Note d'auteur : Voici le 6e chapitre, j'espère qu'il vous plaira !
Encore merci à Madelline pour ses corrections :)
Bonne lecture !
Chapitre 6
Fiona ne dormit pas de la nuit, trop préoccupée par la journée du lendemain qui se profilait. Elle, seule à s'occuper de la boutique, avec le peu d'expérience qu'elle avait… Angus avait-il perdu la tête ? Et d'un autre côté, elle était vraiment stupéfaite de la confiance qu'il lui accordait. Alors qu'il s'échinait à lui répéter depuis plus d'un mois qu'elle ne travaillait pas correctement, qu'elle n'arriverait jamais à rien… Oh bien sûr quelques compliments lui avaient échappé, mais il ne s'était pas passé un jour sans qu'il lui fasse un reproche. Au moins elle pouvait être assurée que lorsqu'il la félicitait, il était sincère… Mais elle aurait tout de même préféré recevoir moins de brimades et plus d'encouragements !
La pendule sur sa table de chevet sonna sept heures. Dehors, il faisait encore nuit noire, rien d'étonnant à cette période de l'année. Elle guetta le moindre bruit indiquant que le vieil homme s'était levé, mais la maison restait silencieuse, désespérément silencieuse. Elle se demanda s'il allait partir sans même l'avertir, en transplanant depuis sa chambre… Et puis elle regarda dehors et fit les rafales de vent qui soufflaient, transportant des quantités de neige phénoménales. Angus était un puissant sorcier, sans aucun doute, mais vu son âge, elle doutait qu'il prenne le risque de transplaner par ce temps… Ces intempéries n'étaient pas sans inquiéter Fiona, d'ailleurs, elle priait pour que le vent se calme, que la neige cesse de tomber.
S'il continuait à faire si froid, elle risquait de se faire envahir par les clients atteints d'un rhume carabiné, et préférait avoir à prépare le moins de remèdes possible. Elle ne doutait pas de ses compétences, non, mais sans le regard vigilant d'Angus, elle craignait de faire une erreur et de mettre en danger la santé d'un malade. Enfin, depuis le début des chutes de neige, les gens ne s'étaient pas particulièrement présentés à l'échoppe, il fallait croire que les habitants de Pré-au-Lard étaient des durs à cuire !
Elle se mit à faire les cent pas dans sa chambre, se remémorant les propriétés de tous les ingrédients qui lui passaient par la tête, la composition des remèdes dont elle se souvenait… Son regard se posa sur les trois livres que lui avait offerts Angus la veille et elle sentit les battements de son cœur ralentir un peu. S'il lui faisait confiance, c'était qu'elle était prête, il ne l'aurait jamais laissée seule dans le cas contraire, c'était évident, il savait ce qu'il faisait. Ou bien priait-il lui aussi de son côté pour qu'elle ne fasse pas de bêtises… Cette pensée la fit rire, la détendant un peu.
Soudain un grincement se fit entendre et elle devina qu'Angus sortait de sa chambre. Elle s'était plusieurs fois plainte de ce plancher bruyant mais il fallait avouer que dans ce genre de situation il était bien utile. Elle attendit qu'il soit descendu pour sortir à son tour de sa chambre le plus silencieusement possible. Elle descendit les escaliers et s'arrêta lorsque son regard put embrasser toute la boutique. Angus parcourait les étagères des yeux, faisant visiblement l'inventaire de ce qui lui manquait. Un sac était posé sur le comptoir, déjà plein. Le vieil apothicaire partant à l'aventure avec pour seul bagage un sac à dos était sans doute la chose la plus étrange qu'il avait été donné à Fiona d'imaginer.
— Je sais que tu es là, Fiona, dit soudain Angus d'une voix rauque, la faisant sursauter.
L'intéressée descendit le reste des marches, un peu honteuse de s'être fait prendre comme une débutante.
— Tu n'as pas dormi cette nuit, je me trompe ? reprit Angus, toujours sans la regarder.
— Non, marmonna Fiona.
Le vieil homme émit une espèce de rire semblable à un croassement de corbeau, comme s'il n'avait pas ri depuis des années. Il ajouta d'une voix amusée :
— Pour la première fois les rôles sont inversés : c'est moi qui parle et toi qui marmonnes. Ne me dis pas que c'est la perspective de rester dix jours seule ici qui t'angoisse, si ?
Fiona haussa les épaules sans répondre. Elle se balança d'un pied sur l'autre et fit mine de s'intéresser aux pots sur une autre étagère. Un lourd silence plana dans la pièce pendant un long moment. Angus ne semblait pas pressé de réengager la conversation, il continuait son inventaire, et Fiona regardait la neige tomber sans vraiment y prêter attention. Enfin elle soupira et demanda :
— Vous me pensez vraiment capable de vous remplacer pendant si longtemps ?
Angus cessa de regarder les étagères et fixa un point quelconque devant lui, semblant chercher ses mots. Fiona s'exclama :
— Ça fait plus d'un mois que vous me critiquez sans cesse, que vous mettez en doute mes capacités, que vous considérez que je n'arriverai jamais à rien ! Et là, brusquement, vous décidez de partir en me laissant seule ici…
Elle s'interrompit en croisant le regard plein de reproche que lui lança le vieil homme. Elle se rendit compte de son erreur : comme la dernière fois où il s'était implicitement excusé de son emportement, à présent il tentait de lui faire comprendre qu'il lui faisait parfaitement confiance sans se lancer dans de longs discours mélodramatiques.
— Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi borné que toi ! grommela Angus. Tu n'arrêtes pas de te plaindre que je te sous-estime, que je ne cesse de te rabaisser, et lorsque je te prouve le contraire, tu rouspètes encore ! Je pensais ne jamais trouver quelqu'un de plus râleur que moi mais manifestement on t'a envoyé ici pour me donner des cours !
Fiona sourit malgré elle. La compagnie du vieil homme l'avait influencée plus qu'elle ne le pensait, elle commençait à devenir aussi grincheuse que lui.
— Pour répondre à ta question : oui, je te pense parfaitement capable de prendre ma place pendant quelques temps. Tu es douée, tu apprends très vite, et je suis certain que te retrouver seule avec tes seules connaissances t'aidera à prendre confiance en toi. Et puis je ne pars pas si longtemps, je serai de retour dans deux semaines au plus tard !
Il se dirigea vers le comptoir et posa une main sur son épaule dans un geste si bref que Fiona crut bien l'avoir imaginé. Il marmonna quelque chose d'incompréhensible puis ferma son sac et prit un bourdon posé contre le mur.
— Bien, je crois que je n'ai rien oublié. Alors je te souhaite bonne chance et… à bientôt !
Elle crut voir de la malice briller dans ses yeux et fut persuadée que ce n'était pas qu'une impression. Elle réussit à esquisser un petit sourire. Si en arrivant à Pré-au-Lard il y a un mois on lui avait dit qu'elle parviendrait à établir une réelle complicité avec le vieil homme, elle n'en aurait pas cru un mot. Il ouvrit la porte de la boutique, mit la capuche de sa pèlerine en voyant la neige qui tombait et sortit. Sans un mot de plus, il s'éloigna et Fiona se précipita pour le suivre du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse, caché par le rideau de flocons qui tombaient. Elle inspira un grand coup. Elle ne se rendait compte que maintenant à quel point la présence du vieil homme avait pu être réconfortante pour une apprentie telle qu'elle.
Ce n'est que pour quelques jours, pensa-t-elle. Je devrais pouvoir m'en sortir !
~o~O~o~
Elle ouvrit la boutique à neuf heures, après avoir passé en revue tous les ingrédients dont elle disposait, mémorisé où ils se trouvaient pour ne pas perdre trop de temps en cas de préparation d'un remède et feuilleté les livres qu'Angus lui avait donnés. Elle ne vit personne de toute la matinée et relativisa enfin : pourquoi aurait-elle plus que clients toute seule que lorsqu'Angus était là ? Justement, lorsque les gens apprendraient le départ d'Angus, ils ne prendraient sans doute pas le risque de venir la voir et de se faire prescrire des remèdes erronés. Car c'était bien cela qui lui faisait le plus peur : mettre en danger la vie de quelqu'un en lui donnant un remède qui lui serait néfaste. Elle était partagée entre l'envie de faire ses preuves et celle de ne prendre aucun risque pendant l'absence d'Angus…
Peu de temps après que l'horloge de Pré-au-Lard eut sonné une heure de l'après-midi, la porte de la boutique s'ouvrit cependant. Un homme que Fiona n'avait encore jamais vu fronça les sourcils en l'apercevant.
— Wenlock n'est pas là ?
Fiona mit quelques secondes à comprendre qu'il parlait d'Angus. A force de penser à lui en l'appelant par son prénom, elle en avait oublié son nom de famille.
— Non, je le remplace pendant quelques jours, répondit-elle en tentant de prendre une voix assurée.
— Très bien, alors j'aurais besoin de quelque chose contre la toux, s'il vous plaît.
Fiona se remémora toutes les questions à poser aux malades, pour leur prescrire le meilleur remède possible.
— Votre toux est-elle douloureuse ? Sèche ?
— Pas douloureuse, non, en revanche elle est sèche oui. Et je siffle aussi, après une quinte.
Toux sèche, pas douloureuse, et asthmatique à l'en croire, songea Fiona.
Elle réfléchit à ce qu'il lui faudrait préparer et bénit son travail acharné qui ne la fit pas hésiter longtemps. Il lui fallait du houx, du lierre, des feuilles de ronce, des fleurs de reine-des-prés, du miel et de la poudre de pierre de lune. Elle aurait deux décoctions à préparer, l'une pour la toux sèche et l'autre pour l'asthme qu'elle provoquait. Elle se mit immédiatement au travail. Elle vérifia que les fleurs de reine-des-prés étaient bien sèches, fit bouillir de l'eau d'un coup de baguette et y mit les fleurs à infuser. Elle avait ainsi le temps de préparer l'autre breuvage.
Elle choisit la plus belle feuille de houx, prenant bien garde à ne pas se piquer pour que le sang – même en très petite quantité – ne puisse pas fausser les effets du remède. Elle refit bouillir de l'eau et y mit la feuille de houx, une feuille de lierre et vingt petites feuilles de ronce soigneusement choisies. Elle laissa infuser de même et retourna à la première décoction. Voyant à la couleur de l'eau que c'était prêt, elle retira la reine-des-prés et ajouta une cuillerée de miel. Elle s'attaqua à l'étape la plus délicate de l'opération : la poudre de pierre de lune. Elle ouvrit le petit sachet et à l'aide de sa baguette en préleva une très légère quantité. Il fallait parfaitement doser, et elle se concentra pour ne faire aucune erreur. Lorsqu'elle ajouta la poudre, un léger précipité bleu se créa dans l'infusion et elle retint un soupir de soulagement en obtenant le résultat voulu. Il ne valait mieux pas que l'homme comprenne qu'elle n'avait pas confiance en elle et priait Merlin à chacun de ses gestes pour ne pas se tromper.
— C'est prêt, dit-elle d'une voix calme en versant chacune des décoctions dans une fiole différente. Prenez-en trois cuillérées chaque soir pendant quatre jours, avant de dormir.
— Quelle était la poudre que vous avez ajoutée à la fin ? demanda l'homme après avoir acquiescé.
— De la pierre de lune, répondit Fiona. Elle a des propriétés apaisantes, elle fait partie des ingrédients du Philtre de Paix par exemple. Je l'utilise dans les potions pour la toux pour éviter que lors d'une quinte de toux, le malade soit pris de spasmes.
L'homme hocha la tête, l'air très intéressé.
— Je vous remercie. Le vieux Wenlock est un excellent apothicaire mais n'était pas aussi enclin à parler de son métier. Combien je vous dois ?
— Ca vous fera huit Mornilles, répondit Fiona en tentant de cacher sa fierté.
L'homme les lui donna puis partit avec ses deux remèdes. Lorsqu'il fut hors de sa vue, elle s'autorisa à pousser un intense soupir de soulagement. Elle avait réussi sa première épreuve avec brio ! Oh ce n'étaient pas les remèdes les plus compliqués à préparer, mais elle avait réussi à diagnostiquer une toux asthmatique et préparer le remède en conséquence sans regarder dans le moindre livre.
Le reste de l'après-midi fut semblable à la matinée : elle ne vit personne. Un peu avant six heures cependant, la porte de l'échoppe s'ouvrit et Fiona s'exclama :
— Mrs Ketteridge !
— Alors, je vois qu'il s'est enfin décidé à vous laisser la responsabilité de sa chère boutique, constata la vieille dame avec un sourire après lui avoir adressé un salut de la main. Tout se passe bien ?
— Je n'ai eu qu'un malade aujourd'hui, il ne m'a posé aucun problème.
— J'en suis ravie ! J'ai entendu une de mes voisines se plaindre d'un rhume carabiné, elle viendra sans doute vous consulter sous peu. Rien dont vous ne puissiez venir à bout, en tout cas ! ajouta-t-elle avec un clin d'œil malicieux.
Fiona sourit. Elle était bien contente que Mrs Ketteridge lui ait rendu visite, la bonne humeur de la vieille dame lui avait manqué.
— Je repasserai vous voir bientôt, pour m'assurer que tout va bien. Mais je suis certaine que ça va très bien se passer. Angus ne met pas sa confiance en n'importe qui…
— J'espère qu'il ne s'est pas trompé, murmura Fiona.
Mrs Ketteridge luit prit les mains avec un sourire réconfortant.
— J'en suis sûre, souffla-t-elle.
~o~O~o~
Deux jours s'écoulèrent, durant lesquels Fiona reçut la visite de plusieurs malades, tous atteints de maux très bénins. Elle n'eut aucun mal à préparer les remèdes, et put discuter avec certains d'entre eux qui lui firent la remarque, comme l'homme du premier jour, qu'elle était bien plus loquace et chaleureuse qu'Angus. Elle était un peu surprise de voir le vieil apothicaire ainsi critiqué, alors que malgré son sale caractère il avait toujours été là pour les habitants de Pré-au-Lard. Et elle n'hésita pas à le défendre, et à remettre à leur place quelques personnes qui ne tarissaient pas de reproches et de commentaires désobligeants.
Au soir du deuxième jour, Fiona refit l'inventaire de ce qui lui restait. Cette mesure était superflue, elle le savait bien, car Angus était parti bien avant qu'il n'y ait pénurie. Lorsqu'elle eut fini, elle monta dans sa chambre, veillant à bien fermer la boutique. Elle lut quelques pages du livre sur les infections malignes que lui avait donné Angus et s'endormit bien vite.
Elle fut réveillée par des coups répétés. Était-il neuf heures passées ? Avait-elle oublié de se lever et d'ouvrir la boutique. Elle bondit de son lit et regarda l'heure. Deux heures du matin ? Il était un peu tôt pour une consultation… Elle ne réfléchit pas plus longtemps, consciente que ce ne pouvait être autre chose qu'une urgence. Elle enfila sa robe de chambre et dévala les escaliers pour aller ouvrir.
— Mrs Dingwall ? s'exclama Fiona en reconnaissant la mère de Tristan.
Elle la laissa rentrer dans la boutique pour se réchauffer.
— Vous allez bien ? demanda la jeune femme, regrettant aussitôt sa question car la réponse paraissait évidente.
— Non… non, non, ça ne va pas du tout, répondit Mrs Dingwall en se tordant les mains, les lèvres tremblantes. Il… il me faut tout de suite un remède contre la toux, quelque chose de très puissant…
Fiona tenta de garder son calme. Elle éclaira la boutique de quelques coups de baguette et se précipita vers ses livres. A peine réveillée, elle n'était pas en pleine possession de ses moyens. Elle se devait cependant de poser les questions nécessaires pour diagnostiquer le mal mais craignait par-dessus tout les réponses.
— Pour qui avez-vous besoin de ce remède ? souffla-t-elle sans oser regarder son interlocutrice.
Il y eut un petit silence avant que Mrs Dingwall ne fonde en larmes et parvienne à articuler entre deux plaintes :
— Tristan !
Note de fin : Aïe, ça se corse un peu... Il va falloir que Fiona réussisse à se débrouiller sans Angus !
Merci d'avoir lu, j'espère que ça vous a plu, n'hésitez pas à commenter ! A mardi pour l'avant-dernier chapitre :)
