Bien le bonsoir~ ! (Ou bonjour, peu importe (=3=))
Juste au passage : je pars demain en Angleterre jusqu'à la fin du mois. J'aurai Internet, mais je taperai sans doute moins vite les prochains chapitres. Pour ceux qui trouvaient que ça allait un peu trop vite, rassurez-vous : je vais être contrainte de ralentir le rythme (U3U)
Laura-067 : Wow. J'avoue que j'ai été soufflée quand j'ai lu ta review ! xD Je ne dirai pas lesquelles, mais certaines déductions sont bonnes, d'autres non ( - . 6) En tout cas, ce chapitre devrait corroborer l'une de tes hypothèses ;3 Merci beaucoup de laisser des reviews aussi complètes à chaque fois !
Et merci pour toutes vos reviews ! Voici la suite~
Vers 4h00 du matin, Kuroko éteignit son vieux MP3 et ferma les yeux. Il était fatigué, mais une fois de plus, il savait qu'il ne retrouverait pas le sommeil. Toutes ses nuits se ressemblaient, avec leur lot de rêves angoissants et d'heures de veille ininterrompues. Il entendait sans relâche les mêmes phrases, et se réveillait à chaque fois comme s'il venait de courir un marathon. Ces mots le taraudaient, quoi qu'il fasse, jusqu'au lever du soleil, jusqu'à ce qu'un visage connu lui apparaisse pour lui rappeler que le reste du monde n'avait pas disparu. Mais tant qu'il n'avait pas eu ce réconfort, il se sentait perdu. Il errait. Dans un long couloir sombre, jusqu'à la porte du fond. Cette porte qui renfermait tous ses souvenirs, et qu'il n'osait pas ouvrir. Il restait là, tremblant, la tête entre les bras pour faire taire ses peurs.
Face à lui, la photo était toujours scotchée sur le bureau. Il en distinguait les formes, éclairées par les pâles rayons de lune qui filtraient entre les rideaux. Quelqu'un manquait, sur cette photo. Et le malaise que lui inspirait cette idée était le même que celui qui le tenait à la gorge lorsqu'il revivait la scène de son rêve. Il ne put que faire le lien entre les deux. Celui qui avait proféré ces mots devait être celui qui avait été arraché de la photographie. Peut-être était-ce sous le coup de la détresse qu'il avait déchiré le cliché, juste après que cette conversation ait eu lieu. Mais il ne s'en rappelait pas. Peut-être n'y avait-il aucun lien. Quelqu'un aurait abimé la photo à son insu. Etrange coïncidence. Cependant aucune des deux solutions ne lui évoquait le moindre souvenir. Et il ne se remémorait aucun visage. Aucun nom.
A nouveau, le doute le saisit. Plus il en rêvait, et plus il se demandait s'il voulait vraiment se rappeler. Mais il supportait de moins en moins ces visions incessantes, cette scène qui se répétait sans cesse. Le seul moyen de s'en défaire, il le savait, c'était de se souvenir. De tendre la main, en regardant droit devant lui. Et d'ouvrir la porte.
Il avait rendez-vous à l'hôpital dans l'après-midi pour un premier bilan de sortie, puis avec Momoi pour visiter en profondeur son très prochain lieu de travail – il commençait dès le lendemain. Ce qui lui laissait la matinée à disposition. Et il avait une idée précise de ce qu'il allait en faire.
Après s'être assuré que Kise était disponible, il lui donna rendez-vous devant le lycée Seirin, et s'y rendit de bonne heure, accompagné de Nigô. Ce dernier était toujours ravi de retrouver ses anciennes amours : les murs d'enceinte où il avait mainte et mainte fois dûment marqué son territoire, le gymnase dont chaque recoin lui était familier, et par-dessus tout, ses vieux amis Riko et Kiyoshi, constamment aux petits soins pour lui. Cette fois encore, lorsqu'il aboya avec force pour souligner sa présence, l'ex-coach de l'équipe de basket courut vers lui pour lui frotter les joues à pleines mains.
- Nigô ! Comment ça va, mon gros toutou ? T'es vraiment trop mignon, tu sais ! Tu veux un gâteau ?
- Senpai, je suis là aussi.
La jeune fille leva les yeux… et cria en apercevant Kuroko, juste derrière le chien. Celui-ci couina en rabattant les oreilles et fila à l'autre bout du couloir. Déçue, Riko se redressa.
- Désolée, Kuroko-kun, je ne t'avais pas vu… C'est Nigô, tu sais, il est tellement craquant que quand il est là, je ne vois plus que lui.
- Pourtant, même avant qu'on ne le recueille, tu m'ignorais déjà.
- … D'accord, un point pour toi.
Nigô revint au petit trot, et ils allèrent s'asseoir sur l'un des bancs qui longeaient le terrain. Riko sortit un paquet de biscuits en forme de panda de son sac et le tendit à son ancien rookie, celui qui avait débarqué de nulle part alors qu'elle entamait sa deuxième année au lycée et dont personne n'attendait rien. Il les avait vite détrompés sur son compte. Depuis les premiers play-offs auxquels ils avaient participé, elle s'était prise d'affection pour lui et avait tendance à le voir comme le benjamin de la bande. Il fallait dire qu'avec son aspect chétif, et ses capacités de tirs plus que modestes, il n'irradiait pas d'une aura aveuglante. Même ceux qui le connaissaient bien avaient parfois tendance à lui passer devant sans le voir.
L'ancienne coach de Seirin le regarda grignoter en silence. Elle était contente de le voir, mais elle se demandait ce qui l'avait amené ici, une fois de plus. Elle s'apprêtait à lui poser la question, lorsque la porte du couloir grinça derrière eux. Kise émergea, la veste sur l'épaule, l'air on ne peut plus détendu. Kiyoshi apparut à son tour, et fit un signe de main à Kuroko.
- Salut ! Déjà de retour ?
- Oui. Je voulais vous parler de quelque chose.
Riko se leva, et son voisin l'imita.
- Kise-kun ? Comment ça se fait que tu passes exactement au même moment que Kuroko ?
- En fait, c'est moi qui lui ai demandé de venir, Senpai. J'ai quelque chose à dire, et ça le concerne aussi.
Tous les trois se tournèrent Kuroko comme un seul homme. La jeune fille parut quelque peu déstabilisée par son air sérieux. Il inspira en silence. S'il les faisait attendre trop longtemps, ils allaient croire qu'il était là pour annoncer une mauvaise nouvelle. C'était maintenant ou jamais. Cette résolution qu'il avait prise la veille, il était décidé à la tenir.
- En fait, hier soir, j'ai discuté avec Kagami-kun. Le numéro que tu m'avais donné, Senpai, c'était celui de Himuro-san. Je l'ai rencontré il y a quelques jours et grâce à lui, j'ai pu avoir celui de Kagami-kun.
- Ah ! Alors c'était lui ! C'est vrai que, même si je ne l'ai pas revu depuis cet hiver, il me semblait bien qu'il avait préféré rester au Japon quand Kagami-kun est parti.
Kiyoshi sourit à l'évocation de son ancien coéquipier.
- Ca fait un bail que je n'ai pas eu de nouvelles de Kagami. Il va bien ?
- Oui, plutôt bien. Et…
Sans le vouloir, il avait baissé les yeux, et se serait presque laissé aller à dériver sur l'état actuel de Kagami et leurs vieux souvenirs commun. Mais il chassa ces pensées aussitôt, et les regarda chacun à tour de rôle.
- J'ai réfléchi depuis la dernière fois. Après la finale de la Winter Cup, cet hiver, personne n'est reparti en ayant l'impression d'avoir simplement donné son maximum pour faire gagner son équipe. A cause de ce qu'il s'est passé, tout le monde s'est séparé, plombé par les regrets. Que beaucoup de gens m'évitent aujourd'hui pour pouvoir tirer un trait sur tout ça, je le comprends. Je ne peux pas faire comme si de rien n'était. Avant-hier, j'ai reçu une lettre d'Aomine-kun disant qu'il ne reviendrait pas. Je n'ai aucun moyen de le retrouver, s'il a tout fait pour brouiller les pistes. Mais je ne veux pas que les choses se terminent comme ça.
Ils semblaient sur le point de prendre la parole, mais Kuroko se montrait si solennel qu'aucun des trois n'osa l'interrompre.
- Kagami-kun m'a dit de réfléchir à ce qui nous avait réunis, à l'époque. Depuis que je suis revenu, j'ai l'impression d'errer, sans savoir où je vais, vers quoi je devrais me tourner. En fait, tout ça est lié, à une seule et unique chose.
- Kurokocchi…
Il perçut l'empathie dans sa voix. Mais il lui adressa un regard assuré, et Kise resta muet.
- Je veux rejouer au basket. Je veux qu'on forme une équipe, pour reprendre les choses là où on les a laissées. Pour que l'on soit tous à nouveau réunis, et que l'on surmonte les épreuves, qu'elles soient passées ou futures. Ensemble.
Riko et Kise étaient trop ébahis pour parler. Kiyoshi gardait un visage neutre, le laissant poursuivre jusqu'au bout.
- Seulement, pour ça, j'ai besoin de vous. Je n'ai jamais été un leader, et je pense que je ne suis définitivement pas fait pour. Alors je ne pourrai sans doute pas porter l'équipe à moi tout seul. Mais si j'ai fait ce choix, c'est aussi parce que je veux y parvenir avec vous. Donc, si vous avez des objections… dites-le moi tout de suite.
Il y eut un bref silence. Très bref. Juste le temps qu'il fallut à Kise pour lui attraper le poignet et le serrer avec vigueur.
- Je suis avec toi, Kurokocchi ! On formera cette équipe ensemble !
- Tu es sûr ?
Le jeune homme le lâcha et se passa la main dans la nuque, un petit sourire au coin des lèvres.
- Bah, faut croire que ça me manque, le basket. J'ai sans doute un peu de retard à rattraper, mais je pense que je suis pas encore bon à mettre aux ordures !
Ce fut à Riko d'intervenir.
- Mais Kuroko-kun… Quand tu parles de former une équipe, tu veux dire que tu veux jouer sérieusement ? En compétition ?
- Oui. C'est pour ça que je voulais te demander si tu accepterais de nous coacher, encore une fois. Je ne vois personne d'autre que toi pour y arriver.
Abandonnant toute réserve, la jeune fille sembla s'envoler sur un nuage.
- Ah oui, tu le penses vraiment~?
- Bien sûr. Sans toi, l'équipe de Seirin n'aurait jamais atteint un tel niveau.
- Ca, c'est bien vrai.
Kiyoshi s'était approché de Riko, et posa sa main sur son épaule, ce qui la fit sursauter.
- Tu penses à des personnes en particulier, pour cette équipe ?
- A vrai dire, j'en ai quelques unes, sous réserve qu'elles acceptent. Et je me disais qu'on pourrait peut-être essayer de recontacter les anciens de Seirin.
Les deux aînés se regardèrent, puis Riko hocha la tête.
- Pour certains d'entre eux, ça devrait être possible. Quant au lieu d'entraînement, on n'aura qu'à utiliser la salle de mon père.
- Ca veut dire que tu acceptes, Senpai ?
Celle-ci poussa un petit soupir hautain, et le toisa tant bien que mal du haut de ses 156 centimètres.
- Minute, papillon. Rien ne dit que tu vas arriver à la réunir, ton équipe. Quand tu auras de quoi former un cinq majeur digne de ce nom, reviens me voir !
Il acquiesça, un petit sourire illuminant son visage. Il avait craint qu'ils ne trouvent son idée stupide. Ou qu'ils l'enguirlandent carrément. Mais c'était tout le contraire. Kiyoshi alla même jusqu'à l'encourager.
- Si c'est ça qui te donne la force de te battre, Kuroko, alors fais-le. Tu ne le regretteras pas.
- Merci.
De son côté, Riko était allée récupérer son sac près du banc, et ouvrit la marche en direction de la sortie.
- On n'a qu'à se donner rendez-vous chez moi le week-end prochain avec les membres que tu auras réussi à recruter. Moi, je vais voir ce que je peux faire pour ceux de Seirin.
- Je vais faire de mon mieux.
Ils restèrent bien une heure ensemble, tous les quatre. Ils se rendirent au terrain de basket, et Kise et Kuroko reprirent leur affrontement là où ils l'avaient laissé. Une fois encore, ce dernier se trouva réduit à courir après le ballon sans avoir vraiment l'occasion de le toucher. Depuis la barrière, Riko lui criait des indications qu'il peinait à suivre, et Kiyoshi l'encourageait avec enthousiasme lorsqu'il arrivait à bloquer Kise plus de trois secondes. Bien que la partie fût déséquilibrée, ils se prirent au jeu, et Kiyoshi finit même par se poster sous le panier pour réceptionner les passes de Kuroko et marquer quelques points.
La tendance du score était restée la même, mais ils s'en moquaient. A la fin du match, ils allèrent se vautrer sur un banc, la tête renversée en arrière. Kise fut le premier à reprendre son souffle et s'adressa à leur aîné.
- Kiyoshicchi, tu assures plutôt bien niveau paniers ! Pourquoi tu ne ferais pas partie de l'équipe ?
L'intéressé lui adressa un sourire un peu triste, tandis que Riko baissait la tête.
- Si je pouvais, je n'hésiterais pas une seconde. Mais je ne peux plus jouer. J'ai tout fait pour tenir le coup tant que j'étais au lycée, mais maintenant je dois tirer un trait là-dessus.
Troublé, Kise se confondit en excuses, mais Kiyoshi l'arrêta.
- Y a pas de quoi, je me suis fait à cette idée depuis longtemps. Ça ne m'empêchera pas de venir vous encourager !
Kuroko acquiesça. Il venait à peine de leur exposer son idée, et ils étaient déjà prêts à s'y investir sérieusement. Un peu comme si cela ne les surprenait pas tellement, dans le fond. En vérité, peut-être avaient-ils attendu qu'il vienne vers eux.
Riko et Kiyoshi les quittèrent à l'heure du déjeuner. Kise s'apprêtait lui aussi à rejoindre la station de métro. Il lui restait néanmoins une dernière question à poser à Kuroko.
- Dis, à qui tu penses exactement pour former une équipe ?
- Je n'ai pas tellement d'idées, en fait.
- Quoi ?! Mais t'as dit que tu allais demander à des personnes bien précises ! Y a tromperie sur la marchandise, là !
- A part Himuro-san et Murasakibara-kun, je ne vois pas vraiment qui serait susceptible de nous rejoindre.
- Oublie Murasakicchi. La première chose qu'il a faite à la fin du lycée, c'est d'arrêter le basket. Il était trop heureux. Même aujourd'hui, je pense que ça ne lui manque pas du tout.
- Je ne m'en souvenais pas… Juste Himuro-san, alors.
- C'est un peu léger… J'espère qu'Aida-san réussira à rameuter du monde. Je vais quand même chercher de mon côté, on sait jamais…
Il saisit son sac, et se dirigea vers la station. Ils se séparèrent sur le quai, et Kuroko prit la direction de l'hôpital, avec le sentiment malgré tout que son cœur venait de s'alléger.
Appuyé contre la devanture d'un café, Midorima sortit son portable et l'ouvrit d'un mouvement sec. Un message venait d'arriver. L'imbécile lui annonçait comme une fleur qu'il serait sans doute un peu en retard, le tout accompagné d'un petit smiley horripilant. Le destinataire de ce piètre mot d'excuse sentit déjà la moutarde lui monter au nez. Décidément, ils devaient le faire exprès, tous autant qu'ils étaient, pour réussir à le faire attendre à chaque fois qu'ils lui donnaient rendez-vous. A croire que personne ne leur avait inculqué la notion pourtant primordiale de ponctualité.
Alors qu'il songeait sérieusement à rentrer chez lui, il aperçut au coin de la rue un jeune homme à vélo qui lui faisait de grands signes de la main. L'imbécile en personne.
- Shin-chan ! Tu m'attendais, c'est trop mignon !
Quel dommage qu'on ne puisse pas faire de croche-patte à une bicyclette.
- Evidemment, crétin. C'est toi qui m'as dit de te retrouver là, il y a déjà dix bonnes minutes.
- Ah, désolé, désolé…
Il n'avait pas du tout l'air désolé. Au contraire, comme toutes les fois où son comportement déluré irritait Midorima, il paraissait beaucoup s'amuser.
- Qu'est-ce que tu veux, Takao ? J'espère que c'est urgent, pour avoir autant insisté.
- Urgent ? Non, pas tellement. Je voulais juste voir comment tu allais~
Le binoclard lui jeta un regard furibond. C'était pourtant gros comme une maison, et il ne l'avait pas vue venir : Takao était juste là pour se payer sa tête.
- Je rentre.
- Mais je blague ! Attends !
- C'est bien ça le problème, avec toi : tu blagues en permanence.
- Bon d'accord, j'avoue que là, je l'ai un peu fait exprès. Mais c'est vrai, tu me manques !
Midorima avait commencé à remonter la rue à vive allure, et Takao le suivait tranquillement sur son vélo.
- Depuis que tu es à la fac, on se voit jamais. Je compte si peu que ça, pour toi ?
- Arrête, je vais pleurer.
- Shin-chan, tu es cruel…
- Je fais des études, figure toi. Je ne peux constamment répondre à tes caprices.
- Mais moi aussi, j'en fais ! Je suis dans une école de commerce, et je deviendrai PDG de la plus grosse entreprise du monde.
- Ben voyons.
Tout en se crêpant le chignon, ils longèrent un grand parc boisé, où résonnaient des cris d'enfants. Midorima abandonna l'idée de planter Takao là où il était, et ralentit le pas.
- Alors, quoi de neuf depuis le temps ?
- On s'est vu il y a peine un mois.
- Mais c'est très long ! Si tu savais comme je me suis ennuyé, tout seul, à tourner en rond comme un lion en cage…
- Arrête un peu ton numéro. Tu es allé passer deux semaines au bord de la mer !
- Bonne mémoire. Mais on peut très bien tourner en rond sur une plage.
Son acolyte poussa un long soupir et se résigna à ne tirer aucun mot sensé du clown qui lui servait d'ami. Quand il avait décidé d'être pénible, Takao s'en donnait à cœur joie. Midorima fut d'autant plus surpris par le ton sérieux que prit subitement leur conversation.
- Tu as des nouvelles de Kuroko, à ce qu'il paraît ?
Incrédule, il le regarda. Penché sur le guidon, Takao l'observait du coin de l'œil, un mince sourire sur ses lèvres.
- Comment tu sais ça ?
- J'ai mes sources. Alors ? Tu comptes aller lui passer le bonjour ?
- Inutile. Je n'en vois pas l'intérêt.
- Ca a le mérite d'être clair…
Sous les roues du vélo, les graviers crissaient. Le sol était constellé de taches de lumière, qui frémissaient au gré du vent dans les feuillages.
- Pourquoi est-ce que tu me parles de Kuroko ?
- Comme ça. Je voulais savoir s'il allait bien.
- D'après ce qu'on m'a dit, plutôt bien. Il veut reformer une équipe de basket.
Midorima avait tout juste reçu un message de Kise, en fin de matinée. Visiblement, celui-ci n'avait pas abandonné l'idée de les rabibocher, Kuroko et lui. Lui aussi était une vraie tête de mule, dans son genre.
- Sérieux ?! Wouah, il se laisse pas impressionner facilement, ton copain.
- Je ne suis pas sûr que le terme soit bien choisi.
- Oh pardon - ton ex-copain.
- La ferme.
Mais plutôt que de se taire comme il en avait été prié, il pouffa de rire.
- Je trouve qu'il a du cran. S'il arrive à mettre sur pied une vraie équipe, j'irai peut-être y jeter un coup d'œil. Pas toi ?
- Ça m'étonnerait qu'il y arrive. La plupart des gens ont choisi d'arrêter une fois qu'ils ont quitté le lycée.
- Donc tu irais le voir ?
Midorima détourna le regard avec impatience et fixa la rangée de buissons à sa gauche.
- Je te l'ai dit : je ne vois pas pourquoi je le ferais.
- Ça te rappellerait de vieux souvenirs.
- Ca me rappellerait tout ce que je pouvais faire avant et à quel point rien n'est plus pareil, aujourd'hui.
Takao s'arrêta net. Posant un pied au sol, il ne voyait que le dos de Midorima, qui se tenait à quelques pas devant lui. Il ne s'était pas montré particulièrement chaleureux, depuis tout à l'heure. Mais cette fois, sa voix était emprunte d'une froideur inhabituelle.
- Alors c'est ça.
L'autre fit volte-face, et le dévisagea par-dessus ses lunettes.
- « Ca » quoi ?
- Tu ne veux plus entendre parler de Kuroko, ni du basket, ni de quoi que ce soit d'autre qui te remette en mémoire que tu es blessé. Tu crois que tu vas pouvoir t'en tirer en faisant la sourde oreille à tout ce qui se passe autour de toi.
- Tu me fais une leçon de morale ?
- Je constate juste. C'est pas parce que tu es dans une mauvaise passe que le monde s'est arrêté de tourner. Les choses bougent, les gens changent, et si tu refuses de t'adapter toi aussi, tu finiras sur le banc de touche.
Midorima en avait assez entendu. Sans plus de cérémonies, il reprit sa route et laissa Takao au milieu du chemin. Son ancien coéquipier ne chercha pas à le rattraper. De toute façon, il n'était pas du genre à se laisser convaincre facilement – surtout lorsque le sujet mis sur la table était tabou.
Cependant, alors qu'il le croyait déjà loin, il entendit la voix de Midorima retentir au bout de l'allée.
- Le banc de touche, c'est au football, idiot.
Takao resta sans voix un court instant. Il baissa la tête pour dissimuler son sourire. Souvent, il lui arrivait de se demander si son vieil ami était un cas aussi désespéré qu'il en avait l'air.
- Bien, tout semble en ordre. Vous vous portez plutôt bien. Même si je trouve que vous avez le teint particulièrement pâle…
- J'ai toujours été comme ça.
- Si vous le dites.
Kuroko reboutonna sa chemise tandis que le médecin s'installait derrière son bureau pour y noircir un petit calepin. S'asseyant face à lui, il le regarda faire, silencieux. Au bout de quelques secondes de grattements nerveux sur le papier, le praticien rentra la mine du stylo en un clic et le glissa dans sa poche.
- Pas de difficultés particulières au cours de cette semaine ?
- Non.
- Bon. Et pour votre mémoire, comment ça évolue ?
- Je recolle les morceaux petit à petit. Je crois que ça reviendra, avec le temps.
- C'est aussi mon avis.
- Mais…
Il ne savait pas. S'il devait en parler, comment l'expliquer. Depuis qu'il était entré dans le cabinet, les mots de ses rêves lui revenaient sans cesse. Il avait beau se dire que les examens qu'ils venaient de passer prouvaient que son état était tout à fait normal, l'idée de ces nuits qu'il passait éveillé était obsédante.
Personne n'était au courant. A vrai dire, lui qui ne se comprenait pas lui-même aurait été bien en peine d'exprimer ce que ces visions lui évoquaient. Mais il ignorait comment s'en défaire. Et le besoin d'en parler prit le dessus sur ses appréhensions.
- Oui ?
- Je… Je fais tout le temps le même rêve, depuis mon retour. Ce sont seulement des mots, qui sont répétés jusqu'à ce que je me réveille. J'ai l'impression de les avoir vraiment entendus, mais pourtant aucun souvenir ne me revient en mémoire.
L'homme face à lui se frotta le menton un long moment. Il avait l'air si concentré sur ce qu'il venait de lui dire que Kuroko en fut mal à l'aise. A nouveau, il se demanda s'il faisait bien d'en parler.
- Vous n'avez pas d'images, ni d'idée de la personne associée à ces mots ?
- Non, aucune.
- A mon avis, ce n'est pas lié à votre accident. Du moins, pas directement. Je ne sais pas ce que vous entendez exactement dans ces rêves, mais ce type de phénomène est plus probablement la conséquence d'un traumatisme d'ordre psychologique.
- … Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Le médecin se plongea de nouveau dans ses réflexions. A un certain point, il se leva de son fauteuil, et parcourut le cabinet à pas mesurés. Il marqua une pose devant sa bibliothèque, sans pour autant sembler s'intéresser aux ouvrages qu'elle contenait. Puis il fit volte-face, et observa Kuroko avec une austérité nouvelle.
- Parfois, notre mémoire nous protège. Même si nous désirons nous souvenir, même si les éléments sont tous réunis, là, sous nos yeux, elle peut nous préserver de ce qui serait néfaste à notre équilibre mental. Ainsi, nous n'avons pas à faire face à l'insurmontable.
Il s'approcha de son patient, et lui posa une main sur l'épaule.
- Ne vous méprenez pas. Il n'est pas certain que vos souvenirs soient à ce point nocifs, loin de là. Simplement, sur le plan émotionnel, ils le sont suffisamment pour que vous ne parveniez pas à vous les remémorer. Malgré cela, ils ne sont pas effacés pour autant. C'est là toute la complexité de l'inconscient.
Ni l'un ni l'autre ne prononcèrent plus un mot. Kuroko le regardait. Mais à nouveau, il s'était plongé dans ces bribes de mémoire, secrètes et invisibles.
Il se contenta d'acquiescer le reste du temps. Se demandant si ce qu'il venait d'entendre pouvait signifier qu'il ne se souviendrait probablement jamais. Le médecin annonça que la séance était terminée. Ouvrant la porte, il l'invita à sortir. Le jeune homme se leva. Alors qu'il passait à sa hauteur, il l'entendit lui adresser ses derniers mots d'encouragement.
- Ne vous en faîtes pas. Si vous voulez vraiment vous souvenir, cela vous reviendra.
Momoi avait convenu de retrouver Kuroko à la station qui se trouvait à proximité de son ancien lycée. Malgré tout, lorsqu'elle émergea sur le trottoir, elle eut beau regarder de tous côtés, aucun signe de son colocataire. Il fallait croire que le lieu de rendez-vous n'avait pas été assez précis pour mettre la main sur un être aussi transparent que lui.
- Je suis là.
Elle se retourna, et tomba sur le visage inexpressif de Kuroko à quelques centimètres du sien.
- Tetsu-kun ! Arrête d'apparaître comme ça, s'il te plait…
- Désolé. Je pensais que tu m'avais vu.
- Pars du principe qu'on ne te voit qu'à partir du moment où tu dis quelque chose.
Malgré le caractère peu flatteur de sa remarque, il ne sembla pas s'en formaliser. Après tout, Kuroko ne s'était jamais plaint de passer inaperçu. Il en avait même fait son plus grand atout, que ce soit au basket ou dans la vie de tous les jours. L'un de ses passe-temps favoris depuis qu'il était petit était d'observer les autres sans se faire remarquer. Bien qu'il n'ait jamais été particulièrement sociable, il détenait une connaissance surprenante du comportement humain.
- Ca s'est bien passé, ce matin ?
Sa question lui rappela soudain qu'il ne lui avait toujours pas touché un mot de son projet. A vrai dire, il avait préféré attendre d'avoir le soutien de Kise et de Riko avant de le lui annoncer. Il n'appréhendait que trop la réaction qu'elle pourrait avoir à l'idée qu'il comptait rejouer.
- Oui, j'avais quelque chose d'important à leur dire. Et je pense que je dois aussi t'en parler.
Elle lui adressa un regard interrogateur, son joli sourire dissimulant son inquiétude.
- Ah ? Qu'est-ce que c'est ?
- C'est un peu délicat, mais… je n'ai pas renoncé à retrouver Aomine-kun. Je veux tout faire pour qu'il revienne.
L'expression qui se dessina sur son visage était celle d'une douleur profonde, plus intense que Kuroko ne l'aurait cru, à l'évocation du nom de leur ami commun. Mais il voulait être sincère. Il le lui devait.
- Je veux rejouer au basket. Avec Kise-kun, on va former une équipe et atteindre les championnats nationaux. Comme ça, je suis certain qu'un jour, Aomine-kun nous verra et comprendra que nous n'avons pas abandonné. Que malgré le fait que cet accident nous a séparés, il n'est pas trop tard pour faire changer les choses.
- Et tu penses vraiment que vous allez y arriver ?
Tous deux pivotèrent aussitôt en entendant la voix grave qui venait de s'élever. Midorima était au milieu du trottoir, ses yeux verts fixant Kuroko avec une insistance presque intimidante.
Ce dernier le regarda sans un mot, tandis que Momoi s'exclamait à ses côtés :
- Midorin ! C'est pas possible, ça fait si longtemps… Et on se croise par hasard !
- Ca n'a rien d'un hasard. Je savais que Kuroko venait fréquemment par ici.
- Tu veux dire que tu es venu lui parler ?
Il ne répondit pas, se contentant de toiser Kuroko sans se départir de sa froideur.
- Je suis venu entendre la vérité de sa bouche. Kise dit qu'il veut retrouver la mémoire, moi je me demande s'il sait vraiment dans quoi il s'engouffre. Personne ne te l'a peut-être dit clairement, Kuroko, mais ce que tu vas trouver si tu vas jusqu'au bout de cette entreprise, ce sera sans doute bien pire que l'ignorance.
Momoi sembla se flétrir en entendant ses mots. Kuroko sentit que le nouveau venu touchait du doigt ce qu'elle s'était refusé de dévoiler depuis son réveil. Cependant, une autre question le taraudait depuis un moment.
- Excuse-moi, mais… Qui es-tu ?
Un ange passa.
- Comment ça, qui je suis ?! Tu te rappelles toujours pas de moi ? Midorima Shintarô, on était ensemble au collège dans le club de basket !
- Désolé. Ma mémoire n'est pas tout à fait fiable.
- Tu t'es souvenu d'Aomine rien qu'en lisant sa lettre, et moi, même en me voyant en personne, tu ne me remets pas ?!
- …
Midorima fulminait sur place. Avec quelqu'un d'aussi monofacial que Kuroko, difficile de départager les moments où il blaguait de ceux où il était parfaitement sérieux. Quoiqu'il en soit, il ne se formalisait pas d'être trop direct.
- Ça doit être toi, le gars super sérieux sur la photo que j'ai gardée.
- Quoi ? Quelle photo ?
- Une photo que j'ai retrouvée dans mon agenda de l'année dernière, et qui date du collège. On est six dessus.
Momoi hocha la tête.
- Celle que j'ai prise, c'est ça ?
- Oui.
- Donc même avec preuve à l'appui, tu ne vois pas qui je suis.
- Désolé.
- Laisse tomber.
Midorima remonta ses lunettes et croisa les bras. Nul doute que ce trou de mémoire l'avait un tantinet contrarié.
- Dans ce cas, si tu faisais partie de l'équipe, tu ne voudrais pas nous rejoindre ? Je suis sûr que ça me rafraîchirait la mémoire.
- C'est impossible.
Momoi se pinça la lèvre. Le visage de leur ancien camarade s'était assombri davantage. Elle avait espéré que Kuroko ne lui fasse pas cette offre, mais naturellement, il l'avait faite sans penser à mal. C'était surtout pour Midorima qu'elle se sentait désolée. A présent, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il s'était jeté corps et âme dans les études, sans doute pour se laisser aller à croire que, s'il ne pratiquait plus aucun de ses loisirs antérieurs, c'était seulement par manque de temps. Mais que ce soit le basket, ou le piano – au niveau d'excellence qu'il avait atteint –, il était définitivement inapte à pratiquer de nouveau ce pour quoi il avait consacré toute son énergie pendant des années. Personne n'avait jamais eu droit à une explication détaillée des conditions dans lesquelles sa blessure s'était produite. Ce qu'elle savait, en tout cas, pour en avoir constaté l'évolution depuis décembre dernier, c'était qu'une large plaie à la cuisse droite lui avait valu plusieurs points de suture et l'avait contraint à s'aider de béquilles pour marcher pendant plusieurs mois. Lorsqu'enfin il avait paru reprendre du poil de la bête, la désillusion ne s'était pas fait attendre. Il était fréquemment en proie à de violentes douleurs qui l'immobilisaient pendant plusieurs secondes, et toute activité physique intense lui était évidemment impossible. D'après le silence impénétrable de Midorima sur la question, Momoi avait conclu que son état était susceptible de ne jamais connaître d'amélioration notable. Et avec lui, son tempérament sombre et orageux. A le regarder, il lui évoquait un loup blessé, se terrant dans un recoin obscur pour lécher ses plaies à l'abri des regards.
Kuroko perçut le malaise qu'il avait engendré sans le vouloir. Il échangea un regard avec Momoi, mais celle-ci ne lui fournit pas plus d'explications. Il en déduisit que le sujet ne devait peut-être pas être abordé.
- Kuroko, je te repose la question qui m'a amené ici. Est-ce que tu souhaites vraiment te souvenir ?
L'intéressé fut soudain tiré de ses propres interrogations. C'aurait été mentir que de lui répondre qu'il débordait de confiance en lui et qu'il croyait dur comme fer en sa capacité à encaisser les mauvaises surprises. Il ne se croyait pas infaillible. Et parfois, il se demandait s'il était vraiment résolu à aller jusqu'au bout. Mais en dépit de ces doutes, il savait qu'à chaque fois qu'il se remémorait quelque chose, un visage, un lieu, sa vie reprenait sens. Comme s'il suturait son lien avec le réel. Alors il ne pouvait pas faire machine arrière. Se souvenir était devenu quelque chose d'aussi vital que de respirer.
- Je veux redevenir celui que je suis vraiment. pour retrouver le sentiment d'exister. Même si je dois souffrir pour ça.
Midorima était aussi figé qu'une statue de glace. Son regard, planté dans celui de son vis-à-vis, semblait s'y enfoncer au fur et à mesure qu'il parlait. Ses lèvres frémirent à peine lorsqu'il lui répondit, sa voix plus basse d'une demi-octave.
- Sur cette photo du collège dont tu as parlé, tout à l'heure…
Une onde froide traversa le corps de Kuroko – subrepticement, comme l'eau se répand lorsque l'on entrouvre les vannes.
- La sixième personne, qui est-elle, à ton avis ?
Le froid se fit plus saisissant. Il lui emplit la gorge, étouffa sa voix tout au fond. Momoi le regarda, et l'angoisse parut sur son visage. Elle tenta de dissuader Midorima, de l'empêcher de parler. Mais celui-ci ne lui adressa pas même un regard.
- Pour tout te dire, je trouvais que ton amnésie était une chance, pour toi. Ta seule et unique chance d'enterrer définitivement cette histoire. Mais je n'ai pas de raison de te cacher la vérité.
- Midorin… Il n'est plus ici, maintenant. Tetsu-kun ne le croisera sans doute plus jamais. S'il te plaît…
Il ne l'entendait pas. Et lorsque, finalement, il le lui dit, ses mots tombèrent comme un couperet.
- La personne que tu cherches, c'est Akashi.
Les sons se turent. L'instant d'après, il était entre les bras de la jeune fille qui se trouvait à côté de lui. C'était comme si, l'espace de quelques secondes, il avait tourné et tourné follement, à la manière d'une toupie, puis tout d'un coup, s'était arrêté. Net.
Celui qui se tenait devant lui semblait être plus près. Il n'avait pas bougé, pourtant. Seule sa voix lui parvint, tranchante.
- Maintenant, Kuroko : es-tu toujours certain de vouloir te souvenir ?
L'après-midi finissait de l'autre côté de la fenêtre. Le soleil couchant faisait rougir le ciel, taché d'oiseaux qui s'envolaient à tire-d'aile sans savoir ce qu'ils fuyaient. Sur la coiffeuse, Nanamine saisit une barrette en forme de rose blanche, et la glissa dans ses cheveux blonds, les relevant d'un côté. Elle se leva, vérifia une dernière fois que tout était en ordre. Sa robe légère, qui faisait un peu penser à une blouse d'écolière à cause des boutons sur le devant, était teintée d'un vert pomme qui s'accordait avec ses yeux. Elle ne portait pas de bijoux, ne se maquillait pas plus que nécessaire. Malgré les recommandations que ses aînées ne se privaient pas de lui faire, elle préférait avoir l'air simple. « Naturel » aurait été hypocrite. Elle n'avait rien d'une ingénue. Tout dans son comportement et son allure avait été soigneusement étudié pour la métamorphoser en une délicate et ravissante fiancée.
Le mariage était arrangé, mais la date de la cérémonie n'avait pas encore été déterminée. Tant qu'un soupçon d'incertitude persistait, elle se devait d'éviter le moindre faux pas. Sa mère veillait au grain. Et ce n'était pas tant son futur qui préoccupait cette dernière. Mais le père, qui se réservait le droit d'opposer son veto jusqu'au dernier moment.
Nanamine resta immobile devant la glace. Elle se regardait sans se voir. Elle se concentrait sur sa respiration, inspirant le plus profondément possible, jusqu'à saturation, pour ensuite expirer lentement, par le nez. Ses doigts ne devaient pas trembler. Son regard ne devait pas fuir. Sa tâche était d'être digne.
Malgré toutes ses précautions, elle manqua de sursauter lorsque trois petits coups secs retentirent contre la porte.
- Mademoiselle, vous êtes prête ?
Elle posa sa main sur sa poitrine et respira doucement. En dépit de ses efforts, elle était terriblement stressée. Car aujourd'hui n'était pas un jour ordinaire : il rentrait à Tokyo. Et elle serait là pour l'accueillir.
Enfilant ses petites chaussures cirées, elle ouvrit la porte. Dans le couloir l'attendait l'une des femmes de chambre de la maison. Elle inclina la tête avec déférence, puis la guida jusqu'au rez-de-chaussée. Dans le hall de cette grande propriété à l'occidentale était suspendu un magnifique lustre, qui, même éteint, resplendissait à l'éclat du crépuscule. La grande porte à double battant fut tirée par un homme en costume. Nanamine s'avança sur le perron, d'où elle surplombait la petite allée carrelée qui menait au portail. La femme au tablier ne l'avait pas quittée et se tenait debout à côté d'elle. Ce qu'elle redoutait le plus, c'était que son anxiété ne finisse par transparaître au fur et à mesure que les minutes défilaient. Mais elle n'en eut pas le temps.
Sur le macadam frémirent les pneus d'une voiture, dont la carrosserie noire luisait au soleil. Elle approchait à une allure mesurée, presque feutrée. Nanamine la regarda s'arrêter juste au niveau de la porte en ferronnerie, et oublia de respirer.
Le chauffeur descendit et ouvrit la porte du passager, à l'arrière. Le jeune homme qui émergea était vêtu d'une chemise et d'un pantalon blanc, une fine cravate nouée autour du cou. Alors que retentissait derrière lui le claquement de la portière, ses cheveux parurent s'enflammer dans le rougeoiement du crépuscule.
Il remonta le chemin de dalles, laissant l'homme à lunettes derrière lui sortir ses valises. Il ne dit pas un mot lorsque les employés de maison le saluèrent. Gravissant les marches du perron, il arriva à la hauteur de la jeune fille, et s'arrêta juste devant elle.
Nanamine le vit baisser les yeux vers elle. Ses yeux perçants et dépareillés, qui mettaient à bas tout faux-semblant.
Ces yeux que rien ne pouvait tromper.
