Note : Hello all ! Une fois n'est pas coutume, un immense merci pour vos derniers retours absolument incroyables et motivants au possible. Z'êtes les meilleurs et pis c'est tout. Pas trop de blahblah cette fois, je vous laisse découvrir l'Observatoire de Greenwich et ce qu'il s'y passe, et vous souhaite une bonne lecture :)
Bêta : La très demandée et très géniale Carbo Queen que je remercie du fond du cœur pour le temps et l'énergie qu'elle dédie à SBST.
Il faut un temps infini pour traverser la ville du Nord au Sud, pour slalomer entre les autres taxis, les cyclistes et les touristes européens qui traversent quand le petit bonhomme est rouge. La nuit tombe et les lumières se réveillent. John a collé son front à la vitre et regarde sans voir. Est-ce que Moriarty est reparti dans ses délires de snipers ou a-t-il encore accroché à la ceinture d'un pauvre mec une charge d'explosifs qui raserait un quartier entier ? Est-ce que les gens qu'ils croisent, qui traversent devant leur taxi en le remerciant d'une main de les laisser passer, sont en sécurité ? Est-ce que Sherlock et lui ne sont pas en train de faire une connerie monumentale ?
« Sherlock. »
« John. »
Appellent-ils tous les deux au même instant, en tournant le visage l'un vers l'autre. Ils ont un micro-sourire et John fait signe à son colocataire de continuer.
« Comment te sens-tu ? »
« Concernant mon épaule ou la trouille qui me bouffe le ventre tu veux dire ? L'épaule, ça recommence à tirer. Tu penses qu'on sera rentrés pour 21h ? Parce que je dois prendre mon médicament... », sourit le médecin et ça crée de l'écho jusqu'aux lèvres du détective qui s'étirent elles aussi.
Ils tournent leurs visages vers le paysage qui défile et quand Sherlock pose sa main sur la cuisse de John, ils ne se rendent même plus compte à quel point le temps du « Je gère » est révolu.
La porte du taxi claque derrière Sherlock, John s'approche du bâtiment principal en brique qu'il regarde le nez relevé. Ce n'est pas vraiment le moment d'y penser, mais la façon dont le soleil couchant habille le bâtiment d'un rouge vif lui coupe le souffle. Il regarde les étages enchevêtrés, qui montent et montent, couverts de cheminées imposantes et décorés d'une centaine de fenêtres qui semblent toutes d'une taille et d'une forme différente. Quand son regard s'arrête sur le dôme noir, à des dizaines de mètres de là, il déglutit. John n'a jamais aimé la hauteur.
« Viens. », appelle Sherlock déjà avancé vers l'observatoire qu'il inspecte sous tous les angles.
Ils ont croisé quelques camions de chantiers en remontant la route jusque ici, mais vu les montagnes de terre et de pierres autour d'eux, les travaux ne sont pas prêts d'être finis. Il n'y a déjà plus d'ouvriers, à part quelques jardiniers plus loin qui chargent leur camionnette de sacs d'engrais énormes et John a une pensée pour Andy qui se retrouve à boire le thé chez lui, tandis que lui courre après un psychopathe. Formidable.
Ils montent côte à côte les quelques marches qui mènent à une immense terrasse moderne où une sculpture en acier retient leur attention quelques secondes avant que Sherlock n'aille poser ses mains sur les clenches de la porte principale ; fermée, bien entendu. Ils font le tour par la droite, découvrent une nouvelle aile et cette fois descendent d'autres marches avant d'envahir la petite cours. John doit maintenant lever le nez si haut pour voir l'Observatoire dans son ensemble que sa nuque craque. Il grimace, masse une seconde son épaule intacte et soupire tout bas en sentant la douleur se réveiller.
C'est vite oublié quand Sherlock pousse une porte de service qui ne lui résiste pas cette fois. Ils passent par un petit couloir exigüe, entièrement retapé vu la blancheur des murs qui leur brûle les yeux et ralentissent leurs pas pour ne pas faire de bruit. Ils débouchent sur un autre couloir, plus large, et la multitude des portes qui s'offrent à eux les fait soupirer tout haut.
« Sherlock... », appelle-t-il pour lui demander où ils sont censés aller maintenant, mais son colocataire l'interrompt.
« Je sais, laisse-moi réfléchir. »
Sherlock fronce ses sourcils et agite ses mains, composant sa réflexion comme un musicien sur son piano mais ça ne dure que quatre secondes, pas plus, et le détective a déjà compris. Il sourit, fait signe à John de le suivre et se met à remonter le corridor par la gauche.
« Alors ? »
« Nous sommes dans un observatoire, John. »
« Tout juste... », répond le médecin en s'aidant des rambardes lorsqu'ils grimpent des marches.
« Tu peux donc aisément deviner où Moriarty se cache. »
John fronce une seconde les sourcils mais bien sûr, c'est évident.
« Dans le dôme. »
Sherlock se retourne, lui sourit et accélère encore. John n'est pas vraiment pressé qu'ils se retrouvent si haut.
Ils traversent le musée du premier étage où derrière les vitres est présentée la collection de pendules et de montres à gousset, et le tic-tac tic-tac qui grogne comme s'ils passaient devant le crocodile de Peter Pan les rend fou. En journée, lorsque les visiteurs se pressent par centaines le brouhaha est assez important pour couvrir le bruit que les aiguilles minuscules crissent. Seuls, leurs pas et leur respiration hasardeuse ne sont pas suffisants. Ils se trompent à deux reprises en arrivant dans des salles fermées et se mettent finalement à courir, même si ça tue l'épaule du médecin. Quand ils trouvent enfin l'escalier en colimaçon, fait de pierre et fermé par une petite corde couverte de satin rouge, Sherlock l'enjambe et John retire le mousqueton pour passer, avant de le refermer derrière lui et les voilà qui grimpent vers l'inévitable.
John ne fait aucun son car le bruit de ses pas est absorbé par la moquette rouge aux motifs princiers. Sherlock, lui, se tient à la rambarde pour observer par les fenêtres dès qu'il en croise une. Ainsi à l'extrémité gauche, ses pas tapent contre la pierre, résonnent, énervent. John s'arrête.
« Attends... », demande-t-il, déjà penché en avant pour souffler, les joues gonflées.
« Ça va ? »
« Laisse-moi deux secondes pour... », il avale bruyamment sa salive, sent une goutte de sueur glisser le long de sa nuque et s'apprête à demander à Sherlock de se poser pour reprendre sa respiration quand résonne une voix lointaine.
I'm Alive...
Ça vient d'une radio dont les grésillements les font grimacer. Ils se regardent et John se redresse. Ils avancent un pas après l'autre, lentement. Si la nature était mieux faite leurs cœurs feraient comprendre à leurs cerveaux qu'il est temps de reculer, mais les voilà qui arrivent dans un couloir immense, le sol couvert d'un parquet si bien ciré que les lumières s'y reflètent comme s'ils marchaient dans un brasier.
When you call on me, when you breathe for me...
La musique vient du fond et les yeux de John sont trop vieux pour comprendre ce qu'il s'y trouve précisément mais il devine une construction métallique impressionnante et - ah, bien sûr, le télescope. Ils arrivent sous le dôme et le médecin perd son souffle une seconde. Il n'a jamais aimé la hauteur, qu'il soit en haut d'une tour ou à son pied. Lever la tête ainsi pour voir le télescope blanc dans son intégralité lui donne le tournis. On le dirait pris dans une gigantesque toile d'araignée, mais la centaine de tiges qui le maintiennent et se maintiennent entre elles sont bien en métal. Le dôme a été ouvert et en dépasse le bout de l'objectif de plusieurs mètres. John se sent si petit.
When you look at me, I can touch the sky, I know that I'm alive...
À leur gauche il y a un iPod branché sur une petite enceinte portable. La qualité est terrible et la pièce si grande et vide que le son résonne à leur donner envie de s'arracher les yeux. John ouvre les lèvres, prêt à demander à Sherlock quelque chose, n'importe quoi mais quelque chose, quand il le voit, debout sur l'escalier en métal face à eux, enveloppé dans son costume, une main sur la rambarde et armé de son sourire le plus animal.
Moriarty est revenu.
Et rien n'a jamais été aussi merdique.
Cette fois c'est Sherlock qui s'apprête à parler mais la main gauche de son nemesis se lève pour lui demander son attention et Moriarty ferme les yeux, concentré au plus profond de son âme, avant de bouger ses lèvres, mimant les paroles qui grésillent autour d'eux.
When you bless the day, I just drift away... All my worries die, I'm glad that I'm alive...
Jim Moriarty chante sur du Céline Dion et ils vont tous crever comme ça. Voilà.
Le meurtrier descend lentement les marches. Théâtralement son poing s'est fermé sous l'intensité de la chanson et ses yeux ne s'ouvrent toujours pas. Il s'approche, pose un pas après l'autre comme s'il marchait sur de la soie et secoue son index dans les airs pour marquer le rythme. Il faudrait qu'il s'arrête, John en est persuadé, mais non, il s'avance encore et encore et il est maintenant si proche que John recule d'un pas. Sherlock ne bouge pas. C'est inévitable et ça se termine ainsi : Moriarty lui fait face.
When you call on me, when you reach for me, I feel that I'm alive...
Et cette fois la musique semble tellement puissante que Jim a collé ses deux poings contre sa poitrine. Son visage est tordu dans une grimace qui oscille entre le sourire et l'extase et ça rappelle à John cette statue du Bernin, Sainte Thérèse ou Sainte Machine, c'est pas ça le plus important, le plus important c'est la conviction qui brûle au fond de lui qu'une bombe va exploser à la dernière note. Mais la chanson se finit lentement, battement après battement et Moriarty finit par rouvrir les yeux.
« Bonsoir Sherlock. »
« Bonsoir. », répond le détective, le visage droit et le regard dur.
« Qu'est-ce que vous pensez de ma petite cachette ? », demande-t-il, enthousiaste, sortant les deux derniers mots d'une voix pincée et nasillarde, qu'on entend que dans les dessins animés.
« J'admire la symbolique. », rétorque Sherlock, en regardant tout autour d'eux. « Bien sûr, vous ne vous cachiez pas ici depuis tout ce temps. »
« Oh non, bien sûr. »
« Étiez-vous réellement en Suisse ? »
« Peut-être, peut-être pas... », répond Moriarty d'une voix lointaine, soudain très concentré sur l'iPod qu'il inspecte. « Peut-être que j'ai fait une croisière sur le Lac Léman. Ou peut-être que je passais les après-midis où vous interrogiez les sœurs Walsh à fouiller votre chambre. »
John a un rictus et lève les yeux au ciel, mais il n'a même pas le temps de soupirer à l'attaque que le bruit de l'iPod qui s'explose au sol le fait sursauter. Moriarty regarde le massacre électronique, les narines se gonflant sous la rage et tourne les talons en passant ses mains dans ses cheveux, comme si son moment de colère avait vraiment pu faire bouger un seul de ses cheveux ultra-gominés.
« Je déteste quand il n'y plus de batterie... Mais bien sûr, vous n'êtes pas là pour ça, Sherlock. »
« Non, pas vraiment... », répond le détective en haussant les sourcils, manifestement ennuyé par le manque d'action.
John aimerait qu'ils fassent un vote à main levée pour décider s'ils doivent continuer à parler de la durée de la batterie des produits Apple ou à se tirer dessus, mais tout compte fait, il est quasiment sûr d'être en minorité, alors il préfère se taire.
« Non, bien sûr, vous venez pour parler de Sherrer. J'aimais bien Sherrer. J'aimais beaucoup ma nourrice, aussi. Sauf quand elle mettait mes tartines dans du Sopalin avant que je ne rentre de l'école. Le pain finissait par être tout mou, je détestais ça. Vous aussi votre nourrice faisait ça, Sherlock ? Oh, pardon, vous ne venez pas non plus pour ça - je lui demanderai moi-même plus tard. Sherrer alors, Sherrer, Sherrer, Sherrer... », chantonne le psychopathe avant d'enfin arrêter de faire les cent pas. « Je l'ai rencontré dans un restaurant. Il m'a tout de suite fasciné. Vous savez pourquoi ? »
John tourne automatiquement la tête vers Sherlock, puisque c'est à lui qu'on s'adresse, mais celle-ci se secoue à la négative.
« Parce qu'il ne parlait que de lui. C'est fascinant les gens qui ne parlent que d'eux. Je les adore, ce sont mes préférés. Ils sont tellement tristes. », il sourit et recommence à marcher vers le télescope qu'il inspecte minutieusement. « Ils sont partout, tout le temps, ces gens là à qui vous demandez comment ils vont et qui répondent « Bien ! » sans vous poser la question en retour. Ça vous étonne que je parle de ça, Sherlock ? », demande-t-il en regardant le détective par-dessus son épaule. « Vous savez, je suis un philanthrope, j'aime quand tout se passe bien entre tout le monde. Mais je déteste quand ça ne se passe pas comme je l'ai prédit. Ce n'est qu'une question de logique : je suis plus intelligent que vous tous, il est normal que vous suiviez ce que j'ai décidé. », dit-il avec une certitude déconcertante, vu que c'est apparemment évident. « J'ai tout de suite compris le potentiel de Philipp Sherrer. Il était si seul, c'était beau à voir. Et il parlait, et il parlait, et personne n'écoutait. J'ai fini par lui payer un verre et je l'ai écouté. Vous savez, Sherlock, je crois que c'est le plus beau cadeau qu'on ait pu lui faire. Il me l'a dit d'ailleurs, c'était la première fois que quelqu'un s'intéressait à lui. Il m'a raconté ses petites productions sans avenir. Les salles vides. Les applaudissements par politesse. Oh bien sûr, il m'a parlé de l'orchestre de Londres et du succès, mais du succès partagé. Tout le monde se fout d'aller voir Philipp Sherrer lorsque Denosa conduit. Tout le monde regarde toujours le chef d'orchestre. Même vous, Sherlock. »
Moriarty s'arrête, se retourne et s'appuie d'une main sur le télescope avant de regarder à nouveau le détective.
« Je dois avouer que j'ai beaucoup aimé vous voir suspecter tous ces gens si insignifiants, alors que seul Sherrer importait. D'ailleurs, cette soirée où je l'ai rencontré, il m'a dit cette toute petite phrase, aussi rikiki que son zizi - que je n'ai jamais vu mais que j'ai toujours imaginé tout minuscule : J'aimerais bien être le centre de l'attention, pour une fois. Vous voyez, je m'en suis occupé. »
« Mais il savait qu'il allait devoir se faire exploser le crâne ? », ne peut s'empêcher de demander John pour qui le récit de ce suicide reste aberrant.
« Bien sûr, je ne suis pas un monstre. », s'offusque le meurtrier.
Sherlock et John échangent un regard entendu.
« Ah, Docteur... », soupire Moriarty comme s'il semblait enfin découvrir la présence de John. Il grimace, sa langue claquant contre son palais comme s'il regardait une carcasse en voie de décomposition et explique : « Dans la vie, il y a certaines choses qui ne se contrôlent pas. Pour tout le reste, il y a Moriarty. Et j'ai été là, pour Sherrer. Je serai là pour encore beaucoup de gens. »
« J'émets un léger doute. », ajoute Sherlock en penchant la tête sur le côté ce qui fait exploser de rire le psychopathe.
« Vraiment, Sherlock, vous êtes là pour m'arrêter ? »
L'appelé se tend et John se dit que c'est le bon moment pour que Sherlock sorte son arme, qu'il lui explique qu'il ne le laissera pas s'en tirer cette fois et que ce timbré passera le restant de ses jours dans une prison capitonnée. Peut-être qu'il pourra aussi le menacer d'appuyer sur la gâchette, rien qu'un peu, juste pour tenter de lui faire comprendre ce que c'est d'avoir peur de crever. Mais en fait, John ne sait même pas si Sherlock la prise. Pitié, Sherlock, sors mon arme.
« C'est pour ça que vous avez prévenu votre petit copain Lestrade et sa bande de joyeux troublions de venir me passer les menottes ? J'ai guetté au balcon mais je n'ai vu que votre taxi... À moins que vous n'ayez prévenu votre grand-frère adoré ? », se retient-il de rire cette fois.
John fronce les sourcils, tourne le visage vers son colocataire mais putain, bien sûr que Sherlock n'a pas pris son arme et bien sûr qu'ils n'ont prévenu personne, comme d'habitude, sauf que cette fois, ils vont vraiment le regretter.
« Ce n'est pas grave, Sherlock. Nous pouvons passer la soirée ensemble, tous les deux. Enfin, tous les trois, puisque... », commence-t-il en agitant la main vers le docteur, cherchant manifestement son nom avant de claquer des doigts. « John, puisque John vous a suivi comme un brave petit toutou. »
C'est plus fort que lui mais le soldat grimace d'un sourire qui vaut toutes les insultes les plus sales de son répertoire et ça n'échappe pas au meurtrier qui lui offre en retour un rictus infâme.
« Oh, ne vous en voulez pas, ce n'est pas très grave, Docteur. Vous êtes simplement obsédé par Sherlock Holmes, comme Sherlock Holmes est obsédé par le Jeu. Et le Jeu, c'est moi. Et je meurs d'envie de voir ce que cette petite soirée va nous réserver. Maintenant, si vous voulez bien me suivre... », sourit-il une dernière fois avant de monter les marches en métal, lentement, théâtralement.
John et Sherlock se regardent et il n'y a pas un mot de prononcé, parce qu'il n'y a rien à dire. C'est Sherlock le premier qui rompt le contact de leurs yeux qui se réclament l'un à l'autre et s'avance jusqu'à l'escalier qu'il grimpe à son tour, vers le balcon où les attend déjà Moriarty.
Sans surprise, John le suit.
