Je n'eus pas le temps de ressasser ma tristesse, ma douleur et mes remords, car Aragorn relança le signal du départ, et Elendil m'entraîna par la main, loin du pont. Loin du gouffre… Je continuai à courir, rejoignant Aragorn, Legolas et Ellerina, toujours suivie de mon meilleur ami, et nous prîmes les ponts qui s'étendaient au-dessus du magma en fusion…Mais ceux-ci commençaient à s'effondrer… Un tronçon d'escalier se détacha, et je dus sauter, ainsi qu'Ellerina, pour parvenir de l'autre côté. Mais tous les autres étaient séparés de nous par deux mètres de lave… Ils lancèrent un Semi-Homme, puis un autre, et deux autres encore. Legolas sauta, et nous les réceptionnâmes tous… Gimli faillit tomber en arrière, et Legolas le rattrapa par la barbe, ce qui fit râler le nain, mais enfin, il passa. Restaient Aragorrn, Elendil et Arwen. Mon ami sauta, et je vis tout de suite que son saut était un peu trop court… Je bondis vers l'avant, le serrai dans mes bras et nous fit basculer sur la roche. Il se retrouva au-dessus de moi, et l'espace d'un instant, nous sourîmes tous deux. Puis je murmurai :
« Tu m'écrases… »
Alors il se releva d'un bond, et me tendit la main. Je la saisis, et il me releva. Enfin, Arwen et Estel se prirent les mains et sautèrent au-dessus de la lave… Nous les reçûmes et repartîmes, en silence. Et ce moment de joie simple, passager, s'effaça, tandis que les larmes à nouveau coulaient, sur mes joues comme sur celles des autres… Mais nous continuâmes. Et finalement, au bout d'une demi-heure d'obstacles, nous pûmes regagner le Monde d'en Haut… Jamais je n'avais été si heureuse de voir des arbres, le ciel d'un bleu de myosotis, et la prairie gorgée de soleil… Nous nous assîmes tous, sur un tas de pierres, et là, je laissai libre cours à ma tristesse. Secouée par les sanglots, je me mis à trembler, les larmes ruisselant sur mes joues, ma bouche ouverte sur un cri muet… Puis ma sœur s'assit près de moi et, sans un mot, me serra dans ses bras… Elendil arriva ensuite et se joignit au câlin, ainsi qu'Arwen, Legolas et Aragorn… Les Semi-Hommes étaient également fondus en une étreinte… Boromir, lui, avait choisi la solitude et s'était un peu éloigné. Puis, peu à peu, mes frères et sœurs se levèrent. Seul Elendil resta à mes côtés. Il me tendit la main, et je levai la tête vers lui, les yeux pleins de larmes :
« Tout est de ma faute… Tu m'as demandé ce que j'avais vu… J'ai vu… J'ai vu… Je l'ai vu tomber ! »
Il me pressa l'épaule, comme pour me dire qu'il ne m'en voulait pas, puis je pris sa main avec hésitation, et il m'aida à me relever.
« Ce n'est pas de ta faute. On peut voir l'avenir… »
Je le coupai, désespérée :
« Le temps peut être réécri… »
Mais il secoua la tête, l'air sombre :
« Pas ce temps, pas une ligne… »
Puis Aragorn déclara qu'il fallait bouger, et malgré l'avis contraire de Boromir, qui venait de revenir, la majorité d'entre nous approuva. Nous prîmes donc la route de la Lorién, où nous pourrions trouver refuge. Mais au lieu d'être heureuse de revoir Galadriel, Celeborn et Haldir, je me sentais étrangement vide… Mécaniquement, je suivis Aragorn, et ne réagis que lorsque nous arrivâmes dans le bois…
« Méfiez-vous, jeunes Hobbits » fit Gimli. « Il y a dans ces bois une magicienne… On dit qu'elle envoûte ceux qui s'aventurent ici… Nul n'est reparti… Mais voilà un nain qu'elle n'aura pas si facilement. J'ai l'ouïe du loup, la vue du faucon et l'intelligence du renard… »
Elendil alors me murmura dans le creux de l'oreille en riant, ses yeux bruns brillants d'une feinte malice pour me faire sourire :
« Tu crois qu'on devrait lui dire que c'est ma grand-mère, celle d'Arwen, la tienne et celle d'Ellerina ? »
J'appréciai son attention, et le fait qu'il nous eut incluses, ma sœur et moi, à leur famille… Un petit sourire joua alors sur mes lèvres, à défaut d'égayer mes yeux, qui s'accentua quand une patrouille sortit du bois et nous encercla. L'elfe qui menait la troupe lança :
« Le nain respire si fort que nous aurions pu le tuer dans le noir… »
Un sourire s'esquissa également sur les visages de mes frères et sœurs, et je m'approchai, lentement, et découvris mon visage. Alors, Haldir, car c'était bien lui, parut troublé et sur son visage, je pus voir qu'il cherchait à me reconnaître… En même temps, il y avait si longtemps qu'il ne m'avait pas vu… Près de deux cent quarante-trois ans… Je lui souris et murmurai :
« Mae govannen Haldir, mellon nîn… Ai-je donc tant changé ? »
Il sembla soudain comprendre, et un petit sourire joua sur son visage. Alors, il baissa son arc.
« Laurelin ? Cela faisait longtemps, mon élève préférée. »
« Très longtemps… »
Je me précipitai alors dans ses bras et le serrai contre moi. Il m'avait élevée, comme le Seigneur Elrond, Glorfindel, Erestor et Galadriel, et il était pour moi un grand frère, que j'aimais beaucoup… Par la suite, Elendil, Arwen, Legolas, Aragorn et Ellerina sortirent du groupe et saluèrent le Gardien de la Marche. Une longue étreinte pour Arwen et Ellerina, plus courte pour Elendil, une accolade pour Legolas et Aragorn… Estel en profita alors pour expliquer notre situation, et Haldir nous fit signe de le suivre, tandis que le reste de sa troupe finissait la patrouille frontalière. Il nous mena alors à travers la Lothlorien, jusqu'à une clairière qui, au moment où nous arrivâmes enfin, était baignée de la lueur de la Lune… Là, nous fûmes accueillis par Galadriel et Celeborn. Celui-ci demanda alors où était Gandalf, et aucun de nous ne sut répondre… Mais Galadriel n'avait pas besoin de réponse… Alors elle nous annonça son désir de discuter avec chacun de nous en privé, puis nous permit de nous reposer. Alors, je me dirigeai vers un autre secteur, qui comportait les tallan, au bord de la rivière. Haldir n'avait pas touché au mien, que je partageais avec ma sœur et mon meilleur ami… Alors j'eus un bref sourire. Le sourire de quelqu'un qui, après un long temps d'errance, retrouve un foyer.
Tout y était : mes tenues, mes bijoux, mes cadeaux et mes œuvres d'art, mes livres et mes dessins, le joyeux bordel qu'enfant je mettais avec mes amis, mais qui pour une fois semblait en ordre… Je pris une tenue propre, constituée d'une tunique blanche argentée brodée de petits diamants, et d'un pantalon assorti. Enfin, des bottes grises et un peigne d'argent orné d'une délicate fleur en diamant complétèrent l'ensemble. Auparavant, tout ceci était trop grand pour moi… Plus maintenant… Je me chargeai de ce paquetage et descendis à la rivière avec mes amis, dont les tenues ressemblaient aux miennes. Nous posâmes tout ceci sur une pierre non loin de l'eau, avec une chaude serviette éponge pour chacun, puis ôtâmes nos habits respectifs pour plonger dans l'eau, seulement vêtus de sous-vêtements adaptés à l'eau. J'appréciai en silence la caresse de l'eau fraîche sur ma peau et le chant des oiseaux, puis nous nageâmes un peu pour nous réchauffer, nous éclaboussâmes et, l'espace d'un instant, nous retournâmes en enfance, nos éclats de rire retentissant dans le calme du soir de la Lothlorien. Puis nous sortîmes, nous séchâmes, nous habillâmes et retournâmes près du reste de la Communauté.
Cependant, à notre arrivée, notre bonne humeur s'était évaporée… Nous prîmes place auprès de nos compagnons, et je me mis à contempler les reflets de la Lune sur une feuille… Puis j'entendis. J'entendis la mélopée chantée par les elfes de la Lothlorien, et les larmes se mirent à couler sur mes joues. Car il s'agissait d'un chant d'hommage à Mithrandir… Merry et Pippin ne comprenaient pas les paroles, et ils demandèrent donc des explications à Ellerina.
« C'est un chant d'hommage pour Mithrandir… »
Mais en voyant leurs yeux écarquillés, je me souvins qu'ils ne connaissaient pas le Pèlerin Gris sous ce nom… J'ajoutai donc, avec délicatesse, prenant également de l'avance sur la question que je lisais dans leurs yeux :
« Pour Gandalf… C'est en quenya… Mais je n'aurais pas le cœur à vous la traduire. Ma peine est encore trop récente… »
Merry baissa la tête d'un air triste, et Pippin eut le bon sens de se taire, pour une fois… J'essuyai doucement mes larmes, et me mit à jouer nerveusement avec mon pendentif. Je faisais toujours cela dans mes moments de douleur et de peine… Les mots se succédaient, tissant une mélodie délicate et triste, symphonie s'il en était, en hommage à mon mentor. Et dans la voix des elfes de la Lothlorien, on pouvait distinguer la tristesse et la douleur des adieux… Un petit ruisselet d'eau formait près de moi un bassin, et le liquide cristallin me renvoyait mon image. Un visage jeune, aux oreilles pointues, pâle de tristesse, les traits figés par la douleur, avec de longs cheveux bruns, tranchant sur ma peau de porcelaine à peine hâlée, comme celle de tous les elfes. Le reflet d'une traîtresse. Le reflet d'une meurtrière. Car c'était comme si je l'avais tué. Et je m'en voulais. Je donnai un rapide coup dans l'eau, floutant l'image pour ne plus voir le regard accusateur de mon reflet et l'étendue de sa peine. L'eau était froide, comme la glace, comme la mort… Et la forêt aussi sombre que mes pensées, et mon cœur.
Soudain, je fus appelée par un des elfes au service des Seigneurs de la Lothlorien, et me levai, lissant délicatement ma tunique avant de le suivre. Je savais qu'il m'emmenait voir Dame Galadriel, qui sollicitait un entretien… Nous prîmes plusieurs chemins, par tours et détours, et arrivâmes enfin à la Clairière au Miroir, ou ma grand-mère adoptive nous attendait déjà. Elle me sourit doucement, et m'ouvrit les bras. Alors, j'éclatai en sanglots en me précipitant vers elle, et elle m'enserra doucement dans une étreinte à l'éclat de clair de lune et au doux parfum d'Edelweiss… Puis je murmurai, d'une voix entrecoupée par les sanglots :
« C'est… à cause… de moi…Tout est de… ma faute… »
Galadriel me caressa tendrement les cheveux, et je me serrai un peu plus contre elle, tandis qu'elle murmurait d'une voix lente et douce, cette voix mystérieuse aux yeux des autres, qui m'avait consolé enfant, et appartenait à la seule personne qui put comprendre les affres des visions :
« Tu ne pouvais rien faire… On ne peut pas toujours changer les lois du temps… Ce n'était pas ta faute, Laurelin. C'était écrit… »
Peu à peu, mes larmes cessèrent de couler, et sa voix, son parfum et sa douceur me rassérénèrent. Alors, elle murmura :
« Tu verras… Ton pouvoir te sera très utile… Certaines choses peuvent être réécrites… »
Puis nous nous relevâmes et elle me sourit. Enfin calmée, je m'éloignai. La peine et la douleur restaient, mais, débarrassée de ma culpabilité, je pourrais enfin faire mon deuil, et… continuer à vivre.
LEXIQUE :
Tallan : C'est le lieu où vivent les elfes. :p
