La main sur la bouche de John est douce, ce qui n'est pas original, puisque de nos jours, la majorité des peaux le sont. Presque plus personne ne tue ses journées à la force d'un travail manuel, qui abîme l'épiderme, le dos, l'humanité. Sur ses lèvres, le contact est absolu, tiède. Contre cette chose d'un mètre soixante-neuf qu'est son corps, il y en a un autre, plus grand, qui le couvre.

Le souffle de Sherlock est dans son cou, tempête sur ce désert blanc, à en faire redresser les petits cheveux blonds qui y ont planté leur racine.

« Combien de fois dois-je te dire de ne pas bouger ? » halète Sherlock, voix susurrante, excitation évidente.

Les yeux que John voudrait plus menaçants fixent un instant le détective avant de se coucher. Derrière lui, il y a le mur en brique, dont l'irrégularité exagère des petites pointes de douleur contre son crâne, son omoplate gauche, ses fesses. Il y a de la paille sous ses pieds et il ne faut pas croire qu'il y a quelque chose de romantique à s'être arrêté dans cette grange. Le sol est boueux, le froid les hait, la nuit réveille en John ses angoisses les plus primitives. Sherlock s'en fout, bien sûr. Tout ce qui lui importe à ce moment précis est d'empêcher John de produire la moindre preuve de vie. Non, vraiment, il n'y a rien de romantique à être poursuivis par un homme redoutable, au beau milieu de la nuit de Noël, en plein Sussex.

« On l'a semé, je crois, » murmure Sherlock, le regard qui porte au loin, à travers deux bouts de bois mal agencés de la cahute.

John en profite pour retirer la main qui aurait pu l'étouffer. Il respire, se rend compte à quel point ce plaisir est précieux, comme lorsqu'on boit un grand verre d'eau après une journée d'été, et demande :

« Tu es sûr ? Il est sournois, il pourrait très bien être… »

Sherlock s'abat sur lui et le repousse dans le tas de foin le plus proche, à les en faire grimacer d'inconfort. Il n'a pas le temps de jurer qu'apparaît sous l'épaisse porte fermée de la grange un faisceau de lumière qui grandit. Il révèle sur le sol du crottin, que John espère très sincèrement ne pas retrouver dans son dos. La porte s'ouvre, elle grince, bien sûr, pour rendre ce moment plus insupportable encore que l'homme qui se dévoile.

« Trouvé, » dit-il, la voix nasillarde.

Sherlock pousse un râle et se redresse, pour quitter le corps de son amant et la paille tout à la fois. John tend sa main pour lui demander de l'aide pour se relever, que Sherlock ne saisit pas.

« Tu étais plus doué pour te cacher quand tu étais enfant, Sherlock, » remarque Mycroft, le nez en l'air, victorieux.

« C'est plus facile quand on est seul, » peste-t-il, sans avoir besoin de jeter un œil à John pour lui faire comprendre qu'il lui reproche leur échec.

« Que ce soit clair, je ne voulais pas sortir, c'est toi qui m'a traîné dehors, » explique-t-il, comme si ça pouvait servir à quelque chose (ce qui est toujours inutile lorsque les frères Holmes sont dans la même pièce).

John se redresse seul, époussette l'arrière de ses jambes et son dos (du moins, là où ses mains veulent bien accéder sans que ses épaules ne semblent se déboîter). Sherlock l'attend dans l'embrasure de la porte ouverte, à côté de Mycroft. Ils le regardent tous les deux, comme ces premiers de la classe qui ne comprennent pas l'utilité d'un professeur qu'ils dépassent nettement en terme de connaissances, puis Mycroft rappelle ce qui attend son petit frère, maintenant qu'il lui a mis la main dessus :

« La vaisselle est dans l'évier. Tu peux t'estimer heureux que papa et maman aient débarrassé la table. »

« Trop d'honneur, » ironise-t-il.

Ils traversent tous les trois le champ par lequel Sherlock et John se sont faufilés. Plus loin, la demeure de monsieur et madame Holmes se révèle grâce aux quelques lumières encore allumées. C'est une drôle de maison, il est rare de voir des murs d'un rouge si assumé. La première chose à laquelle John ait pensé, lorsqu'ils sont arrivés ici il y a trois jours, est que c'est peut-être parce qu'il voit cette couleur équivoque depuis qu'il est né, que Sherlock n'a absolument aucun problème à la vue du sang. C'est peut-être aussi à cause de ce choix de peinture que Mycroft a un petit côté Satan. Il n'y a pas beaucoup de fenêtres, ce qui est commun aux maisons de ce pays que la chaleur snobe depuis des millénaires. John rêve de baie vitrée, de riad également. Il veut vivre entre quatre murs, qui n'auraient presque pas besoin d'un toit. Il faudrait déménager, pour ça, sauf que Sherlock n'est pas prêt à quitter le pays qui l'a fait.

Dans le salon, monsieur et madame Holmes se préparent pour la messe de minuit. Ils semblent ne pas s'être rendus compte qu'un de leur fils a tenté une fugue pour éviter la vaisselle à faire (bien qu'il était prévu que ce soit son tour, comme l'indique le planning accroché au frigidaire, que monsieur Holmes a fait lorsque leur machine à laver à rendu l'âme). Sherlock retire son manteau qu'il balance sur la rambarde de l'escalier, avant de s'affaler dans un des fauteuils beige. Il sort son portable pour cacher son visage et sa mauvaise volonté. John l'imite.

« Combien de temps dure la messe ? » demande Sherlock, la voix forte pour que sa mère l'entende, de l'entrée où elle enfile ses bottines.

« Une petite heure. Ne nous attendez pas, les garçons. Le Père Noël va passer cette nuit, il faudra se lever tôt pour vérifier s'il vous a déposé des cadeaux ! »

John rit et cherche à rencontrer le regard complice (et exaspéré) de Sherlock ; sans succès. Il continue de regarder son téléphone, comme si sa mère n'avait pas émis l'idée que le Père Noël pouvait réellement exister et Mycroft se tient toujours debout, au milieu du salon, à contempler le feu qui meurt lentement.

« On y va ! John, surtout, faites comme chez vous. Sherlock, occupe-toi bien de notre invité, d'accord ? » demande madame Holmes, très à cheval sur les notions d'hospitalité qu'elle maîtrise sans faille, depuis leur arrivée.

Sherlock lève les yeux au ciel.

« Je vais aller me coucher, de toute façon. Bonne messe, » leur souhaite John, en souriant.

« Merci, » intervient monsieur Holmes, le sourire tout aussi tendre. « Sherlock, tu es sûr que tu ne viens pas ? »

« Je viens à la condition que je puisse expliquer au prêtre que la multiplication des pains est mathématiquement et chimiquement une hérésie. Qui peut croire que la création de matière organique ex nihilo est seulement possible ? D'ailleurs, pourquoi se contenter de pain et plutôt que de légumes ou de viandes, plus nourrissants ? Les gens n'ont aucune connaissance en physique pour croire qu'il faille une base de pain existante pour la multiplier. Quand bien même, quelle masse aurait-il utilisé ? De l'énergie noire pour la concrétiser en matière ? » propose Sherlock dans un rire, sans avoir réellement pris le temps de respirer pendant sa tirade blasphématoire.

« ... Bien, nous y allons, donc, » conclut son père sans perdre plus de temps.

Madame Holmes, physicienne, comme John l'a appris par hasard, en découvrant certains de ses livres dans la bibliothèque familiale (qu'elle lui a prêtés pour qu'il les lise et auxquels il n'a strictement rien compris), scrute son fils, la bouche légèrement pincée.

« Tu sais que j'ai raison, » commente Sherlock, le visage tourné contre l'appui-tête, pour regarder sa mère.

« ... Tu oublies la foi, Sherlock », brandit-elle, (sans beaucoup de conviction, selon John). « Mycroft, tu es prêt ? »

John et Sherlock tournent la tête au même moment. Mycroft n'a effectivement pas rangé son manteau depuis qu'ils sont rentrés et c'est avec un air modeste qu'il rejoint sa mère.

« Traître… » murmure Sherlock, dégoûté.

« Judas, » lui souffle John, mais Sherlock ne comprend pas la référence, ce qui est dommage, car ça le fait bien rire, lui.

La porte enfin claquée, il n'y a plus un bruit dans la maison aux deux étages. Sherlock est de nouveau concentré sur son téléphone. John ne fait rien, ce qui est particulièrement agréable en fin de soirée. Malgré les invitations répétées de madame Holmes, il ne se sent toujours pas de faire comme chez lui. C'est peut-être principalement car Sherlock et lui ne sont pas honnêtes avec ses parents.

Lorsqu'ils préparaient leurs affaires, pour venir fêter Noël à Hastings pour la première fois, John a attendu d'être caché dans le placard de leur chambre, à la recherche d'un pull qui pourtant était face à son nez retroussé, pour demander à Sherlock s'il avait mis au courant ses parents pour leur relation. Sherlock avait mis longtemps à répondre, pour finalement maugréer que le sujet n'avait pas encore été abordé. Ça convient parfaitement à John qui ne connaît pas encore assez monsieur et madame Holmes - ses beaux-parents, en quelque sorte - pour savoir s'ils peuvent, ou non, leur expliquer qu'ils partagent quelque chose en plus qu'une simple colocation. C'est d'ailleurs pour ça qu'ils dorment dans des chambres séparées, qu'ils rejoignent tous les soirs, avec une petite gêne entre les poumons. Enfin, c'est le cas pour John, puisque Sherlock est, dans la maison de son enfance, indéchiffrable, comme il l'est partout ailleurs sur Terre.

John se lève, pose ses mains dans le creux de ses reins et bascule son bassin en avant pour faire craquer son dos - sans succès, ce qui est frustrant. Il vérifie que son portable est dans sa poche et qu'il n'a rien oublié dans la pièce de vie avant de remonter. Il s'arrête à côté de Sherlock, pour lui signaler :

« Tu n'as pas fait la vaisselle. »

« Je vais la faire pendant que tu dors. »

« Tu viendras me réveiller pour me dire si le Père Noël est passé ? » propose John, amusé.

« Bien sûr qu'il passera, » réplique Sherlock, toujours avec un sérieux invraisemblable, alors qu'ils évoquent le Père Noël.

John décide de ne pas faire de commentaire et hoche une fois la tête. Il est prêt à monter les marches couvertes de moquette pour retrouver sa chambre, mais décide de se pencher, de poser sa main sur son épaule et d'embrasser Sherlock, sur la première parcelle de peau qu'il rencontre : son front.

« Bonne nuit. »

Sherlock ne répond pas, ne fait pas l'effort de tourner la tête non plus. Ce n'est pas pour autant qu'il ne fait rien. Sa main droite lâche son téléphone et se replie sur son propre bras, pour venir caresser les doigts de John avant que ceux-ci ne le quittent. John sourit.

Dans sa chambre, il se glisse dans son pyjama trop froid et se jette dans son lit. Le chauffage est mauvais dans cette maison, ils préparent tous leurs draps avec des bouillottes, ce qui fait que la température (trop chaude, forcément) rend le moment du coucher tout de même plus agréable. Il s'endort bien plus vite ici qu'à Baker Street. C'est ce qui arrive à chaque fois qu'on quitte sa ville et ses habitudes. Et comme à chaque retour, John estimera qu'il faut qu'il garde son nouveau rythme de sommeil, avant de voir les heures défiler sur sa montre, jusqu'à une moyenne de deux heures du matin, qui est le chiffre serpentin qui arrive à le pousser au lit.

John a le sommeil léger. Lorsqu'il a emménagé dans la chambre de Sherlock, après son retour post-chute de l'hôpital, il s'est demandé pendant plusieurs jours si le rythme nocturne erratique du détective n'allait pas l'empêcher de dormir. Par un miracle, qui s'expliquerait très certainement par cette chose qui les unit (qu'ils qualifient sobrement de sentiments), Sherlock peut venir au lit à n'importe quelle heure, il ne tire jamais John de son sommeil.

Dans la chambre qu'on lui prête, dans cette maison éclectique, froide seulement par sa température, John ouvre ses yeux et les garde fixés sur le plafond. Ses mains se sont posées à plat sur le drap sous lui. Il le serre un peu de la main gauche. Le besoin de s'accrocher n'est plus autant angoissant qu'avant. John ne rêve presque plus qu'il chute. C'est grâce à plusieurs choses, pour lesquelles il est infiniment reconnaissant : sa psy, la patience de ses proches, avoir assisté à la crémation de Jim Moriarty (où ils étaient trois, Lestrade, Sherlock, et lui, lors d'une journée particulièrement belle, qu'ils ont finie en allant boire des bières dans un bar quelconque du Nord de Londres) et sans oublier, grâce au temps.

Voilà trois ans que John a vu des violettes de Reichenbach de beaucoup trop près et quatre ans que Philipp Lamont a tourné la tête pour voir son reflet une dernière fois, avant de laisser sciemment une balle perforer sa tête. C'est fou, comme le temps passe.

Ce sont les mots que Sheri Walsh a employés, lorsqu'ils se sont croisés à la station Euston Square en juillet dernier. John propose souvent son aide aux personnes seules qui ont une poussette à porter dans les marches du métro. Il ne s'attendait pas ce jour-là à tomber sur une femme qu'il connaissait déjà. Sheri avait poussé un petit cri de surprise, qui avait arrêté sur place John, qui était prêt à attraper un bout de la poussette pour la soulever, et avait prononcé son nom complet d'une voix radieuse :

« John Watson ! Vous vous rappelez de moi ? Sheri Walsh ! »

Ses yeux, finement maquillés, étaient toujours aussi beau et sa couleur de cheveux toujours aussi fausse. Elle avait tendu sa main, il l'avait serrée, avant de se pencher vers la toute petite fille qui se cachait dans le landau.

« C'est votre fille ? »

« Oui, c'est Hannah. »

« Vous êtes toujours... »

« Mariée à Jared, c'est bien ça. Hannah est sa fille, » avait-elle prononcé avec un merveilleux mélange d'amour et de courage.

John se rappelait parfaitement de ces deux-là, lors de la reconstitution au Royal Festival Hall, et de leur regard, si tendre, l'un envers l'autre. Sheri lui avait raconté les quelques mois qui avaient suivi leur dernière rencontre : un mystérieux hasard (que John savait s'appeler Mycroft-à-la-demande-de-Sherlock) avait considérablement ralenti la demande d'expulsion, si bien que le mariage avait pu avoir lieu. Il leur avait fallu tout de même un bon avocat, pour se débarrasser définitivement de la menace de voir Jared renvoyé dans son pays, et la demande de naturalisation touchait quasiment au but.

Sheri et John avaient parlé l'espace de quatre arrêts et étaient retournés chacun à leur vie. Il avait voulu raconter sa rencontre impromptue à Sherlock, mais le détective était absent. Seul dans le salon, il avait réalisé qu'il avait oublié de demander à Sheri des nouvelles de sa sœur, dont il avait mis près d'une heure à se souvenir du nom. C'est quelque chose que Sherlock n'aurait pas oublié, il se serait même très probablement moqué de lui (en en profitant pour lui faire un cours sur le rôle de l'hippocampe dans le cerveau, dans la mémorisation des noms, et rien ne dit qu'il n'en aurait pas sorti un du congélateur, pour avoir sous la main une maquette, littéralement, à échelle humaine). John avait cherché le nom Angie Walsh sur Google et avait découvert un compte Instagram, où la jeune femme postait des photos de ses voyages dans des pays marqués par la pauvreté. Il semblait qu'elle enchaînait les missions humanitaires, mais John n'en apprit pas plus.

Trois ans. Trois ans que lors d'une enquête sur des parties de cartes truquées, Sherlock et lui ont découvert l'existence de Sebastian Moran, un homme très grand, très roux et très adepte du fait de tirer sur des quarantenaires. Lors de son procès (qui n'a pas été médiatisé, suite à la demande du premier ministre, que John peut comprendre dans un contexte qui n'était déjà pas facile à ce moment-là), John a découvert le nombre de victimes du mercenaire, ex-colonel de l'armée Britannique. Le nombre lui avait donné le tournis et s'il ne s'en rappelle plus exactement, il n'a pas oublié le fait qu'il est la seule personne, perforée par une balle de Moran, qui est encore en vie aujourd'hui. Jim Moriarty avait, décidément, des lubies étranges.

Non, il ne va pas penser à lui un soir de Noël, il n'y aurait rien de plus antithétique. Alors, John ferme les yeux, se met sur son flanc gauche, glisse une main sous son oreille et respire, lentement.


La main qui caresse son mollet n'a pas baissé la barrière de la couverture. John prend son temps pour sortir du sommeil. Sherlock attend, de toute façon.

« Bonjour, » grommelle-t-il.

« Bonjour, » répond Sherlock, la voix basse.

John se retourne pour le regarder et lui sourit. Sherlock est déjà habillé d'un de ses costumes cintrés, même le matin du 25 décembre. Puisqu'il est très beau, John ne va surtout pas s'en plaindre.

« Tu as fait la vaisselle ? »

Sherlock pousse un râle. John se dresse pour le retenir, de peur qu'il ne reparte, et enroule ses bras autour de son torse.

« Mycroft m'aurait attaché au robinet, si je ne l'avais pas faite. »

« Je suis ravi que ce ne soit pas le cas. »

John embrasse son épaule, puis son cou, lorsque ses lèvres grimacent de caresser un tissu qui n'a rien de la chaleur de son amant.

« Alors, le Père Noël est passé ? » demande-t-il, sans ironie dans la voix.

Sherlock sourit et hoche une fois la tête.


Le sapin qui trône à côté de la cheminée éteinte n'est pas celui que John aurait choisi. Déjà, lui n'en a jamais acheté (ses statuts d'étudiant, de soldat et de colocataire de Sherlock Holmes y sont pour beaucoup) et même si c'était le cas, il en choisirait un plus grand et surtout avec plus d'épines. Il met ce sapin-là dans la même case que les chats sans poils (comment s'appellent-ils déjà ? John n'a jamais retenu le nom de cette race improbable) : la case des choses qui existent, sans qu'on ne sache réellement pourquoi.

Les quelques boules (huit, John peut les compter du fauteuil où il est installé) et les guirlandes argentées n'habillent pas plus le conifère. Ils ne sont définitivement pas dans cette émission où une bande de jeunes redécorent des maisons d'une autre époque, ce qui n'empêche l'ambiance d'être particulièrement agréable, alors qu'ils ouvrent les cadeaux, les Holmes et le Watson.

Il y avait vraiment une petite dizaine de paquets joliment emballés, lorsqu'ils sont descendus au salon, Sherlock et lui. John a reconnu ceux qu'il a achetés pour ses beaux-parents (ce qui, à nouveau, est une appellation tellement étrange) que Sherlock a posés parmi les autres. Madame Holmes est ravie du set théière et tasses de thé, Fortnum and Mason, que John a choisi. Cela n'a rien d'original, mais il a préféré jouer la carte de la sécurité. Il est rassuré que madame Holmes ait fait la même chose, en lui offrant un livre, qui a le mérite de ne pas être une enquête policière. Il a eu le droit à un plaid de la part de monsieur Holmes, ce qui est plus inattendu, sans être déplaisant, et lui a offert une boîte de chocolat de chez DeRosier. John s'est ruiné pour ce Noël, comme l'a justement remarqué Mrs. Hudson. « Comme si vous vouliez bien vous faire voir des parents de Sherlock ! » avait-elle dit, les yeux rieurs.

Avec elle non plus, Sherlock et John n'ont jamais mis de mots sur leur relation. Lestrade s'en est occupé pour eux, il y a trois ans, après qu'il les avait vus s'embrasser dans la chambre d'hôtel où John soignait son corps et ses peurs, à coup de « Bonjour Mrs. Hudson, je viens réparer la porte de votre frigidaire, comme vous me l'avez demandé. Au fait, vous êtes au courant pour Sherlock et John ? ». John avait râlé pour la forme, tout en le remerciant secrètement de s'en être chargé pour lui. Mrs. Hudson avait poussé un long cri aigu avant de s'arrêter brusquement et de sceller la discussion par un « J'en étais sûre » triomphal qui fit d'elle la star de la journée, au grand dam de Lestrade, pourtant si fier d'être, pour une fois, porteur d'un scoop alléchant.

Oui, John a encore du mal à présenter, en mots et en gestes, Sherlock comme étant… quel qualificatif choisir ? Son compagnon ? Oui, compagnon est très bien. Il n'est pas d'accord avec Molly qui avait exprimé sa pensée, légèrement grimaçante, « Je n'aime pas dire mon compagnon, en parlant d'Andy, j'ai l'impression de parler d'un chien ! ». (Pas étonnant de sa part, vu la docilité sans borne du fleuriste - enfin, jardinier.)

Le problème n'est pas d'assumer que la personne qui partage sa vie est un homme, John a eu le temps, ces dernières années, de pleinement se débarrasser de son éducation anglo-catholique qui pourrait faire croire, sans argument légitime aucun, qu'il y a un problème à ça. Le truc, c'est que Sherlock est toujours, et restera, son meilleur ami.

Parfois, il se demande même s'ils ne sont pas plus amis qu'amants, ou qu'amoureux, mais la réponse est si difficile à trouver. S'ils sont clairement amants dans le lit, sur le canapé du salon, dans le bain ou dans le grenier (c'est arrivé une fois, John s'est retrouvé nez-à-nez avec la plus grosse araignée qu'il ait vu dans sa vie, alors l'endroit a été banni de toute activité, quelle qu'elle soit), la ligne entre l'amitié et l'amour, qui les unit, est floue. Car depuis l'affaire Sherrer, leur relation est très globalement comme avant. John dispute Sherlock qui laisse des choses mortes, ou en passe de le devenir, dans le frigo ; Sherlock oublie une fois sur deux d'utiliser ses mots pour faire comprendre à John qu'il doit le suivre, à la recherche d'un malfaiteur dont le détective a miraculeusement découvert l'identité en scrutant ce satané crâne qui traîne encore sur la cheminée ; parfois, Sherlock ne parle pas du tout, pendant plusieurs jours.

Mais voilà, il y a tous ces baisers qui sont nés entre eux, ces caresses, tendres ou enjôleuses. Et toutes ces nuits passées, dans une chambre à peine éclairée, où John pensait ne jamais pouvoir dire Oui, avant de prendre le temps d'y réfléchir, de chercher ce qu'il voulait vraiment, puis de se laisser faire. C'est étonnant comme Sherlock peut traverser des semaines entières de mutisme et comme il s'exprime si bien, lorsque John est nu, face à lui. C'est comme si toute cette peau, toute cette vérité, le mettait face à sa propre vulnérabilité. Parce qu'il l'est, Sherlock, il serait fou de croire le contraire. Ce n'est pas parce que John est parfois si attaché qu'il ne peut pas bouger le moindre petit doigt, que Sherlock domine la situation. On lui en a fait le cadeau. John lui en a fait le cadeau. Et Sherlock sait prendre soin de ce qu'on lui offre.

Sherlock a proposé certaines explorations de leur vie sexuelle que John a refusées, sans même avoir besoin d'essayer. Ils ne dépassent jamais les limites de la douleur, ne jouent pas non plus sur les codes féminins (bien que John ait adoré découvrir le monde du travestissement et des Drag Queen lors de leur enquête du cambriolage du Iviry Nightclub, qu'il a trouvé assez épatant, cela n'est pas, pour lui, source de fantasme). Même après trois ans de sexe, avec un ratio par semaine plus ou moins impressionnant, John ne se lasse pas de la maîtrise de Sherlock pour l'attacher et lui bander les yeux. Voire même, il est possible que ça l'excite plus qu'avant. Cela s'expliquerait sans aucun doute par cette chose qui a fait ses valises et qui a quitté John en claquant la porte : la peur. Bon débarras, pense John, qui a compris que la liberté, la vraie, c'est d'être sans crainte.

Et quand le sexe ne les unit pas, il y a ces regards qui expriment l'inexprimable. Beaucoup de regards.

John quitte ces pensées et se raccroche au présent, aux mains de Sherlock, expertes dans leur dissection, qui déshabillent un paquet de son enveloppe rouge et brillante. Il découvre le cadeau de sa mère, un microscope, digne des meilleurs laboratoires du monde. Sherlock en récite chaque caractéristique et vu le sourire de sa mère, elle sait l'interpréter comme le plus beau des mercis.

Il y a un cadeau, emballé dans un paquet bleu nuit, avec une légère corde tortillée de blanc et argent, qui n'a pas encore trouvé son propriétaire. John le touche doucement de son pied et le rapproche vers le reste du groupe. Mycroft, assis sur le canapé, les mains prises par la coupelle et sa tasse de thé, tapote sa lèvre supérieure de sa langue pour en récupérer les quelques gouttes sucrées, avant de dire :

« C'est pour vous, docteur Watson. »

Il faut la voir, cette image, d'un John Watson qui touche du bout de la semelle un paquet honteusement chic, les yeux accrochés à ceux sans chaleur d'un membre du gouvernement, qu'il pourrait qualifier de beau-frère. John a vu assez de reportages animaliers pour savoir qu'il n'est pas censé bouger, qu'il faut prétendre la mort, pour que le félin dangereux s'en aille, ennuyé par avance de n'avoir rien à chasser. Sauf que Mycroft hoche la tête, avec cet air-là qui veut dire Oui, oui, c'est à vous que je parle, jusqu'à faire un signe du petit doigt, pour indiquer le paquet responsable de ce malaise.

Mycroft lui a donc offert un cadeau. John, bien entendu, n'y a même pas pensé.

Il déglutit, exagère un sourire qu'il espère ne pas être trop amer, puis se penche pour récupérer le présent qu'il ouvre sans cérémonie. Sous le papier de soie, il y a un tissu épais, en tartan. John le déplie juste assez pour savoir ce que c'est. Il ne dit pas un mot, comme d'habitude c'est un Holmes qui parle pour lui, sauf que cette fois, la voix a une bonne soixantaine d'années et sent le Chanel Numéro 5.

« Un pyjama ! C'est une drôle d'idée de cadeau, ça, Mycroft ! Montrez-le-nous, John ! » l'invite madame Holmes, amusée.

Son mari et elle le regardent et John est bien trop gêné pour affronter Sherlock. Il déplie sommairement la chemise, bleue et verte, avec des traits fins noir et jaune. Il sait parfaitement la raison de ce cadeau : ça date d'il y a trois ans, lorsque Mycroft était arrivé un matin dans sa chambre et qu'il l'avait trouvé nu dans son lit, avec Sherlock. "Et bien, Docteur, cette rencontre aura été très... enrichissante. Je sais ce que je vous offrirai, lorsque vous viendrez fêter Noël à Hastings, chez nos parents : un pyjama." Il l'avait prédit. John se retient de rire.

« Un pyjama ! » s'exclame monsieur Holmes à son tour. « Pourquoi un pyjama, Mycroft ? »

John rougit (ça ne se voit pas trop, il est caché derrière la chemise) et Mycroft n'émet pas un son. Ça laisse le champ libre aux parents pour se la jouer, cent pour cent... Holmes.

« C'est un peu… osé, comme cadeau. Disons que ça fait forcément allusion à la nuit et au coucher, » commence monsieur Holmes.

« Le pyjama vient de chez Derek Rose. On n'en vend pas par ici, Mycroft l'a donc acheté à Londres, avant de venir, » poursuit madame Holmes, avec la même excitation naissante.

« Mycroft doit donc penser que John n'a pas de pyjama, ou que ceux qu'il a sont, pour quelques raisons, remplaçables… »

« Mais pourquoi Mycroft penserait ça ? Oh ! Parce que Mycroft a vu John au réveil, bien avant cette semaine ! »

Sidéré, John regarde la scène comme le témoin d'un accident de voiture : il a beau voir la catastrophe arriver, il ne peut rien faire pour l'en empêcher. Les visages paralysés des deux frères lui confirment qu'ils sont dans la même situation que lui.

« Non, impossible que ce soit de l'ordre de l'intime, Mycroft ne l'aurait pas offert face à nous, » note madame Holmes, si près du but.

« Tu as raison, chérie, Mycroft est trop pudique, quand ça le concerne… »

« Mais quand ça ne le concerne pas… » poursuit madame Holmes.

Le couple sursaute sur place au même instant, comme piqué par une guêpe et les voilà qui sourient comme peu d'hommes et de femmes sourient un jour, car ils ont compris. Ils se lèvent et monsieur Holmes s'exclame, heureux au-delà de tout :

« Sherlock, John, vous êtes ensemble ? Mon Dieu, c'est formidable ! »

« Je suis absolument persuadé qu'il n'y est pour rien, » grince Sherlock avant d'être entraîné dans l'étreinte de sa mère.

John, lui, est attiré dans les bras de monsieur Holmes, si grand, qui lui tapote le dos avec une virilité moins évidente que l'affection. Les rôles s'échangent, c'est maintenant madame Holmes qui vient lui montrer sa joie, d'abord en le regardant droit dans les yeux, le visage rayonnant, puis en embrassant ses joues, qu'elle garde en même temps dans ses mains. John se sent adopté, immédiatement.

« C'est bien, mes garçons, c'est très bien ! Je suis si heureux pour vous ! Est-ce qu'il est trop tôt pour du champagne ? Allons bon, non ! »

Sherlock et John échangent un regard discret à l'entente du mot et c'est la première fois qu'ils se font face depuis que la vérité n'a plus un coin d'ombre pour se cacher.

« Bien… ça, c'est fait, comme on dit, » plaisante John. « Ça va ? » murmure-t-il, plus sérieusement. Il détesterait que cette situation ne plaise pas à Sherlock.

« C'est assez… imprévu, » périphrase-t-il, le regard un peu fuyant. « Non, d'ailleurs, c'était tout à fait prévu, seulement, par quelqu'un d'autre… »

Ils se tournent et font face à Mycroft, toujours assis sur le canapé, un sourire franc sur ses lèvres pourtant si fines, qu'elles ne ressemblent souvent à rien de plus qu'un trait tiré à la règle. Il pose sa tasse vide et se lève à son tour. Il a beau être plus grand que John, pour la première fois, lui ne se sent pas plus petit. La réalisation est étrange.

« Oups ? » propose Mycroft, plus qu'il ne l'affirme. « Mais ne t'en fais pas, Sherlock, je n'ai pas oublié ton cadeau. »

Il se penche, récupère sur la petite table une enveloppe rouge, pourtant là depuis ce matin, qu'il tend à son petit frère. Sherlock l'ouvre sans excitation apparente. Il en sort deux tickets que John arrive à lire en se penchant vers lui : des places pour Daphnis et Chloé, de Ravel, au Royal Festival Hall, le 18 janvier. Mycroft explique, satisfait de son cadeau :

« Gabriel Onnett conduit. Je l'ai vu une fois, il y a longtemps, à Montréal. Il n'est pas mauvais. Oh, et sachez qu'il y a quatre joueurs de cor - en espérant qu'aucun d'entre eux ne se fasse assassiner en pleine représentation. »


En passant les immenses portes en verre qui tournent sur elles-mêmes, John ne repense pas à la dernière fois qu'il est venu ici, au Royal Festival Hall, pour la reconstitution du meurtre-suicide de Philipp Sherrer. Il repense à la première fois qu'il a passé ces mêmes portes, un soir d'octobre, il y a quatre ans de ça. Il se rappelle parfaitement du sentiment qui l'avait habité, car le cerveau humain a ce réflexe étrange qui est de toujours mieux se rappeler les événements désagréables que les bons. Il y avait tellement d'aisance autour du blogueur, alors que lui-même se sentait si commun.

Alors, est-ce parce que les spectateurs d'aujourd'hui sont différents ou parce que lui-même a changé, qu'il ne ressent pas, ce soir, cette même gêne ? Il n'est pas extrêmement bien habillé, c'est sûr ; ça ne lui fait rien. Il vit sa vie.

Il retrouve Sherlock dans l'entrée. Il porte son Belstaff, qu'il a laissé déboutonné. On voit son costume bleu sombre et sa chemise violette. John espère que les années qu'ils passeront ensemble n'atténueront jamais cette sensation de légèreté qui prend ses poumons, lorsque Sherlock apparaît dans son champ de vision.

« Tu as les… »

Sherlock l'interrompt en secouant, dans les airs, les billets, un sourire aux lèvres. John sourit aussi.

« Tu veux quelque chose à boire ? J'ai 15£, on peut s'acheter une bouteille d'eau de 50cl, si tu veux. »

« Tentant, mais non merci, » refuse tranquillement le détective.

C'est fou ce que John a envie de l'embrasser, là, tout de suite. C'est parce que la situation a ce charme certain d'être dans un espace public luxuriant, tout en ayant une conversation banale. C'est dans ces moments que John comprend le mieux que ce qui le lie à Sherlock est plus fort qu'une amitié. Parce qu'il réalise la chance qu'il a, d'être ici, maintenant, avec cet homme-là, et il n'y a rien de plus beau au monde que de n'avoir envie de rien d'autre, absolument rien d'autre, que ce qu'on est en train de vivre dans le moment présent. Sherlock doit lire dans ses pensées, vu son sourire si calme et son regard si beau. Doucement, il le cogne de son épaule et lui dit :

« Viens, il va nous attendre. »

Ils s'enfoncent dans la foule qui s'est créée autour des panneaux fléchés Parterre Haut, Parterre bas. John est infiniment reconnaissant envers Mycroft de ne pas les avoir fait s'asseoir aux sièges 14 et 15W. Ils avancent à petit pas, jusqu'à atteindre le contrôle des billets où deux femmes et un homme bipent, à l'aide d'un téléphone, les QR codes des billets, avant de souhaiter une bonne représentation aux spectateurs et spectatrices. Sherlock et John se placent sur la file de droite, pour se trouver devant l'homme, qui s'émerveille en les voyant.

« Sh-Sherlock ! Joh-hn ! Bonsoir ! » s'exclame Benjamin Cox, aux anges.

Il leur serre la main, bipe consciencieusement leur billet et tourne légèrement sur place, plus très sûr de ce qu'il doit faire. La femme qui travaille à ses côtés, à la peau sombre et aux yeux d'un brun très clair, le remarque et s'approche pour lui confirmer qu'il peut faire une petite pause. Il la remercie en hochant la tête, puis ils s'avancent pour ne pas rester dans le chemin.

« Je suis t-très content de vous voir, » dit-il et John est touché parce que non seulement ça semble vrai, mais en plus c'est tout à fait réciproque.

« Félicitations pour ton travail, Benjamin, tu peux être très fier. »

Benjamin sourit, légèrement gêné d'un tel compliment.

« Maman dit à tout le monde que je suis ouvreur, maintenant, et que c'est le meilleur p-poste ici. »

« Malheureusement, ta mère a encore une fois raison, » souffle Sherlock en regardant autour d'eux, pour vérifier que Doris Cox ne soit pas dans les parages et n'ait pas entendu le compliment impromptu, « Tu peux contrôler chaque personne qui rentre dans cette salle. Tu devrais en profiter pour entraîner ta mémoire ; relève les visages, les noms et le soir, en rentrant chez toi, essaye de te les remémorer. Comme ça, s'il y a un nouveau meurtre, tu pourras peut-être trouver l'assassin avant même Lestrade et son équipe d'abrutis ! »

« Ah, j-je n'ai pas le droit de parler de m-monsieur Sherrer. J'aimais bien racon-raconter le meurtre aux spectateurs, mais madame la Directrice a dit que ce n'était pa-pas une bonne idée. »

John hoche la tête ; Sherlock lève les yeux au ciel. Benjamin leur raconte sa vie, depuis qu'il s'est installé dans un appartement, dans une résidence adaptée. Ça fait plusieurs mois maintenant et rien n'a jamais été aussi prodigieux, selon ses propres mots. La décision s'est faite à la suite de l'annonce de Doris, concernant la mort de son père. Benjamin leur confie qu'il l'avait senti et que, même si l'apprendre avait été extrêmement douloureux, il avait ressenti le besoin de prouver à sa mère qu'il était un adulte. Ils se voient tout de même tous les jours et il y a, à la résidence, des gens pour l'aider dans son quotidien, donc au final, Benjamin a réussi à se faire une indépendance bien à lui.

Il les guide jusqu'à leur siège, en leur répétant qu'il sait parfaitement où ils sont placés. Sherlock a beau râler en disant qu'il peut trouver tout seul, Benjamin lui confirme que ça ira beaucoup plus vite avec son aide.

« J'en doute, tu marches extrêmement lentement, » rétorque Sherlock, impatient comme toujours.

« Cessez de v-vous plaindre, » souffle exagérément Benjamin.

John ne prend plus soin de corriger l'antipathie de Sherlock - avec Benjamin du moins, car il fait maintenant partie de leurs amis. John n'a de toute façon pas la force mentale et physique de le reprendre à chaque fois. Alors, tantôt il s'énerve, à en avoir la voix qui crie et les joues rouges, pour réclamer à Sherlock un peu d'empathie lors des affaires de meurtres, tantôt il prétend ne pas connaître cet énergumène qui pose les questions les plus saugrenues aux victimes.

De toute façon, ni les colères que John Watson a piquées lors de l'enquête sur la mort de Lucy Gardner et son perroquet Toby, ni durant l'interrogatoire de ce psychopathe de Andrew McLeon, ni chez les fils du directeur du centre équestre, lors de l'enquête du Trèfle à quatre feuilles, comme l'a appelée la presse, ne pourront égaler celle qui a éclaté au 221B Baker Street, un 24 juin. Devant le petit écran de mauvaise qualité du salon, John regardait, effaré, les résultats, effarants, du Brexit. Sherlock arriva à son tour, une tasse de thé à la main et demanda, désinvolte « Ah, c'était hier qu'il fallait voter ? ». Six petits mots qui déclenchèrent un ouragan de rage, nommé John. Sherlock, d'abord circonspect, passa finalement une heure, immobile sur son fauteuil, à s'entendre expliquer par son compagnon que son désintéressement total de la vie politique britannique était en partie responsable d'une débilité nationaliste dangereuse, selon les propres mots de John. Il finit par quitter le 221B pour aller se calmer dans un parc, malgré le temps pluvieux, en conseillant à Sherlock de se renseigner sur ce qu'il n'avait pas considéré comme étant d'une priorité capitale, qui l'aurait obligé à perdre une heure de sa journée, pour aller voter. Sherlock resta sur son ordi les quatre jours qui suivirent et éplucha chacun des articles, interviews, analyses de ce fameux Brexit. Le soir du quatrième jour, il retrouva John dans le lit, exceptionnellement tôt. Il s'exprima d'une voix claire, qui prouvait qu'il avait compris :

« Je suis désolé. »

Il se coucha et se serra contre John, qui embrassa simplement son crâne. Ils n'en reparlèrent plus jamais.

Ils y pensent encore moins ce soir, alors qu'ils vont assister à un ballet composé par un compositeur français, conduit par un chef d'orchestre canadien, assis à côté d'un couple philippin, comme John l'apprend en laissant traîner une oreille.

Benjamin vérifie qu'ils sont bien installés, puis il leur souhaite une bonne représentation avant de retourner à son poste. Sherlock sourit encore, lorsque Benjamin repart, trottinant, et John l'imite.

« C'est super qu'il ait trouvé ce job. »

« Et qu'il n'habite plus avec sa mère, » remarque Sherlock, en levant les sourcils.

« On a compris, tu ne l'aimes pas. »

« Ce n'est pas que je ne l'aime pas. Je la trouve très… antipathique. »

« Je suis sûre qu'elle dirait la même chose de toi. »

« Ah, donc tu confirmes qu'elle manque aussi de répartie. »

John entrouvre les lèvres et laisse échapper un rire. Il se rassoit dans le fond de son fauteuil et regarde la scène, encore vide. Il repense à Anna Sanchez, dont Sherlock lui a donné des nouvelles, il y a plusieurs semaines. Elle a apparemment sorti un album de harpe, qui a été un best-seller à Noël. John a voulu l'acheter, par curiosité, mais il a très vite oublié l'idée, puisque la perspective d'écouter une heure de harpe n'est pas réellement excitante. Est-elle toujours mariée à son menteur de mari, ça, John n'en a aucune idée.

À y réfléchir, John a des nouvelles de tous les suspects concernés dans l'affaire Sherrer : Angie et Sheri Walsh, Jared Steele, Anna Sanchez, Benjamain et Doris Cox… Mais n'étaient-ils pas sept ? Oui, le chiffre parait correct, sans que John ne se souvienne du nom qu'il manque. Il se penche vers Sherlock, lui-même penché sur son téléphone, pour demander :

« Je ne me souviens plus. Lors de l'affaire Sherrer, il y avait sept suspects, n'est-ce pas ? Comment s'appelait… »

« Craig Jennings. »

John émet un bruit entre le rire et l'étouffement.

« Comment sais-tu que j'allais te parler de lui ? »

« C'était le plus transparent. À vrai dire, je ne peux pas vraiment te reprocher de l'avoir oublié. »

« Mouais… Il n'était pas en instance de divorce ? Il y avait une histoire avec son fils, c'est ça ? Ah oui, je m'en souviens ! Il voulait avoir la garde de son fils ! Non, Sherlock, tu exagères, ce n'était pas le plus transparent. »

« C'était le seul idiot, si tu préfères. »

John écarquille grand les yeux et se tourne, sommairement, sur la gauche, pour regarder Sherlock. Ce compliment-là était inattendu.

« Tu les aimais bien, nos potentiels-meurtriers-de-musicien… » fait-il, joueur.

Sherlock rit, de ce son chaud et sans retenue, qu'il ne s'autorise rarement (que lorsque John a vu précisément juste, a-t-il remarqué).

« Je les aimais mieux quand je pensais que l'un d'entre eux avait réellement eu le cran de tuer un musicien banal en pleine représentation ! »

« Non, non, tu aimais découvrir qu'ils étaient innocents, un à un, » rit à son tour John.

Cette fois, Sherlock tourne légèrement la tête sur le côté. Intrigué, il demande :

« Pourquoi est-ce que tu dis ça ? »

John garde son sourire et réfléchit, précisément, à la raison de sa certitude. Il lui faut quelques secondes pour expliquer :

« Tu aimais tellement cette enquête… Tu y passais un temps infini. Elle était… rocambolesque, c'est le moins que l'on puisse dire. Tu allais plus loin qu'avant, dans tes recherches. Tu vois ce que je veux dire ? »

« Je vois très bien ce que tu veux dire, John Watson, mais je suis dans l'obligation de te dire que tu te trompes. »

Sherlock sourit. Il n'a pas son air d'être supérieur, ce qui le rend infiniment plus agréable et beau. Il se tourne sur son siège et étend son long bras sur le dossier du fauteuil de John.

« J'y ai passé un temps infini parce qu'elle m'a permis d'enquêter sur huit personnes. Les Walsh, les Cox, Jenning, Sanchez, Steele - enfin, Fejzullakh - et toi. »

Du coin de l'œil, John regarde le détective qui n'a rien d'insultant dans sa manière d'énoncer les faits. John a un demi-sourire, mal à l'aise.

« Bien entendu, je ne te mets pas dans la même case qu'eux, » le rassure Sherlock, la main si proche de sa nuque, qu'il suffirait qu'il bouge les doigts pour le toucher. « J'ai pris mon temps, car tout, dans cette affaire, était… important. »

Et comme il était impossible que ça finisse autrement, les doigts de Sherlock caressent sa nuque. John se laisse faire, parce que ça fait des années qu'il apprend ça. Le lâcher-prise et la confiance. Des années que les mains de Sherlock le retiennent et le libèrent à la fois. Un oxymore de vie, que ce soldat qui déteste la violence ne comprend que trop bien.

Le voilà qui ferme les yeux et qui penche la tête. Les lèvres de Sherlock se posent d'abord sur sa joue ; il ne s'y attendait pas. Il respire avec le nez, parce qu'il ne sait jamais quand Sherlock décidera de prendre sa bouche et son souffle tout à la fois. Mais ce n'est pas le genre de baiser indocile qui s'annonce. Tout est si délicat, Sherlock prend son temps et c'est le plus beau des cadeaux, John le sait. On trouvera toujours le moyen de gagner de l'argent, de se rendre sexy, d'être populaire. Mais on n'aura jamais d'emprise sur le temps. Pire, il y aura toujours quelqu'un, quelque chose, pour nous le voler. Un travail. Une maladie. Les autres. Et le voilà, Sherlock, lui qui ne croit pas en Dieu, mais qui se comporte comme tel. Lui qui se fout d'étirer les secondes, comme de la pâte à modeler, pour créer une enceinte où il les cache, John, lui, leurs baisers, là, au cœur du Royal Festival Hall. Ses lèvres sont sur le front de John, contre ses rides au coin de ses yeux. Sur sa joue, encore. Encore. À la commissure de ses lèvres.

« Très important, » répète John, dans un murmure

Les lumières s'éteignent, on se tait. La porte du fond de la scène s'ouvre et les musiciens et les chœur envahissent la scène, sous les applaudissements encore contenus. John les regarde, ces hommes et ces femmes. Il sent leur concentration. Puis Onnett apparaît le dernier, les applaudissements redoublent d'effort. Sans surprise, c'est le chef d'orchestre qu'on attendait. Il salue à gauche. Il salue à droite. Il salue ses musiciens, du moins, ceux qu'il va conduire pendant une heure. Ses mains se lèvent.

Tout l'air du Royal Festival Hall n'a plus d'autre fonction qu'être le porteur du silence qui précède l'art. Les violons se réveillent, les voix s'alignent. Une clarinette entame une mélodie qui a la délicatesse de l'aube. Souffle après souffle, les cuivres invitent les violons à s'animer. De là où ils sont assis, John ne distingue pas les joueurs de cor. Il bouge un peu sur son siège, pour essayer de mieux voir, puis s'arrête. Cela ne servirait à rien. L'affaire Sherrer est finie, classée, rangée dans un dossier bleu nuit, dans une bibliothèque du sous-sol de New Scotland Yard. Les Préludes de Liszt sont un autre chant. Jim Moriarty, un souvenir qu'on oublie.

Trois ans après reste la musique, les silences, Sherlock et John. Et avec eux s'écrit aujourd'hui une nouvelle histoire.


Note : Hello à toutes et à tous !

Pfiouuu ça faisait longtemps. Voici le chapitre bonus de Si Brave et Si Tranquille, inspiré par un commentaire de la géniale Gargouilles *cœur avec les doigts*. Merci à Carbo Queen pour sa bêta, comme au bon vieux temps ;) !
Ça faisait quelques temps (mois/années) que j'avais envie de publier un chapitre bonus et je le fais aujourd'hui, pour une occasion spéciale. Si Brave et Si Tranquille reste une expérience incroyable, qui m'a permis de rencontrer des gens géniaux.

Lectrices, lecteurs, vous m'avez beaucoup apporté ces dernières années, c'est pour cette raison que je suis très heureuse de vous dire que si je publie ce chapitre bonus, c'est pour fêter la sortie de mon premier livre intitulé 15/30/45, édité chez Mix Editions disponible dès aujourd'hui. Nom d'auteure ? Claire Some !

Si vous avez aimé mes fanfictions et si vous voulez me soutenir dans cette nouvelle aventure vous pouvez :

- acheter le livre (versions imprimée et ebooks disponibles) sur Cultura, Amazon, Kobo, Google Books, la boutique en ligne de Mix Editions, etc. …

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