Bonjour~!
Avant que vous ne vous en rendiez compte par vous-même, je vous préviens : ce chapitre est long. Très long. Tellement long que c'en est indécent. xD
Et vous ne me croirez si je vous dis que je n'ai encore pas fait la moitié de ce que j'avais prévu au départ ! ( o v o)
Enfin le début des révélations sur ce qu'il s'est passé il y a huit mois. ( = 3 =) J'avais tellement hâte d'en arriver là que j'ai passé ma journée sur la dernière scène x3 (Okay, j'arrête de raconter ma vie, c'est pas qu'on s'en fiche mais un peu~).
Juste pour préciser, il y a un moment où ça parle de shiruko : c'est une sorte de soupe de haricot rouge sucré (azuki), souvent avec des petits mochi. C'est juste un délice, ce truc, je retournerais au Japon juste pour en boire encore et encore ( * ^*)
Laura-067 : Bon. Alors là, je ne peux vraiment rien, mais alors rien dire du tout xD Surtout pas sur Akashi. Le chapitre parle pour moi~ Et oui, plaignons Kise tous en chœur, il est sur la mauvaise pente...
Emy-nee : Essaie un peu de deviner, si tu peux ( = 3 =) Mais il manque encore trop d'infos pour que ta super technique d'espionnage marche, à mon humble avis ;3
Panda : Tu veux des réponses ? V'là comment je te boucle le cas Midorin, tu vas être servie ( = 3 = ) Accessoirement, j'ai tellement parlé de lui récemment que d'autres persos commencent à me manquer... Comme Mukkun, bizarrement... Je veux qu'il revienne ! xD
buli-chan : Merci beaucoup ! Moi aussi, je trouve ça un peu lassant de ne suivre qu'un perso, et puis j'aime bien les dramas où chacun à une histoire différente qui progresse au fur et à mesure, même si au final, elles sont toutes reliées ;3 Bonne lecture pour la suite !
Merci encore tout le monde ! Bye bii~
D'un coup de sifflet, Riko sonna la fin du match.
- Victoire des dossards jaunes !
Euphorique, Kise bondit sur Kuroko qui manqua de s'écrouler.
- Ouais ! On a gagné, Kurokocchi !
- Kise-kun, tu es trop lourd pour grimper sur mon dos…
- Désolé, désolé, c'était affectueux !
De leur côté, Himuro et Hyûga étaient un tantinet moins démonstratifs.
- Sérieux… Ça n'a pas changé : ils font toujours la différence, les ex-membres de la Génération Miracle…
- Ouais. J'ai l'impression d'être revenu au lycée.
Koganei paraissait beaucoup moins éreinté, et s'approcha avec un grand sourire.
- Bah, c'est qu'un match d'entraînement ! Faut pas le prendre trop mal !
- Tu peux parler, toi ! T'as pas marqué un seul panier !
- Mais qu'est-ce que tu voulais que je fasse, avec Mitobe qui me marquait tout du long ?!
A cette mention, Kise se retourna vers leur troisième coéquipier, et lui tapa amicalement le bras.
- C'était bien joué ! Tu parles pas beaucoup, mais t'es drôlement efficace, dans ton genre !
Toujours aussi silencieux, l'intéressé lui adressa un sourire. Kuroko était à bout de souffle, mais il souriait, lui aussi. Comme l'avait dit Hyûga, à se retrouver tous ensemble pour s'entraîner comme autrefois, il avait le sentiment de n'avoir jamais quitté le lycée. Bien que leur équipe ait subi quelques aménagements depuis, l'ambiance qui y régnait restait aussi chaleureuse qu'auparavant. Il s'y sentait de nouveau chez lui.
Riko leur fit signe d'approcher, et ils se groupèrent autour d'elle. Tandis que les deux trios jaune et bleu ôtaient leurs dossards, elle entama son bilan d'observation.
- C'était pas mal pour une reprise, pas mal du tout même. Ça fait plaisir de voir que vous avez gardé un aussi bon niveau. Par contre, si je devais formuler une toute petite critique, ce serait…
D'un mouvement théâtral, elle pointa le doigt sur un Kuroko blanc comme un linge.
- Kuroko, tu as tiré un nombre considérable de fois, et t'en as pas fait rentrer un seul ! Tu sais plus mettre de panier, ou quoi ?!
- Désolé… Je crois que j'ai perdu l'habitude…
- Ça va, Kuroko ? T'es tout pâle…
Alors que Koganei se penchait vers lui pour mieux voir son visage, il se rendit compte qu'il avait carrément viré au vert.
- Wouah, tu te sens pas bien ?!
- … Je crois que je vais vomir…
- Sérieux ?!
- Pas dans le gymnase !
Mais il avait à peine eut le temps de sortir du terrain qu'il s'effondra contre un mur.
- Ah, ça faisait longtemps ! Quand on était au collège, Kurokocchi avait du mal à tenir le rythme, et parfois ça lui arrivait de…
Mais Hyûga abattit une claque sonore sur la tête de Kise, lui arrachant un couinement en guise de ponctuation.
- C'est pas le moment de raconter ta vie ! Va chercher une serpillère !
- Maiiis, pourquoi moi ?!
- Tu l'as dit toi-même, ça te rappelle des souvenirs, non ? Alors va chercher !
Dépité, Kise s'exécuta. Kuroko fut soulevé jusqu'au banc et Koganei jugea opportun de le ventiler avec sa serviette. Il reprenait tout juste un teint normal (très pâle, à n'en pas douter, mais qui au moins lui donnait l'air vivant), lorsque Kiyoshi émergea du couloir, de l'autre côté du terrain.
Comme à son habitude, il ne manqua pas de leur adresser un grand sourire en guise de salutation.
- C'est maintenant que tu arrives ? On vient de finir.
Hyûga s'était assis sur le banc, à côté de Kuroko, dont la tête était enfouie sous sa serviette.
- Désolé. Mais je ne suis pas tout seul. J'ai amené quelqu'un.
D'un coup, tous les regards obliquèrent vers lui. Alors qu'il faisait un pas de côté pour dégager l'entrée, une silhouette se profila derrière lui, dans l'ombre du couloir.
Hyûga se leva d'un bond lorsqu'il le vit. Bientôt, il fut imité par Kuroko, et Koganei, qui se placèrent à sa hauteur. Pour une fois, Kise ne manifesta pas le moindre entrain pour souhaiter la bienvenue à un nouvel arrivant. Il resta de marbre, et aucun d'eux ne prononça un mot.
Hanamiya s'était avancé jusqu'au bord opposé du terrain. Depuis la fin du lycée, et même depuis le premier match que Kuroko avait disputé contre son équipe, en Première Année, il n'avait changé en rien. Ses cheveux noirs comme la nuit lui tombaient sur les yeux, au point de masquer presque entièrement ses sourcils, qu'il gardait résolument froncés. Il portait un haut ample et noir, parsemé d'inscriptions blanches. Son pantalon moulant gris clair lui conférait une silhouette élancée, bien que, malgré sa taille tout à fait correcte, la présence de Kiyoshi à ses côtés ne donnait pas l'impression qu'il était particulièrement grand.
Les anciens membres de l'équipe de Seirin ne dissimulèrent pas leur hostilité. Au cours des années qu'ils avaient passés ensemble, ils avaient eu l'occasion de se frotter à des adversaires talentueux, plus ou moins commodes, dont certains s'étaient avérés prodigieusement prétentieux et horripilants.
Mais Hanamiya était le seul qu'ils avaient sincèrement et profondément haï. Lors du premier match qu'ils avaient disputé contre Kirisaki Daiichi, gagner n'avait pas été une affaire d'orgueil - c'était une question de vengeance.
- Qu'est-ce que ça veut dire, Kiyoshi ?!
Furieux, Hyûga semblait prêt à agresser la première personne à portée de main.
- Riko, tu étais au courant ?!
Celle-ci fit oui de la tête d'un air contrit. Elle ne se risqua pas à croiser le regard de leur ancien capitaine, par crainte de jeter de l'huile sur le feu. Kiyoshi, lui, ne la quittait pas des yeux. Et lorsqu'elle tourna la tête vers lui, il la fixa avec intensité, comme pour lui dire silencieusement : « Fais-moi confiance. »
- Je vous avais dit que je connaissais exactement la personne qui pourrait combler les lacunes de notre équipe. Puisque tout le monde connaît Hanamiya Makoto ici présent, je passe l'étape des présentations. Il a une petite dette envers moi, alors il a accepté ma proposition de nous rejoindre…
- Kiyoshi, ferme-la. J'ai pas encore dit oui à ton idée débile, au cas où t'aurais oublié.
Cette fois, Hyûga s'adressa directement à lui.
- Personne te retient, si tu veux te barrer, fais-le. J'ai aucune idée de ce que Kiyoshi peut bien magouiller avec toi, mais tout ce que je sais, c'est que ça me déplaît souverainement.
Son ton était si acerbe que Kuroko et Koganei échangèrent un regard inquiet. En suggérant de former une nouvelle équipe, Kuroko n'avait pas envisagé un seul instant de faire venir des joueurs dont il n'était pas proche, quelles que soient leurs compétences. Et maintenant qu'il sentait la zizanie se glisser dans leur petit groupe, il se demandait ce que Kiyoshi avait en tête.
- Du calme, le bigleux. Je compte pas rester, si ça peut te rassurer. T'as cru que ça me faisait triper de venir jouer avec des types qui m'ont fait chier tout le lycée ?
- C'est plutôt à nous de dire ça, non ?!
Cette fois, il criait, et sa voix résonnait dans tout le gymnase. Sans s'arrêter, il s'en prit à Kiyoshi, dont le visage restait étrangement neutre.
- Ce qui me bouffe le plus, c'est que ce plan foireux vienne de toi ! T'en as pas eu assez, déjà ?!
- Hyûga…
- C'est à cause de cette raclure que tu peux plus jouer ! Merde, tu l'as oublié, ça ?!
Alors qu'il était prêt à enchaîner, il se tut tout d'un coup. Un violent frisson le parcourut, et, serrant les bras autour de son torse, il fit deux petits bonds dans la direction opposée à celle de Kuroko, qui s'était placé à sa hauteur, et venait de lui planter avec une précision chirurgicale deux doigts entre les côtes.
- Arrête de hurler, Senpai. Tu me vrilles les tympans.
- K-Kuroko, espèce de… T'es complètement malade !
Tous ne purent que constater l'efficacité fulgurante de cette technique pour calmer les esprits échaudés.
Hyûga s'était mis en retrait en dardant sur Kuroko un regard mauvais. Ce dernier observa Hanamiya en silence. Ils se toisèrent un long moment, sans que personne n'intervînt.
- Je ne sais pas quel accord vous avez passé, Kiyoshi-senpai et toi, mais je ne pense pas que ça profitera à qui que ce soit si tu viens sous la contrainte.
Hanamiya le fusillait du regard. Il avait toujours éprouvé un mépris viscéral pour Kuroko, doublé d'une rancœur tout aussi vivace depuis qu'il l'avait publiquement humilié, lors de sa première Winter Cup.
- Je comprends ce que ressentent Hyûga-senpai et les autres, parce que j'ai ressenti la même chose envers vous moi aussi, au lycée. Mais depuis, j'ai vu que ce genre de choses fluctuaient en un claquement de doigt, et j'ai dû considérer les actes des personnes qui m'entourent sous un autre angle. Ce n'est pas parce qu'on a été un empaffé de première au lycée qu'on le reste toute sa vie.
Tous les autres le fixèrent avec des yeux ronds. Sous le choc, Koganei murmura, mi-admiratif, mi-effrayé : « Il y va fort… »
Hanamiya lâcha un petit sifflement agacé, mais le laissa finir.
- Faisons comme ça jusqu'à ce qu'on ait l'occasion de disputer un match à l'extérieur. Peut-être qu'on ne pourra pas dépasser ce qu'on a vécu par le passé, mais on ne saura jamais avant d'avoir essayé.
Kiyoshi, visiblement rasséréné, lui adressa un sourire reconnaissant. Kuroko hocha la tête en guise de réponse.
Spontanément, il aurait sans doute rejeté l'idée aussi radicalement que l'avait fait Hyûga – les éclats de voix en moins. Seulement, le fait que ce fût Kiyoshi qui l'ait suggérée le poussait à tenter l'expérience. S'il y en avait un qui aurait eu toutes les raisons de renvoyer Hanamiya au bercail, c'était bien lui. Après tout, il souffrait désormais d'une blessure au genou parce que ce dernier l'avait volontairement mis hors d'état de jouer au cours d'un match.
- T'es sérieux, Kuroko ?
Hyûga le dévisageait, comme s'il lui en voulait.
- On n'a pas vraiment d'autre alternative, non plus !
Cette fois, c'était Koganei qui avait répondu. Mais en voyant les yeux furibonds de leur ex-capitaine lui jeter des éclairs, il se coucha aussitôt.
Ce fut Kiyoshi qui eut finalement le dernier mot.
- Je pense que c'est une bonne échéance que Kuroko a proposé. Donnons-nous jusqu'au premier match qu'on jouera. Et en fonction des résultats, on avisera.
- Kiyoshi, le deal c'était jusqu'à la fin du mois ! C'est quoi ce plan, je veux pas d'une échéance fumeuse comme ça !
- Ne t'en fais pas, ça viendra vite. On n'a pas l'intention de rester dans l'ombre très longtemps.
Sentant que la perspective de trouver une occasion de rencontrer une équipe extérieure lui était échue, Riko soupira, les mains sur les hanches.
- Tu dis ça comme si ça coulait de source… N'empêche qu'on est plus dans le cadre d'un club de lycée et qu'il va falloir qu'on se débrouille pour s'inscrire à une compétition quelque part ! Et entraîner sérieusement une équipe de haut niveau, ça coûte cher !
- Ah, à ce propos…
Toutes les têtes pivotèrent vers Momoi, qui n'avait pas pipé mot depuis le début de l'entrainement. Assise sur un banc à quelques pas du groupe, elle était restée à observer en silence, jusqu'à ce qu'elle se levât pour intervenir.
- J'ai une idée pour remédier à cette petite difficulté…
- S'il te plaît, pas de surprise cette fois. Plus de surprises. J'ai horreur des surprises !
Manifestement, Hyûga était à deux doigts d'enfoncer le mur le plus proche.
- Désolée, je ne peux pas vraiment m'engager tant qu'elle n'a pas accepté… C'est son argent, quand même… Mais si elle est d'accord, je l'amènerai au prochain entraînement !
Exaspéré, il lâcha un profond soupir. De son côté, Riko préféra prendre les devants avant que la situation ne tourne au vinaigre une seconde fois.
- Bon, ça vous dirait qu'on s'en tienne là pour aujourd'hui ? Si on a un nouveau membre, je vais devoir mettre au point un autre programme d'entraînement.
Kiyoshi acquiesça. Dans l'état actuel des choses, personne ne désirait vraiment rester dans le gymnase une minute de plus.
- D'accord, on se retrouve ici mercredi.
Les joueurs rassemblèrent leurs affaires et se dirigèrent vers les vestiaires, sans un regard pour Hanamiya, qui avait déjà tourné les talons et planté Kiyoshi sans qu'il s'en rende compte. Kuroko marcha jusqu'à Momoi, et lui demanda à mi-voix :
- Pour soutenir l'équipe, tu penses à Nanamine-san ?
Après une courte hésitation, elle hocha la tête, et le dépassa dans un murmure.
- Oui.
La foule se clairsemait à la lueur du crépuscule, dans les cris des enfants et les échos de la ville. Peu à peu, le sable chaud émergeait de sous les serviettes qu'on repliait, et la mer, enfin, reprenait ses droits. Le soleil avait beau décliner, la chaleur lourde de l'île de Kyûshû n'en était pas moins étouffante. Avec la nuit venait le calme, le vide, mais jamais la fraîcheur.
La plage avait déjà bien désempli lorsque l'horloge publique sonna vingt heures. Contournant les familles exténuées et les groupes d'adolescents en rut, une silhouette fine et sombre se glissa près des bungalows réservés aux sauveteurs, lesquels arboraient un panneau affichant « Centre de surveillance ».
Avec une nonchalance qui trahissait le caractère routinier de ses visites, il abaissa la poignée et donna un petit coup d'épaule dans la porte, ce qui suffit à faire céder le verrou. Satisfait, il pénétra sans plus de formalités dans l'abri. Après la petite salle d'accueil, quotidiennement désertée aux alentours de dix-neuf heures, une espèce de cagibi faisait office de tour de contrôle, où s'entassaient matériel de sauvetage, fauteuil et appareils électroniques surannés. Il entra, jouant la carte de la discrétion, mais posa inopinément le pied sur l'un des paquets de chips qui jonchaient le sol. Un craquement sinistre retentit.
- T'as encore réussi à enfoncer la porte ? Fais chier…
Il sourit en attendant la voix d'outre-tombe qui s'élevait depuis l'un des sièges. Tournée vers la vitre qui donnait sur la mer, unique source de lumière qui colorait la pièce de teintes orangées, la seule âme encore présente était affalée de tout son long, les pieds posés sur l'un des vieux postes informatiques. Il portait un short de bain bleu marine, et une chemise à manches courtes qu'il n'avait pas pris la peine de boutonner. Les bras croisés derrière la tête, il gardait les yeux fermés, comme pour souligner que le trouble-fête venait de l'indisposer au beau milieu de sa sieste.
- Je ne l'ai pas enfoncée, elle a toujours été sensible aux courants d'air.
- 'Spèce de délinquant. Un de ces quatre, tu vas te faire choper par les mecs qui bossent ici.
- Et t'es pas censé en faire partie, techniquement ? Aomine ?
Excédé, l'intéressé finit par pencher la tête en arrière, et ouvrit les yeux. Discernant le visage d'Imayoshi, qui souriait jusqu'aux oreilles, il eut une moue de dégoût. A croire que ce type n'avait qu'une seule expression faciale à son registre. De fait, il avait constamment l'air sournois. Et pour couronner le tout, ses lunettes rectangulaires lui donnaient un petit quelque chose de vicieux.
- Je passe mes journées sur cette plage à surveiller des mômes et à me faire harceler de tous les côtés, donc, le soir, j'aspire à autre chose que ta tête de vipère dans ma sphère vitale.
- Plutôt surprenant comme réaction. Tu te plains d'avoir des filles en maillot de bain qui font semblant de se noyer pour que tu viennes à leur rescousse ?
- D'accord, au début, c'était marrant mais à la longue, ça devient usant.
- Et si tu en profitais pour faire plus ample connaissance avec l'une d'entre elles ? Ou même plusieurs, puisque tu as l'embarras du choix. Ça te changerait de tes soirées en solitaire…
- Avec toi sur le dos, j'ai oublié depuis longtemps à quel point c'est bon d'être seul.
Imayoshi ricana doucement tandis qu'Aomine s'extrayait à contrecœur de son fauteuil. Il paraissait fatigué, ses traits creusés donnant l'impression à quiconque l'avait côtoyé au lycée que plusieurs années s'étaient écoulées depuis. Se traînant plus qu'autre chose, il souleva ses baskets du bout des doigts et les enfila en s'appuyant contre le mur.
- Tu ne veux pas me voir mais tu viens quand même pour notre petit tour rituel sur la plage ?
- Tu me laisserais pas tranquille si je restais ici, non ?
Amusé, le jeune homme à lunettes ne répondit rien. Il regarda Aomine rassembler ses affaires, balancer son sac de sport sur l'épaule, puis lui faire un signe de tête imperceptible pour lui signaler qu'il était prêt. Imayoshi sortit, et tous deux montèrent sur le trottoir qui longeait la plage. Les lampadaires n'étaient pas encore allumés, et les rues adjacentes résonnaient de cris et de musiques éraillés.
Aomine marchait lentement, tantôt à sa hauteur, tantôt derrière lui, sans regarder où il allait. Son regard balayait le sol cimenté sous ses pieds. Il avait oublié de boutonner sa chemise, mais ne prêtait aucune attention aux quelques filles qui s'arrêtaient pour le regarder et s'éloignaient en gloussant entre elles. Il ne les voyait même pas.
Depuis que l'incident de leur dernière Winter Cup avait eu lieu, il n'était plus qu'une ombre. Il avait eu beau s'exiler plein sud, à Fukuoka, où il avait commencé à travailler pour remettre les compteurs à zéro, il paraissait nuit et jour hanté par le fantôme de celui qu'il avait laissé derrière lui.
Imayoshi l'avait suivi dans sa fuite sans raison particulière. Il n'était pas inquiet outre-mesure à son sujet. Malgré tout, il avait trouvé un appartement en centre-ville et étudiait à l'université locale. Aucune explication cohérente ne lui venait pour justifier ce choix radical.
Il avait seulement eu l'intuition que c'était ce qui devait arriver.
- Même après tout ce temps, tu n'es toujours pas passé à autre chose ?
Il jouait avec le feu. Aomine paraissait déjà sur les nerfs. Mais, aussi loin qu'il se souvînt, Imayoshi n'avait jamais fait grand cas des états d'âmes de ses congénères.
- Tu sais quoi ? Je préférais quand tu te sentais pas du tout concerné et que tu posais pas de questions.
- Mais, à la longue, ça suscite mon intérêt, cette histoire. Tu fais encore plus antisocial qu'avant.
- Venant de toi, ça me fait doucement rigoler.
- Oui, mais contrairement à moi, toi, tu broies du noir en permanence.
Il s'arrêta. Aomine le dépassa de quelques pas, puis fut bien obligé de marquer une pause à son tour. Se retournant, il lui balança d'un ton moribond :
- Quoi ?
- Quelque chose me dit… que tu culpabilises encore.
En guise de réponse, il eut droit à un étrange regard. Hostile, parce qu'il se voulait menaçant, mais singulièrement vide. Comme un poing levé que l'on semble prêt à abattre sur la table et qui, au bout du compte, reste en suspens.
Finalement, Aomine se détourna, et ses yeux fixèrent à nouveau un point indéfini, sur le sol. De sa voix blanche, il murmurait plus qu'il ne parlait.
- Chacun sa pierre. Après tout ce temps, la seule chose que j'ai comprise, c'est qu'il y a des fautes qui ne s'effacent pas, même lorsque le match est terminé.
Imayoshi hésita à le railler encore une fois. Mais il ne le fit pas.
Ce n'était plus l'Aomine avec qui il avait joué au lycée qui lui tenait ce discours. Celui qui les avait tirés vers le haut et qu'aucune barrière ne pouvait stopper, celui-là n'existait plus.
- En fin de compte, ça a rien changé que je vienne ici. Là-bas, ou ailleurs… tout est partout pareil.
Il haussa les épaules, signe que la conversation ne l'intéressait plus. Ils remontèrent la plage en silence, tandis que le soleil déclinait lentement. Sans un mot, sans savoir où ils allaient.
- Tu t'en sors, Tetsu-kun ?
Momoi papillonna jusqu'à son petit comptoir, derrière lequel il se tenait droit comme un i. Le hall de l'espace spa était presque désert, aussi pouvait-elle se permettre de venir échanger quelques mots durant son service.
- Oui, même si je n'aurais jamais imaginé que ce serait aussi animé. J'ai eu l'impression que les clients n'arrêtaient pas de défiler.
- C'est parce que c'est la période estivale. Il y a beaucoup de touristes. Moi non plus, j'ai pas arrêté ! Au fait, ça te va drôlement bien, cet uniforme~
Pour le taquiner, elle prit soin de l'observer longuement de la tête aux pieds. Il portait une chemise blanche et un petit gilet noir, ainsi qu'un nœud papillon discret, qui lui donnait un air très propre sur lui. Ses cheveux avaient également été plaqués en arrière (dans la mesure du possible) pour compléter la panoplie. A force de s'activer, cependant, certaines mèches n'avaient pas manqué de se rebeller et tombaient sur son front, au grand dam du jeune homme.
- Merci. Ça me fait un peu bizarre…
- Je ne suis pas très fan des tailleurs, non plus ! Mais bon, c'est ça, l'hôtellerie. Surtout ici, on ne plaisante pas avec le dress-code. Tu as vu la touche des habitués…
Kuroko étouffa un petit rire, et Momoi sourit en vérifiant rapidement que personne ne les entendaient se moquer de la clientèle.
- On n'a l'air de rien, comme ça, mais avec Mako-chan, on passe notre temps à commenter leurs looks de nantis !
A cette réflexion, il réalisa qu'il n'avait plus croisé Nanamine dans l'hôtel depuis une semaine. Elle n'y travaillait pas, mais d'après Momoi, elle passait malgré tout le plus clair de son temps à s'assurer du bon fonctionnement des différents services, telle la gardienne du sanctuaire familial.
- Elle ne vient plus, ces derniers temps.
Momoi acquiesça, l'air soudainement moins enjoué.
- Ca fait quelques jours que je n'ai plus trop de nouvelles. Elle m'a juste dit qu'elle était très prise par des affaires de famille, en ce moment, mais depuis, plus rien.
Kuroko hésita à lui en demander davantage. Bien que la situation l'intriguât, il n'était pas vraiment qualifié pour s'enquérir des détails. Mais Momoi poursuivit.
- En fait, je suis toujours un peu inquiète quand les choses tournent de cette façon. Le vrai problème, c'est surtout sa mère.
Elle jeta un nouveau regard alentour, plus circonspect cette fois, puis s'approcha de lui et murmura tout bas :
- C'est elle qui est à la tête de l'empire, depuis la mort de son mari, il y a des années. Je ne l'ai jamais rencontrée, mais d'après ce que je sais d'elle, c'est une femme terriblement orgueilleuse. Il lui est arrivé plusieurs fois d'assigner sa fille à résidence pendant plusieurs jours, sans aucun contact avec l'extérieur. Et après ça, Mako-chan refait surface tout d'un coup, comme une fleur. Elle n'a jamais son mot à dire, tout est dicté pour elle. C'est pour ça que j'ai un peu peur de l'influence de sa famille, de sa mère surtout. Après tout, c'est elle qui l'a forcée à…
Subitement, la jeune fille plaqua une main contre sa bouche, et secoua vigoureusement la tête. L'air de rien, elle effaça ses derniers mots d'un mouvement de la main, et regarda Kuroko avec un sourire tout penaud.
- Ha ha, je m'emballe un peu ! Je suis vraiment trop bavarde !
- Non, ce n'est pas comme si ça me regardait…
Elle sembla mal à l'aise un court instant, sans qu'il pût déterminer pourquoi. Puis elle prit appui sur le comptoir, et bondit en arrière avant de se diriger vers la salle où elle officiait.
- Ne t'en fais pas, je me fais des idées ! Si ça se trouve, on la verra dès demain. Je finis dans une heure, on se retrouve à l'appart' !
Kuroko hocha la tête, puis regarda sa montre. Dix-neuf heures, son service était terminé. Après avoir vérifié le carnet des comptes où étaient listés les différents rendez-vous du lendemain, il salua les quelques employés qui naviguaient avec empressement entre les différents salons du spa, et prit l'ascenseur.
L'agitation devant les portes de l'hôtel était à son comble, en début de soirée. Parmi les clients qui sortaient dîner et les invités qui se déversaient dans le hall avant de gagner le restaurant panoramique, des hommes et des femmes en uniforme accouraient de toute part, saluaient, repartaient, sans un moment de répit.
Ce ne fut qu'une fois sur le trottoir que Kuroko remarqua une personne immobile. A quelques pas de l'entrée, debout près de la rangée de luxueux taxis en stand-by, se tenait le même jeune homme qu'il avait croisé avec Momoi, alors qu'ils revenaient de leur premier rendez-vous avec l'équipe. Il avait oublié son nom, encore une fois, mais pas ses lunettes, ni son regard dur et froid.
Il le dévisageait intensément. S'il attendait quelqu'un, cela ne pouvait être que lui.
Kuroko hésita à le rejoindre. La façon dont s'était achevée leur dernière conversation lui avait passé l'envie de retenter l'expérience. Et malgré cela, il ne pouvait pas ostensiblement faire demi-tour et poursuivre son chemin comme s'il ne l'avait pas vu. Résigné, il descendit les trois marches, et s'approcha.
Face aux yeux inexpressifs de Kuroko, Midorima déduisit que la situation était toujours au point mort.
- Tu ne te rappelles toujours pas de moi, c'est ça ?
Muet comme une carpe, l'autre hocha la tête. Exaspéré, Midorima soupira.
- Bon, ça n'a pas d'importance. Je suis juste venu pour te dire que… par rapport à la dernière fois… c'était complètement inapproprié de te parler comme je l'ai fait. Alors je voulais m'excuser.
Surpris, Kuroko mit un certain temps à réagir. Puis il murmura, toujours aussi stoïque :
- Ce n'est pas la peine. Tu as dit ce que tu pensais.
- Mais pas comme j'aurais dû le faire.
Il eut une moue agacée et regarda ailleurs quelques secondes, mais Kuroko sentit qu'il était davantage en colère contre lui-même.
- Je n'ai rien contre toi, Kuroko. Au contraire. Tout le monde a peut-être l'air de t'en vouloir, mais c'est faux.
Prenant sur lui, il tourna la tête et croisa à nouveau son regard.
- Ce n'était pas ta faute.
Kuroko resta interdit. A ces mots, les images de ses nuits firent écran devant ses yeux. Il les voyait, il les entendait sans cesse. Pas un jour ne passait sans qu'il ne l'entende, cette voix qui lui martelait le cœur.
« Tout est de ta faute ».
- … Ce n'est pas ce qu'on m'a dit, à l'époque.
Midorima le fixa avec des yeux ronds.
- Que… tu te souviens ?!
Baissant la tête, le jeune homme eut un petit sourire triste.
- Je ne sais pas de quoi je me souviens. J'entends quelqu'un qui m'accuse d'être responsable, mais je ne me rappelle pas de quoi. Enfin, grâce à toi, j'ai pu mettre un nom sur cette personne. C'est mieux que rien, je suppose.
Les gens qui passaient à côté d'eux ne leur prêtaient pas la moindre attention. S'ils l'avaient fait, ils se seraient sans doute demandé pourquoi ces deux jeunes avaient un visage si grave.
Midorima ne trouvait rien à répondre. Il s'était juré de ne pas lui mentir, depuis le début. Et maintenant, Akashi les avait sommés de ne rien dire. S'il l'avait pu, il aurait même certainement cherché à les éloigner définitivement de Kuroko, par simple précaution.
Mais au train où les choses allaient, peut-être n'aurait-il pas besoin de s'en préoccuper. Sans personne pour lui parler à cœur ouvert, Kuroko finirait isolé, et la vérité enterrée loin, très loin, à l'abri des regards.
- Je vais devoir y aller, je dois m'occuper du dîner avant que Momoi-san ne rentre.
Son interlocuteur reprit subitement pied avec la réalité, et acquiesça gauchement.
- Ah, oui évidemment… J'ai dit ce que j'avais à dire, de toute façon.
Kuroko s'apprêtait à s'en aller, mais au dernier moment, il leva la tête et lui lança un regard perplexe.
- Excuse-moi, mais… c'est quoi ton nom, déjà ?
Midorima refréna avec peine l'envie de se plaquer une main sur le visage.
- Midorima.
Sans doute le jeune homme en costume comptait-il le saluer avant qu'ils ne se séparent, mais lui avait déjà tourné le dos et s'éloignait de l'hôtel. Lorsqu'il eut passé le coin de la rue, il consulta sa montre. Takao lui avait proposé de dîner dans un fast-food des environs, aussi avait-il intérêt à ne pas traîner. Pas tant parce qu'il s'agissait de Takao (au contraire, ç'aurait été un bon prétexte pour qu'il prit tout son temps sur le chemin), mais parce qu'il accordait une grande importance à la ponctualité. Aussi le côté insouciant de son acolyte avait parfois tendance à l'exaspérer.
Il savait qu'il lui avait donné rendez-vous pour lui parler. Une semaine s'était écoulée depuis la visite d'Akashi, et ils ne s'étaient pas adressé la parole depuis. Cette fois, plus que les autres, le silence avait quelque chose d'oppressant. De son côté, Midorima avait fait en sorte de ne pas y penser.
Jusqu'au message de la veille. Il savait qu'il ne pourrait plus faire la sourde oreille aux questions de Takao très longtemps. Plus le temps passait, moins il supportait les faux sourires que ce dernier affichait pour masquer sa tristesse. Et moins il se sentait capable de soutenir seul tous les secrets qui s'amassaient sur ses épaules.
Il longea le parking, traversa les portes automatiques et se retrouva dans le restaurant, où les familles faisaient déjà foule autour des tables. Cà et là, des groupes d'amis discutaient avec animation en sirotant un verre de soda, tandis que les serveuses se pressaient dans les allées, les bras encombrés par leurs grands plateaux. Le nouveau venu parcourut la salle d'un regard circulaire, avant de repérer un type à l'air un peu trop avenant qui lui faisait signe depuis une table du fond. Il pressa le pas et le rejoignit aussitôt, désireux qu'il cesse ses grands mouvements de bras au plus vite.
- Désolé. Tu es là depuis longtemps ?
- Non, non. Je viens juste d'acheter à boire.
D'un geste du pouce, il indiqua les deux canettes qui trônaient sur la table. Tout en s'asseyant, Midorima commença à fouiller dans son sac.
- Tu aurais pu commander des boissons ici plutôt que d'acheter des canettes.
- Peut-être, mais si je l'avais fait, je n'aurais pas trouvé ça.
Interloqué, il les regarda un peu plus attentivement : il y avait un soda, comme de juste, mais sur l'autre était écrit « shiruko ».
- … Merci.
- De rien~
La main toujours plongée dans son sac, il finit par en sortir une peluche, qu'il posa sur le bord de la table, avant de s'en désintéresser complètement, comme si elle était un accessoire parfaitement naturel. Takao l'observa avec curiosité : c'était un poney à la crinière touffue et aux grands yeux marron.
- C'est très mignon mais… qu'est-ce que c'est, au juste ?
- Mon porte-bonheur du jour. Un cheval en peluche.
- D'accord, évidemment…
Alors qu'il commençait à jouer avec la crinière toute douce qui s'offrait à ses doigts, une jeune femme que la tenue du restaurant seyait à ravir vint à leur rencontre.
Takao lui demanda de lui apporter un hamburger avec un grand sourire, qui ne manqua pas de colorer les joues de la belle ingénue d'une légère teinte rosée. Un tantinet moins affable, Midorima l'envoya paître avec une salade, et expédia la commande aussi sec. Alors qu'elle s'éloignait, Takao le fixa avec des yeux ronds.
- T'es sérieux, là ?
- Pourquoi ? Pour la serveuse ou pour la salade ?
- Les deux ! On mange pas une salade dans un fast-food, et t'aurais pu avoir un peu plus de considération pour elle !
- C'est toi qui es complètement gelé : manger un hamburger en plein été alors que tu fais rien de tes journées ! Et quant au sourire pseudo-ravageur juste pour commander un double-cheese, personnellement, je m'en passe.
- Mais j'y peux rien, je suis comme ça avec tout le monde !
- Si seulement c'était faux… Accessoirement, arrête de tripoter Caramel.
- … Tripoter qui ?
- Mon poney.
- Ah. Désolé.
Il l'avait dit avec un tel sérieux que Takao n'avait même pas tiqué sur le moment. Mais une fois qu'il eut laissé la peluche tranquille, il éclata de rire d'un seul coup, et ne s'arrêta que lorsque le dîner fut servi.
Pendant quelques minutes, aucun d'eux ne parla. Il engloutit son hamburger en un temps record, et passa le reste du temps les bras croisés sur la table, observant sans discontinuer Midorima en train d'avaler sa salade feuille par feuille. Comme il s'y attendait, son regard quelque peu intrusif finit par l'agacer.
- Tu ne voulais pas parler de quelque chose ?
- J'attends que tu aies fini.
- Alors arrête de me regarder !
Docilement, il s'exécuta, et balaya la salle du regard, sans vraiment s'intéresser à quoi que ce soit. Il devait paraître parfaitement insouciant à cet instant. Et pourtant, il avait rarement été aussi angoissé. Donner l'impression que rien ne le préoccupait et qu'il vivait sa vie comme un papillon sur une fleur avait toujours été l'un de ses points forts. Il n'aimait pas qu'on se fasse du souci pour lui. Alors, quels que soient ses états d'âme, il s'efforçait de n'en laisser rien paraître. Ainsi, tout le monde pensait qu'il allait très bien, et, finalement, lui aussi.
Tant qu'il ne disait rien, il pouvait facilement faire semblant. Mais une fois qu'il commencerait à parler, il savait qu'il ne ferait plus illusion. Avouer avait quelque chose d'effrayant. C'était cesser de jouer la comédie et parler en son nom. Plus les secondes s'écoulaient, et plus il se demandait s'il en serait vraiment capable.
Se retournant vers la table, il constata que les deux assiettes étaient vides, et que Midorima le dévisageait d'un air suspicieux.
- Qu'est-ce que tu as ?
- Ah, rien du tout ! Je pensais à… pleins de choses…
L'autre ne répondit rien. Takao se passa une main derrière la tête et ébouriffa ses cheveux. Il n'allait pas renoncer maintenant. D'un autre côté, l'ambiance était tellement peu propice qu'elle lui donnait quelques scrupules à vider son sac, comme ça, de but en blanc. Mais curieusement, la première confession ne vint pas de lui.
- A vrai dire, il y a quelque chose dont je voudrais te parler, moi aussi. A propos d'Akashi, et de ce qui est arrivé la dernière fois. Je ne sais pas du tout si je m'apprête à commettre une grosse erreur ou si j'aurais dû le faire bien avant… Mais au point où on est, je crois que je dois te le dire.
Complètement pris de court, Takao resta bouche bée. Il croyait s'être préparé à tous les cas de figure ce soir-là, mais cet aveu excédait ses prévisions. Soit il était au cœur d'un formidable quiproquo, soit il avait bien compris ce qu'il avait cru comprendre.
Il allait entendre la vérité.
Midorima le regarda. Puis, tournant la tête vers la fenêtre, il demanda :
- Ça te dérange si on discute dehors ?
Reprenant un semblant de contenance, Takao secoua la tête.
- Non, pas du tout. Attends-moi à l'entrée, je vais payer et j'arrive.
Il se leva presque d'un bond et marcha à grands pas vers le comptoir. Tout le temps que prit le règlement, alors que la caisse enregistreuse crachait son ticket non sans réticence, la crainte que Midorima ne serait plus là lorsqu'il sortirait pour le rejoindre ne cessa de le tirailler. Aussi, lorsqu'il se précipita sur le parking, plongé dans la nuit, un profond soulagement le gagna en apercevant la grande silhouette qui l'attendait près de la route.
Il le rejoignit, et ils commencèrent à remonter la rue baignée dans la lumière des spots et des devantures.
- Je préfère que tu l'apprennes par moi, pour être sûr que tu n'iras pas t'imaginer n'importe quoi. Et comme quelque chose me dit que tu n'aurais pas laissé tomber, de toute manière, ça évitera que tu tentes tout et n'importe quoi pour obtenir des réponses.
Takao rit doucement. Il se sentait de plus en plus anxieux, malgré lui.
- Quel genre de « tout et n'importe quoi » ?
- Aller trouver Akashi, par exemple.
- Ok, j'avoue que ça m'était venu à l'idée.
- Ou qui que ce soit d'autre qui aurait pu te parler, ça n'aurait pas été beaucoup mieux.
- Il y a d'autres personnes au courant ?
Ils marquèrent un temps d'arrêt. Ils étaient arrivés à l'entrée d'un parc, fermé à cette heure-ci. Le gardien ayant quitté son poste depuis belle lurette, Midorima remonta son sac sur l'épaule et enjamba la barrière.
- Sh… Shin-chan ?!
- On ne risque rien.
Stupéfait, Takao finit par l'imiter, grisé comme un gosse à l'idée de briser les interdits.
- Shin-chan fraudeur… C'est la soirée des révélations~
Une fois qu'il l'eut rejoint, ils reprirent leur marche le long de l'une des allées du jardin public.
- Oui, il y a d'autres personnes qui savent. Momoi, peut-être Aomine si elle lui en a parlé… et Nanamine Makoto.
- La fiancée d'Akashi ?
Midorima hocha la tête. Bien qu'aucune lumière électrique ne les atteignît à présent, la lune était presque pleine, et brillait d'un éclat bleuté.
- Elles ne connaissent pas les détails. En fait, je pense que ni moi ni Akashi n'avons jamais raconté ça à qui que ce soit.
En silence, Takao acquiesça. Il sentait à quel point la tension était forte à travers sa voix. Inspirant un bon coup, celui à côté de qui il marchait baissa la tête, et la lumière blanche se refléta sur les verres de ses lunettes.
- C'était la veille de la demi-finale de la Winter Cup, il y a huit mois. Juste après que Kaijô nous ait battu en quart.
- Oui, je me souviens de ça.
- Après notre match, je suis resté pour voir le résultat de la dernière rencontre, celle de Seirin contre Yôsen. Seirin ayant gagné, les demi auraient dû opposer Seirin et Kaijô d'un côté, Tôô et Rakuzan de l'autre. Seulement, au moment où le public a commencé à quitter les gradins, une rumeur s'est répandue petit à petit, comme quoi Rakuzan ne participerait pas au prochain match. J'ai trouvé ça absurde, mais comme je traversais le hall pour sortir, j'ai regardé le panneau d'affichage. Et effectivement, l'équipe de Rakuzan venait d'être déclarée forfait.
A cet instant, Takao réalisa qu'il n'avait jamais su ce qui avait motivé ce retrait. Sur le coup, il s'était posé la question, naturellement. Mais le drame sur lequel s'était achevée la finale avait effacé toutes les préoccupations secondaires et en ce qui le concernait, c'était à peu près au même moment qu'il avait appris que celui qui était alors leur capitaine d'équipe était hospitalisé.
- Je ne les avais pas vus de la journée, et je n'avais aucune idée de ce qui avait pu se passer. J'ai appelé Akashi. Ca a tout de suite basculé sur la boîte vocale. Alors j'ai appelé Nanamine.
Midorima sortit du stade et se dégagea rapidement de la foule des spectateurs amassée devant l'entrée. Appuyant nerveusement sur la touche bas pour faire défiler sa liste de contacts, il tomba enfin sur le numéro de Nanamine, et plaqua le portable contre son oreille. Cette fois, la tonalité retentit.
Une fois.
Deux fois.
Si elle ne répondait pas, il n'aurait personne d'autre vers qui se tourner. Au bout de la quatrième sonnerie, néanmoins, la jeune fille décrocha.
Mais elle ne dit rien. Pas un « allo », pas un mot. Elle qui était d'ordinaire si polie et prévenante, son silence avait quelque chose d'étrange.
- Nanamine ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Mais lorsque sa voix résonna dans le haut-parleur, elle était entrecoupée de sanglots.
- Midorima-kun…
- Nanamine ? Qu'est-ce qui se passe ?
Elle mit quelques secondes à maîtriser son souffle.
- Je… à cause de moi… Akashi-kun a…
Elle avait tant de mal à s'exprimer qu'il ne saisissait le sens que de certains mots.
- Son père est venu le trouver et… Je ne sais pas ce qui s'est passé depuis…
Midorima sentit un long frisson lui glacer le dos. Alors qu'elle étouffait ses pleurs en vain, lui commençait à envisager le pire.
- Calme-toi. Tu l'as eu ? Tu l'as appelé ?
- N-non… J'ai appelé mais son portable n'a même pas sonné… Et j'ai peur d'appeler sur le fixe…
Le temps pressait. Ses craintes venaient de se confirmer.
- Ok, j'y vais. Essaie de ne pas t'inquiéter et reste chez toi.
- … Midorima-kun…
- Oui ?
- … Non, rien…
- Je t'appelle tout à l'heure.
Il raccrocha, et se mit à courir.
Peut-être que ça n'avait plus aucun sens, peut-être était-il déjà trop tard. Mais quoi qu'il en soit, il devait faire vite.
Et, comme si la situation n'était pas assez critique, l'endroit où résidait Akashi n'était pas dans les environs.
Le trajet en métro lui parut interminable.
Lorsqu'il émergea de la station, il reprit sa course.
Sa tête était vite.
Seuls les deux mêmes mots se cognaient, s'entrechoquaient sans cesse : « Dépêche-toi. Dépêche-toi. »
« Dépêche-toi.»
Il arriva au niveau du portail en fer forgé. Il le poussa.
C'était ouvert.
Il monta les marches du perron et pénétra à l'intérieur.
Les lumières étaient éteintes. Il n'y avait pas de voiture devant la maison, son père devait être sorti. Bon point. S'il était tombé nez à nez avec lui, il n'aurait pas su quoi faire.
Il ne pensait à rien. Le souffle court, il traversa le hall, le salon, la salle à manger.
Il retrouva l'escalier, monta à l'étage.
Dans le couloir du premier, une porte était entrouverte. La lumière de la lune projetait un rectangle bleu sur le mur d'en face.
D'un pas plus lent, il s'approcha de la porte, et la franchit.
Le désordre qui s'offrit à ses yeux porta ses doutes à leur terme.
La table basse de la chambre était retournée, et des cahiers, crayons et livres (qui se trouvaient vraisemblablement dessus, à l'origine) avaient été projetés à travers la pièce.
De grands tissus de soie richement décorée jonchaient le sol. Après les avoir observés plus longuement, Midorima reconnut des kimonos.
Et, debout près du balcon, dont la fenêtre était grande ouverte, il vit Akashi.
Il était revêtu d'un long kimono écarlate, qui paraissait d'autant plus ample qu'il ne l'avait pas noué.
La tête tournée vers le ciel nocturne, il ne semblait pas l'avoir entendu.
- … Akashi ?
Il s'avança de quelques pas. Par terre, sur sa droite, il aperçut un téléphone portable brisé.
- Shintarô.
Sa voix doucereuse avait un timbre étrange. Midorima redoutait qu'elle ne présageât autre chose, cette voix qu'il pensait disparue parmi de mauvais souvenirs.
Akashi était de dos. Mais quelque chose – il n'aurait su dire quoi – semblait différent.
- Rakuzan est forfait. Je voulais savoir ce qui était arrivé. Nanamine aussi s'inquiète pour toi.
- Nanamine…
Doucement, dans le froissement des tissus, il se tourna vers lui, la tête penchée de côté. Son œil jaune luisait comme celui d'un fauve.
- Ah... en fait je m'en fous.
Midorima resta pétrifié à la vue de son visage. Ses yeux bigarrés étaient comme exorbités. Sur sa joue gauche, un large hématome creusait ses traits. Et surtout, contrastant avec son regard perdu, son sourire paraissait affreusement discordant.
D'un ample mouvement de bras, il désigna le tas de luxueuses étoffes éparpillées sur le sol en tatami.
- Tout ça, on me l'a apporté aujourd'hui pour que je les essaie quand je rentrerai. Ils sont magnifiques, non ? Ils doivent valoir plus cher qu'un château…
Ce fut seulement à cet instant que Midorima aperçut ce qu'il tenait dans l'autre main.
Longs et fins comme des couteaux, des ciseaux à tissu aux lames d'acier réverbéraient l'éclat de la nuit.
Son cœur rata un battement.
- Ils préparent leur mariage. Ils veulent que tout soit terminé avant la fin de l'année prochaine. Pour Makoto et moi. Surtout elle, en fait…
Plus il parlait, et plus son instabilité se trahissait. Midorima hésita. Quelque chose lui disait que toute tentative de le raisonner était perdue d'avance.
- Akashi, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Il s'est passé ce que tout le monde voulait qu'il se passe. Maintenant, plus rien ne viendra se mettre en travers de leurs projets.
Soudain, son expression changea radicalement. Il ferma les yeux, comme en proie à une vive douleur, et plongea son visage dans sa main.
- Un moins que rien… Depuis quand est-ce que les choses ont commencé à dérailler? Où est-ce que je me suis trompé ?! Je n'ai pas toujours… été comme ça… Je ne suis pas une erreur depuis le début, si ?!
Relevant la tête, il souleva un bras, et approcha les ciseaux du pan de la manche.
- Je n'ai pas besoin de ça…
Les deux lames s'ouvrirent, et se refermèrent violemment sur le bout de la manche, puis s'ouvrirent à nouveau, et remontèrent sur toute la longueur à une vitesse folle, scindant le pan en deux.
- Arrête !
Midorima traversa la pièce, écrasant les kimonos, et saisit son poignet. Akashi recula, et glissa sur le tissu qui tombait à ses pieds.
Les lames luirent.
L'éclat disparut.
D'abord constellées de quelques gouttes, suivies par d'autres plus grosses et plus épaisses, les étoffes se tintèrent de nuages rouges et chauds.
Dans un fracas étouffé par la soie, Midorima s'affaissa et tomba à ses pieds.
Ses mains furent peu à peu baignées dans une longue flaque sombre.
La porte de la chambre coulissa sèchement, et une silhouette frêle se rua vers Akashi. D'un geste vif, elle lui arracha les ciseaux des mains et les jeta vers le balcon. Akashi ne réagit pas.
Le tirant vers le mur, Nanamine ne parvint pas à le tirer de sa stupeur. Elle n'avait pas le temps d'en faire davantage.
Elle le somma de rester où il était, s'agenouilla près de Midorima, et écarta ses mains brûlantes.
La seconde d'après, le noir était total.
- Comme j'ai perdu beaucoup de sang, j'ai été dans les vapes jusqu'au lendemain. Je n'ai prévenu personne à ce moment-là, je me suis dit que ce n'était pas la peine tant que la Winter Cup n'était pas terminée. Au final, je ne sais pas si c'était vraiment une bonne idée de laisser les choses aller jusqu'au bout. Toujours est-il que Momoi a été mise au courant par Nanamine, qui est restée avec Akashi pendant plusieurs jours. Et quand elle est venue me voir, le jour suivant, c'était pour m'annoncer que Kuroko avait eu un accident.
Il posa une main sur la rambarde en fer, et tourna la tête vers le parc qu'ils surplombaient à présent depuis une butte, où avait été aménagée une aire de repos. Takao, à quelques pas de lui, ne disait rien.
Il était sous le choc.
Depuis la réunion au salon de thé, il avait ressassé et ressassé ce qu'il savait. Il s'était toujours imaginé que cette blessure était le résultat d'une agression pure et simple, et n'avait jamais compris pourquoi Midorima refusait de blâmer Akashi.
Ce qui le bouleversait le plus, c'était la confusion dans laquelle les choses s'étaient produites. Il connaissait les circonstances à présent. Mais tout n'en était que plus trouble, et plus sombre.
L'heure n'était plus aux questions, cependant. Ce que Midorima venait de raconter avait été suffisamment pénible. Aucun d'eux ne se sentait plus la force d'en dire davantage.
- … Je crois que je comprends un peu mieux maintenant pourquoi tu refusais d'en parler.
Prenant sur lui, il s'approcha, et afficha à nouveau un sourire bienveillant.
- Merci.
Midorima se tourna vers lui et le regarda. De là où ils étaient, ils avaient une vue imprenable sur tout le jardin. Mais, curieusement, Takao sentait que le monde avait rétréci.
- Tu voulais me dire quelque chose, toi aussi. Je t'écoute.
Désarçonné par le revirement tout à fait sérieux que prenait la conversation, l'intéressé passa une nouvelle fois la main dans ses cheveux pour masquer sa gêne.
- Tu me sors ça comme ça, mais je sais plus trop si je ferais bien de le dire, maintenant… C'est tellement hors sujet…
- Ça t'en a passé l'envie ?
Takao le fixa. Sa voix était dure, tout d'un coup. Mais ce n'était pas après lui qu'il en avait. Sur son visage, la tristesse et la douleur prenaient le pas sur la colère. Quelque part, il semblait absent, encore en proie aux souvenirs qui refaisaient surface plus vivement que jamais.
Sans réfléchir, Takao se rapprocha encore. Pour la première fois depuis huit mois, le sentiment d'être inutile lorsqu'il était près de lui s'était envolé.
- Du tout. Au contraire, je crois que c'est encore pire, maintenant.
Incrédule, Midorima le dévisagea. Doucement, Takao leva les mains et saisit ses lunettes.
- Tu permets ?
Sans attendre sa réponse, il les enleva et les tint hors de portée.
Posant une main sur sa joue, il se dressa sur la pointe des pieds.
Et l'embrassa.
Intimement convaincu qu'il allait se faire jeter, il attendit, les yeux fermés.
Mais, les secondes s'écoulant, il réalisa que rien de tel ne se produisait. Et qu'à cet instant, c'était une autre main qui passait dans ses cheveux.
