Duo de Poires pochées au Vin
Un morceau de viande qui mange un autre morceau de viande.
Un voisin qui avale son congénère. La boucle était infinie, et Hannibal se réjouissait d'en ajouter sans cesse des maillons. Construire une chaine de possession cannibale entre des individus constituait un jeu macabre, et Will venait de se dresser en prince du jeu, juste en dessous de Hannibal.
Hannibal sourit et ferma les yeux en déposant sur sa langue le dernier morceau de viande de son assiette. Ce cœur était délicieux. Absorbait-on tous les sentiments que contenaient le cœur en le mangeant ? Ce cœur avait-il absorbé précédemment, telle une éponge, une quantité physique d'émotions, qui pourrait désormais se répandre dans l'estomac et le sang du cannibale ? Tant de questions que Hannibal noya dans son vin blanc.
Non pas qu'il aimait réellement boire de l'alcool, car ça troublait son environnement mental, mais pour une fois, cela lui semblait presque nécessaire. Un trouble se formait donc bien en lui, de plus en plus opaque, motivé entre autres par la question Dois-je manger cet adolescent ?
Hannibal appréciait ce jeune homme et le trouvait extremement intéressant -ce qui n'était pas donné à beaucoup de gens- et une envie malsaine de pénétrer dans l'univers du garçon pour jouer un peu le titillait. Mais s'ajoutait un désir physique, dur et chaud, de posséder ce garçon d'autres manières moins abstraites que la manipulation psychique : la manipulation physique. Des images passaient dans la tête de Hannibal, et celles-ci étaient souvent constituées de Will qui se cambre et qui crie, qui supplie et qui saigne. Parfois, aussi, des flash sexuels.
Hannibal s'éclaircit la gorge et lâcha des yeux la jugulaire de Will qui vibrait sous la peau diaphane de sa gorge. Une gorge si tendre, si jeune, si battante et souple à la fois. « Alors, » annonça Hannibal en posant ses couverts près de son assiette. « Avais-tu mentionner ma présence à la police, cette nuit-là ? »
Will leva les yeux et se sentit menacé, rougissant légèrement. « Non, » dit-il en secouant la tête. Il se mit à secouer son genou droit sous la table puis fixa Hannibal. « J'ai besoin de fumer… Je peux aller au jardin s'il vous plait? »
Hannibal se sentit pris de court et ne put approfondir le début de son jeu psychique. Il hocha simplement la tête en se levant, trouvant Will légèrement impoli. Mais les faiblesses de l'humain confèrent un goût plus intéressant à la viande.
Will attrapa le verre de vin, le finit cul-sec, puis se leva également pour filer dehors. Il avait un grand besoin d'air frais et, à peine dehors, il laissa son dos tomber contre les briques du mur de la maison, levant son visage vers le soleil couchant et faible de l'automne. Bientôt, une cigarette fut coincée entre ses lèvres et la première bouffée le fit gémir de soulagement.
L'ambiance à l'intérieur de la maison avait finalement finit par l'opresser quelque peu. Will n'avait bien entendu pas l'habitude de rester longtemps en compagnie de quelqu'un, et même s'il s'agissait là de l'homme qu'il avait eu tant envie de revoir, son regard inquisiteur avait finit par l'enfermer doucement sur lui-même. La nicotine décontractait ses muscles et floutait son malaise.
A l'intérieur, Hannibal débarassait la table, jetant un coup d'oeil dehors à chaque fois qu'il revenait au salon, pour guetter Will. Et à chaque fois qu'il revenait à la cuisine, sa main ne pouvait s'empêcher de se poser sur le manche du plus grand couteau de sa longue série. Hannibal détestait se sentir ainsi, hors de contrôle : à la fois attiré par l'envie de découvrir ce jeune adulte, et attiré par l'envie d'en finir maintenant, d'enfoncer son visage dans le creux des épaules mortes de Will. De mordre la peau flasque de son futur cadavre. Ou de l'attirer vivant entre ses bras pour lui promettre que le monde sera clément avec lui, et d'étudier simplement son palais mental. De réconforter cet humain aux ailes déchirées et de s'en faire ce qui se rapprocherait d'un ami.
Un ami.
Hannibal n'avait pas réellement eu l'occasion d'en avoir, des amis, dans sa vie. Bien sûr, il avait nombre de connaissances dans son entourage, surtout en étant étudiant, mais personne n'était pour lui un ami. Car en personne il n'avait déposé une graine de confiance qui aurait germé. En personne il n'avait laissé se poser un lourd secret, ou même un poids qui l'aurait soulagé.
Hannibal avait vengé sa petite sœur il y a des années de cela, et celui qu'il était devenu à l'issue de toute cette histoire ne facilitait certes pas ses contacts sociaux. Hannibal, en plus d'avoir les ailes déchirées, avait laissé sur le chemin de sa vie une part d'humanité s'écraser au sol et se détruire assez pour ne jamais revenir.
Quand il entendit la porte d'entrée poussée par Will, Hannibal lâcha le manche du couteau et sortit de l'atmosphère gluante de ses pensées pour aller vers le frigo.
« Tu voudras du dessert, Will ? » cria t-il pour que sa voix porte au salon.
« Heu, oui, pourquoi pas ! » répondit Will, avec la peur d'abuser. Il se rassit à la table, n'osant le rejoindre dans la cuisine. La cigarette l'avait relaxé et il joua avec son verre à pied, le triturant. En ayant réfléchi, il avait conclus ces pensées par celle, principale, qu'il était heureux d'être ici ce soir. Comme il pouvait être agréable de ne plus être seul, pensa t-il. Et comme il était bon d'avoir en face quelqu'un qui ne lui infligeait pas des vagues d'émotions putrides qui se collent à lui. Hannibal relaxait l'empathie de Will, car Will ne sentait rien de trop mauvais ou lourd se dégager de l'adulte, et cela lui permettait de prendre un tel repos. Soit Hannibal camouflait extrêmement bien ses émotions, soit cet homme-là était enfin quelqu'un de sain. Will ne savait encore vers quelle proposition pencher, mais un petit sourire ne disparaissait plus de son visage.
Puis il se leva pour s'approcher des livres de la bibliothèque.
Dans la cuisine, une odeur de fruits pressés se répandait, amer et sucrée. Durant la préparation du dessert, Hannibal tâcha de réfléchir assez efficacemment pour prendre une décision sur le destin de Will. Il décida de le laisser vivre pour le moment, et d'approfondir les trous qu'il ferait dans sa tête pour y découvrir ce qui régnait au sein du crâne du garçon. Bien sûr, seulement métaphoriquement pour le moment.
De son côté, après un aperçu des livres constituant la bibliothèque de Hannibal, Will décida de considérer cet homme comme sain et prit la décision de s'ouvrir davantage à lui, baissant désormais totalement sa garde.
Alors Hannibal revint vers le salon en portant deux grandes coupes contenant des fruits, de la glace et de la crème fouettée, et les deux individus s'échangèrent un sourire aimable et sincère. Hannibal les resservit en vin et l'ambiance se détendit pour de bon.
Ils n'avaient pas parlé de choses profondes durant les conversations ce soir-là, mais avaient simplement mentionné des sujets légers comme l'enseignement des mathématiques à l'école, le goût affreux de porter certaines baskets, ou encore la musique qu'ils aimaient. Tout ça avait été édulcoré par le goût délicieux de fruits, de fraicheur d'été passé, et de crème douce et appétissante. Will s'était vraiment régalé ce soir-là, et il avait peut-être, après avoir baissé sa garde, un peu trop tiré sur le vin. Bien qu'il ne s'agissait que de quelques verres, Will n'était pas du tout habitué à l'alcool, et sa tête semblait s'être épaissie à la fin de la soirée. Ses mots se faisaient plus chaotiques, mais un rire sincère franchissait parfois ses lèvres et faisait à chaque fois sourire Hannibal. Ce dernier se faisait un plaisir de voir le garçon se détendre ainsi, et s'ouvrir sympathiquement à Hannibal.
« Alors ça, je suis d'accord ! » dit fortement Will avant d'hoqueter, de poser une main sur son ventre, et de rire doucement. « Désolé. »
« Je crois que tu as assez bu, » sourit Hannibal en tirant le verre de Will vers lui, et, de manière assez spontanée et se surprenant lui-même, il porta le verre de Will à sa propre bouche pour en finir le contenu. S'il s'agissait là d'un désir de boire ou d'un désir d'être plus proche de Will ainsi, il ne pouvait le savoir. Il éjecta au loin les pensées sur ce qu'il venait de faire et posa le verre avant de se lever.
Le monde tournait pour lui aussi. Il s'en surprit, puis se frotta le front. Ok, se dit-il, il est temps de se calmer. Il n'avait vraiment pas l'habitude de se mettre dans cet état, mais il ne pouvait cacher le fait que cela lui avait fait extremement de bien, de simplement partager des choses légères, rire de choses un peu stupides, et se détendre avec quelqu'un d'autre.
« Ca va ? » demanda Will en se levant lui-même, tanguant davantage.
Les deux regards se croisèrent et ils rirent doucement.
« Je crois qu'aucun de nous deux est mieux que l'autre ! » annonça Will en souriant, puis il bailla doucement.
« Assurémment, » dit Hannibal en tentant de paraître un peu mieux. Il décida d'abandonner la vaisselle sur la table, chose qu'il ne faisait jamais, pour s'approcher de Will. « J'ignore si je peux te ramener… Mais j'ai deux chambres d'ami. » Chambre d'ami. Pour une fois, il avait parlé avant de réfléchir, et le mot sembla faire réagir les deux individus. « Tu habites un peu loin et… »
« D'accord, » dit Will en hochant la tête, souriant. Il n'avait plus du tout d'inquiétude et préférait tant rester plutôt que de rentrer dans la maison déserte et sombre qui le hantait.
Les deux se dirigèrent vers le couloir, Hannibal donna quelques indications à Will, puis ils se quittèrent pour chacun aller se coucher.
Lorsque Will se glissa sous la couette épaisse et si douce du lit de la chambre d'ami de Hannibal, un plaisir lui chatouilla le ventre. Il n'avait pratiquemment jamais dormi ailleurs que chez lui, et il se sentait comme l'enfant qui allait dormir chez le copain d'à côté, comme si cela constituait une aventure incroyable. Il sourit et tira la couette jusqu'à son menton. Le lit dégageait une odeur subtile et naturelle. Une odeur proche de celle de Hannibal.
Will se remémora la soirée, l'esprit toujours imbibé de vin blanc. Il n'arrivait pas à se souvenir de tout distinctement, mais il avait mangé des choses délicieuses, avait rit, avait bu, et avait discuté de choses agréables. Toutes les images qu'il se remémorait étaient saccadées par des images du visage de Hannibal qui le regardait toujours d'une manière légèrement intéressé. Est-ce que Hannibal se souciait de lui ? Ou était-il curieux ? Dans tous les cas, il avait l'air intéressé, et cela signifiait qu'il ne le laisserait pas tomber pour le moment. Cela réconfortait Will.
L'alcool, le plaisir d'une telle soirée, et le fait qu'un individu s'intéressait à lui, toutes ces pensées confuses et prises dans ses sens à chaque fois différents, aboutirent à conférer à Will une érection légèrement douloureuse au bout de quelques minutes.
Ce fut dans la salle de bain de la chambre, une serviette à main coincée dans la bouche, qu'il soulagea son sexe dur, en étouffant ses cris désespérés. Ca avait été rapide, frénétique et humide, et il s'était forcé à ne penser à rien, car toute pensée surgissante à ce moment-là semblait complètement innapropriée : Hannibal, la maison dans laquelle il était, sa mère qu'associait Hannibal, la mort de sa mère, les coups qu'il avait enduré, Hannibal. Will ne trouvait que rarement des pensées excitantes appropriées. Les séances de masturbation qu'il s'octroyait était souvent faite de rien en terme de pensées, mais seulement d'un plaisir concentré purement physique et mécanique. Mais il était si difficile de ne penser à rien, alors souvent des flashs surgissaient et dans son esprit, un lien entre le sexe et ces pensées-là construisait des chemins. Il savait qu'il ne faudrait pas les emprunter. Jamais.
