Les arbres qui constituaient le paysage continuaient chaque jour d'abandonner leurs feuilles, se découvrant et s'exposant au froid approchant de l'hiver. Will, le visage collé à la vitre fraiche de la fenêtre, visualisait les ressemblances entre un de ces arbres et lui-même : il laissait tomber ses feuilles, ses barrières protectrices, au moins quelques unes, fines, afin d'autoriser quelqu'un à pénétrer quelque peu son âme. En soupirant vint la question : est-ce le froid qui me paralysera ?
Recroquevillé sur la bordure intérieure de la fenêtre, ses jambes maigrichonnes repliées contre lui, il serrait dans sa main droite un sachet. Le contenu l'emplissait de quelques appréhensions et il n'était pas encore certain de sa destinée. De sa main gauche il gratta sa cheville et grimaça en sentant à ce point l'os poindre sous la peau de parchemin. Ces derniers temps, il avait la sensation de se transformer en verre et sortait moins dehors à mesure que l'hiver englobait le paysage, craignant de se briser comme une fine sculpture de glace ayant reçu un coup d'épée.
Il finit par baisser les yeux, détendre un peu ses jambes et ouvrir le sachet pour en sentir le contenu. Une odeur âcre, saisissante, verte et forte gifla son visage. Son nez se retroussa et il plissa les yeux. Il ne se souvenait plus vraiment pourquoi il avait fait l'acquisition de cannabis, mais il savait que cela avait un lien avec le besoin de se détendre, et que l'envie avait surgit après le dernier épisode quelque peu traumatisant dans la forêt, avec Hannibal. Bien entendu, ce n'était pas une grande affaire : tous les jeunes de son lycée pratiquement fumaient de l'herbe ou du haschich. Celle-ci lui avaient été vendue avec la promesse de pureté et de qualité. Alors il ne se posa pas plus de questions, attrapa une feuille à rouler dans sa poche, et entreprit la fabrication d'un joint pour la première fois. Soupçonnant à peu près le dosage, il fit moitié moitié avec le tabac, et rassembla ses souvenirs de ce qu'il avait déjà aperçu dans le milieu des jeunes de son âge pour mettre un bout de carton au bout puis coller le tout. Bien, l'aspect était médiocre mais ça tenait ensemble, ce qui suffisait. La chose fut rapidement coincée entre ses lèvres, geste familier à partir de cette étape, et il l'alluma.
"Ha !" lâcha t-il avant d'éloigner la chose pour tousser un bon coup. Sa gorge venait d'être littéralement incendiée et il ouvrit grand les yeux, frappant sa poitrine par réflexe. Il ignorait encore que la manière d'inspirer cette drogue n'était pas la même que celle utilisée pour une cigarette. Se calmant, il regarda le joint et soupira. D'accord, ne pas inspirer trop fort. Il réitéra le geste et cela se passa mieux. Il put sentir le goût si différent du tabac, bien plus vert, envahir sa bouche puis l'intérieur de sa poitrine. Même la fumée semblait avoir une température différente et il en sortait bien plus quand il expirait.
C'était plutôt bon et il détendit son corps, laissant ses muscles se soulager en expirant. La troisième bouffée, plus longue et diffuse, fut la dernière car vint le moment où dans ses tempes son cerveau sembla se transformer en joyeuse bouillie, tous les nerfs lachant prise à cet endroit pour détendre les méninges. Un tel soulagement l'envahit, par cette unique sensation de bien-être cérébrale, qu'un petit sourire reposé vint se tracer sur son visage. Il posa la drogue, le joint, puis l'arrière de son crâne contre un bout de mur. Dehors, des bourrasques de vent soulevaient les feuilles multicolores sous un ciel bas, et il lui sembla que le spectacle était purement merveilleux, l'absorbant. Un doux engourdissement le saisissait, grimpant le long de chacun de ses membres petit à petit, et il soupira de bonheur. Dans son cerveau, plus vraiment de pensée grave ou sombre, ou importante. Seulement des pensées rapides, furtives, emplies d'images. 'Pourquoi disait-on chair de poule ? Fallait-il séparer le mot chair du mot poule et visualiser là quelque chose de grotesque ? Pourquoi parlait-on parfois de poule et de poulet, et parfois de coq ? Quelle différence entre le poulet et le coq ? Hannibal était-il le coq et lui le poulet ? Définition pas trop mal pour comprendre la différence entre poulet et coq. Très satisfaisant. Oh, pourquoi les orteils peuvent-ils disparaitre de nos sensations, comme nos doigts, et ne plus exister lorsque les yeux sont fermés ? Pourquoi fermer les yeux quand le spectacle naturel est si joli ? Oh, mince, suis-je stone ?'
Quelques minutes passèrent ainsi, puis vint une sorte de paranoïa typique à l'usage de drogue. D'abord, il crut entendre du bruit dans la maison et sursauta. Ramenant ses genoux contre son torse, il dut se convaincre que non, sa mère n'était plus là. A l'extérieur, le ciel s'assombrissait à mesure que le soleil déclinait derrière les lourds nuages. Il frissona. Ses yeux, grands ouverts, fixaient l'intérieur du salon empli d'ombres, pour s'assurer qu'aucune âme n'y rodait. Mais l'angoisse grandissait et il se serra lui-même plus fort. Et si les ombres surgissaient ? Et si l'âme de sa mère, clean et reposée, quemandait pour être rejoint ? Et si une vengeance divine allait le frapper car il avait utilisé à son tour utilisé de la drogue sur lui-même, comme le faisait sa mère ? Il voulut crier et se mit à trembler comme une feuille sous le vent, laissant l'espace se dilater pour le rendre plus petit. Sur l'horloge, les minutes continuaient de défiler et l'angoisse le dévorer, le cauchemar coulait sur lui. Alors, enfin, une pensée rationnelle (du moins le pensait-il) surgit, et il sauta rapidement sur ses pieds pour courir vers le téléphone en ignorant les ombres qui se mettaient à le fixer de manière plus lourde. La carte de Hannibal était toujours posée à côté et il composa le numéro en tremblant.
La sonorité répétitive dans le combiné semblait interminable.
Enfin, une voix.
« Allo ? »
« Hannibal ! C'est Will… » Soudain, il ne sut plus quoi dire et se sentit stupide et petit. Avouer à Hannibal qu'il était sous l'emprise de drogue semblait minable et décridibilisant. Il lui sembla comprendre que toute la panique ne provenait que du cannabis, mais ça ne suffisait cependant pas à l'amoindrir.
« Comment vas-tu, William ? »
« Pouvez-vous… » Il hésita. « Pouvez-vous venir chez moi ? » Il n'ajouta rien et se mordit la bouche d'appréhension.
« Je viens de sortir de l'hopital. Tu me laisses 15 minutes ? »
15 minutes paraissait une éternité à attendre, mais il fut si reconnaissant que Hannibal ne pose aucune question et satisfasse la promesse de l'aider, celle faite le premier soir de leur rencontre.
« Oui ! Oui, d'accord, merci. » Il lâcha un soupir de soulagement et ferma les yeux un instant. La voix de Hannibal, lourde et grave, résonna de nouveau dans son oreille et parut envahir son crâne.
« Bien. A tout de suite, William. »
Il ne répondit rien et raccrocha. Autour de lui, les démons avaient perdu leur sourire sadique. Les pieds de l'adolescent trainèrent jusqu'au canapé, afin de l'y conduire pour qu'il puisse prendre une position foetale sur ce dernier, et attendre Hannibal, les yeux fermés.
Durant ce moment, il se demanda s'il n'était pas plus sain de peut-être envisager de ne plus vivre seul. Cela dit, avec qui pouvait-il vivre ? Hannibal ne semblait pas un bon choix. En effet, il ne désirait pas envahir la vie de ce dernier. Il semblait être plus sain de peut-être tenter une colocation avec d'autres jeunes de son âge ? Mais qu'avait-il en commun avec eux ? Il ne se sentirait probablement jamais chez lui dans un environnement pareil. Chez sa tante ? Au moins, chacun laissait l'autre vivre. Mais, peut-être valait quand même mieux être seul. A ses questions, aucune réponse. Il tournait simplement en rond dans son propre crâne.
Lorsqu'il entendit la porte d'entrée s'ouvrir, il ne voulut pas ouvrir les yeux immédiatement car il imaginait à présent Hannibal, cet homme élégant et fort, pénétrer dans la maison. Il imagina ensuite la tenue qu'il portait, quelle expression il avait sur le visage, et savoir simplement que Hannibal était chez lui désormais le fit dénouer des liens qui étranglaient sa poitrine. Il sourit légèrement, puis failli lâcher un cri.
Quelque chose d'humide venait de passer sur son visage. Il ouvrit rapidement les yeux et se releva en sursaut.
Quelque chose s'agitait devant lui. Un animal. Un… chien ? Il fronça les sourcils et tourna la tête pour vérifier que c'était bien Hannibal qui venait d'entrer car il ne reconnaissait pas ce jeune chien. Et en effet, ce fut la silhouette de Hannibal qui apparut au salon, les cheveux légèrement décoiffés par le vent et un petit sourire sur le visage.
« Que… Qu'est-ce que ? »
Hannibal s'approcha, ayant déjà ôter son manteau dans l'entrée.
« Il semblerait que je ne sortais pas vraiment de l'hôpital, mais d'une animalerie ? »
L'homme sourit davantage. Will ne fut pas sûr de comprendre, et un instant l'idée d'un cadeau pour lui traversa son esprit et le plongea dans une confusion heureuse. Il avait rarement eu de cadeau et ne préfera pas laisser la joie exploser avant d'en être certain. Il frotta ses yeux, damnant l'état engourdi dans lequel la drogue le faisait se sentir.
Il tourna son regard vers le chien et sourit, tapotant le canapé pour que l'animal monte.
« Vous avez acheté un chien ? »
Sa main se dirigea immédiatement vers la truffe de l'animal, gratouillant le dessus de son crâne. C'était un chien d'un jeune âge mais déjà grand, d'un marron chocolat. Qui n'arrêtait pas de bouger et de japper, heureux comme peut l'être l'animal le plus fidèle lorsqu'il est libéré d'une prison de verre et qu'il trouve un homme pour le caresser.
« Pour toi, oui. »
Alors Will laissa la joie et le soulagement l'envahir, et se pencha vers l'animal pour le prendre dans ses bras et cacher son visage.
« Oh, merci ! »
Lui même n'avait pas eu l'idée de prendre un chien pour avoir de la compagnie. Mais c'était là idéal, en plus de n'être jamais seul, il se sentirait protégé.
L'adolescent se mit enfin debout et vint enlacer Hannibal fortement. « Merci, » dit-il d'une manière plus douce et chaleureuse.
« De rien. »
Will le lâcha enfin et un doux rire franchit la barrière de sa bouche. Les ténèbres s'étaient dissipés et la lumière revenait dans le monde. Il s'accroupit et appela le chien d'un sifflement, le couvrant de caresse et se laissant lécher parfois par l'animal.
Hannibal, de son côté, avait bien entendu dès l'ouverture de la porte sentir l'odeur d'herbe dans la maison. Il ne dit rien dessus pour le moment, et allat vers la cuisine pour leur prendre à boire.
« Pourquoi m'as-tu appelé ? »
Revenir dans cette cuisine lui rappela le moment où il avait laissé cette pauvre femme succomber comme une petite chose à une dose mortelle d'héroÏne. Il se positionna là où avait pris place le cadavre, quelques secondes, puis alla vers le frigo presque vide. Finalement, il remplit deux verres d'eau avant de revenir au salon.
« Je… » Will ne sut quoi répondre et leva sa tête vers Hannibal en continuant de caresser le chien. Son chien, désormais.
« Tu as fumé de l'herbe. »
L'adolescent baissa les yeux.
« Ca empeste, » ajouta Hannibal avant de lui tendre le verre et de prendre place sur le canapé. « Veux-tu finir comme ta mère ? »
Le ton était dur, et la culpabilité grandit dans le ventre du jeune homme. Sur les poils du chien, ses doigts glissèrent plus lentement. Il ne sut répondre, et but.
Hannibal haussa les épaules.
« Tu es majeur. Fais donc ce qui te chante. Mais ne me téléphone pas si c'est pour gérer ça, » annonça finalement le médecin.
D'un trait, il vida le contenu du verre puis le reposa.
L'adolescent finit par lever les yeux mais Hannibal l'ignora. En son ventre, la culpabilité devenait plus brûlante et titillante, mais aucun mot ne put franchir la barrière de sa bouche. Oublier ses problèmes dans un joint d'herbe avait certes été une mauvaise idée, mais la franchise et l'aisance lui manquaient pour demander une aide concrète à autrui. Doucement et prudemment, il hissa son corps sur ses jambes pour se diriger vers le sofa. Face à lui, Hannibal demeurait tel une statue pâle et légèrement effrayante, au regard creux fixé devant lui. Un frisson parcourut l'échine de Will et il souhaita avancer ses doigts pour toucher Hannibal.
Un coup violent fut porté à son poignet en signe de rejet, et il émit un petit cri face à la douleur qui grimpa dans son bras. Le geste le surprit avec force, et le déstabilisa immédiatemment. Ca n'avait probablement été qu'un petit coup de signal, mais ça avait tout de même été un coup, qui plus est de rejet. Des souvenirs de violence maternelle floutèrent son regard, et en son cœur batta un étrange minuscule marteau. Faire face dans le même temps aux cauchemars de son enfance et au rejet d'un individu apprécié amenait forcément à la confusion, à l'inconfort et à une forme de souffrance. Mais cette confusion était très probablement moindre face à celle que ressentait le médecin, en proie à un tiraillement soudain. La même question ressurgissait, quant à l'avenir vital (ou non) de Will. Les actes de l'adolescent l'avaient, également, déçu. Et il serait si bon, immédiatement, de plonger ses dents dans cette gorge tendre pour mordre, serrer, tirer, jusqu'à la noyade écarlate, jusqu'à l'arrêt total des convulsions, des cris, et du souffle. Affliger un baiser mortel délicieux.
Alors le loup, affamé, passa à l'action.
La main du prédateur, faisant suite à un bras puissant, attrapa brutalement la chevelure de la proie. Une proie, dont le cœur terrifié accélerait, qui cria quand les racines de ses cheveux grincèrent et que son dos percuta le canapé. L'arrière de sa tête se retrouva sur les genoux du monstre, dont le visage était trop proche et presque impossible à regarder. Un souffle cuisant provenant directement des bouches de l'enfer percutait le visage de la proie. Des dents presque acérées se dévoilaient par une gueule ouverte et prête à déchiqueter. Les regards s'ancrèrent. Dans l'un, la peur. Dans l'autre, l'appêtit. Dans les deux, la confusion, et, l'excitation.
En effet, mélé à la frayeur, une chaude et humide excitation s'insinua jusqu'au creux du ventre de l'adolescent. Un autre visage avait rarement était si proche du sien, avec bien sûr tout ce qu'il comprenait : un regard insondable, incroyable, et une bouche aux lèvres tendues, au souffle trop chaud. Will voulu chasser toute pensée intrusive de ce type de son cerveau, mais cela semblait impossible. Le genre de situation sûrement complètement absurde. Alors il mordit ses lèvres pour étouffer un gémissement lorsque la gueule du loup glissa contre sa gorge. Le geste révélait de la tendresse et de l'agressivité. Will sentit de manière claire le bout du nez de Hannibal glisser contre sa peau, ainsi que l'inspiration qu'il prenait. Le loup reniflait la viande tandis qu'elle était encore coincée entre ses pattes. L'adolescent ferma les yeux et prit une forte inspiration. S'il réfléchissait deux secondes, alors toute cette scène ne ressemblait en fait qu'à une sorte d'assaut sexuel sur un divan, non ?
Le médecin, bien qu'il ne pensait pas cela en majorité, finit également par laisser une place à ce genre d'idée intrusive. Finalement, les idées sexuelles sont presque toujours indépendantes de la volonté des individus, alors aucun des deux ne fut réellement coupable de sentir cette coulée chaude entre les cuisses, celle qui grimpe indéniablement dans les organes génitaux pour commencer à les tendre.
La bouche de Hannibal finit par se poser, grande ouverte, contre la peau de sa petite proie. Will put sentir les deux rangées de dents distinctement, et son esprit troublé n'arrivait foutrement pas à laisser sortir une idée claire sur l'action à éxécuter. Ses paupières étaient si fermement closes, et ses doigts aggripèrent le tissu du canapé. Puis, la fraicheur réapparut lorsque le visage disparu de la surface de son épiderme, lorsque tout contact de peau à peau se brisa. Il ne put tout de suite ouvrir les yeux, et sa respiration était lourde.
Dans la tête de Will, c'était un assaut sexuel.
Dans la tête de Hannibal, c'était un repas qui n'avait pas mijoté assez, ou bien un simple repas manqué à jamais. Mais il fallait, désormais, que ce ne soit aussi qu'un assaut sexuel.
Sous la tête de Will, le sexe dur de Hannibal qui touchait son crâne était l'alibi parfait.
