J'inspire profondément, tandis que nous avançons encore un peu plus près de la Grande Place pour le tirage au sort. Et si l'un de mes frères était choisi ? Je ne pourrais pas supporter que Milo parte… Car qu'on prenne un papier à son nom ou à celui de notre petit frère, le résultat serait identique : il irait aux Jeux. Et il n'en reviendrait pas…

Un pas, et encore un. La pression monte tandis que nous nous alignons, sagement, pour nous inscrire sur les listes, entourés d'adolescents de notre âge. Je salue de la tête certains camarades de classe, une amie ici, ou là. La petite main de Moriyasu est crispée dans la mienne, et je tente de paraître forte, pour lui… C'est notre tour. Devant la petite table de bois, je tends une main légèrement hâlée, qu'une Pacificatrice saisit d'un geste automatique mais doux, pour piquer mon doigt. Vanina est notre Pacificatrice préférée. Il lui est déjà arrivé de fermer les yeux, un jour, sur nos larcins, ou de nous donner une pièce ou deux, pour acheter de quoi nourrir maman et surtout Moriyasu, quand nous étions petits. Elle est également une de mes employeuses, ce qui m'évite de devoir me vendre, littéralement, pour pouvoir manger et prendre soin de ma famille, aidée de mon grand frère.

Milo serre Maïa, son amoureuse, une fille d'un an plus âgée que moi, dans ses bras. Ils ont peur… Je peux les comprendre… Je salue donc Vanina, et, après une morsure rapide de l'appareil et une goutte de sang pour s'assurer de notre identité, je rejoins l'allée principale avec mes frères et celle qui, si tout va bien, rejoindra bientôt la famille. Elle plus qu'une autre ne doit pas être choisie par l'hôtesse, son nom inscrit sur quinze papiers dans cette grande boule de verre. Pas plus que mon frère qui totalise vingt-quatre entrées… Je sais. J'ai deviné aux regards qu'il pose sur elle et qui s'attardent légèrement sur son ventre, à sa main contre sa peau. Et elle me l'a confirmé il y a des mois… J'ai pris ma décision : si on l'appelle, je serai volontaire. Pour elle. Pour mon frère.

Deux mains se posent sur mes yeux, fines, chaudes, et je me retourne pour enlacer leur propriétaire. Mon meilleur ami, Matéo, la personne qui, après ma famille, compte le plus à mes yeux. Il est amoureux de moi, mais comprend que je ne peux penser à une vie sentimentale pour l'instant. En attendant, il est mon ami, mon partenaire de cours, de chasse, et de travaux… Je souris légèrement et le serre plus fort dans mes bras. Il me plante un baiser sur la joue, tout de même très près des lèvres, et je rougis avant de lui donner une petite claque, à laquelle il réagit en riant, sa façon d'évacuer le stress. Il a autant de papiers que moi, devant prendre soin d'une sœur, d'un frère et de sa mère… Maïa, elle, est orpheline, et ne prend donc de tesserae que pour elle-même… Vient alors le moment de se séparer pour rejoindre les sections… Maïa est accompagnée par Milo, qui nous sourit, et se range finalement aux côtés des garçons de son âge, tandis que Moriyasu, après une étreinte, rejoint son ami Minao. Je regarde Matéo. Matéo me regarde. Je sais que ce rebelle de la vie ne va pas aller se ranger avec les autres adolescents mâles. Alors quand il me tend la main, je la saisis sans hésiter et nous nous dirigeons, ensemble, doigts entrelacés, vers le côté réservé aux adolescents de quinze ans. Aux adolescentes, de quinze ans…

L'hôtesse arrive peu après, et je ne peux m'empêcher de me dire que pour une fois, le résultat est moins pire. Pas super, ni même bien. Juste moins pire. Elle est vêtue d'une robe bleue à manches ballon, avec une jupe à froufrous. Le bustier, turquoise, possède des fronces de soie cheloue… Pailletée. Voilà, c'est fait, ils ont tué une tenue. Et je ne parlerai pas de l'anémone géante qui semble lui couvrir le crâne, d'une couleur argentée, ou encore des chaussures à talons aiguilles imitant une queue de sirène… J'ai un peu envie de hurler… Mais je n'ai pas le temps de glisser un commentaire à mon ami. Elle s'avance vers le micro, et s'exclame avec un sourire un peu trop enthousiaste :

« JOYEUX HUNGER GAMES ! ET PUISSE LE SORT VOUS ÊTRE FAVORABLE ! »

Ma main se crispe aussitôt sur celle de mon ami, et l'autre de jouer nerveusement dans mes ondulations rousses. Je hais ce jour, chaque année. Pour le restant de mes jours. Le film de passer, comme chaque année, et puis l'hôtesse de s'avancer pour dire d'une voix joyeuse, pleine d'entrain :

« Voilà ! L'heure est donc venue de choisir un courageux garçon et une courageuse fille pour l'honneur de représenter le District Huit ! J'ai hâte de savoir quiiii ! Et vous ? »

Un grand silence s'étend sur la foule, seulement rompu par les claquements de ses escarpins sur les dalles, tandis qu'elle avance de cette étrange démarche, vers le globe de verre des filles. Je pense aussitôt à Maïa, mais n'ai pas le temps de prier que ce ne soit pas elle que le nom claque, menaçant, dans l'air :

« Mina Smith ! »

Le temps semble s'arrêter tandis que je réalise l'horreur de la situation. L'hôtesse a mis la main sur un des huit papiers à mon nom. Et… Je suis le tribut femelle du District Huit pour cette Treizième Edition des Jeux.

Je sors calmement de la rangée, maîtrisant le tremblement de mes jambes, après avoir lentement détaché les doigts de Matéo des miens. Ma robe bruisse doucement, immaculée, tandis que j'avance vers ma mort, je le sais. Une larme roule sur ma joue, quasi-invisible, et je l'écrase rageusement. Je ne peux pas pleurer… Les yeux de Milo sont pleins de haine, mais je sais qu'il restera. Pour Maïa. Pour Moriyasu. Pour maman. Je grimpe lentement sur l'estrade, et fixe des yeux un point, dans la foule, pour ne pas pleurer. Les magnifiques prunelles d'or de mon ami, aux boucles châtain qui, dans sa chemise blanche et son pantalon de jean, rayonne, d'une lueur néanmoins triste. Ses yeux sont pleins de larmes. J'ai mal…

Je retiens mes sanglots avec haine, colère, envers ce Capitole, voulant du même coup me montrer courageuse pour mes amis… L'hôtesse me sourit, d'un sourire que je ne comprends pas, et je me sens abandonnée en voyant que mon District ne possède pas encore de mentor… Cette maudite du Capitole avance ensuite vers cette sphère pouvant décider du sort de mon meilleur ami, de mes frères… Maïa, dans la foule, est pâle. Moriyasu me fixe, silencieux, le visage déformé par la tristesse, et je murmure pour qu'il lise sur mes lèvres :

Tout ira bien, petit frère. Je vais bien. Tu ne seras pas choisi. Je te promets, tout ira bien. Je reviendrai. Ne pleure pas. Souris…

Il esquisse un léger sourire, pour me faire plaisir, et j'admire son courage. Je suis si fière de lui… Mon regard dérive sur Milo, qui me sourit avec confiance, malgré ces perles étincelantes roulant sur ses joues. Il veut que je revienne. Et je vais revenir. Les yeux de Matéo ne m'ont pas quittée, pleins d'amour, de tristesse, de désespoir. Je lui souris. Je commence à comprendre mes sentiments, sans doute trop tard. Mais ce n'est pas grave. Peu m'importe, tant qu'il vit… Je veux juste qu'il soit heureux. Puisse le sort lui être favorable… La main de l'hôtesse se referme sur un carré blanc de papier fermé du sceau du Capitole. Simple bande de papier, un nom, une vie. Ses talons aiguille claquent sur le sol, ses lèvres bougent. Mon souffle se coupe. Ce n'est pas possible… Non… Pas ça… Car le garçon qu'ils ont appelé ne m'est pas inconnu, même si nous ne sommes pas très proches. Ils viennent d'appeler Minao, douze ans, le meilleur ami de mon petit frère. Je fais un dernier tour du District en pensée, gravant la Place autour de moi dans ma mémoire, puis je tends la main au petit garçon avec un sourire encourageant. Il ne peut gagner, pas plus que je ne le peux. Mais nous pouvons aller loin, nous battre, et refuser de capituler. Je serai là, si il le veut. Je serai là pour toi… Je le dois à Moriyasu. Et je ferai ce qu'il faut. Toujours.