La porte claque, me faisant sursauter, tandis que je contemple en silence par la fenêtre cette ville qui m'a vue grandir. Pauvre, mais néanmoins familière. C'est ma maison… Je cours me réfugier dans les bras de Milo, qui referme par instinct son étreinte sur moi, et je fonds en larmes. C'est le dernier moment de faiblesse que je peux me permettre… J'inspire profondément son parfum de baie sauvage, qui m'a si souvent réconfortée, et il murmure :

« Je veux te voir revenir, Mina, je n'ai pas d'autre sœur… Je t'en prie, tu es infiniment précieuse à mes yeux, reviens-nous… Tu peux le faire. Tu sais te nourrir, chasser, non ? Tu es futée, courageuse, tu peux y arriver ! »

Ses larmes trempent mes cheveux, et l'une tombe sur ma joue, se mêlant aux miennes. Nous restons là un long moment, et je n'émets pas un son, la pièce plongée dans un silence surnaturel. Finalement, il me relâche, et je serre Moriyasu contre moi. Il tremble. Je dois être forte, pour lui… Maïa murmure :

« J'aurais du me porter volontaire pour toi Mina… Je suis désolée… »

Je laisse mon petit frère et me plante devant mon aînée, le regard dur, pour dire, détachant bien mes mots d'une voix que je m'efforce de rendre sévère, mais qui finit en sanglots étouffés tandis qu'elle me serre dans ses bras :

« Avec l'enfant ? Oui, Milo, je suis au courant, tu peux fermer la bouche, là tu ressembles à un poisson. Merci. Voilà, c'est mieux, grand frère. Maïa… Tu ne pouvais pas te permettre de te porter volontaire, pas avec ce bébé… Je ne t'aurais jamais laissée partir. Je te demande de vivre heureuse. Toi aussi, Milo… Je veux que vous soyez heureux. Je serai toujours là… »

Mon grand frère oscille entre rire et larmes, puis il se joint à cette étreinte avec Moriyasu. Et la porte se rouvre sur Matéo qui fonce sur moi pour m'étreindre, véritable tornade châtain. Ses yeux dorés fascinants se fixent sur moi et il murmure :

« Je te laisse pas le choix, je veux que tu reviennes. Je suis là, et je veux que tu reviennes… »

Je le serre dans mes bras avec force, et il me rend cette force, tandis que la porte se rouvre sur les Pacificateurs. Ou plutôt, sur Vanina, qui sourit doucement, et lance :

« C'est l'heure. »

Je la regarde, et vois que ses yeux sont légèrement brillants, remplis de larmes qu'elle essuie du revers de la main. Je me détache de mon meilleur ami, et souris pour répondre :

« Je reviendrai, Matéo. Je reviendrai pour toi, pour vous. Je te le promets. »

Et la porte se referme sur eux, tandis qu'ils sortent, emmenés par les Pacificateurs. J'ai encore le temps de voir le petit visage rond, enfantin et pâle de Moriyasu, ses lèvres tremblantes et ses grands yeux framboise qui m'implorent de revenir. Alors, le cœur tombant dans un sombre abysse, je les vois s'éloigner par la fenêtre, et pose la main sur la vitre, comme pour les retenir. J'ai promis de revenir, mais ai-je vraiment une chance de revenir ?

Mona s'avance vers le salon, où l'attend un verre de cristal rempli de son jus préféré. Vêtue d'une robe blanche et argentée, ses cheveux bleu pâle soigneusement lissés dans son dos, ses tatouages ethniques dorés se détachant sur sa peau hâlée, elle est magnifique… A quinze ans, elle est sublime tout en restant relativement naturelle, le sait, et est également adorée dans le Capitole pour les tenues qu'elle crée… Un peu lassant. Elle a même été choisie pour être une styliste des Jeux, et sourit. Aujourd'hui, elle va découvrir ses tributs… Elle allume l'écran d'un mouvement, et approche son verre de ses lèvres nacrées, riant doucement du ridicule d'une autre styliste. Elle a quand même réussi à avoir une peau fuchsia, des diamants incrustés dans les joues, des lèvres bleues turquoise et des mèches dorées. Le tout est… Affreux, sans nom, ridicule. Mais elle n'a pas le temps d'y penser davantage, car l'hymne de Panem résonne et elle se reconcentre aussitôt sur la Moisson.

District Un : Opale Smith, dix-sept ans, et Indigo Tennant, dix-huit ans

Deux carrières, rien d'étonnant à cela… L'adolescente est plutôt jolie, et le mec, potable. A voir, ce que la styliste est capable de faire… Les districts continuent de se succéder.

District Deux : Emilie Watson, dix-sept ans, et Newt Kentwell, dix-sept ans

District Trois : Lana Amberdeen, quinze ans, et Lucas Thunderstorm, seize ans

District Quatre : Marina Cresta, douze ans, et Timéo Silverlight, quatorze ans

District Cinq : Ellerina Trues, seize ans, et Matt Tyler, dix-huit ans

Mona contemple les visages se succédant, se sentant un peu coupable de sa situation en voyant ceux de son âge lancés dans une arène… Un autre, puis encore un autre. Les noms du district Six passent, avec les visages de deux jeunes, et ceux du Sept. Elle se sent de plus en plus mal… Mais quand elle voit la Moisson du District Huit, elle se sent carrément affreuse. Les yeux fixés sur l'écran, horrifiée, elle reste figée, la bouche ouverte en un cri muet. Elle scrute le visage, encore une fois, et s'effondre graduellement. Ce n'est pas possible… Elle crie, encore et encore, sans qu'aucun son ne sorte, et finalement, éclate en sanglots déchirants sous les yeux inquiets de sa Muette.

Mina contemple un moment son District, attendant en silence qu'on l'emmène, mais la porte ne s'ouvre pas immédiatement. Elle essuie doucement ses dernières larmes, et s'approche de la fenêtre vitrée. Elle ouvre alors la bouche, pétrifiée par cet étrange spectacle. De l'autre côté de la vitre, Matéo et Milo se tiennent en équilibre, grimpeurs agiles. Le plus jeune pose une main douce sur le verre, et elle fait de même, exactement au même endroit. Elle pose également son front contre la vitre, comme quand ils étaient petits et se disaient :

« Pour penser pareil… »

Il comprend, l'imite, et ils restent là un moment, sans pouvoir se parler. Milo sourit à sa sœur, et ses lèvres forment une phrase : « Je t'aime, petite sœur… »

Puis, dans un sinistre grincement, le rectangle de bois pivote, et Mina se retourne, déterminée. Elle reviendra, pour eux. Derrière elle, la vitre ne montre plus que le ciel. Les garçons ont disparu. Mina et Vanina se regardent un moment, et la Pacificatrice lance d'une voix peu heureuse :

« Allons-y. »