pour lui faire avorter son geste.

« Jared, non, tu ne peux p... »

Mais le DI n'attend plus et tire avec force sur le bras de l'ingénieur pour l'emmener jusqu'en cellule et alors que la blonde s'apprête à les suivre, le souffle court et les larmes au bord du cœur, c'est John qui bondit presque sur ses épaules pour l'empêcher d'aller plus loin.

« Jared ! », se met-elle à crier à travers l'immense open-space pour être sûre que tout le monde l'entende. « Jared je vais te sortir de là et on va se marier comme prévu, je te le jure ! Tu m'entends ? Je te le jure ! »

« Sherlock, aide-moi... », murmure John par-dessus son épaule et le brun attrape le bras gauche de la jeune femme pour l'accompagner hors des bureaux.

Ils l'encerclent d'une impitoyable tendresse et l'entraînent loin des regards avides et des représentants d'une loi qu'ils ne pourraient trouver plus absurde. Elle a serré sa mâchoire avec force pour s'empêcher de hurler et ses joues sont maintenant rayées par des larmes qu'elle veut les plus murmurantes possible. C'est Sherlock qui les traîne jusqu'à l'escalier de service et même si ça sent l'essence parce qu'il donne sur le parking, au moins ils ne risquent pas de croiser du monde. Les mains des deux hommes la lâchent, avant qu'elle ne s'asseye sur une marche où elle se recroqueville pour cacher son visage d'une tristesse insolente pour une jeune fille de son âge. Il y a quelques secondes de silence aussi lourd que leurs respirations, avant qu'une première lamentation sans forme ne pousse John à se mettre à genoux face à elle, sa main retrouvant le chemin naturel vers son épaule, qu'il couvre de toute sa bienveillance.

« Sheri, l'inspecteur Lestrade vous a laissé une chance de vous en sortir, saisissez-la. Vous l'avez entendu, vous risquez très gros s'il est prouvé que ce mariage est... n'est pas un mariage d'amour. »

« Je ne vais pas le laisser comme ça. Est-ce que vous lui avez parlé ? Est-ce que vous savez au moins ce qu'il a vécu, ce qu'il a dû endurer pour en arriver là où il en est aujourd'hui ? », gémit-elle, en les regardant l'un après l'autre.

Ils secouent sommairement leurs têtes tandis qu'elle essuie dignement ses larmes d'une main tremblante et souffle pour reprendre son calme.

« Je ne comprends pas, comment peut-il ne pas avoir de visa ? », balbutie John en regardant Sheri puis Sherlock qui fait un léger signe de la tête pour faire comprendre qu'il n'en a pas la moindre idée.

« Il a quitté son pays lorsqu'il avait 17 ans pour suivre des études à Londres. Il a vécu pendant près de 20 ans ici, en faisant régulièrement des demandes de visa qui lui ont toujours, toujours été accordées. Et il y a cinq ans un connard de l'immigration derrière son putain de bureau a décidé qu'il ne lui renouvellerait pas. Ça arrive vous savez ; y'a pas d'historique, ce n'est pas parce que la personne vit depuis 3 mois ou 10 ans au Royaume-Uni que ça change quelque chose, et si une personne décide de ne pas renouveler le visa, vous ne pouvez rien y faire. Jared a paniqué et si la MB Bank avait appris qu'il n'avait plus le droit de travailler ici, il aurait été viré et renvoyé dans son pays... »

« Donc, il a falsifié son visa. », conclut le détective, apparemment hautement irrité de ne pas l'avoir compris avant.

« Voilà. Depuis, il en fait un faux chaque année et il est terrifié à l'idée que ça se sache. Il ne peut plus faire de demande de visa, sa seule solution pour rester ici c'est de se marier avec moi. »

« Alors vous feriez bien de rentrer chez vous et d'appeler son avocat. », conseille Sherlock, se reculant déjà pour lui montrer le chemin des marches.

Elle agite sa tête dans un geste énergique et se lève. Elle remet l'anse de son sac sur son épaule et remercie John pour sa considération d'un sourire discret. Elle s'apprête à descendre lorsqu'elle les regarde et c'est avec ce simple geste qu'elle leur fait le serment :

« Je ne peux pas le laisser tomber, vous comprenez ? Je l'aime. Peut-être pas comme les autres l'entendent, mais je l'aime assez pour me battre pour lui. »

Contre le béton, ses petits talons claquent et claquent encore, dans l'écho étourdissant de la cage d'escalier vide. Sherlock inspire à pleins poumons maintenant qu'ils sont seuls et alors que John s'assoit à la place où était la sœur Walsh, il en fait de même jusqu'à ce qu'ils soient collés épaule contre épaule à regarder mollement le mur d'un gris-taupe où on a accroché un extincteur. Ils restent longtemps muets avant que John ne soupire, absolument épuisé :

« Eh bien, je n'avais décidément pas vu ça venir... Ça règle le mystère du mensonge de Sheri Walsh. C'est bien, à défaut d'arrêter de vrais criminels, on détruit la vie de gens qui n'ont fait de mal à personne. »

« John... »

« Non, non, parlons-en, puisqu'on n'avance pas : on a interrogé tous les suspects établis par la balistique, n'est-ce pas ? »

« Oui. »

« Donc, on est dans la merde. »

« C'est un peu vulgaire, mais globalement, c'est ça. »

Le médecin inspire et se penche en avant en appuyant ses coudes sur ses genoux.

« Est-ce qu'ils auraient pu se planter ? »

« Impossible, la balle a bien touché l'arrière de son crâne, tu l'as vu toi-même. »

« C'est quoi le plan, alors ? »

« Deux choses : premièrement, je vais revoir Benjamin Cox. Rappelle-toi ce qu'a dit Steele, Benjamin connaissait tout sur l'orchestre. Si je le vois sans sa mère, j'arriverai à lui faire avouer ce qu'il sait. »

« En le remerciant en précipitant une crise cardiaque ? »

Sherlock hausse un sourcil, alors le blond sourit.

« Désolé. Et la deuxième chose ? »

« Je crois qu'il est temps que j'appelle mon très cher grand frère. »