Joyeuses Pâques, tout le monde ! Je vous souhaite beaucoup d'oeufs, beaucoup de cloches, beaucoup de lapins... bref, plein de chocolat ! Moi, je pourrais pas m'en passer, j'adore tellement ça ! ( -* v *-)

Décidément, je ponds les chapitres de plus en plus vite, je m'impressionne moi-même... Bref, les reviews, les reviews :

Laura-067 : Merci pour Koganei, j'ai corrigé... (U3U) Au fait, tout le monde s'en fiche, mais le chat du chapitre 4, c'est la copie conforme d'une des deux miennes~ C'est elle qui m'a inspiré une bonne partie du chapitre, alors je lui devais bien une petite place d'honneur... Et puis, vous vous doutez sans doute de qui il s'agit, mais je trouve que ça lui va très bien, d'avoir un chat !

Kyoko77 : J'avais même pas pensé à un truc pareil, c'est toi qui voit le mal partout ! ( - v -) Je me demande laquelle est la plus irrécupérable, de nous deux... :P Pour Aomine, patience, patience, c'est tout ce que je peux dire... Et oui, pour l'instant j'ai à peu près 6 couples en tête~

Merci pour tous vos commentaires, bonne lecture !


« Tu me dégoûtes. »

« Plus jamais, tu m'entends ? »

« … Disparais. »

« Tout est de ta faute, Tetsuya. »

« … Je sais. »

« Depuis le début… C'est à cause de moi. »


D'un sursaut, ses yeux s'ouvrirent tout grand dans le noir d'encre de la pièce. Il ne bougea pas. Il ne regarda même pas autour de lui. A force de rester immobile, il finit par s'accoutumer à l'obscurité. Il distingua le plafond au-dessus de lui. Tout était vide. Le silence était partout. Partout sauf dans sa tête, où résonnait impitoyablement l'écho des mots. Des mots qu'on lui avait adressés, et auxquels il avait répondu. Qu'il avait acceptés, d'une voix d'où suintait un remord atroce, presque asphyxiant.

Il savait qu'il ne pourrait plus fermer l'œil, tant les questions qui tournaient en boucle étaient obsédantes. Aucun visage ne venait se poser sur cette voix, et pourtant, elle semblait si familière. Et si emprunte de violence et de douleur. Pour la première fois, il songea qu'il ne voulait peut-être pas se rappeler. Il transpirait, et son cœur, qui s'était emballé dans son sommeil, lui criait de fuir le plus loin possible.


- Encore raté !

Le ballon glissa sans effort dans le panier et rebondit sur le bitume. A bout de souffle, Kuroko s'appuya sur ses genoux et tenta tant bien que mal de retrouver une respiration moins erratique. Soulevant le col de son T-shirt, Kise essuya négligemment la sueur qui perlait sur son visage. Son adversaire, mis en déroute une fois de plus, se souvint que c'était ce même geste qui l'avait laissé perplexe alors qu'ils attendaient un taxi, Momoi et lui, le jour de sa sortie de l'hôpital. Il comprenait pourquoi, à présent : il l'avait vu à maintes et maintes reprises sur le terrain, durant les matchs et les entraînements. Lui, à cette époque, portait constamment ses bandeaux noirs aux poignets - il s'était d'ailleurs surpris plusieurs fois à les chercher inconsciemment sur ses avant-bras, alors qu'il jouait contre Kise.

Sans se départir de son entrain presque insouciant, celui-ci trottina vers le bord du terrain, où il s'accroupit près de son sac à la recherche d'une bouteille d'eau. Kuroko marcha lentement, très lentement, vers le ballon qui avait roulé derrière le panier, avec la sensation de brûler les dernières calories qui lui restaient de son petit-déjeuner. Dans son harassement total, il songea qu'au moins, ils avaient eu la bonne idée de jouer de bonne heure, plutôt qu'en plein après-midi comme la veille. Deux jours de suite, avec sa maigre constitution de sportif mis au rencard pendant des mois, tout ce qu'il aurait gagné, c'était un aller simple aux urgences.

- On s'arrête là pour aujourd'hui ?

- Je crois que si je veux pouvoir marcher jusqu'à l'appartement, je n'ai pas vraiment le choix.

Kise sourit, et avala deux bonnes gorgées d'eau, avant de tendre la bouteille à Kuroko. Celui-ci le remercia et vida presque tout son contenu, tandis que le blond rangeait le ballon dans son sac de sport.

- En tout cas, même si tu es toujours aussi mauvais, ça me fait plaisir de jouer avec toi. Tu as l'air… rayonnant, même en étant sur les rotules !

Kuroko se demanda s'il devait prendre cette remarque comme une raillerie. Mais la façon dont le regardait son ami ne suggérait pas la moindre ironie. Et, quelque part, ses mots faisaient écho au sentiment qu'il éprouvait durant leurs affrontements. Il se sentait à la fois joyeux et apaisé, et cela lui faisait un bien fou. Même s'il devait admettre que cela l'agaçait un peu, perdre en permanence contre Kise lui était égal. Il retrouvait ses vieux réflexes, et surtout, il s'aérait l'esprit comme nulle part ailleurs.

Glissant la main dans l'une des poches intérieures du sac, le blond en extirpa son téléphone portable. Il consulta rapidement ses mails. L'attention de Kuroko fut alors attirée par un petit objet, un minuscule ballon de basket qui se balançait, suspendu au smartphone noir.

- Ce strap, j'ai exactement le même…

Kise chercha à quoi il faisait référence, puis sembla seulement se souvenir que la petite boule orange était accrochée là. Il fallait dire que, vu son état, elle semblait avoir connu la guerre.

- Ah, tu l'as toujours ? C'est Momocchi qui nous en avait offert un chacun, quand on s'est réinscrits au club de basket en Deuxième Année, au collège. Je l'ai accroché à chaque portable que j'ai eu depuis.

Balançant son sac sur son épaule, il y fourra la bouteille vide que Kuroko lui tendait, et se dirigea vers la petite porte en fer.

- Demain, je vais avoir des rendez-vous toute la journée, alors je ne pourrai pas venir jouer, à mon avis…

- Ah… C'est pas grave, ça me laissera le temps de récupérer.

Kuroko fut étonné de la tristesse qu'il perçut dans ses propres mots. Il ne s'était pas rendu compte que leurs petits matchs lui tenaient déjà tellement à cœur. C'était vrai qu'ils égayaient sa journée, mais de là à devenir presque indispensables en seulement deux jours… Après tout, il pourrait bien venir s'entraîner seul, cela le rendrait sans doute moins ridicule lors de leur prochaine rencontre. Quoique, c'était peut-être un peu vite dit…

- Kurokocchi ?

Sa bulle de pensée éclata d'un coup.

- Oui ?

- Rien, j'ai cru que je t'avais perdu. Tu as prévu quelque chose, toi, aujourd'hui ?

- Ah, c'est vrai, j'ai oublié de t'en parler. J'ai appelé le numéro qu'Aida-san m'avait donné pour retrouver la trace de Kagami-kun, et il se trouve que c'est Himuro-san qui a décroché. Je suis censé le retrouver cet après-midi pour discuter, dans un salon de thé.

L'air soudain sérieux, Kise sembla réfléchir pendant quelques secondes, les yeux levés vers le ciel.

- Un salon de thé… Si c'est ce que je pense, tu pourrais y faire une rencontre intéressante.

Son petit suspens fit son effet : Kuroko darda sur lui un regard intense, qui scintillait presque de curiosité.

- Comment ça ?

- Hmm… Tu verras~

En dépit de sa verve naturelle, Kise ne dit pas un mot de plus, ravi du petit air frustré de son ami qui ne le quittait pas des yeux. Dépité, tout en ayant son intérêt piqué au vif, ce dernier se résigna, renonçant bientôt à fouiller dans les tréfonds de sa mémoire pour comprendre à qui il avait bien pu faire allusion. Bien qu'il n'eût pas la moindre piste, il ne pensa plus à rien d'autre qu'à cette mystérieuse rencontre qui l'attendait peut-être entre deux tasses de café, cet après-midi-là.


La ligne qui menait à la station que lui avait indiquée Himuro était plutôt difficile à rejoindre, depuis le quartier où habitait Momoi. Mais, après deux changements, il put néanmoins profiter d'un long trajet en extérieur, sur une voie aérienne. Les immeubles de banlieue défilaient sous ses yeux de l'autre côté des vitres. Il se tenait debout devant les portes, une main fermement agrippée à l'une des attaches souples qui pendaient du plafond, l'autre tenant son téléphone portable, qu'il consultait à tout moment pour vérifier qu'aucun nouveau message n'arriverait à son insu. Il était si obnubilé par ce rendez-vous qu'il ne redoutait qu'une chose : que quelque malencontreux incident ne vienne contrecarrer ses projets. Le chemin jusqu'à ce fameux salon de thé était si long qu'il avait eu le temps d'imaginer une bonne dizaine de scénarios catastrophe. Il se demandait pourquoi Himuro avait choisi cet endroit-là en particulier, sans s'enquérir de la localisation géographique de Kuroko au préalable. S'il habitait dans ce quartier, il aurait pu opter pour un café à mi-chemin entre leurs deux appartements. Et plus il s'interrogeait à ce sujet, plus la suggestion qu'avait faite Kise le matin-même lui paraissait plausible : il y avait certainement une raison qui justifiait ce choix. Dans l'hypothèse où ils auraient du y retrouver quelqu'un, il ne pouvait pas s'agir de Kagami. Himuro le lui aurait dit, et d'ailleurs, il n'aurait sans doute pas jugé utile d'être lui-même présent pour leurs retrouvailles. Après tout, s'il ne lui avait pas donné de plus amples informations, c'était peut-être tout simplement parce que Kuroko ne connaissait pas cet hypothétique troisième comparse. Ou bien, autre option, il n'y aurait au bout du compte qu'eux deux, et personne d'autre, auquel cas il se serait tout simplement monté la tête pour rien.

La voix de l'annonceuse retentit dans la rame. Sur le quai résonnait la mélodie propre à la station. Les portes s'ouvrirent. Kuroko sortit du métro, traversa la petite gare, et se retrouva bientôt sur le trottoir d'une grande rue animée, où les voitures se succédaient à vive allure tandis qu'autour de lui, les gens poursuivaient irrémédiablement leur trajectoire sans se voir. Il consulta une dernière fois l'adresse qu'il avait laissé affichée sur l'écran de son portable, puis commença à descendre le long de l'artère. Il était déjà sur la bonne rue, mais peinait à identifier le bloc où était situé le salon de thé. D'autant plus que Himuro ne lui en avait pas donné le nom. Il se sentit vite désorienté au milieu des passants, et s'arrêta au bord d'un passage piéton, sans trop savoir s'il devait le franchir ou non.

C'est alors qu'il vit, par-dessus les têtes grisonnantes et les chemises à manches courtes des salarymen, un jeune homme aux cheveux noirs sur le trottoir d'en face. Il l'identifia aussitôt comme étant Himuro Tatsuya : son visage au teint aussi blême que celui de Kuroko était à moitié dissimulé derrière une longue frange qui couvrait son œil gauche et, juste au coin du droit, on pouvait apercevoir un petit grain de beauté.

Le feu venait de passer au vert. Alors que le signal sonore retentissait au milieu du brouhaha de la foule et des moteurs, Kuroko traversa rapidement et le rejoignit de l'autre côté. Depuis leur rencontre, en première année de lycée, Himuro n'avait presque pas changé. Il portait un haut blanc avec des imprimés gris à manches longues, et un pantalon en toile améthyste. Les quelques individus de sexe féminin qui les dépassaient ne pouvaient s'empêcher d'écarquiller les yeux en l'apercevant.

- Bonjour, Kuroko-kun. Pas trop compliqué pour arriver jusqu'ici ?

- Ca fait une trotte depuis l'appartement où je vis, mais à part ça, ça va.

- Je me suis dit que tu aurais sans doute du mal à trouver le café, alors j'ai préféré t'attendre ici. Viens, allons-y.

Ils marchèrent côte à côte une centaine de mètres à peine. Himuro s'arrêta près d'une devanture qui avait un petit côté français. Deux grandes fenêtres donnaient sur un intérieur très propret, de chaque côté d'une porte verte ornée de petits carreaux de verre, et surplombée par une marquise. Sous les fenêtres, des buissons bien taillés donnaient à l'ensemble un petit côté bucolique. Le tout était surplombé par une grande enseigne, où était inscrit dans une jolie typographie à arabesques : « Café des Aujourd'hui », avec en-dessous, dans un français tout aussi énigmatique : « Le petit endroit du bonheur ».

Himuro s'effaça pour laisser Kuroko pénétrer le premier à l'intérieur. Celui-ci abaissa la poignée dorée, et entra au son de la petite cloche qui surmontait la porte.

Tout était soigneusement ordonné. Des tables rondes étaient disposées de chaque côté, entourées de deux ou trois chaises. Au fond, un comptoir exposait de délicates pâtisseries aux couleurs pastel. Derrière, enfin, des bouteilles étaient alignées sur des étagères en bois, ainsi que de nombreux pots à thé et à café. Kuroko n'aurait jamais soupçonné qu'il en existait tant de sortes différentes.

Une musique légère couvrait les quelques messes-basses que se faisaient les rares clientes qui observaient Himuro du coin de l'œil, derrière leur tasse de thé. Inutile de dire qu'elles n'avaient pas remarqué la présence de Kuroko, encore plus transparent qu'à l'ordinaire.

Les deux garçons s'assirent à une table près du comptoir. Il faisait incontestablement plus frais qu'à l'extérieur, ce qui n'était pas pour lui déplaire.

- Tu dois te demander pourquoi j'ai tenu à venir ici, je me trompe ?

- Quelque chose me dit que ce n'est pas seulement pour la qualité de leur percolateur.

Himuro laissa échapper un petit rire amusé, et fixa Kuroko de son œil gris.

- Ca fait déjà plusieurs mois que je n'ai pas vu Taiga. Il a bouclé sa dernière année de lycée, et il s'est tiré aux Etats-Unis. J'ai pensé à le rejoindre, et puis… Je me dis que je me plais plutôt bien, ici. Je ne suis pas assez motivé pour m'expatrier encore une fois. Par contre, on discute souvent par téléphone, tous les deux. Je lui ai donné de tes nouvelles, l'autre jour. Il ne l'a pas dit comme ça, évidemment, mais il est infiniment soulagé de savoir que tu t'es remis de l'accident. Crois-moi, pendant huit mois, il était si dévasté qu'il en était presque invivable.

Kuroko ne sut pas quoi répondre. Il avait peine à imaginer ce qu'avait pu ressentir Kagami, en plein match, en le voyant s'écrouler devant ses yeux.

- Cet hiver, je suppose qu'on a perdu la finale, après un tel incident.

- Oui. Mais ça n'avait rien de réjouissant. Que ce soit Tôô ou Seirin, les deux équipes ont joué les dernières minutes comme si elles se disputaient une place pour un enterrement. D'un côté, toi qui avait perdu connaissance, et de l'autre, Aomine-kun qui avait ni plus ni moins quitté le stade. En tant que capitaine, Taiga a fait ce qu'il a pu pour pousser l'équipe à terminer le match, mais il le faisait la mort dans l'âme. Du coup, comme cette histoire l'a pas mal chamboulé et qu'il pensait ne pas savoir comment réagir le jour où tu te réveillerais, il a préféré que tu passes par moi pour le contacter. Je crois qu'il n'aurait pas su comment te parler de tout ça… mais que, d'un autre côté, il tenait absolument à savoir comment tu allais.

Il sortit son téléphone de sa poche et ouvrit ses contacts.

- Enfin, maintenant que tu es au courant, je pense que je ne faillirai pas à ma mission si je te donne son numéro.

Kuroko vit qu'il le lui avait envoyé, et sentit presque aussitôt son propre portable vibrer dans sa poche. En face de lui, Himuro regardait toujours son carnet d'adresses. Mais il semblait y voir autre chose que les caractères qui s'y affichaient.

- Je ne voudrais pas que tu te fasses de fausses idées sur lui. Il ne voulait pas partir aux Etats-Unis en te laissant derrière lui, c'est moi qui l'ai convaincu de le faire. Je pensais que c'était important qu'il se change les idées et qu'il continue à progresser en basket.

- Tu as eu raison. Merci de ce que tu as fait pour lui.

L'habitué des lieux retrouva son sourire laconique. Ils se turent quelques instants, puis il indiqua la carte à son invité d'un mouvement de tête.

- Tu devrais y jeter un coup d'œil, il y a l'embarras du choix. Que ce soit pour les boissons ou les gâteaux…

- Merci, mais je crois que je vais juste prendre quelque chose à boire…

- Dans ce cas, c'était pas la peine de venir ici, hein…

Kuroko ouvrit des yeux ronds comme des balles de ping-pong en entendant la voix traînante qui l'avait interrompu. Celle-là, pas de doute, il l'aurait reconnue entre mille.

A sa droite, il ne voyait pas une tête, ni même des épaules, mais un corps, tellement grand qu'il avait l'impression de devoir se casser le cou pour apercevoir le visage qui le surmontait. Par réflexe, il se leva, mais se sentit encore plus petit que s'il ne l'avait pas fait - au moins, en étant assis, il avait une excuse… Là, rien à faire : même debout, le haut de sa tête n'arrivait pas à la clavicule du géant qui se tenait devant lui. Il avait oublié quelle impression cela faisait, depuis le temps…

- Kurochin, t'aurais pas rapetissé en restant vautré sur un lit pendant deux ans ?

- C'est physiologiquement impossible. Et je suis resté allongé huit mois, pas deux ans.

- Ah bon ? Je croyais que ç'avait été plus long…

Levant les yeux, Kuroko constata qu'il n'avait pas l'air plus vif que la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Faute de s'être coupé les cheveux, il les gardait attachés en une queue-de-cheval relativement basse. De son côté, Himuro s'était contenté de les observer, visiblement amusé par ce petit impromptu.

- Tu pourrais faire preuve d'un peu plus de tact, Atsushi. Vous ne vous êtes pas vus depuis son accident, après tout.

- Mouais, j'ai jamais été très doué pour les effusions, moi…

Il avait dit ça presqu'en baillant. Kuroko se demanda s'il l'avait jamais vu une fois un tant soit peu motivé, depuis qu'il avait fait sa connaissance au collège. Mais soudain, une grande claque sur son épaule manqua de le faire trébucher. Son vieux camarade avait juste posé sa main un peu brusquement sur elle, sans doute en signe de bienvenue.

- Ca faisait un bail.

- … On peut dire ça.

- Bon, et sinon, tu manges ?

Interloqué, Kuroko le dévisagea et réalisa subitement qu'il portait une tenue de serveur, chemise blanche, nœud papillon et tablier.

- Murasakibara-kun, tu travailles ici ?

Celui-ci ne sembla pas réagir. Puis, lentement, il tourna la tête vers Himuro, qui regardait ailleurs, l'air de rien.

- Tu lui avais pas dit ?

- Hmm ? Ah non, tiens, ça a dû m'échapper.

L'allusion de Kise parut tout d'un coup claire comme de l'eau de roche. D'une façon ou d'une autre, il savait que Murasakibara travaillait dans ce café, et il avait dû bien s'amuser de voir Kuroko se dépatouiller dans ses souvenirs vaseux. Manifestement, lui comme Himuro avaient une affection particulière pour les effets de suspens à 2 yens.

Un peu chamboulé par ces révélations, et sans doute aussi légèrement pris de vertige devant son colossal camarade de collège, Kuroko se laissa mollement retomber sur sa chaise, tandis que Himuro lui tendait la carte du bout des doigts, le sourire jusqu'aux oreilles.

- Prends quelque chose, Kuroko-kun, ça va te faire du bien. Je suis sûr que tu es plutôt sucré que salé…

- Kurochin sait reconnaître la vraie valeur des gâteaux. Pas comme toi, Murochin.

- Ca n'a jamais été mon truc, les sucreries, c'est comme ça.

- Pourquoi tu viens tous les jours ici, alors ?

- Va savoir… Pour t'embêter, sans doute. Ça me fait passer le temps.

- … Ah ouais.

Tout en plongeant son nez dans le menu, Kuroko se demanda combien de temps ils étaient capables de se prendre le bec comme des gamins de maternelle. Reportant son attention sur la carte, il fut sidéré par le nombre de pâtisseries que proposait un salon de thé si modeste. Il n'en connaissait pas la moitié. D'autant plus que tous ces noms étrangers lui donnaient l'impression d'avoir été téléporté dans un pays lointain à son insu.

Devant l'air perplexe qu'affichait son client, Murasakibara se passa nonchalamment la main derrière la nuque, tripotant l'une des mèches qui s'étaient défaites de sa queue-de-cheval.

- Kurochin, t'as piqué du nez sur le menu ? C'est pas sympa…

- Je ne dors pas, je ne sais juste pas du tout quoi prendre…

- Demande à Atsushi, il est bien placé pour te conseiller. C'est lui qui les fait, après tout.

Kuroko releva la tête d'un coup.

- Je croyais que tu étais serveur.

- Non, pas du tout. Aujourd'hui, il fait juste ça pour dépanner. En fait, il a intégré une formation de chef pâtissier (pas étonnant, hein ?), et comme mon oncle est le propriétaire de ce salon de thé qui jusqu'ici n'avait quasiment que des boissons à sa carte… Il a décidé de l'employer pour lui permettre de pratiquer un peu, et voilà le travail. En quelques mois, le menu a été littéralement envahi de gâteaux.

Cette fois, Murasakibara ne répondit pas. Il détourna le regard et fit mine de s'intéresser à la marqueterie des murs, comme si les commentaires de Himuro l'embarrassaient plus qu'autre chose. Pour sa part, Kuroko était de plus en plus curieux de voir ce qu'il était capable de réaliser derrière les fourneaux, lui qu'il avait toujours connu en train de grignoter des bonbons n'importe où et à n'importe quelle heure.

- Murasakibara-kun, tu pourrais choisir pour moi ?

L'intéressé darda aussitôt sur lui ses yeux violets qui étaient subitement devenus, sinon vifs, au moins aussi pétillants qu'un verre de champagne.

- Kurochin… Tu aimes la vanille, non ?

L'entendre se remémorer tout haut un détail aussi précis et futile à la fois laissa Kuroko sans voix. Murasakibara était décidément impossible à cerner. Il donnait l'impression de se soucier des gens qu'il connaissait comme d'une guigne, et pourtant…

Avec la sensation de passer aux rayons X, Kuroko hocha la tête. Son hôte sembla réfléchir à peine une fraction de seconde, puis tourna les talons.

- Atsushi, pour moi ça sera comme d'habitude !

Il maugréa une espèce d'acquiescement, et la porte se referma derrière lui. S'affaissant contre le dossier de son siège, Himuro poussa un long soupir.

- On n'a même pas eu le temps de commander à boire. Enfin…

- Il est toujours aussi… expéditif ?

- Non, c'est juste qu'il n'aime pas parler de gâteaux sans être en train d'en manger un. Et comme ce n'est pas compatible avec le service… Mais t'en fais pas, je suis sûr qu'il est très curieux d'avoir ton avis.

Kuroko avait du mal à imaginer qu'il tolèrerait un autre avis que « Hmm, délicieux ! », étant donné à quel point les pâtisseries lui tenaient à cœur. Pour quelqu'un d'aussi peu expressif que l'était son invité, celui-ci allait devoir mettre toute son énergie à esquisser un sourire digne de ce nom. Alors qu'il était déjà intensément concentré sur son jeu d'acteur, il se rendit compte tout d'un coup que Himuro pouffait de rire.

- Dis, Kuroko-kun, si tu souris comme ça, on va juste croire que tu as mal au ventre… Tu veux un miroir de poche pour t'entraîner ?

- Merci, ça va aller.

Le battant de la porte des cuisines s'ouvrit à la volée, et Murasakibara emplit aussitôt l'intégralité de l'encadrement - Kuroko crut même le voir baisser légèrement la tête pour passer. Il tenait une assiette dans chaque main, et une serviette blanche posée sur le bras. Pour un peu, son ancien camarade l'aurait presque trouvé élégant. Très pro, incontestablement.

Il déposa les desserts devant eux, et Kuroko resta admiratif de la finesse du dressage. Sous ses yeux, un dôme ivoire miroitant de reflets ambrés se détachait du blanc de l'assiette, saupoudré de quelques pépites qu'il identifia comme des éclats de noisette, et agrémenté, à sa gauche, de trois petites gouttes du même liquide brun qui le recouvrait partiellement, méticuleusement déposées sur le bord du plat.

- C'est magnifique… Tu viens de le faire ?

Murasakibara et Himuro échangèrent un regard sceptique, puis ce dernier se tourna vers Kuroko en tentant de contenir son rire.

- Tu sais, un gâteau, ça se prépare rarement en cinq minutes…

- Ah… Oui.

Il était tellement soufflé par ce qu'il venait de découvrir qu'il en avait oublié jusqu'à une évidence aussi basique. Par chance - ou plutôt, comme on pouvait si attendre -, Murasakibara ne releva pas la remarque.

- C'est un flan pâtissier à la vanille et au caramel.

Kuroko acquiesça - il n'en avait jamais mangé. Il leva sa cuillère et la plongea dans la pâte molle et souple, qui se découpa d'elle-même. Un peu oppressé par les deux regards intenses qui pesaient sur lui, il plongea le premier morceau dans sa bouche.

- … C'est délicieux.

Il avait eu exactement la réaction idéale qu'il s'était imaginée quelques secondes auparavant, mais avec la spontanéité la plus totale.

- C'est vrai ? Cool~

- Kuroko-kun a succombé, lui aussi. Tu tapes toujours dans le mille, Atsushi.

- Hm. Mange ton cheese-cake, Murochin.

Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et s'attaqua au dit cheese-cake. A en voir la couleur violette, il devait être aux myrtilles. Tous deux n'en laissèrent pas une miette. Alors que Murasakibara revenait pour leur apporter du thé, il s'approcha de Kuroko tandis que Himuro pianotait sur son portable.

- C'est ton gâteau, Kurochin.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Que c'est celui que tu m'as inspiré. S'il y en a autant sur la carte, c'est parce que beaucoup d'entre eux me sont venus en pensant à des personnes que je connaissais. Comme toi…

Kuroko leva les yeux pour mieux le regarder. Son regard était perdu dans le vague, sans aller jusqu'à dire qu'il avait l'air songeur. Mais, lorsqu'il l'observait, il eut le sentiment qu'il s'était immergé dans des souvenirs lointains. Entre temps, Himuro avait rangé son téléphone et sirotait tranquillement sa tasse d'Earl Grey.

- Jusqu'ici, je n'ai encore jamais vu personne démentir les intuitions d'Atsushi. A chaque fois qu'il fait un gâteau pour quelqu'un, c'est un succès.

- Je le fais pas pour quelqu'un, je le fais en pensant à quelqu'un. T'écoutes rien, Murochin.

- C'est vrai, c'est vrai. N'empêche qu'au final, le résultat est le même, non ?

Kuroko termina son thé, sans un mot. Lorsqu'il se leva, Himuro lui assura qu'il pouvait le recontacter quand il voulait, tandis que Murasakibara était déjà parti s'accouder au comptoir, l'air profondément blasé. Pourtant, quand la cloche retentit au-dessus de la porte que tirait son invité, il l'appela du fond de la salle.

- Kurochin, tu repasseras, hein ?

Celui-ci se retourna, et acquiesça, un sourire sincère aux lèvres.

- Oui.


Il se rendit à l'hôtel où travaillait Momoi en début de soirée. Elle avait tout juste fini son service, et vint le rejoindre dans le grand hall où se côtoyaient des grooms en livrée et des clients fortunés, le tout dans une atmosphère de cordialité tirée à quatre épingles. N'ayant pas osé s'asseoir sur l'un des canapés de velours rouge un peu trop ouvertement moelleux et accueillants, Kuroko était resté debout près de la porte principale, passablement mal à l'aise.

- Tetsu-kun ! Désolée, je t'ai fait attendre.

Momoi parut au détour d'un couloir, vêtue d'un tailleur parfaitement ajusté qui complimentait son charme naturel. Sur son passage, les regards flatteurs faisaient légion.

Elle arriva à la hauteur de Kuroko et lui saisit la main.

- Viens deux minutes, Mako-chan est là, c'est l'occasion d'avoir la réponse pour ton poste.

Elle l'entraîna vers les ascenseurs – ce fut d'ailleurs seulement à cet instant que les personnes présentes dans le hall remarquèrent l'existence du jeune homme qui poireautait là depuis un bon quart d'heure. Alors qu'ils prenaient l'ascenseur de service, elle déboutonna le premier bouton de sa chemise et soupira discrètement.

- Ces tenues sont un calvaire, en plein été. Malheureusement pour toi, en tant que réceptionniste, tu seras obligé d'être impeccable du matin au soir…

- Si je suis retenu.

- Je t'ai dit que tu le serais ! Et puis, puisque tu ne me crois pas, c'est Mako-chan qui va te le dire.

Les portes s'ouvrirent sur le 22ème étage. Kuroko, précédé par Momoi, pénétra dans la grande salle baignée de lumière qu'il identifia comme l'accueil de l'Espace Spa et Relaxation de l'hôtel. Le sol comme les murs étaient recouverts d'un bois clair qui reflétait l'éclairage, donnant à l'ensemble un aspect zen, presque onirique. Répartis sur la circonférence de la pièce, des canapés, dont la sobriété contrastait avec ceux du hall, accueillaient quelques clients désireux de se vider l'esprit au crépuscule de cette longue journée estivale. Bientôt, une jeune fille vêtue d'une petite robe à manches longues vert pâle vint à leur rencontre en souriant, si légère dans son allure qu'elle donnait l'impression de voleter.

- Kuroko-kun, bienvenue ! Je suis contente que tu sois là, comme ça je peux te l'annoncer de vive voix : ta candidature a été acceptée, tu commences la semaine prochaine.

- Merci beaucoup. Je vous suis très reconnaissant d'avoir appuyé ma requête.

- Tu peux me tutoyer, tu sais, je ne fais pas partie de la hiérarchie. Et puis, on a le même âge.

Momoi remercia Nanamine à son tour, et leur familiarité parut en total décalage avec l'atmosphère guindée des lieux. Kuroko songea que, malgré son invitation, il se garderait de l'appeler « Mako-chan », lui aussi.

- Sacchan m'a dit que tu t'étais remis au basket. C'est super, vraiment !

Il y avait quelque chose dans son sourire, qui allait au-delà de la politesse de rigueur. Comme de l'empathie, et même presque du soulagement. Il la regardait, incertain. Elle avait parlé comme si elle savait ce que le basket représentait pour lui, et plus encore, ce que ce retour à son domaine de prédilection pouvait signifier. Comme si elle le connaissait d'avant l'accident. Mais aussi loin qu'il s'en rappelait, il n'avait pas le moindre souvenir d'elle au-delà de leur première rencontre, chez Momoi.

Nanamine dut percevoir son trouble, car elle croisa timidement les mains derrière son dos et baissa les yeux.

- J'ai juste fait ça une ou deux fois pour passer le temps, quand Kise-kun était libre. Je ne dirais pas que je m'y suis vraiment « remis »…

- … Je vois.

Sa réserve était une énigme pour lui. Il avait en permanence l'impression d'effleurer une vérité plus profonde, dissimulée derrière ces paroles de circonstances. Mais au jeu de celle qui voilerait le mieux ses émotions, Nanamine était bien plus douée que Momoi. Devant l'étrange silence qui s'était installé, cette dernière préféra détourner la conversation.

- Merci encore, Mako-chan, mais il va falloir qu'on s'éclipse pas trop tard, si on veut être rentrés pour dîner.

De nouveau souriante, la blondinette acquiesça vivement, l'air de rien.

- Oui, c'est vrai que ce n'est pas la porte à côté. Bon retour !

Sur ces mots, ils se séparèrent, et les deux amis gagnèrent la station de métro la plus proche. Dans la rame, aucun des deux n'émit le moindre son pendant de longues minutes. Jusqu'à ce que Kuroko murmure, de but en blanc :

- Tu sais, aujourd'hui, quand j'ai vu Kise-kun, j'ai remarqué qu'il avait toujours le porte-clés que tu nous as offert au collège.

- Ah, c'est vrai ? Ça remonte à une éternité, pourtant.

- J'ai revu Murasakibara-kun aussi.

- Tu as revu Mukkun ?! Et c'est seulement maintenant que tu me le dis ? Raconte !

- Hmm, on a surtout parlé de gâteaux… Il travaille dans un salon de thé, et il m'a dit qu'il les faisait en pensant aux personnes qu'il avait connues.

Momoi eut un petit sourire mélancolique, alors que le soleil couchant embrasait ses longs cheveux à travers la vitre du métro.

- Il m'a fait goûter le mien, une fois. C'était un cupcake aux fraises avec de la barbe à papa dessus, je n'ai jamais rien mangé d'aussi agréable ! Ca fondait dans la bouche~

- A mon avis, lui, il a bien réussi à joindre l'utile à l'agréable…

- Ca, c'est sûr !

Elle semblait sur le point de rire comme elle le faisait souvent, avec une légèreté qui réconfortait Kuroko chaque fois qu'il l'entendait. Mais quelque chose au fond d'elle l'en empêchait.

- Ces petits ballons de basket que je vous ai offerts… C'était Dai-chan qui en avait eu l'idée.

Elle se tut. Kuroko la regarda : de son visage, toute trace de joie s'était effacée. Ce surnom, c'était celui qu'elle donnait affectueusement à Aomine, son ami d'enfance, et qu'elle avait essayé tant bien que mal de remplacer par quelque chose d'un peu plus neutre, lorsqu'ils étaient entrés au lycée. Malgré les aléas des relations au sein de leur petit groupe d'amis, Momoi ne s'était jamais départie de sa tendresse d'enfant pour ce garçon qu'elle avait côtoyé depuis toute petite. Dans ses yeux, un chagrin irrépressible paraissait poindre sans qu'elle n'y puisse rien. S'il y avait une personne qui pouvait comprendre ce manque que Kuroko ressentait depuis qu'il avait mis la main sur cette vieille photo, et qu'il avait revu le visage de celui qui avait été son meilleur ami autrefois, c'était elle.

- Je ne sais pas où il est, maintenant. C'est incroyable, l'impression que ça fait de n'avoir aucune nouvelle de quelqu'un qu'on croyait si proche. C'est comme s'il s'était évaporé, d'un seul coup…

Discrètement, elle se mordit la lèvre inférieure. Kuroko lui prit la main, et la serra, comme pour en apaiser ses doutes.

- Il n'a pas disparu. Quel que soit l'endroit où il se trouve, il pense à toi. Il ne peut pas t'oublier.

Elle lui adressa un sourire triste, mais reconnaissant, et referma ses doigts sur les siens.

- C'est vrai qu'après toutes ces années où il m'a eue sur le dos, il doit en avoir gardé des séquelles… Et puis, moi, je crois que je ne pourrai jamais renoncer. Peut-être qu'il prend ça comme du harcèlement, ou qu'il n'en sait rien du tout, mais je lui envoie souvent des lettres, à l'adresse de ses parents. Je leur ai dit de ne pas prendre la peine de me répondre, et de les mettre dans un coin, s'il ne les ouvrait pas. Je lui ai parlé de ton réveil, même si je doute qu'il lise tout ce que je peux lui raconter…

S'il l'avait fait, Kuroko se demandait quel sentiment avait pu provoquer une telle nouvelle chez lui. Après tout, il était bien possible qu'il n'ait plus envie d'entendre parler de lui. Il avait été jusqu'à couper tout contact avec sa meilleure amie. Kuroko était le dernier dont il devait se soucier.

Ils descendirent du métro et marchèrent côte à côte jusqu'à l'appartement. Aucun d'eux n'avait le cœur à bavarder. Ils se sentaient esseulés, démunis, et coupables, même s'ils n'auraient trop su expliquer pourquoi.

Momoi ouvrit la porte, et Kuroko s'assit sur la marche de l'entrée pour se déchausser tandis qu'elle parcourait le courrier qu'elle avait reçu le matin même. Soudain, elle se figea, les yeux rivés sur l'enveloppe qui se trouvait en-dessous de la pile. De longues secondes s'écoulèrent, puis elle glissa le doigt sous le rabat, et le déchira. Elle sortit la lettre, la déplia. Ses yeux brillaient et brillaient de plus en plus alors qu'ils parcouraient l'écriture manuscrite qui recouvrait le papier. Elle plaqua une main contre ses lèvres pour étouffer ses sanglots. Des larmes roulèrent sur ses joues, et s'intensifièrent au fur et à mesure qu'elle lisait. Puis, une fois arrivée au bas de la feuille froissée par ses doigts, elle ferma les yeux, et pleura comme jamais Kuroko ne l'avait vue pleurer.

Il s'était levé, et la regardait, sans oser prononcer le moindre mot.

Elle hésita, avant de répondre à la question muette qui lui brûlait les lèvres.

- C'est… Dai-chan.