Salut mes lapins ! Comment ça va ?

( Oui en ce moment je vous trouve plus une ressemblance avec des lapins qu'avec des cobayes. Peut-être, plus tard, deviendrez-vous des rats ou des chimpanzés. Mais c'est moins mignon comme surnom, non ? Bref, je m'égare. Bonne lecture !)


Chapitre 18 : Schrödinger


Une douleur sourde pulsait au fond de ses artères.

Le temps s'écoulait, probablement, mais Tony ne parvenait pas à le mesurer.

Il lui sembla demeurer immobile, mort, pour ainsi dire, des jours durant.

Avec la douleur comme seule compagne.

Après une demi-éternité, une question le traversa. D'où venait la douleur ? Il sonda, prudemment, l'ensemble de son corps. Il remua les doigts, vérifiant leur motricité. Il fit craquer les os de sa nuque.

Rien d'anormal.

Après une vérification mentale de l'ensemble de son enveloppe charnelle, il fallut se rendre à l'évidence.

La douleur n'était pas physique.

Mais alors, pourquoi souffrait-il ?

Ses pensées évoluaient au ralenti, comme l'écume sur les vagues, constamment ramenées en arrière et fracassées contre les rochers de son inconscience.

Il lutta pour se souvenir. Tony Stark. Ça, c'était lui. Les Vengeurs. Manhattan. Loki. Nebula. Sanctuaire… Et la gemme d'infini. Voilà, on y était. Son dernier souvenir : traverser le portail.

Pour atterrir où ? Un seul moyen de le savoir.

Tony ouvrit les yeux.

La luminosité l'aveugla un instant.

Puis, peu à peu, sa réflexion reprit forme, ses capacités intellectuelles lui étaient rendues.

Il cligna des paupières pour chasser un rayon de soleil. Un soleil blanc, dans un ciel gris. Voilà tout ce qu'il pouvait discerner. Un ciel gris clair, parsemé de nuages lourds, et noirs, et chargés de poussière.

Il prit vaguement conscience des irrégularités dans son dos. De légers picotements. Il sentit le vent fouetter son visage, l'air marin emplir ses poumons.

Avec mille précautions, il se redressa.

Le sable noir colla à ses doigts. Il resta bouche bée devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

Il était échoué sur une plage immense, qui s'étalait aussi loin que se porte le regard. Une plage de sable noir comme la nuit, dotée à l'Est d'immenses falaises de pierre sombre.

La mer, bleu pastel, léchait ses pieds.

Il recouvra suffisamment ses esprits pour reculer de quelques pas et se mettre hors de portée des flots glacés.

Parsemés le long de la rive, et au milieu de l'eau, se dressaient des icebergs d'un blanc luminescent.

Le paysage avait cette beauté froide et silencieuse qui accompagne la mélancolie.

Magnifique, et éploré tout à la fois.

La première question qui traversa le cerveau de Tony fut parfaitement légitime.

- Mais bordel de merde, où est-ce que j'ai encore atterri, moi ?

S'il existait une réponse à cette question, elle ne vint pas. Il se recroquevilla, frottant énergiquement ses jambes pour se réchauffer.

L'espace d'un instant la surprise lui avait fait oublier la douleur. Elle revenait déjà, et, cette fois, il en connaissait la cause.

Il se souvenait.

Il avait tant attendu cet instant, il avait tant maudit son amnésie… Maintenait que la mémoire lui était rendue, il se sentait plus misérable encore.

Trop de sentiments l'animaient et se disputaient le contrôle de sa raison.

Tout d'abord, une colère, sourde et menaçante. Une profonde colère, dirigée envers Loki, envers lui-même, envers le monde entier.

Loki lui avait caché la nature de leur ancienne relation.

Lors de leur aventure pour sauver la terre de Thanos, les deux hommes s'étaient énormément rapprochés.

Lui, Tony Stark, avait éprouvé quelque chose pour le demi-dieu. D'amour il n'était pas question : ils n'en avaient pas eu le temps. Mais d'une profonde affection, cela était indéniable.

Il avait eu peur pour sa Némésis, il avait voulu l'aider, la protéger, et, pourquoi pas, essayer de construire quelque chose avec elle. Voir où la vie les mèneraient, une fois Thanos défait.

Loki ne lui avait pas laissé l'occasion de s'exprimer. Il avait pris la décision pour eux deux.

C'était impardonnable.

Aux côtés de la colère, venait le dégoût.

Les images de cette relation tournoyaient au fond de son crâne, inlassablement.

Comment avait-il pu se laisser séduire par une telle créature ? Succomber à ses charmes, au point même de trahir son goût pour les femmes ?

Cette idée le terrifiait à présent.

Il avait fait l'amour à un dieu, et il avait aimé ça.

Pourtant, aujourd'hui, l'ancienne affection n'existait plus. Seuls demeuraient la rancœur, et le mépris.

Et pourtant, le Tony de ce souvenir était très attaché au Jotun…

Tony se massa les tempes, les mâchoires crispées.

Il était perdu. Complètement.

Une part de lui s'inquiétait pour Loki et se souvenait de leur ancienne tendresse. Le reste de son être, pourtant, ne souhaitait qu'une chose : retrouver le sorcier et l'étrangler de ses mains.

L'ingénieur médita de longues minutes sur ce fait. Il ne parvenait pas à trancher. L'aimait-il ? Le haïssait-il ? Il était incapable de le savoir, et, pourtant, l'absence de conclusion l'empêchait d'avancer, de passer à autre chose. Il enfouit une main dans le sable noir, laissant les grains s'en échapper doucement.

« Je suis comme le chat de Schrodinger. Mort et vivant à la fois. Je l'aime, et je le hais. C'est la seule conclusion plausible. Elle suffira pour le moment. »

Il frotta longuement ses yeux fatigués, tentant de s'éclaircir les idées. Il se leva en soupirant, seul face à ce paysage idyllique.

- Et maintenant ? Pourquoi j'ai pas atterri à côté de l'autre gothique ? Je vais devoir me farcir le voyage ?

Personne n'était là pour répondre à ses interrogations.

Tony étudia consciencieusement les lieux.

Derrière lui, une lande volcanique de roche noire s'étirait vers l'horizon. A l'ouest, il lui semblait discerner un changement dans la couleur des sols, plus clairs. Impossible d'en être sûr à cette distance.

Il avisa une colline à quelques kilomètres, monticule sombre et en partie couvert de neige.

S'il gravissait l'obstacle, il aurait un excellent point de vue sur les environs. De là, il pourrait établir un plan d'action décent.

Machinalement, ses jambes l'emportèrent dans la direction choisie.

De nouveau, l'espace-temps subit une distorsion étrange. Il lui sembla qu'en un battement de cil, il se tenait au sommet du volcan, fourbu et ankylosé par une marche démente.

Le soleil n'avait pas bougé d'un pouce. Il n'y avait ici ni jour, ni nuit, seulement cet étrange mélange des deux.

Ce qu'il découvrit du haut de son promontoire n'aida guère l'ingénieur.

Il fut intrigué, tout au plus.

Une succession de monts et de vallées, sans aucun signe de vie à perte de vue. Un désert de roche, de pierre et de sable.

Quadrillé.

Noir et blanc.

L'alternance des couleurs était frappante de symétrie, les cases comme découpées au couteau.

- Un jeu d'échec ? C'est quoi le délire?

- Perspicace…

Une crise cardiaque menaça de réduire Tony au silence éternel. Il trébucha sur du vide, moulina des bras et parvint à se stabiliser, le cœur battant la chamade.

A côté de lui, il n'y avait rien d'autre qu'un globe vert lumineux, flottant à un mètre au-dessus du sol.

Il reconnut l'aura brillante et profonde de la chose, et l'identifia rapidement. Plus ou moins.

- Bordel c'est quoi ça ? Une boule verte qui parle ?

- Il semblerait.

La voix, feutrée, ressemblait au chuintement d'un poignard sur un voile de soie.

Douce et dangereuse.

- Gentille boule. Tu m'expliques ?

- Qui es-tu ?

- Tony Stark. Et toi ?

- Qui es-tu ?

- Je te l'ai dit. Tony Stark. Et toi ?

- Non, mortel. Ici, chez moi, qui es-tu ?

Tony retint à peine un soupir intense.

Visiblement, c'était le tour des énigmes.

Il observa les environs à la recherche d'inspiration.

La réponse lui vint finalement assez facilement. Il exprima son raisonnement à voix haute.

- J'ai l'impression d'être sur un jeu d'échecs. Je suis un pion ?

- Pas tout à fait…

Tony analysa la question plus en profondeur.

Il discernait parfaitement les cases. En fait, il s'était réveillé au bord de l'étrange plateau de jeu. Presqu'à l'extrémité.

Il ne pouvait pas distinguer l'autre bout du plateau, bien trop loin à l'horizon. Par contre, il voyait parfaitement l'endroit d'où il venait. La case G1. Case de départ du cavalier blanc.

- Je suis le cavalier blanc, tenta-t-il, avec la désagréable impression d'être Alice au pays des merveilles.

Mais des merveilles inquiétantes. Le genre de merveilles qu'on voit après avoir abusé de substances illégales.

- Tout à fait, chevalier. Tu comprends donc ton objectif, désormais.

- Bien sûr que non, rétorqua Tony, plus pour la forme qu'autre chose. Niquer le roi d'en face ? Sauf que je ne vois aucun autre pion sur l'échiquier !

De nouveau, la colère lui caressait l'estomac. De toutes évidences, Loki serait le cavalier noir. Ce monde étrange, à l'intérieur de la gemme d'esprit, devait se nourrir de ses souvenirs pour lui proposer cette quête délirante.

- Tu n'as pas besoin de voir.

- Toi et moi, on joue pas aux échecs de la même manière visiblement, s'emporta le milliardaire, dévisageant le globe lumineux pour tenter d'en percer le mystère. Je ne vois ni mes ennemis, ni mes alliés. Sans savoir où ils sont, je ne peux anticiper, ou prévoir le moindre mouvement offensif. La stratégie n'a plus sa place.

- Mon royaume, mes règles.

- Et on peut au moins me les expliquer ?

- Il n'y en a que deux. Voici la première : dans mon royaume, tout meurt. Les vivants meurent, les morts aussi. Les mortels, meurent, les immortels également. Un trépas en mon royaume signifie la mort dans le monde des hommes… Même les dieux sont soumis à cette règle.

- Rassurant, grogna Tony.

Alors ici, même Loki pouvait y passer ? C'était une perspective inquiétante. Et réjouissante.

Schrödinger…

- Et la seconde règle ?

- Le seul moyen de quitter mon royaume est de vaincre l'ennemi.

Les idées se bousculaient dans le crâne de Tony.

Alors il aurait des ennemis, ici. Mais qui ? Dans une partie d'échec classique, l'ennemi est le roi d'en face. Mais ici, l'ennemi ne serait-il pas Loki ? Dur à dire. Dans tous les cas, l'ennemi chercherait à le tuer, lui, pour pouvoir s'extraire de ce monde étrange.

- Tuer ou être tué ?

- Exact. Bonne chance, chevalier.

La luminosité décrut et Tony s'écria :

- Ohla, doucement Joseph !

- Joseph ?

Une pointe d'amusement dans la voix.

- Ça te va bien, je trouve. Si je suis un chevalier, j'ai le droit à une armure, non ?

« Avec un peu de chance, cet endroit se nourrit de mon imaginaire. Si j'ai raison, je vais récupérer Extremis, et la partie sera vite gagnée… »

Un vent glacial se leva. Tony croisa les bras, le cou rentré dans les épaules pour conserver le peu de chaleur qui lui restait. On lui répondit :

- Soit. Un chevalier sans armure ne mérite pas d'exister. Bonne chance, chevalier.

- Merci, Joseph.

Et de nouveau, la solitude.

Seul détail différent : l'armure, posée sur le sol, là où quelques secondes auparavant ne gisaient que des éclats de granit.

Mais pas Extremis. Pas mark 42.

Une vraie armure médiévale. Des plaques d'acier mat, une chemise de maille et un casque d'excellente qualité.

Tony ressentit un léger pincement au cœur. Il se souvint de sa toute première armure, construite à la va-vitre pour s'extraire de la prison de sable où il était retenu. Il s'était inspiré de ça !

Il lui fallut dix bonnes minutes pour enfiler le tout, lacer les cordons de cuir et sangler les boucles métalliques au bon endroit.

Le matériau était extrêmement léger, mais d'une résistance étonnante. Un métal qui n'existait pas sur terre, de toute évidence.

Une fois harnaché, Tony, les poings sur les hanches, souligna à juste titre :

- Je suis un chevalier. Ok. Question con, mais il est où, mon cheval ?

Le silence lui répondit, troublé par les murmures du vent.

Après quelques secondes, un autre son s'ajouta aux bourrasques.

Un feulement.

Les yeux plissés derrière son casque, Tony chercha la provenance du son, levant les yeux au ciel.

- La vache. Tu plaisantes pas, Joseph !

Un authentique griffon fondait vers le sol, fendant le ciel.

La créature majestueuse atterrit dans un bruissement de plumes, soulevant un épais nuage de poussière noire.

Elle feula, s'approchant doucement de Tony, touchant son armure du bout du bec.

L'ingénieur aima immédiatement cette bête.

La tête d'aigle, grave et solennelle, était percée de deux yeux gris où planait une lueur d'intelligence.

Le corps de lion, massif et doté d'un pelage albinos, laissait deviner une musculature puissante. Tony caressa distraitement le cou de cette monture tombée du ciel – littéralement-. Ses mains suivirent la ligne du flanc, pour venir caresser les épaisses ailes d'un blanc immaculé.

- Si j'avais encore un doute sur le camp dans lequel je suis, me voilà rassuré, murmura Tony par lui-même, enfourchant le griffon. Allez, mon gars. Je ne sais pas encore où on va. Mais on y va.


Loki enserrait la tasse de thé de ses mains.

Il n'avait pas soif. Cependant, la chaleur du breuvage qui filtrait à travers la porcelaine l'apaisait.

Depuis combien de temps était-il confortablement assis ici, immobile, à regarder simplement les montagnes au lointain ?

Il se délectait du silence, du vide. Finalement, cette gemme proposait une alternative à la réalité plutôt agréable. A perte de vue, la lande volcanique s'étalait, alternance de noir et blanc, parfois saupoudrée d'un tapis de verdure presque fluorescent.

Les volcans, au loin, se paraient d'ocre, de pourpre et d'anthracite. Le paysage était splendide.

Un mouvement sur sa gauche attira l'attention du Jotun. Qui de lui ou Nebula fut le plus surpris de voir l'autre ? Impossible à dire.

La jeune femme marqua un temps d'hésitation. Il faut dire que le spectacle déconcertait.

Sur des kilomètres à la ronde, il n'y avait que le désert de roche, et la beauté minérale des lieux.

Et, ici, en plein milieu de nulle part, se trouvait Loki d'Asgard, assis tranquillement au milieu d'un kiosque à musique, une tasse de thé à la main.

Le socle octogonal, en marbre noir, supportait huit colonnes savamment sculptées, autour desquelles s'enroulait un lierre d'or et d'argent.

Deux chaises et une table taillées à même l'onyx le plus pur siégeaient au centre.

Un service à thé en porcelaine blanche dénotait, ainsi que l'odeur de cannelle qui s'échappait d'une boîte à gâteaux sagement posée là.

Loki indiqua le second siège d'un geste.

- Puis-je vous convier à partager cet instant ?

Nebula succomba à l'improbabilité de l'instant, et, dans un haussement d'épaule, rejoignit le demi-dieu.

Ils demeurèrent muets un long moment, profitant simplement de l'absurdité de la situation. Quelques heures – ou bien jours ?- plus tôt, ils menaient l'un envers l'autre une croisade sans merci.

Le temps glissait sur eux. Il n'existait pas réellement, en ce royaume. Loki finit par prendre la parole.

- Elle t'a parlé ?

- Oui.

- Elle m'a dit que je pouvais mourir, ici. C'est un élément fort intriguant pour moi.

Les yeux dans le vague, absorbé dans sa réflexion, Loki remercia d'un hochement de tête son invitée qui réservait le thé.

La théière ne semblait pas pouvoir être vide un jour.

- Quelles pièces sommes-nous ? S'enquit Nebula, à qui la finalité du jeu n'avait pas échappé.

Son interlocuteur haussa une épaule fataliste. Il fourragea dans l'un des replis de sa cape émeraude pour en extraire une pièce d'un jeu d'échec, abimée d'avoir été trop souvent utilisée.

Un cavalier noir.

- Pour ma part, mon destin en tant que pion est tout tracé. Et toi ?

La jeune femme réfléchit, ses longs doigts bleus tapotant sa pommette.

- En admettant que Thanos soit le roi noir, alors, je devrais être un fou noir. Son fou. Le fou du roi.

Loki approuva le propos.

- Tu veux toujours le tuer ?

- Oui.

- Il n'existe aucune variante du jeu d'échec où les pions se retournent contre leur propre camp…

- A nous de l'inventer, murmura-t-elle, un sourire aux lèvres. M'accompagneras-tu ?

Loki considéra la question.

Après tout, pourquoi pas ? Tony était à sa poursuite, il le devinait aisément. L'humain serait dans le camp blanc, à n'en pas douter. Lorsqu'ils se rencontreraient à nouveau, ils seraient ennemis. Et l'un devrait tuer l'autre, pour sortir de ce monde de folie douce.

« Le seul moyen de quitter mon royaume est de vaincre l'ennemi ».

Les règles étaient claires, et simples.

Loki n'était pas pressé de vivre cet instant.

Mais l'humain, têtu, finirait par lui mettre la main dessus.

En attendant, pourquoi ne pas fomenter une rébellion, et pousser son propre roi en dehors du plateau de jeu ?

- Tuer Thanos, donc. Une seconde fois.

Nebula hocha la tête, dans l'expectative. Loki reposa sa tasse de thé sur la table et se redressa.

- Bien. Il me semble que nous avons une armée de pions à lever, et un putsch à organiser…

- Je suis ravie de t'avoir à mes côtés pour ce faire, commenta simplement Nebula. Car après tout, en termes de trahison, tu es l'un des meilleurs, toutes dimensions confondues…

Loki accepta le compliment.

Tout en se demandant si cela en était réellement un.


Merci pour vos petits mots mes lapins ! J'espère que ce nouveau chapitre vous convient ! Dites-moi tout =)

La bise,

Laukaz