Ce qui marque lorsqu'on pose un pied dans le Royal Festival Hall pour la première fois, ce n'est pas le plafond blanc laqué, formé comme des vagues qu'on aurait scindées au couteau. Ce n'est pas la lumière jaune et chaude qui laisse peu de place à l'imagination. Ce n'est pas non plus la façon dont l'acoustique a été conçue pour emmitoufler chacun des bruits les plus sourds pour ne faire ressortir que la pureté du son du mieux accordé des instruments. Ce qui marque, lorsque l'on entre au Royal Festival Hall la première fois, c'est l'odeur du bois.
John relève le nez et observe les projecteurs qui fixent la scène couverte par les musiciens qui attendent. Quand il est venu ici il y a des mois de ça, il ne s'était pas rendu compte à quel point l'odeur du bois environnant insuffle une espèce d'aura chaude et réconfortante où il se sent si bien qu'il pourrait prendre racine sur n'importe quel fauteuil beige. C'est parce qu'à ce moment là, tout ce que John voyait c'étaient les costumes hors de prix face à sa propre personne complètement banale. Ce n'est vraiment plus le genre de choses qu'il remarque aujourd'hui.
Les mains dans les poches, il marche lentement le long des fauteuils de la première rangée. À quelques mètres de là, il entend le pianiste demander un mouchoir à un de ses collègues. Ils murmurent tous et ça fait sourire John qui comprend leur malaise. Il ne peut pas vraiment leur en vouloir, Sherlock est le roi de la gêne. Et c'est encore plus idiot alors que le détective n'est même pas dans la pièce.
Sherlock et lui ont dû attendre trois jours pour que Lestrade, avec l'aide du Royal Festival Hall, organise cette reconstitution à laquelle participe tous les membres de l'orchestre présents le soir du meurtre, ainsi que les sept suspects qui ont repris leur place. Il y a une trentaine de policiers en tout dans la salle, en comptant la balistique et les bleus qui gardent les entrées en cas de tentative de fuite. C'est rare, mais d'après Gregory, c'est déjà arrivé qu'un coupable essaye de s'échapper à peine un pied posé sur les lieux de son crime.
D'un autre côté ça aurait pu les arranger, mais non, Doris et Benjamin Cox, Angie et Sheri Wlash, Jared Steele, Craig Jennings et Anna Sanchez sont tous entrés du même pas, ont retiré leurs vestes et sacs de leurs épaules avant de prendre place comme s'ils s'apprêtaient à assister à n'importe quelle représentation.
Lestrade est installé sur l'arrière-scène lui aussi, à quelques fauteuils des suspects. Il n'a quasiment pas dit un mot depuis que son équipe et lui sont arrivés. Pour sûr, il a dû jouer ses dernières cartes pour autoriser cette reconstitution et vu sa tête, il n'a pas l'air de croire que ça servira à quelque chose. John ne peut pas lui en vouloir non plus. Il lui sourit poliment, ne reçoit rien en réponse, alors cache sa bouche étirée derrière son poing fermé et prétexte une toux soudaine. Mon Dieu, quelle ambiance de merde.
Il y a aussi une chose que le docteur n'explique pas, c'est la présence d'Anderson. Il n'a pas travaillé sur cette enquête, n'est pas venu le soir du crime analyser le corps et John n'a jamais entendu Lestrade le mentionner. John finit par monter sur le plateau par le petit escalier de gauche et se rapproche de lui.
« Ça va ? », pas qu'il en ait vraiment quelque chose à faire, mais il faut bien commencer la conversation quelque part.
« Extrêmement bien. », répond Anderson, le menton relevé et les mains croisées face à lui, la voix rendue nasillarde par tant de fierté dégoulinante.
John hoche une fois la tête et ne relance pas la conversation ; Anderson ravi n'est jamais un bon signe pour le détective et John a choisi son camp depuis longtemps. Il reste debout près du médecin légiste et balaye la scène de son regard avant que la voix stridente ne reprenne :
« Vous savez pourquoi Holmes m'a demandé de venir ici, pas vrai ? »
« Sherlock vous a demandé de venir ? », demande John, les sourcils si hauts sur son front qu'ils semblent prêts à se perdre dans ses cheveux blonds.
« Bien sûr. L'échec de cette affaire a fait le tour de Scotland Yard, ce n'est un secret pour personne. Holmes a compris qu'il était temps qu'il fasse appel à des professionnels, alors, me voilà. »
Le médecin hoche à nouveau la tête, cette fois pour s'empêcher de rire et prétexte un appel provenant de l'arrière-scène pour s'éclipser. Bien sûr, Sherlock n'a pas pu demander à Anderson de venir pour son aide, c'est tout à fait aberrant, mais John n'a quand même pas la moindre idée de ce qu'il se passe. Tout ça commence à devenir pesant.
Il grimpe les marches de gauche et se rapproche des suspects. Au fond, il reconnait Sanchez, même si ses cheveux ont poussé et qu'elle est bien plus maquillée que lors de leur première rencontre. Elle est toujours aussi amicale qu'une porte de prison néanmoins, alors John n'insiste pas et s'attend à voir à côté d'elle Steele, mais l'homme est un peu plus bas, à côté de Sheri Walsh dont il tient la main frêle dans la sienne. Elle est toujours d'une beauté enchanteresse avec sa peau claire et ses yeux d'un brun chaud. Elle est assise au premier rang, ses jambes croisées dans un geste d'une classe folle, aux côtés de sa sœur que l'adolescence ne semble toujours pas avoir quittée. Angie a cette fois des cheveux coupés si grossièrement qu'il n'est pas possible que ce ne soit pas un acte de rébellion extrême à l'égard de ses parents conservateurs. Mais il faut dire que c'est Londres, alors ce genre de détails physiques ne sont pas remarqués par grand monde. Ce que John ne loupe pas cependant, c'est sa position, ses bras croisés et son dos tourné pour ne pas voir sa sœur et Steele. John, lui, les regarde plus précisément et s'il n'arrive pas à mettre le doigt dessus pour l'instant, il est sûr que quelque chose a changé. Est-elle enceinte ? Elle a en tout cas un teint magnifique. L'arrivée d'un bébé serait effectivement plus facile pour la demande de papiers de Steele - parce que même si Sherlock a trafiqué la lettre du procureur, Lestrade n'a rien dit sur une régularisation de son statut pour autant. John s'approche et vient face au faux couple pour leur sourire :
« Vous devriez aller à votre place, Steele, Sherlock ne va pas tarder. »
« Est-ce que vous savez quand ça va commencer ? J'ai un rendez-vous en fin de journée. »
« Il arrive. », répète John à l'attention de Sheri, même s'il n'en a pas la moindre idée.
Steele agite une fois la tête et sourit à la jeune femme avant de remonter jusqu'à sa place. Et cette fois c'est évident, John sait ce qui a changé : ils sont tombés amoureux.
Il pince ses lèvres pour se retenir de sourire, croise le regard brillant de Benjamin (apparemment la seule personne exaltée d'être ici aujourd'hui), lui fait signe rapidement avant de se retourner et de poser ses deux mains sur la rambarde dorée. Et comme un métronome donnant le rythme de l'air qui s'apprête à prendre vie, le clac de la porte arrière-gauche résonne dans le silence impressionnant de la pièce.
John ne voit pas précisément ses traits mais il reconnait le manteau noir du détective et ne se retient pas cette fois de sourire. Ses pas tapent en rythme contre le bois. Ses mains dans ses poches et le regard droit, il envahit l'espace comme un prince qui contemple son propre royaume. Il n'y a plus un murmure maintenant qu'il est entré et cette mise en scène donne à John une envie de rire qu'il ne contient que parce que Sherlock n'a pas l'air de s'amuser, du tout.
S'il ne fallait que parler en euphémisme, John dirait que les trois derniers jours à 221B n'ont pas été très faciles à gérer. Et dire qu'il pensait que l'ennui était le pire ennemi de Sherlock Holmes, mais c'est qu'il ne l'avait jamais encore vu côtoyer l'impatience. Ils n'ont quasiment pas échangé cinq mots et ont dormi chacun dans leur chambre, même si leurs corps se sont serrés l'un à l'autre plus d'une fois pour se laisser la place devant le lavabo ou en se croisant dans l'embrasure d'une porte. Ça a suffi à John, qui n'avait pas vraiment envie de faire comme si de rien n'était, pas avec cette pression aux allures de couperet.
Sherlock est maintenant sur le plateau. Ses mains derrière le dos, il passe à travers les musiciens en les regardant tous un par un. Il tente de les reconnaitre, John le sait parce qu'il se dirige souvent à l'extrémité gauche de la scène pour revoir l'ensemble du même angle que lorsqu'ils étaient à leurs places 14 et 15W. Parmi les musiciens, plus de la moitié est en tenue de ville car c'est encore l'après-midi et leur prochaine représentation ne commencera pas avant 20h. Ça n'a pas l'air de déranger Sherlock qui continue son inspection encore près de sept minutes avant de hausser la voix vers l'arrière-scène :
« Lestrade ? »
Le DI agite une fois la tête et se lève de son siège pour retenir l'attention de tout le monde. Il sort son discours habituel en début de reconstitution, entre termes légaux et techniques et précise que chacun doit suivre les ordres de Holmes. Quelques têtes se hochent pour montrer leur approbation, ça ne fait pas ciller les bleus qui gardent les sorties de secours et ça fait soupirer tout haut Doris Cox qui ne semble toujours pas porter le détective dans son cœur.
John va s'asseoir un peu plus loin pour ne pas cacher la vue aux suspects et se penche par-dessus la rambarde pour regarder sous lui la scène. Automatiquement, ses yeux se portent sur la chaise vide de laquelle on a approché un pupitre tout aussi vierge et un cor qui n'est pas celui que Sherrer utilisait. Bien sûr, celui du défunt repose, couvert de sang, dans une salle du sous-sol de Scotland Yard.
« Qu'est-ce que vous jouez ce soir ? », demande soudainement Sherlock en pointant du doigt le clarinettiste.
« Dvorák, la Symphonie du Nouveau Monde... »
« Non, c'est mauvais. », peste-t-il comme s'il avait réellement son mot à dire et ça exaspère John dont les yeux se lèvent au ciel.
Penché au-dessus de la rambarde, il regarde son colocataire s'agiter parmi les violoncellistes, grimper sur le piano à queue, glisser sous une chaise, avant de monter jusqu'à l'arrière-scène. Il marche sur les fauteuils lorsqu'il remonte les rangées, passe devant Lestrade sans le voir et se précipite entre Doris et Benjamin pour mettre son visage à leur niveau.
« B-bonjour M-Monsieur Holmes ! », s'enchante Benjamin en lui tendant la main pour le saluer.
Mais l'appelé ne semble même pas l'entendre que déjà il prend appui sur la tête de Jennings d'une main avant de venir s'asseoir à côté de lui. John en profite pour regarder le père qu'il n'est même pas allé saluer. L'homme a une mine terrible, le teint blafard et les yeux vitreux. Bien sûr, il s'en rappelle maintenant, Jennings a entamé une grève de la faim pour récupérer la garde son fils et même si Sherlock avait présenté la chose comme un acte tout à fait risible, le voir ainsi physiquement diminué fait grimacer John. Le détective colle sa joue à celle mal rasée et finit par repousser l'homme pour prendre sa place sans aucune douceur, pour ainsi regarder le plateau de son point de vue. Jennings ne dit rien et soupire à peine, mais ça fait bouillonner Doris qui s'exprime enfin :
« Vous pourriez y aller doucement quand même ! Un peu de compassion, ça ne peut pas vous tuer ! »
Et une fois encore, les sons ne semblent même pas parvenir jusqu'au cerveau génial car Sherlock se contorsionne sur son siège pour tenter de voir les musiciens de tous les angles possibles, donnant par la même occasion des coups de pieds dans le dossier du siège où est installée Angie Walsh qui peste des injures très imagées.
L'ambiance devient si lourde que c'est comme si l'air devenait gluant et s'engouffrait dans les poumons de tous ceux présents ici aujourd'hui. John ne s'en rend même plus compte, mais son poing s'ouvre et se referme sur son genoux droit à chaque fois que Sherlock manque d'écraser quelqu'un. Le détective n'a plus qu'à vérifier la première rangée, mais il jette à peine un coup d'œil à la scène lorsqu'il passe devant les sœurs Walsh, comme s'il était absolument évident que ni l'une ni l'autre n'était à remettre en cause. Il tourne néanmoins la tête devant Sheri et s'arrête d'un coup, fronce les sourcils et la décrypte près de trois secondes avant de demander :
« Enceinte ? Ah, non, vous êtes... », mais il ne termine pas sa phrase et relève son regard vers Steele avant de tourner les talons et de redescendre jusqu'à la scène. « Où est Anderson ? », demande-t-il une fois parmi les musiciens et l'appelé lève une main, un sourire prétentieux aux lèvres. « Parfait, veuillez prendre place juste ici, s'il vous plait. », poursuit-il en pointant de son doigt la chaise que John scrutait précédemment.
Le médecin légiste fronce les sourcils, regarde autour de lui, incrédule, et marche à une vitesse ridicule jusqu'à la chaise, avant d'y poser le bout de ses fesses, comme s'il avait peur qu'elle prenne feu.
« Très bien, nous allons donc commencer le... », commence Sherlock, très vite interrompu par la voix chevrotante d'Anderson.
« Attendez, qu'est-ce que vous voulez que je fasse, là ? »
« Le mort. », répond le détective, dans une évidence déconcertante.
« Quoi ? N... non, pourquoi ça serait à moi de le faire ? »
« Parce qu'il nous faut bien quelqu'un pour représenter Sherrer. »
« C'est pour ça que vous m'avez fait venir ? Hors de question ! Timbré comme vous êtes, vous allez vraiment me faire tirer dessus ! »
« Oh allons, Anderson, si nous voulions recréer à l'identique le meurtre, j'aurais choisi une victime avec un cerveau à exploser. »
Le médecin légiste a un rire faux et bondit à travers les musiciens en marmonnant une série de non, non, non, non, qui grognent comme le tonnerre naissant. Si ça a apparemment le mérite de faire sourire Benjamin, John remarque bien tout autour de lui la tension qui s'élève. Lestrade est resté debout, les mains dans les poches et il scrute le détective avec dureté, et si les témoins se regardent, visiblement gênés, les musiciens, eux, se penchent les uns vers les autres pour murmurer des paroles que le médecin imagine aisément remplies de malaise.
« Bon, on a assez perdu de temps comme ça ! », s'exclame John en tapant ses genoux du plat de ses mains avant de se lever et de descendre jusqu'au plateau où il s'installe à son tour sur la chaise vide.
Sherlock le regarde sans un mot (au moins, il semble se rendre compte de sa présence ici) et l'ambiance est plus électrique que jamais alors qu'il martèle le bois ciré de la scène de ses pas inquisiteurs et que ses sourcils froncés ne semblent plus vouloir reprendre leur place normale. Il ne faut pas être son colocataire pour comprendre que les nerfs de Sherlock sont en train de lâcher. Il se retourne une dernière fois vers le balcon côté cour, là où John et lui étaient assis, avant de monter sur la petite estrade rouge et John manque de s'étrangler dans un rire indigné : Sherlock s'est installé à la place du chef d'orchestre.
« C'est votre répertoire du mois ? », demande-t-il en pointant du doigt le carnet installé sur le pupitre d'un violoniste.
« Oui. », confirme l'homme d'un œil mauvais.
« Qu'est-ce que vous allez jouer ? »
« Dvorák ce soir, Tchaïkovski mardi et jeudi, Liszt la semaine d'après, Paganini le... »
« Paganini, le Concerto no°2 en B mineur ? »
« Oui. »
« Très bien, troisième mouvement. », commande Sherlock en posant ses mains sur le garde-corps du praticable.
John lève les yeux au ciel. Bordel.
« Pardon... ? »
« Vous m'avez très bien entendu, allez-y, troisième mouvement», répète Sherlock en levant une main et cette fois c'en est trop.
Les musiciens se regardent encore quelques secondes avant que le premier violon ne fasse tourner bruyamment les pages de son carnet pour trouver la bonne partition et entame sans attendre le morceau, apparemment à bout de patience. Il y a encore quelques secondes où seul le son de son violon résonne avant qu'il ne soit enfin rejoint par ses collègues. Lestrade tourne sur lui-même, Doris s'est déjà levée pour enfiler son manteau et cette fois, John craque :
« Sherlock, qu'est-ce que tu fais ? »
Le détective ne répond pas, les mains agrippées à la petite rambarde métallique où il se tient, les yeux scannant ceux des suspects. Lestrade a réussi à convaincre Mrs. Cox de rester, puisqu'elle a repris place à côté de son fils, mais les deux ont enfilé leurs vestes, prêts à partir dès qu'on leur en donnera l'occasion.
Autour de John, la mélodie s'enflamme, il grimace même car les cordes à côté de lui vrillent ses tympans, il n'a jamais eu l'occasion d'entendre un concert d'aussi près.
« Sherlock... », appelle-t-il en levant timidement une main pour essayer d'au moins avoir son attention visuelle, puisqu'il y a de fortes chances que sa voix soit perdue dans la mélodie qui englobe le Royal Festival Hall de toute sa candeur chimérique.
À ses pieds, le médecin regarde le cor qu'on a posé, plus loin deux musiciens les bras croisés regardent le faux chef d'orchestre avec défi et certains violonistes semblent s'arrêter même si leur partition continue. Pourtant, la musique s'accélère, attrape l'air pour elle seule, égoïste qu'elle est, jusqu'à tirer hors des poumons tout l'air du soldat qui étouffe et qui finit par se lever d'un bond :
« Sherlock, pour l'amour de Dieu, mais à quoi tu joues ? »
Et cette fois, l'air revient et la musique s'étrangle. John est debout, les poings serrés contre ses cuisses, ses sourcils aussi froncés que sa bouche se pince. Il regarde Sherlock et enfin Sherlock le regarde aussi, leurs yeux s'harponnant sans aucune pitié.
« Je fais une reconstitution, John. », grogne-t-il entre ses dents serrées.
« Ils jouaient Liszt quand Sherrer a été tué, pourquoi tu leur demandes de jouer Paganini ? »
« L'air importe peu. »
« Première nouvelle ! Depuis quand est-ce que tu laisses quelque chose au hasard ? »
« Depuis que tout ce que j'ai essayé a échoué. », manque-t-il d'aboyer et ça fait reculer la tête de John par réflexe.
Il n'y a plus personne dans le Royal Festival Hall et l'odeur du bois a disparu. John ne voit que Sherlock, debout sur le praticable et lui-même, debout près du cor, et ils s'affrontent, soldats d'une guerre dont l'armistice semble rimer avec illusion.
« Est-ce que tu peux te concentrer sur Sherrer, et sur Sherrer seulement, pour une fois ? »
« Mais qu'est-ce que tu crois que je fais d'autre depuis tout ce temps ? »
« Tout, tu fais tout ce que tu veux ! Tu fais tout pour que tout tourne autour de toi et seulement toi ! Tu... », mais John ne finit pas sa phrase cette fois, de peur de lâcher d'autres mots qu'il regrettera.
Il passe sa langue sur ses lèvres et Sherlock en profite pour se défendre :
« J'enquête, John, j'enquête et c'est tout ! »
« Non, non, tu joues à être le centre de l'attention, mais c'est bon tout le monde te regarde, tu as gagné ! Je te regarde. Et bon sang c'est tellement évident, tu veux, littéralement, mener tout le monde à la baguette ! »
« Je ne cherche pas à mener les gens à... »
« Pour l'amour de Dieu, Sherlock, réalise seulement, tu as pris la place du chef d'orchestre ! », s'écrire John dans un rire fou et c'est ce qui fait définitivement craquer le détective qui hurle à travers la salle :
« Mais tu crois vraiment que c'est le chef d'orchestre qui contrôle tout ? Le pouvoir est dans les mains du musicien parce que c'est lui qui se laisse guider ! »
Ça a l'effet d'une gifle sur John qui se rassoit instantanément. Contre ses pieds se cogne le cor qu'il attrape plus par réflexe que par réelle envie, avant de le poser sur ses genoux. Il regarde son propre reflet dans le cuivre de l'instrument et se voir lui donne la preuve concrète que c'est à lui que Sherlock parlait. Et même si les mots ont été très clairs et pointaient les musiciens, John ne peut que ressentir dans sa chair l'écho de cette phrase sur leur propre vie, sur son propre contrôle, celui qu'il a donné à Sherlock. Celui qu'il a décidé de donner à Sherlock.
Il relève la tête, prêt à s'excuser d'avoir crié, mais est arrêté par la vision de son colocataire, toujours sur l'estrade, le corps tourné vers lui, les yeux révulsés et les mains blanches tant elles se cramponnent au garde-corps.
« C'est ça... c'est exactement ça... », murmure-t-il, à peine perceptible.
« Sherlock, désolé d'avoir cri... »
« Le chef d'orchestre... Ça n'a pas de sens. », souffle-t-il et cette fois, John ne l'a pas entendu.
« Hein ? »
« Ça n'a pas de sens, John. », répète-t-il plus fort avant de relever son visage vers les suspects. « Regarde-les, ils n'ont pas pu le tuer. Ils ne l'ont pas tué. », corrige-t-il.
Cette fois, John tourne la tête pour regarder derrière lui l'arrière-scène et se rappelle ainsi de la présence des suspects.
« Hein ? Mais si, la balistique a dit que... »
« Que la balle avait touché l'arrière de son crâne, bien sûr nous l'avons vu nous-même, mais si Sherrer ne regardait pas sa partition, il ne regardait pas le chef d'orchestre non plus. John, qu'est-ce que tu vois dans le cor ? », demande Sherlock en pointant du doigt l'instrument et même si cette fois le détective parle d'une voix claire, ça suffit à faire arrêter le cœur du médecin de battre, rien qu'une seconde.
Parce qu'ils y sont. Sherlock est en train de déduire.
« Rien... Enfin, moi. Mon reflet. Un peu tordu, mais c'est mon reflet. Mais pourquoi est-ce que Sherrer aurait été en train de se regarder ? »
John relève la tête et Sherlock le fixe encore. Il a posé ses mains jointes face à sa bouche et il y a quelque chose de douloureux dans son regard. C'est d'une voix d'un calme impérial que Sherlock comprend enfin :
« Parce que ce n'est pas un meurtre, mais un suicide. »
John inspire, longuement, durement, jusqu'à ce que sa trachée le brûle et que sa tête cogne. Sur son genou droit, le cor qu'il tient de ses mains. Pour ainsi regarder son reflet dans l'instrument, il n'a pas la tête dans l'axe et légèrement baissée comme s'il lisait une partition, il n'a pas non plus la tête redressée comme s'il suivait des yeux le chef d'orchestre. Il l'a tournée sur sa droite et se retrouve dans la même position que Sherrer, il y a des mois de ça, lorsque le musicien a regardé son reflet pour la dernière fois. Il sent soudain contre l'arrière de sa tête une légère pression et réalise que Sherlock est venu à sa gauche et qu'il appuie de son index l'endroit de son crâne où la balle a perforé celui de Sherrer.
« Le tueur n'était pas placé à l'arrière-scène. », conclut Sherlock avant de tendre son bras gauche pour dessiner dans les airs la trajectoire du projectile.
Au bout de son doigt, John reconnait leurs sièges.
« Sherlock, qu'est-ce que... »
« Est-ce que vous pouvez arrêter de gesticuler ? Je ne vois rien. C'est ce que l'homme assis derrière nous avait dit. Qui a besoin de voir quelque chose à un concert ? »
John pose le cor avec une précaution médicale et se lève à son tour pour regarder leurs sièges vides à des mètres de là.
« ... Un mec qui s'apprête à tirer. », poursuit-il d'une voix sourde. « Attends, Sherlock, c'est une... »
« Mise en scène. Complète. Totale. », conclut le détective avant de baisser le doigt et de s'avancer vers le bord du plateau, suivi de près par son colocataire. « Sherrer a mis en scène sa propre mort. Il se fout de nous. Depuis le début. »
« Mais il y a bien quelqu'un qui l'a aidé à mettre tout ça en place et quelqu'un qui a pressé la putain de gâchette. Sherlock, qui peut tant aimer cette espèce de... de théâtralité de la mort ? »
Ils sont debout et se font face pour la première fois sur cette scène du Royal Festival Hall, avant de comprendre d'une même voix :
« Moriarty. »
