Me revoilà !

Après trois semaines d'absence, pendant lesquelles j'étais persuadée de pouvoir poster mais... J'ai passé tellement de temps dehors pendant ces vacances que je n'ai pas tellement eu de temps pour écrire, et cerise sur le gâteau, ce chapitre est sans conteste le plus long de tous ceux que j'ai publiés ! xD Je l'ai fini pile en arrivant chez moi... Désolée de ne pas avoir prévenu pour cette absence ! (' o v o)

Accessoirement, pour ceux et celles qui lisent les scans, je voudrais juste dire un mot qui ne spoil rien du tout... CETTE SEMAINE, C'ETAIT MAGNIFIQUE !

Voilà, c'est dit. ( = v =)

Ce chapitre clôture la première partie de la fic. Je n'irai pas jusqu'à dire que ce n'était qu'une longue introduction (ou je vais me faire lyncher xD), mais à partir du prochain, l'histoire va prendre un tournant différent... Enfin, ne vous inquiétez pas, vous verrez ( - . 6)

Petite précision pour ce chapitre : lorsque les deux prénoms "Makoto" et "Makoto" sont mentionnés, même s'ils se prononcent pareil, ils s'écrivent différemment. Hanamiya Makoto s'écrit avec le kanji 真 qui signifie réalité, authenticité (au passage, "Hanamiya" veut dire "palais des fleurs", si, si xD). Nanamine Makoto s'écrit avec le kanji 誠 qui veut dire sincérité. Voilà, c'est tout pour moi~

Allez, enfin les commentaires ! Et ma parole, il y en a un petit paquet~ :

Kyoko77 : Je sais, j'ai lâché Nanamine dans la fosse aux lions, et je m'attendais à ce qu'elle ne plaise pas forcément... Mais ne la jugez pas trop vite, ayez pitié ! (TT^TT) Elle est loin de s'être complètement révélée... Et continue à lire, j'attends toujours ton avis, n'amour~ ;3

chizumi-san : Et voilà, je savais qu'elle se ferait des ennemis ! xD Mais dans peu de temps, elle n'aura plus vraiment de quoi vous rendre jalouses... Enfin, pas tout de suite ! Bon, pour Akashi, je plaide coupable, il est un peu limite de temps en temps ( - v -) Mais je suis contente, une fan de Hanamiya, c'est rare ! xD Je l'adore, et pour le coup j'ai beaucoup moins de scrupules à le rendre invivable (et oui, son petit sourire en coin, il est collector~) ! Enfin, Kuroko. Privé de sa mémoire, effectivement, il est beaucoup plus en retrait que dans le manga (c'est possible, eh oui, j'ai réussi xD) Mais comme je l'ai dit, les choses vont se renverser dans peu de temps. On y est presque...~

buli-chan : Je crois que je touche ma bille en masochisme aussi... Mieux vaut pas m'encourager ! xD Petite précision : ce n'est pas le beau-père d'Akashi qu'on voit dans le chapitre 12. C'est son père. xD Le père de Nanamine n'est plus de ce monde, c'est pour cette raison qu'elle doit hériter de la majeure partie de ses biens. Voilà tout ! ;3

Laura-067 : Alors, notre petite séance questions/réponses xD Aux quelles je vais répondre, moi...? Bon alors, juste un détail, je n'ai pas dit que Nanamine avait révélé quoi que ce soit ;3 Elle considère que c'est de sa faute, mais que s'est-il passé réellement, mystère~ Pour le reste, je ne peux rien dire pour l'instant, surtout qu'elle n'est pas très au clair avec ses sentiments, elle-même x3 Elle était capitaine de l'équipe féminine de Rakuzan, mais pas manager. Et non, Hanamiya ne la connaissait pas d'avant ( - . 6) Merci encore pour ton commentaire, mais surtout, ne te censure pas hein~ !

memelyne : Merci beaucoup ! Je suis contente que tu apprécies les personnages dans leur développement, j'essaie de garder tout ça le plus cohérent possible x3 C'est vrai que c'est un peu casse-gueule de mêler autant de cas particuliers les uns dans les autres, mais d'un autre côté, c'est ce que je préfère avec cette fic~ En tout cas, pour Akashi et Kuroko, le rideau n'est pas loin de tomber. Bonne lecture ! ( ^ ^)

vanimia : Ou... ouah, merci ! ( TT^TT) Vraiment, ça me fait tellement plaisir de lire un commentaire comme le tien que j'en sautillais sur place en même temps (pour le visuel, on repassera xD). Je suis contente que tu ne trouves pas les persos trop OOC, parce que je me creuse vraiment la tête en me demandant "Bon... Et là, comment il réagirait ?" ou "C'est possible qu'il fasse un truc pareil ?!" xD Même s'ils ont un peu changé parce que la fic se passe plus de deux ans plus tard, j'aime bien m'imaginer comment ils deviendront après le lycée ( ^ ^) Et tu m'as appris quelque chose pour le cigare, j'en prends note ( o o) Accessoirement, je ne sais pas pourquoi, mais les scènes entre Takao et Midorin s'écrivent presque toutes seules, c'est ma petite bouffée d'air frais dans cette fic xD Bref, encore merci et bonne lecture !

mellyrn : Merci ! J'espère que l'intrigue te plaira toujours autant dans les prochains chapitres :3 En tout cas, j'essaie de la faire avancer à bon rythme !

J'ai encore trop parlé ! Je laisse ce chapitre à vos bons soins, et je vous dis à plus tard~


La pluie ruisselait le long des murs. Elle tombait sur leurs cheveux, sur leurs visages, sur leurs épaules. Entre eux, un rideau gris s'abattait sans relâche.

C'était un soir d'hiver. Tout était sombre et creux.

Mais cette fois, aucune voix ne résonnait. Aucun d'eux n'avait prononcé le moindre mot.

Ils se regardaient, face à face, à quelques pas l'un de l'autre.

Tout lui apparaissait clairement.

Tout, en dehors du visage du jeune homme devant lui.

Il ne voyait que ses yeux.

- Akashi-kun…

Kuroko commença à trembler. Son survêtement était trempé.

- On rentre ? On va attraper froid, ici…

Il ne s'en souciait pas vraiment. Tout ce qu'il voyait, c'était les yeux d'Akashi. Jamais il ne l'avait regardé avec de tels yeux.

Ce n'était pas seulement de la colère. Ou même du mépris. Il y voyait quelque chose de plus déchirant encore.

De la répulsion.

- On rentrera quand j'en aurai terminé.

- Je sais que tu veux qu'on parle, mais on peut le faire à l'intérieur…

- Non. Ici, au moins, je suis sûr que tu seras le seul à entendre.

Kuroko eut un arrière-goût amer en entendant ses mots. Sans doute en avait-il saisi le sous-entendu, à l'époque, mais il n'en avait plus souvenir.

Il se fit la réflexion que ce n'était qu'un rêve. Cette fois, il était lucide. Mais il avait beau avoir conscience de rêver, tout paraissait trop vrai pour croire que cette scène n'avait pas réellement eu lieu. C'était comme s'il avait investi le corps du Kuroko d'il y a huit mois, et qu'il se tenait de nouveau sur le toit, sous la pluie battante.

Devant le silence du garçon aux cheveux azur, Akashi darda sur lui ses yeux étrécis.

- Je ne t'ai pas amené ici pour qu'on discute. J'ai juste une dernière chose à te dire. Et une fois que ce sera fait, je ne veux plus jamais entendre parler de toi.

Kuroko eut un mouvement de recul, comme s'il venait d'encaisser un coup. Il s'efforça de rester le plus droit possible.

Il ne sentait plus la pluie qui déferlait sur lui. Au moins, le froid lui était égal, à présent.

- … Quoi ? Attends !

- J'ai déjà trop attendu. J'aurais dû faire ça depuis longtemps.

- Mais pourquoi ?!

- Peu importe.

- Qu'est-ce qui t'arrive, Akashi-kun ? La dernière fois qu'on s'est vus, tu n'étais pas comme ça…

- Qu'on en finisse. Tout ce que j'ai à te dire, c'est…

- Laisse-moi parler !

Avant qu'il ne s'en rendît compte, il était en train de hurler pour couvrir ses protestations. Kuroko sentit sa respiration s'emballer. Il ne se rappelait pas avoir déjà crié sur quelqu'un comme il venait de le faire.

Avant même qu'Akashi pût répliquer quoique ce soit, il reprit de plus belle.

- Explique-moi, au moins ! Qu'est-ce que j'ai fait de si grave ?! Quand on a parlé, l'autre jour, je croyais que tout allait rentrer dans l'ordre…

- Tais-toi.

Soudainement, Akashi avait serré les poings. Sa voix sifflait entre ses dents – et, l'espace d'un instant, Kuroko crut voir ses lèvres trembler.

- … Il s'est passé quelque chose. Dis-moi.

Il le vit hésiter.

Rien qu'une seconde, il crut qu'il pourrait le ramener à lui.

Mais, en voyant le visage d'Akashi se faire plus dur que jamais, ce dernier espoir fut tué dans l'œuf.

- Pourquoi est-ce que je te parlerais de quoi que ce soit, Tetsuya ?

A ces mots, Kuroko sentit son corps se figer.

Il n'aurait pas su dire pourquoi, exactement.

Sur le coup, il songea seulement que c'était la première fois depuis longtemps qu'il l'entendait l'appeler par son prénom.

- … Parce que je t'ai dit que je t'aiderai. Que je serai là si tu as besoin de moi. Et que si tu ne veux pas de ce mariage, c'est ton choix que tu dois suivre et pas celui de…

- Mais quand est-ce que tu vas te taire ?! Comme si tu y comprenais quoi que ce soit !

Sa voix résonnait à ses oreilles. Ses échos l'emplissaient de rage et de désespoir.

- Tout est de ta faute, tu sais ?

Le son de la pluie qui tombait s'était tu.

Kuroko ne trouvait plus ses mots. Le fil de ses pensées était rompu. Tout bas, il laissa échapper un murmure, un souffle incrédule.

Il ne pouvait rien dire d'autre.

- Si tu n'avais pas été là, rien de tout ça ne serait arrivé.

Les échos, toujours plus fort. Et le froid.

Pas celui de la pluie.

Celui-ci venait de l'intérieur.

- Comment j'ai pu ne pas m'en rendre compte avant ? Maintenant, ça me prend à la gorge… Tu me dégoûtes.

C'était donc ça.

C'était ça, ce qu'il ressentait, au plus profond de lui.

Du dégoût.

Kuroko attendit.

Il attendit sa propre réaction. Ce que ces paroles allaient provoquer en lui.

Il attendit.

Mais il n'y avait rien.

Ni douleur. Ni tristesse. Ni colère. Ni angoisse.

Il était vide.

Les mots se heurtaient en lui comme à des murs.

Et ils résonnaient.

Ils résonnaient dans son être tout entier.

- … C'est… ce que tu penses ?

Il avait parlé sans le savoir.

Mais il ne s'entendait pas.

- T'avoir devant moi, c'est presque insupportable.

Son regard s'était détourné. Comme si cela aurait pu le rendre invisible.

Akashi continuait de lui parler. Quelque part. Dans le néant.

- Ce qui s'est passé n'arrivera plus jamais.

Plus jamais.

Je ferai comme si rien de tout ça n'avait existé.

La scène devenait noire.

Les images disparaissaient.

Il n'y avait plus rien. Rien d'autre que sa voix.

- … Tout est de ta faute, Tetsuya.

- … Je sais.

Depuis le début… c'est à cause de moi.


Kuroko n'éprouvait pas d'affection particulière envers son travail à l'hôtel. Il ne se sentait pas exactement taillé pour le job, mais il ne le détestait pas non plus. C'était un boulot comme un autre, sans doute même un peu plus valorisant que la moyenne. Ce dont il était certain, en tout cas, c'était que s'il en venait à regretter ses jours ouvrés une fois le week-end venu, ce n'était pas pour la tâche de réceptionniste qu'il exerçait. Mais parce que le travail le tenait occupé.

Oui, il regrettait de ne pas se lever aux aurores chaque jour de la semaine. Il regrettait de ne pas entendre son réveil le tirer du sommeil. Car, sans sa sonnerie stridente, il poursuivait son rêve jusqu'au bout. Sans rien ni personne pour y mettre fin. Jusqu'à ce qu'un ultime sursaut le ramène brusquement à lui, il était piégé au cœur de cette torpeur asphyxiante.

Il se leva, et resta debout au milieu de la chambre. A travers les rideaux tirés, une faible lumière lui permettait tout juste d'en distinguer les contours.

La scène n'avait jamais été aussi longue et détaillée. Jamais elle ne lui avait semblé si vraie. Il l'avait physiquement ressentie, comme s'il l'avait vécue une deuxième fois. Et, si les images s'étaient dissipées, ce ressenti lui collait à la peau. Comme un arrière-goût putride, qui lui donnait presque la nausée.

Plusieurs fois, il s'était demandé ce qui pouvait susciter l'affection des autres chez lui. Pourquoi un être aussi transparent que lui avait vécu entouré de gens bienveillants qui se souciaient de lui et recherchaient sa compagnie. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien lui trouver. Et puis, on lui avait un jour dit que tout le monde se posait ces questions. Qu'un jour ou l'autre, on finissait tous par douter de sa propre valeur. Et que, si la réponse nous paraissait si difficile à trouver, c'était parce qu'elle ne devait pas venir de nous.

Elle ne pouvait venir que des autres. De ces personnes qui nous apprécient pour ce que nous sommes, et que l'on aime en retour.

L'amitié, c'était ce lien réciproque qui permet de comprendre l'âme humaine. Celle d'autrui, mais également la sienne.

Cependant, à présent, ce qu'il se demandait, c'était comment l'on pouvait engendrer la haine. Une haine si forte qu'elle amenait à nier l'existence même de son objet.

Aussi loin qu'il cherchât, la raison de cette haine viscérale ne lui revenait pas.

Quelque part, elle importait peu. Tout ce qui comptait, tout ce qu'il retenait, c'était avec quelle violence ce rejet l'avait brisé.

Ce soir-là, il s'était dit qu'il aurait aussi bien fait de disparaître pour de bon.

A contrecœur, il sortit de sa chambre, et gagna la cuisine. Le mince espoir que Momoi ne soit pas encore levée l'effleura, puis s'envola pour de bon lorsque des bruits de vaisselle entrechoquée lui parvinrent. Il aurait préféré mille fois éviter la confrontation. D'un seul regard, elle décèlerait aussitôt les traces que laissaient ses rêves sur son visage. Et il avait toujours été un piètre comédien.

Aussi, lorsqu'il s'assit au bar en face d'elle, mit-il directement les pieds dans le plat.

- J'ai encore fait le même rêve.

- C'est ce que je pensais… Mais tu as quand même pu te rendormir après ? C'est rare que tu te lèves à cette heure !

- Je ne me suis pas réveillé au milieu de la nuit, cette fois. Il était plus long que d'habitude.

Interdite, la jeune fille posa deux bols de riz encore fumants entre eux.

- J'ai revu toute la scène depuis le début, c'était comme si j'y étais.

- Et… ça t'a rappelé quelque chose ?

- Pas vraiment. J'ai l'impression de ne jamais progresser. Je supporte de moins en moins ça. Mais ce n'est pas tout à fait ce dont je voudrais parler.

Un tel sérieux de si bonne heure la surprit. A tort, peut-être, elle y perçut un mauvais présage.

- Momoi-san… Si tu savais où était Akashi-kun en ce moment… tu me le dirais, n'est-ce pas ?

Elle lui dit que oui, évidemment.

Mais elle avait légèrement tardé à répondre.


« Wouah ! Qui aurait cru que cette finale serait aussi intense ?! Leur équipe a beau être tout juste formée, on a affaire à de super cracks ! J'ai l'impression d'être de retour à la Winter Cup ! »

- Quel bavard, ce commentateur… Quelqu'un pourrait pas lui débrancher son micro ?

- Du calme, coach, encore un quart temps et c'est fini…

Mais la nervosité de Riko découlait justement de cette perspective, quelque peu stressante au vu du score actuel. Ils étaient au coude à coude avec leur adversaire, et certains de leurs joueurs avaient épuisé leurs réserves. Elle avait repoussé l'instant fatidique tant que possible, mais désormais, plus aucune alternative ne s'offrait. Ils devaient mettre en œuvre l'autre stratégie.

- Kiyoshi, tu peux me filer une bouteille ?

- Ouaip. De quoi ?

- De bière, pour changer.

- Ah désolé, pas sûr d'avoir ça en stock…

- Mais nan, d'eau, crétin !

Kiyoshi tendit une bouteille d'eau minérale à Hyûga avec un sourire amusé, et celui-ci la lui arracha presque des mains. Il n'était pas enclin à plaisanter en plein match, surtout lors d'un duel aussi tendu.

- C'est bon, je plaisante. Keep cool, Hyûga, on est là pour s'amuser !

- Je m'amuserais plus si tout le monde y mettait un peu du sien. Mais vu comme c'est parti, l'autre cas social va tout simplement boycotter le match !

Debout devant lui, son ancien partenaire croisa les bras, l'air préoccupé. La reprise était imminente, et Hanamiya ne s'était toujours pas montré. Baissant les yeux, il adressa un regard mitigé à la jeune coach.

- Riko ?

Mais celle-ci se mordit la lèvre.

- Toujours pas de nouvelles. Makoto m'a dit qu'ils seraient en retard mais qu'ils arriveraient pour le dernier quart temps… Sauf que je n'ai reçu aucun message depuis.

Assis à côté de lui sur le banc, Kuroko glissa une question pour prévenir un nouveau coup de sang chez Hyûga.

- Est-ce que leur entraînement nécessitait vraiment qu'ils se mettent aussi en retard ?

- Je ne sais pas… Elle m'a promis qu'ils finiraient à temps…

« Début du quatrième et dernier quart temps ! »

- Raaah, et voilà ! Il nous a posé un lapin ! On gobe vraiment tout et n'importe quoi !

Soudain, une voix essoufflée cria le nom de Riko, et tous les joueurs, assis en ligne, se retournèrent comme un seul homme. Du bout du terrain, Nanamine marchait rapidement vers eux, reprenant tant bien que mal sa respiration - derrière elle, Hanamiya avançait en traînant les pieds. Il portait une vraie tenue de basket, pour la première fois depuis son entrée dans l'équipe.

- Désolée ! Je ne pensais pas que l'entraînement de ce matin serait si long, j'aurais dû commencer plus tôt !

- C'est rien, l'essentiel c'est que vous soyez là ! En deux jours, je savais bien que vous manqueriez de temps.

Hyûga ne paraissait pas si surpris de les voir débarquer in extremis. Il ne fit aucun commentaire, et Kuroko en conclut qu'au fond, il n'avait râlé que pour la forme, encore une fois. Consciemment ou non, il n'avait pas vraiment cru que Hanamiya leur ferait faux bond, cette fois-là.

Kiyoshi adressa au retardataire un sourire reconnaissant, mais celui-ci l'ignora avec panache.

- Vous avez commencé à quelle heure, ce matin ?

Ecopant au passage d'un regard assassin de Hanamiya, Nanamine glissa une mèche de cheveux derrière son oreille avec embarras.

- Vers 7h…

Atterrés, Riko et Hyûga la dévisagèrent avec une tête de trois pieds de long.

- Je vois pas comment vous auriez pu commencer plus tôt…

« Eh ! La team des novices ! Vous faîtes attendre tout le monde ! »

D'un seul coup, la coach reprit pied avec la réalité et balança à toute vitesse ses indications alors que les membres de l'équipe gagnaient le terrain.

- Bon, on fait comme on a dit, changement de stratégie. Kise-kun, tu es à bout, tu sors et Hanamiya-kun prend ta place. Hanamiya-kun…

Elle hésita un instant lorsqu'elle croisa son regard. Il n'avait pas ostensiblement évolué depuis l'avant-veille et l'intervention de Nanamine. Ses yeux étaient toujours aussi froids et méprisants. Mais son attitude semblait différente, d'une certaine façon. Sans aller jusqu'à dire qu'il avait l'air docile – elle n'en n'aurait jamais tant espéré, de toute manière –, sa défiance était plus modérée, et il l'écouta sans protester.

- On compte sur toi. Kuroko-kun, Hyûga-kun, moi, tout le monde croit en cette équipe. Ce match, et ce qui en ressortira, c'est très important pour nous.

Il la fixa, sans rien dire. Puis il jeta un coup d'œil à Nanamine, qui se tenait debout près de Kiyoshi, derrière eux. Elle acquiesça, les sourcils froncés dans une moue qui se voulait on ne peut plus sérieuse. Riko entendit un murmure étouffé, et se demanda s'il fallait l'attribuer à une nouvelle vague de lassitude, ou à un petit rire amusé. Quoiqu'il en soit, il la dépassa, et rejoignit l'équipe au centre du terrain, alors que le commentateur pestait dans son micro.

Sans savoir pourquoi, leur coach se sentit emplie d'un curieux apaisement alors que le jeu reprenait. Cette fois, plus que les autres, elle éprouvait une confiance infinie à leur égard, qui la transporta quelques mois en arrière.

« Tiens tiens ! Les p'tits nouveaux ont sorti le copycat de tout à l'heure ! A la place, ils ont fait rentrer un gars pas commode… Si je me souviens bien, c'est celui qui les a presque fait éliminer aux qualifs ? Ca sent l'attentat suicide à plein nez ! »

Malgré le brouhaha qui régnait dans le public, Riko surprit quelques remarques cyniques ici et là. Mais elle en fit abstraction - ce genre de quolibets ne l'affectait pas. Elle ne devait pas les écouter.

- Ne t'inquiète pas, Riko. Même si on n'a pas eu beaucoup de temps, je peux t'assurer que cette fois, il ne sabordera pas l'équipe.

Un peu prise au dépourvue, elle pivota vers Nanamine, qui lui souriait avec une assurance manifeste.

- Comme si je m'inquiétais ! Et même s'il avait prévu de tout saboter, on a largement de quoi gagner ce petit tournoi ! Mais, franchement, je me demande comment tu as pu le faire retourner sa veste, à toi toute seule…

- Je n'étais pas toute seule ! Kiyoshi-san m'a aidée.

Deux têtes au-dessus d'elle, l'intéressé se fendit d'un sourire qui lui reliait les deux oreilles, et Riko fronça les sourcils, prise d'un désir compulsif de lui écraser le pied.

- Et moi, ça t'est égal que je ne sois pas mise au courant ?

- Je n'ai rien dit à Nanamine que tu ne saches déjà, Riko. C'est une histoire entre Hanamiya et moi.

Mais elle ne parut pas se contenter de sa réponse, et planta ses prunelles ardentes dans les siennes, jusqu'à le faire céder. Une fois de plus, cette méthode éprouvée mais toujours merveilleusement persuasive fit son effet.

- … Je t'en parlerai, s'il le faut vraiment. Mais j'aimerais autant ne pas avoir à rompre ma promesse.

Le regard de Riko perdit de sa dureté. Quelque chose de sombre filtrait à travers ses mots. La nature de cette promesse qu'ils s'étaient faite restait obscure. Alors qu'elle ne s'en était pas tant soucié au départ, une inquiétude croissante la gagnait à chaque fois qu'il la mentionnait. Kiyoshi paraissait tellement insouciant d'ordinaire que lorsqu'il prenait un ton plus grave, ne serait-ce que légèrement, elle en était aussitôt affectée.

« Woooh ! Et déjà un panier à trois points pour l'équipe des bleus ! Ils se sont payé un nouveau plan d'attaque pendant la pause, ou quoi ? On voit plus leurs passes ! »

Toute l'attention des trois jeunes gens se reporta sur le terrain. A peine le tir avait-il été validé que le ballon repassait déjà aux mains de leur meneur. En une fraction de seconde, la balle parut virer à angle droit pour passer des mains de Hanamiya à celle de Himuro, qui laissa les défenseurs hébétés. Au centre du peloton, le bras encore dressé dans la direction qu'avait pris le ballon, se trouvait Kuroko.

- Tetsu-kun~ ! T'es trop classe !

Noyée dans la foule, faute d'être arrivée suffisamment en avance, Momoi bondissait à intervalles réguliers pour essayer d'apercevoir le match, et agitait frénétiquement les mains. Elle boxa bien un ou deux malabars en survêtement qui lui bouchaient le passage, mais à peine s'étaient-ils retournés que, voyant à qui ils avaient à faire, leur animosité s'évaporait pour laisser place à une galanterie béate - lentement, mais sûrement, la jeune fille progressait vers le bord du terrain, sans manquer de gratifier ses bienfaiteurs d'un large sourire innocent, qui les comblait de bonheur.

« Nouveau panier ! On les arrête plus, c'est même pire qu'avant ! Et ils repassent déjà à l'attaque ! Les tenants du titre ne voient plus le ballon ! »

Hanamiya récupérait toutes les balles. A chaque fois que le ballon passait à l'adversaire, il mettait en œuvre son habileté inégalable pour les interceptions, et s'en emparait derechef. De là, il jaugeait le placement des différents joueurs, et usait avec discernement des talents de Kuroko pour envoyer la balle à celui dont la position était la plus avantageuse.

- Il est toujours aussi doué pour piquer les balles… A ce point-là, c'est dément.

- Ouaip, y a pas à dire, c'est son truc. C'est aussi ce qui peut rendre un match contre lui particulièrement agaçant. Mais ça, c'est bon pour nous. En faisant ça, surtout face à une équipe de bourrins, il leur fait perdre leur sang-froid, et c'est de plus en plus facile pour lui de mener le jeu à sa guise.

- La vieille tactique de la toile d'araignée, hein ?

- Vieille, peut-être. Mais toujours aussi efficace !

Riko était soufflée par l'enthousiasme de Kiyoshi. A l'entendre, on aurait dit qu'il contemplait les prouesses d'un bon copain. Difficile à croire, alors qu'ils s'étaient tant haïs, autrefois.

Hyûga mit à nouveau trois points dans la vue de ses adversaires, et l'écart au score commença à se creuser, au grand dam des champions en titre dont le temps imparti pour retourner la situation n'était plus que de cinq minutes. Dans un élan rageur, ils se mirent à trois sur Hanamiya, tandis que les deux autres fonçaient vers le panier opposé. Peine perdue, car ils se retrouvèrent bientôt contrés par Himuro et Koganei.

La stratégie dont Hanamiya constituait le pilier central portait ses fruits. Une fois les esprits de ses adversaires échaudés et leur capacité de réflexion mise en difficulté, il n'avait que faire d'intercepter le ballon. Trop préoccupée par ses actions volontairement provocatrices, l'équipe adverse concentrait sa défense sur lui, et, dans l'unique objectif de l'empêcher de nuire davantage, laissait le champ libre aux autres joueurs. Bénéficiant du soutien brillant de Kuroko, Hyûga, Himuro et parfois Koganei n'avaient alors plus qu'à enchaîner les paniers, laissant leurs opposants en perdition.

- Une fois que la toile est en place, c'est presque impossible de prendre du recul et d'appréhender la situation de l'extérieur.

- Je n'aurais jamais pensé que le jeu de Hanamiya pourrait s'adapter aussi bien au reste de l'équipe…

- C'est aussi parce que les autres ne lui obéissent pas au doigt et à l'œil, comme c'était le cas pour les joueurs de Kirisaki Daiichi. Le fait qu'il sache que Hyûga et les autres ne se plieront pas toujours à ses choix de jeu l'oblige à prendre en compte les styles et compétences de chacun, et, de cette façon, il met en place une vraie stratégie collective. Mais je suis quand même impressionné de le voir mettre à ce point son ego de côté…

Pour sa part, Nanamine ne disait rien. Mais, fixées sur le match qui se déroulait devant elle, ses prunelles bleues scintillaient.

D'un revers, Kuroko transféra le ballon à Himuro, qui n'eut même pas besoin de feinter : il tira sans difficulté, et Koganei assura le rebond comme s'il s'était agi d'une chorégraphie mainte fois répétée. Face à eux, les tenants du titre paraissaient à deux doigts de l'implosion tant leur visage était cramoisi.

« Plus que deux minutes de jeu ! Mais je crois qu'on peut d'ores et déjà dire que c'est une victoire sans appel pour les nouveaux… »

Changeant une ultime fois de stratégie avec l'énergie du désespoir, les joueurs adverses bloquèrent Himuro et Hyûga. Un peu offensé, Koganei s'empressa d'en remettre une couche, rappelant qu'il était là, lui aussi. Ce qui lui valut de se faire impitoyablement marquer lorsqu'il récupéra le ballon.

Riko ne put s'empêcher de sourire. Pas parce qu'ils n'étaient plus qu'à quelques secondes de la fin. Mais parce que, jusqu'au bout, elle se sentait de retour à Seirin, et elle revoyait – pourquoi celui-là parmi tant d'autres, elle n'aurait su dire –, le tout premier match qu'ils avaient disputé contre Kaijô, lorsque Kagami et Kuroko venaient d'intégrer l'équipe.

- En tout cas, il y a quelque chose qui n'a pas du tout changé…

Kiyoshi la regarda du coin de l'œil, haussant les sourcils.

- Hm ?

- Personne ne voit Kuroko.

Seul au centre du terrain, Kuroko attendait patiemment son heure. Alors que les trois attaquants n'étaient pas lâchés d'une semelle, on ne lui prêtait pas la moindre attention. L'air de rien, Koganei lui passa le ballon. Il était seul et c'était parfait. Il fit volte-face, et remonta vers le panier. Hanamiya se tenait non loin de là. Ils échangèrent un regard. Kuroko ralentit. Les défenseurs avaient délaissé leurs marquages pour se lancer à sa poursuite. Il savait qu'il ne pourrait pas tirer. Et qu'il n'en avait pas besoin.

Hanamiya leva les mains, prêt à réceptionner sa passe. Kuroko envoya la balle, il tira et le panier clôtura le match.

« Victoire 88 à 60 pour les nouveaux ! La finale de ce tournoi de street basket voit la consécration d'une équipe de champions en puissance ! Ceux-là, ils ont leur place déjà chauffée pour les sélections officielles ! »

Dans un élan de joie, Riko bondit au cou de Kiyoshi qui la rattrapa de justesse. Sur le terrain, les joueurs de l'équipe, à l'exception de Hanamiya, s'étaient rassemblés en un grand cercle, et poussaient des cris de victoire, bras dessus, bras dessous.

Momoi, qui s'étaient enfin dégagée de la marée humaine agglutinée autour des barrières, se précipita vers Nanamine, et elles exultèrent toutes les deux. Un sourire radieux se peignant sur son visage, la petite blonde observa le bruyant troupeau que formaient les garçons, à quelques pas d'elles.

Ils se bousculaient en riant, comme des gosses. Leur enthousiasme était sans commune mesure, comme s'ils remportaient la victoire pour la première fois.

Au centre, Kuroko étaient ballotté de part en part - tantôt c'était Kise qui lui passait un bras par-dessus l'épaule et riait de bon cœur, tantôt c'était Koganei et Hyûga qui le secouaient en lui criant qu'il avait géré comme un chef. Alors que les dernières minutes du match s'écoulaient, il avait eu la sensation que ses forces avaient atteint leurs limites. Et pourtant, à présent qu'ils étaient tous ensemble, à se réjouir dans une cacophonie intraduisible, l'épuisement n'avait plus d'importance. Peut-être était-il à bout, mais il n'en avait plus la moindre idée.

Ce qu'il éprouvait, à cet instant, et pour la première fois depuis longtemps, c'était un sentiment de plénitude. Si forte, si profonde, comme s'il n'y avait plus le moindre espace vide en lui. La joie de se trouver au milieu de cette mêlée euphorique débordait, elle se lisait sur son visage.

Momoi le regardait. Tant de fois, il avait eu ce sourire aux lèvres, sincère et touchant, comme un sourire d'enfant. Et alors qu'elle avait cru devoir se faire à l'idée que jamais plus elle ne le verrait, quelque chose de magique se produisait sous ses yeux. A ce moment, plus rien ne le différenciait de celui qu'il était auparavant, du temps où ils étaient tous ensemble à Teikô.

Alors que l'engouement dont il faisait l'objet s'était relativement apaisé, Kuroko chercha du regard le seul de ses coéquipiers à faire bande à part, et l'aperçut bientôt qui se dirigeait déjà vers une portion plus clairsemée de la foule, où il pourrait aisément s'éclipser. Faisant quelques pas vers lui, il l'interpella d'une voix qui couvrait à peine le brouhaha ambiant. Le fugitif ralentit le pas, mais ne se retourna pas pour autant.

- Hanamiya, merci beaucoup. C'est aussi grâce à toi qu'on a pu gagner. Est-ce que… tu accepterais de rester dans l'équipe un peu plus longtemps ?

L'ex-joueur de Seirin crut voir les épaules du jeune homme tressauter légèrement à ses mots, comme s'il riait en silence. D'un mouvement nonchalant, Hanamiya rejeta la tête en arrière et le dévisagea. Il avait toujours l'air aussi haineux, et Kuroko sentit ses espoirs de réconciliation prendre un sérieux coup dans l'aile.

- T'es vraiment sur ton nuage, toi. J'ai rempli ma part du contrat, aujourd'hui, c'est tout.

- Il n'y avait pas que ça, si ? Sur les dernières minutes du match, je n'ai pas eu l'impression que tu avais juste envie de tout claquer. Tu faisais vraiment partie de l'équipe.

- Tch. T'es le seul à penser ça. Ils ont tous hâte de me voir gicler.

Il ne sut que répondre à cette dernière remarque, mais Hyûga l'en dispensa. Il l'avait rejoint, et, bien campé sur ses deux pieds, prononça une phrase tellement surréaliste que Kuroko dut vérifier qu'il regardait bien Hanamiya pour être sûr que c'était à lui qu'il s'adressait.

- Eh, me fais pas dire ce que j'ai pas dit. J'ai beau pas pouvoir te blairer, je suis pas encore un vieux con complètement figé sur ses positions.

- Mais ça te pend au nez, tu sais…

D'un coup de coude dans la panse, l'orateur improvisé fit taire Koganei avec succès.

- J'aurais jamais cru que ça pourrait vraiment fonctionner… Mais comme Kuroko l'a dit, tu as plus ou moins contribué à ce qu'on ait pas l'air trop minable aujourd'hui.

- Je n'ai pas exactement dit ça, Senpai…

- Arrêtez de m'interrompre ! Alors… voilà, je sais plus où j'en étais ! Bref, si tu veux revenir, et si c'est dans le même état d'esprit qu'aujourd'hui, bah… tu peux. Okay ?!

Hanamiya le fixa puis ses yeux se tournèrent vers Kuroko. Il reprit finalement sa route, les laissant attendre une réponse qu'il n'était vraisemblablement pas disposé à donner, ce qui eut pour effet de défriser Hyûga une nouvelle fois. Le rattrapant à grandes enjambées, Nanamine le tira par le bras et s'exclama d'un ton contrarié :

- Pourquoi tu t'en vas comme ça ? Tu m'avais dit que si vous gagniez la finale, tu changerais peut-être d'avis !

- Bien répété, j'ai dit « peut-être » !

- Alors c'est non, finalement ? En fait, ça ressemble juste à de l'orgueil mal placé !

- Mais de quoi je me mêle ?! Si j'ai envie de me barrer, ça te pose un problème ? Et j'ai pas dit non, arrête tes conneries… !

- Tu vas y réfléchir sérieusement ? Les sélections officielles commencent dans à peine trois semaines.

- J'en sais rien, qu'est-ce que tu veux que je te ponde une réponse comme ça, maintenant ?!

- Tu vas y réfléchir, hein ?

- Peut-être, je sais pas !

Autour d'eux, les garçons étaient à la fois stupéfaits et atterrés d'assister à cette improbable chamaillerie. Que ce soit parce qu'il était dans l'impossibilité de la frapper, ou pour une toute autre raison, Hanamiya semblait étrangement décontenancé, et leur nouvelle manager n'avait aucun mal à le pousser dans ses retranchements. Sentant que la tâche de les arrêter lui incombait, Riko appela d'une voix forte :

- Makoto !

Et les deux belligérants de se tourner vers elle en grommelant à l'unisson :

- Quoi ?!

Ils se regardèrent l'un l'autre, surpris. Momoi fit les yeux ronds, comme si l'évidence venait seulement de la frapper, puis éclata de rire. Médusée, Riko resta immobile, le doigt toujours pointé vers eux, dans une attitude un peu grotesque.

- Mais… vous… vous avez le même prénom ?!

Ayant observé la scène d'un œil amusé, Kiyoshi se gratta négligemment le menton, l'air de rien.

- Tiens, effectivement, maintenant que tu le dis…

Les deux Makoto restèrent figés, tandis qu'au rire de Momoi se joignaient ceux de Riko et quelques autres. Réalisant bientôt que c'était surtout leur réaction qui rendait la situation comique, ils se détournèrent d'un même mouvement et fixèrent résolument des directions opposées.

- C'est pas le même prénom. Ça s'écrit avec des kanji différents.

Le ton de Hanamiya était si menaçant que les deux jeunes filles en reprirent presque aussitôt leur sérieux.

- Tu sais, ça porte pas non plus atteinte à ton honneur ou quoi que ce soit…

- Ca me gave, j'y vais.

Sans plus de cérémonies, il avait déjà tourné les talons. Mais cette fois, Nanamine ne protesta pas, évitant soigneusement de le regarder s'éloigner. De son côté, Momoi s'abstint de tout commentaire, mais ne put s'empêcher de sourire. Voir sa plus proche amie aussi vive et extravertie changeait de tous ces jours où elle lui avait semblé au bord de l'apathie. Il en allait de même pour Kuroko. Elle se sentait profondément soulagée, comme si on lui enlevait un poids, au point qu'elle se demanda si elle n'avait pas tendance à se faire trop de souci pour eux.

Lorsqu'ils se retrouvaient à l'extérieur, au milieu des autres et de leur élément naturel, ils respiraient l'insouciance et la joie de vivre.

- Je rêve, ou il y a des journalistes là-bas, dans le coin ?

- C'est la manifestation de street basket la plus importante de la région. On pouvait se douter qu'il y aurait quelques échos.

Koganei était soufflé. Pragmatique, Hyûga poussa Kise en avant.

- Allez, je place en toi tout le charisme de notre équipe. S'il y en a un qui veut poser des questions, c'est toi qui t'y colles.

- Quoi ? Mais… Tout seul ?!

- Les médias, ça te connaît, non ?

- Oui, peut-être, mais je suis pas capitaine !

- On n'a pas de capitaine !

- Mais si, tu as dit que ce serait toi, Hyûga !

- J'ai dit « temporairement », Koga. Pas question que je me fasse avoir deux fois.

Riko n'eut pas besoin de beaucoup d'imagination pour trouver le moyen de le convaincre.

- Fais un sourire devant l'objectif, ça changera. Et si tu le fais bien, je vous invite au resto et je paie un steak à tout le monde~

- Ooooh ! C'est vrai, coach ?!

Koganei en avait déjà l'eau à la bouche, et ses yeux scintillaient mystérieusement - ceux de Kuroko aussi, plus mystérieusement encore. Kise tapota doucement l'épaule du binoclard honteusement acheté.

- Allez, tu vas voir, c'est pas si terrible ! Tant que tu souris, ils sont contents.

- C'est bien ça qui m'ennuie…

Ils se retinrent de rire à la vue de son expression exagérément figée. Bon gré mal gré, Hyûga se plia miraculeusement à l'exercice.

Le public alentour commença à se disperser. Quelque part, dans la foule, Momoi avisa une silhouette familière. Elle savait qu'il serait là. Lorsqu'elle lui fit un signe de tête, il ne répondit pas, et disparut bientôt dans le flot des spectateurs.


Il prit un chemin à l'ombre, s'extrayant enfin de la moiteur étouffante qu'il avait dû souffrir tout du long. Il n'était pas arrivé au début du match, mais ce stationnement interminable au milieu de sagouins décérébrés s'était révélé une véritable épreuve. Son t-shirt lui collait à la peau. Derrière lui, Takao s'extirpa du tohu-bohu qui s'amenuisait à peine, et ils mirent rapidement de la distance entre eux et le terrain surpeuplé.

- Je pensais qu'ils s'en tireraient honorablement, mais là, j'avoue que ça a dépassé mes prévisions.

- C'était un bon match.

- Tu trouves aussi, hein ? Franchement, je crois que je leur dois un peu plus de considération.

Marchant plus lentement, Midorima tourna les yeux vers lui.

- J'avais dit que s'ils faisaient leurs preuves, je reconsidèrerais leur proposition. Quoique, si ça se trouve, maintenant qu'ils ont Hanamiya, ils n'ont plus besoin de moi. Quelle idée d'être allés chercher ce type, n'empêche, ils ont le goût de risque !

Il s'étira et rit de bon cœur, sans se formaliser du fait que son acolyte restait de marbre. Malgré les dehors souvent maussades des gens avec lesquels il traînait, rien n'entachait jamais son enthousiasme.

Midorima l'observait en silence. Takao avait un rire clair. Léger. Son visage s'illuminait lorsqu'il souriait. D'une certaine façon, il ressemblait à un soleil. Un astre qui n'avait besoin d'aucun autre pour produire sa propre lumière, et qui la déversait naturellement sur ceux qui l'entouraient.

Par un schéma psychique dont il avait lui-même perdu le fil, Midorima prit soudain conscience des pensées qui lui traversaient l'esprit, et tourna brusquement la tête vers le mur qu'ils longeaient. Il devait avoir pris un sérieux coup de chaud.

- Ça t'embêterait si je rejoignais leur équipe ?

Sans doute Takao avait-il cru que sa réaction était liée à ce qu'il venait de dire, car son sourire s'était aussitôt effacé. Mais son voisin se contenta de hausser les épaules.

- Si ça te tente, fais-le.

Réponse trop évasive pour être satisfaisante. Aussi, le jeune homme aux cheveux noirs joua la carte de l'enquiquineur de service. Lui saisissant le bras, il le serra contre lui, de sorte qu'il se trouva tout près de son oreille.

- Ça te rend triste, c'est ça ? C'est vrai, c'est purement égoïste~ Mais si tu veux, pour toi, Shin-chan, je suis prêt à renoncer…

- C'est bon, j'ai dit.

D'un mouvement sec, il se dégagea et remonta la rue à vive allure. Takao resta immobile, surpris.

Quelques pas les séparèrent. Midorima sentait son regard peser sur lui. Mais il ne se retourna pas, et continua à avancer. Sa réaction lui pesait déjà sur la conscience.

Takao ne disant rien, il finit par s'arrêter, dans une espèce d'entre-deux. Sans vraiment lui tourner le dos, mais sans vraiment le regarder non plus. Il ne trouvait pas les mots pour formuler un semblant d'excuse.

- … Je crois que je vais rentrer.

Il risqua un coup d'œil : le jeune homme derrière lui ne le quittait pas des yeux. Mais il avait beau ne faire aucune remarque, son visage neutre ne parvenait pas à dissimuler complètement la gêne qu'il ravalait. Le coupable sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

- Il vaudrait mieux qu'on se voie une autre fois. Ma mère et ma sœur sont à la maison.

Sans le vouloir, il avait asséné cette phrase comme un verdict au tribunal. D'une façon si abrupte que Takao ne put s'empêcher de sourire, tout en baissant les yeux.

- Dis… Tu as honte de moi, pas vrai ?

Presque aussitôt, Midorima fit volte-face.

- Qu… Ca n'a rien à voir !

- C'est pourtant l'impression que ça donne. Sinon, tu me laisserais au moins t'approcher.

Il n'attendait pas de réponse. Il savait, en revanche, que le seul moyen de faire reconnaître à son vieux camarade qu'il avait tort était de le mettre face à ses contradictions. Et la méthode opéra, à en juger par l'expression contrite que prit celui-ci. Il assimila donc son silence à un consentement.

- On ne doit pas être sur la même longueur d'ondes, visiblement. Moi, j'étais très sérieux l'autre jour… et je le suis toujours, d'ailleurs. Mais si ce n'est pas le cas pour toi…

- Je n'ai pas dit ça !

Comme le redoutait Midorima, Takao obliqua vers lui de grands yeux tout pleins d'étoiles. Enfin, c'était toujours mieux que sa tête de chiot abandonné quelques secondes plus tôt.

Ni le moment ni le lieu n'étaient bien choisis pour aborder le sujet. Il se sentait de plus en plus mal à l'aise, et il détestait ça. En temps normal, il aurait tourné les talons et se serait débarrassé de cette situation inconfortable sans plus de cérémonies. Seulement, il savait à quel point ce genre de non-lieu s'avèrerait blessant. La seule option possible était de ravaler son orgueil, et de répondre.

- Je ne prends pas ça à la légère. Bien au contraire. Pour avoir déjà constaté quels dégâts ça pouvait provoquer, je crois que je suis mieux averti que quiconque. Même en étant prudent, on n'est jamais à l'abri des conséquences…

Le jeune homme en face de lui ne l'interrompit pas. Mais il était évident qu'il était plongé dans un souvenir douloureux, en même temps qu'il parlait. Et que c'était un cas bien particulier qu'il avait à l'esprit. Même si la question lui avait été posée, il n'en aurait pas dit davantage. Il avait résolu de taire leurs noms.

Il regarda ailleurs, mit une main dans sa poche, la ressortit, essayant de tromper son embarras sans grand succès.

- Je ne veux pas que la même chose se répète. J'ai vu où pouvait mener ce genre de…

- Relation ?

Midorima eut une moue fugace avant de reprendre son air impassible.

- Peut-être, enfin bref, appelle ça comme tu veux.

Le visage de Takao se fendit à nouveau d'un large sourire. Midorima tourna subitement la tête, dans un manque flagrant de maîtrise de soi.

- Ça te gêne ?

- N'importe quoi.

Question rhétorique. Takao s'approcha lentement, comblant peu à peu l'espace qui les séparait. De son côté, sa cible ne bougeait pas d'un iota. Il ne pouvait pas reculer, sous peine de passer pour le dernier des derniers.

- Tu sais, j'appelle juste ça comme ça, parce que c'est ce que ça représente pour moi. Et parce que c'est la façon la plus détournée de le suggérer…

Il laissa à peine un pas entre eux. Midorima hésita à croiser son regard.

S'il le faisait, il n'y aurait plus de retour possible.

Il ne pourrait plus revenir en arrière, après ça.

Sans trop de raison, il cessa de se poser des questions. Lorsqu'il tourna les yeux vers lui, la voix de Takao se réduit à un murmure.

- Je t'aime.

Une sensation à la fois désagréable et agréable le secoua brusquement. Désagréable, parce qu'il n'imaginait que trop bien l'expression qui se lisait sur son visage à cet instant, et qu'il eut presque l'envie puérile de s'enfouir sous terre. Agréable, c'était évident - il n'osait même pas y penser. Parce que ses mots faisaient écho à ce sentiment mitigé qui ne le quittait plus, quoi qu'il fasse, depuis ce soir-là. Il songea, sans trop savoir pourquoi – bêtement, donc –, que c'était sans doute à peu près ce à quoi faisait référence le cliché vu et revu des « papillons dans le ventre ». Et, que ce soit à cause de cette absurdité métaphorique ou du ridicule qui l'affligeait intérieurement, il eut l'impression que la chaleur ambiante allait en s'intensifiant.

- Tu es tout rouge…~

- T-tais-toi…

Ce fut tout ce qu'il parvint à formuler. Son regard avait inopinément migré des yeux aux lèvres de Takao. Il se rappelait l'autre soir. Il avait été tellement surpris que son cœur lui avait semblé faire une chute vertigineuse alors que l'espace entre eux se réduisait à néant. A peu près comme il le faisait maintenant. Il n'aurait jamais imaginé qu'une chose pareille pourrait se produire. Et pourtant, c'était comme s'il l'attendait depuis longtemps.

Dans un regain de lucidité, il cessa de fixer une zone aussi incongrue pour chercher un autre endroit où porter son regard. Trop tard, bien entendu. Mais il n'en fut pas moins déboussolé lorsqu'il sentit à nouveau cette douceur molle et tiède se poser sur ses lèvres, puis s'en écarter, pour revenir avec plus de force, dans un soupir. Il ferma les yeux. Son nez effleura sa joue. Il avait oublié de lui enlever ses lunettes.

Tout le reste s'envola. Et son anxiété avec. Pendant quelques secondes. Il commença à passer ses mains derrière son dos, comme pour le serrer contre lui. Il faisait chaud. Encore plus chaud maintenant que leurs corps se collaient presque. Soudain, il ne sentit plus rien contre son visage. Il se rappela un peu tard qu'il avait toujours les yeux fermés. Lorsqu'il les ouvrit, Takao l'observait, un sourire radieux aux lèvres. Ses lèvres. Il savait maintenant exactement quelle texture elles avaient, quelle sensation cela faisait de les avoir pressées contre les siennes. A cette idée, il sentit toute la honte mise en sourdine le reprendre d'un seul coup.

- Personne ne nous a vu, t'inquiète pas.

- Encore heureux. Sans ça, je t'aurais dégagé illico.

- Ah oui ?

Le jeune homme pouffa de rire, sans trop s'attarder néanmoins, histoire de ne pas irriter davantage son compagnon déjà au bord de la syncope.

Il n'insista pas non plus pour le suivre jusque chez lui. Les choses progressaient pas à pas. Mais il avait eu sa réponse. Le reste pouvait bien attendre encore un peu.


Des pas précipités dans l'escalier retentirent à travers tout le hall, comme si quelqu'un avait manqué de dégringoler. Par réflexe, Nanamine s'arrêta et se retourna. Elle chercha des yeux celui ou celle qui avait trébuché c'était la jeune femme de chambre, qui s'était rattrapée de justesse à la rampe. Mais elle eut à peine le temps de s'assurer que tout allait bien, qu'une voix autoritaire la rappela à l'ordre depuis la porte d'entrée.

- Makoto. On y va.

Elle n'avait toujours pas mis ses chaussures. Pressée de toutes parts, la jeune fille sauta à bas des marches, tout en prenant garde de ne pas froisser sa fine robe de tulle, et traversa le hall en direction du vestibule. Elle marcha vite et tête baissée, pour ne pas attirer davantage de remarques - mais le fait qu'elle ne prit pas directement la direction du perron lui valut une critique courroucée.

- Qu'est-ce que tu fais, encore ?

- Je vais chercher mes chaussures.

- C'est seulement maintenant que tu t'en préoccupes ?

Nanamine marqua un arrêt, et lui fit face. Devant la porte principale béante, Akashi projetait son ombre élancée sur le tapis du hall. Sa figure était dans l'ombre, mais elle voyait à quel point son regard était sévère.

- Tu sous-entends quoi, exactement ? J'ai passé mon après-midi à traiter les urgences de dernière minute pour cette réception !

- Et qu'est-ce que tu as fait, ce matin ?

A cette question, elle aurait préféré ne pas répondre. Akashi était différent, ce soir-là. A vrai dire, il était l'exact opposé de celui dans les bras duquel elle s'était réfugiée, la dernière fois. Elle aurait voulu ne rien lui dire, exceptionnellement. Dans cet état, il ne pouvait rien entendre. Il était pire encore que son père.

Comme elle tardait à s'expliquer, il avança à grands pas vers elle, le regard noir. Nanamine sentit qu'elle était en plus mauvaise posture qu'elle ne l'aurait cru au premier abord. On aurait presque dit qu'il fondait sur elle. Avec une étrange sensation de froid qui lui remonta l'échine, elle réalisa que de son attitude toute entière émanait une menace latente pour la première fois, envers elle.

Dans un sursaut tout à fait inattendu, la jeune femme de service se glissa près d'elle et prit la parole, brisant net l'élan d'Akashi.

- Tenez, mademoiselle – vos chaussures.

Perplexe, Nanamine mit un certain temps avant d'amorcer le moindre mouvement. Elle aussi avait perçu la tension prête à craquer d'un instant à l'autre. Elle était intervenue en dépit du rôle qui lui était assigné, et se retira aussitôt après que la demoiselle ait enfilé ses escarpins. Pendant un instant, elle avait craint que leur échange ne prît un tour plus violent.

La porte du fond se referma, et ils restèrent seuls. Immobile, Akashi n'était qu'à deux pas d'elle. Suffisamment proche pour qu'elle sut avec certitude que son animosité n'avait pas baissé d'un cran. Le message ne faisait aucun doute. Ils ne sortiraient pas d'ici tant qu'elle ne lui aurait pas donné de réponse. Pourtant, ils ne pouvaient pas se permettre d'être en retard. S'il était prêt à mettre en péril l'une des plus importantes soirées mondaines de l'année, c'était qu'il se doutait déjà de quelque chose. Feindre était inutile.

- J'étais à une compétition de basket. L'équipe qu'a aidé à former Satsuki était en finale, et j'ai accepté d'être leur manager.

Aucun mot ne lui vint pour décrire l'inquiétante pâleur qu'arbora le visage du jeune homme. Il décuplait tant d'efforts pour prendre sur lui qu'il en tremblait presque.

- Quelle équipe ?

Ils étaient plus raides l'un que l'autre.

- Celle de Kise-kun, et Kuroko-kun.

- Tu ne m'en as jamais parlé.

Elle ne répondit pas. Evidemment, il n'était pas au courant. Personne ne le lui aurait dit. Elle s'en rendait tout juste compte, mais, depuis le début, cette équipe s'était toujours faite en le tenant à l'écart, le plus loin possible. Elle était la démonstration qu'il leur était possible de construire quelque chose de nouveau, où son souvenir n'aurait pas sa place. C'était là leur plus grossière erreur.

- Ils ont gagné. Ils pourraient prétendre à intégrer le niveau pro, maintenant.

- Ne te mêle plus jamais de ça.

Son ton se fit si brutal qu'elle manqua de sursauter. Elle avait prononcé le mot de trop.

- Je t'avais dit que je ne voulais plus qu'aucun d'entre vous ait de lien avec Kuroko.

- Tu ne peux pas les en empêcher. Ce sont encore ses amis. Et c'est lui qui a fait le choix de les retrouver.

- Il les a oubliés.

- Non, il se souvient. De plus en plus. Il a reconnu Satsuki, il a reconnu Kise-kun, il veut à tout prix qu'Aomine-kun revienne… Toi non plus, Seijûrô, il ne t'a pas oublié. Il finira par se rappeler de tout.

Akashi secoua la tête dans un spasme violent, qui démit le col de sa chemise. Il murmura quelque chose de quasi inaudible, comme un feulement. Dernier avertissement à son égard. Mais elle n'avait jamais su être prudente.

- Il n'a jamais cherché à fuir, même dans les pires moments. Le seul qui fuit la réalité, c'est toi.

D'un seul coup, son poignet se tordit sous elle et son corps ploya tout entier sous la force du bras qui la tenait. Akashi écrasait presque son avant-bras alors qu'il la tirait vers le bas, et elle manqua de tomber à genoux. Malgré le choc qui fut le sien, elle se retint de crier. Alors que les mots qu'il lui crachait au visage résonnaient dans le hall tout entier, elle tenta de garder l'expression la plus neutre possible, mais finit par céder à la douleur.

- Je t'interdis de me parler comme ça, tu entends ?! Ce qui s'est passé appartient au passé, et à rien d'autre ! Plus personne n'en saura jamais rien, personne ! Et si tu n'es pas capable de la fermer, c'est moi qui te ferai taire !

D'un coup sec, il la projeta contre le sol, lui arrachant un gémissement lorsqu'elle heurta le tapis à ses pieds. Elle se recroquevilla au-dessus de son bras meurtri, sur lequel elle voyait nettement se détacher quatre lignes rouges barrant sa peau blanche. Elle aurait voulu se relever aussitôt, mais luttait déjà pour ravaler ses larmes, et garda son visage hors de la vue du jeune homme, dont les yeux semblaient fous.

Il resta un moment statique, sans esquisser le moindre geste. La respiration haletante et la vue brouillée par les larmes, elle ne voyait que ses mocassins de cuir noir qui reflétaient en mille et un éclats les lueurs aveuglantes du lustre. Puis elle les vit faire demi-tour, et la silhouette sombre s'éloigner vers la porte d'entrée. Arrivé sur le perron, il s'arrêta brièvement.

- Je t'attends dans la voiture. Vérifie dans le miroir que tu es encore présentable avant de me rejoindre.

Et il disparut. Lentement, Nanamine sentit sa tête pencher vers le sol, le dos arqué, dans un ultime effort pour contenir ses sanglots. Si elle pleurait maintenant, elle serait immanquablement en retard. Les larmes roulèrent sur ses joues poudrées. Il ne pourrait pas être plus en colère contre elle, à présent. Et elle perdait de vue les raisons qui l'avaient poussée à s'accrocher jusque-là. Tout n'était plus que culpabilité, et dégoût, comme ce soir-là, où tout avait basculé.


A : Kagami Taiga

Objet : Nouvelle équipe

Kagami-kun,

J'espère que tu vas bien depuis la dernière fois. Il y a quelques semaines, Kise-kun et moi avons formé une nouvelle équipe de basket, avec l'aide de notre ancienne coach et de Kiyoshi-senpai. Hyûga-senpai, Koganei-senpai, et presque tous les anciens de l'équipe de Seirin lors de notre première année nous ont rejoints - à l'exception d'Izuki-senpai et Furihata-kun. Himuro-san aussi en fait partie. Je pense que c'est à la fois par nostalgie et pour convaincre Murasakibara-kun de se remettre au basket – mais je ne sais pas s'il y arrivera.

Ce qui te surprendra le plus, c'est que Kiyoshi-senpai a insisté pour que Hanamiya intègre l'équipe. Tout le monde a cru que ce serait peine perdue, au départ, et moi aussi, j'avais quelques doutes. Mais tu me croiras ou non, c'est en bonne partie grâce à lui que nous sommes en passe de jouer les sélections officielles. Et à mon avis, même s'il ne nous en a rien dit pour l'instant, il a l'intention de rester.

J'ai vraiment le sentiment d'avoir abouti à quelque chose maintenant qu'on a réussi à mettre cette équipe sur pied tous ensemble, même si nous n'en sommes qu'au début. Je vais faire de mon mieux pour me remettre à niveau, en attendant que l'on joue à nouveau tous les deux.

Bonne continuation,

Kuroko.

Il relut une fois, puis appuya sur Envoyer. Depuis qu'il avait ses coordonnées, il n'avait pas eu de nouvelle conversation avec Kagami. Le tenir informé de leur nouveau projet coulait de source, mais il avait tenu à attendre que l'équipe obtienne des résultats significatifs avant de le mettre au courant. Il savait qu'il le soutiendrait. Kagami était retourné aux Etats-Unis pour devenir un joueur professionnel. Aussi, savoir que son partenaire de lycée reprenait du service ne pourrait que lui plaire. Et, qui sait, s'ils gardaient le vent en poupe, peut-être son espoir de rejouer un jour aux côtés de son ancien coéquipier n'était pas si fou.

Au pied du lit, Nigô le regardait paresseusement, vautré de tout son long sur le sol. Kuroko referma son téléphone et le posa à côté de lui. Ravi qu'on lui portât un peu d'attention, le chien battit de la queue avec entrain. Son maître sourit, et s'agenouilla près de lui, lui grattant le ventre à pleine main. Un râle de bonheur émergea de la gorge de l'animal, qui le fixait de ses grands yeux bleus.

Interrompant leur émouvant tête-à-tête, le ventre de Kuroko se mit soudain à gargouiller avec insistance. Il mit fin au papouillage et laissa retomber ses épaules, vidé de ses forces. Il avait beau avoir pris un déjeuner copieux avec les autres au restaurant, il s'était avéré incapable d'engloutir un steak entier, et son estomac criait à nouveau famine.

Momoi était retournée à l'hôtel cet après-midi-là, pour aider à la préparation d'une réception qui devait voir se rencontrer tout le gratin des businessmen de l'hôtellerie. Elle ne serait sans doute pas là pour dîner avant un certain temps.

Kuroko se leva donc, puis, laissant Nigô un peu dépité, ouvrit la porte de sa chambre et sortit dans le couloir. Comme à son habitude, il le longea sans faire le moindre bruit. Mais alors qu'il arrivait à l'angle, il entendit une voix agitée murmurer depuis le salon.

- Mako-chan ? Qu'est-ce qui se passe ?

Son ton était étrangement troublé. Quelque chose ne tournait pas rond. Mais ce qui le déstabilisa davantage, ce fut que Momoi cherchât à garder sa voix la plus basse possible, au point qu'elle chuchotait presque.

- Tu n'es toujours pas partie pour la réception ? Pourquoi ? Il faut que tu y ailles…

Depuis le couloir où il restait immobile, dans l'ombre, Kuroko ne pouvait la voir. Mais plus il écoutait, et plus il était convaincu qu'elle devait le croire encore dans sa chambre, et que c'était de lui qu'elle ne voulait pas être entendue.

- Calme-toi… Je… Je comprends que cette situation soit insupportable, mais ne prends pas de décision dans un état pareil. Tu ne peux pas jeter ce mariage par la fenêtre comme ça, pas avec les conséquences…

Leur conversation prenait un tour critique. Peut-être n'aurait-il pas du écouter.

Il hésita à faire demi-tour.

Et à s'éloigner de la pièce.

- Akashi-kun est avec toi ?

Le sang quitta son visage.

D'un seul coup, le vide s'était fait autour de lui. Son corps tout entier se figea.

- Ce n'est pas le moment, maintenant, mais… Il faut absolument que vous en parliez. Tous les deux.

Il voulut reculer. Repartir en arrière. Mais ses pieds étaient cloués au sol.

L'air avait été chassé de ses poumons avec violence, les laissant vides et comprimés.

Ses côtes le vrillaient d'une douleur atroce. Elles l'enserraient. Une cage.

- Vas-y ce soir. Il faut que tu y ailles. Demain, je viendrai dès que je pourrai…

Elle parlait encore. Il percevait une succession de notes dissonantes, mais elles ne faisaient plus sens.

Le temps s'écoulait sans lui - il restait coincé dans un instant.

Les mots le retenaient, ils l'entraînaient tout au fond. Comme un nageur dont le pied s'était coincé dans un récif, et qui luttait pour regagner la surface.

L'air.

En vain.

Il sombrait dans le rêve de vent et de pluie. Les mèches humides qui lui collaient aux joues et lui rentraient dans la bouche. La nuit qui lui mordait les os.

Et cette voix. Toujours cette voix. Ce nom.

Une noire et lancinante obsession qui le rongeait de l'intérieur, plus virulente que jamais.

Quelques mots d'adieux, et Momoi raccrocha. D'un pas lent, Kuroko pénétra dans la pièce. Elle se retourna. Elle le vit.

Ses yeux s'agrandirent d'effroi.

- Te… Tetsu-kun…

Elle balbutia vainement. Il restait prostré dans une stupeur aphone.

Momoi-san… Si tu savais où était Akashi en ce moment… tu me le dirais, n'est-ce pas ?

Les pensées qui filaient à toute vitesse lui donnaient le vertige.

Oui, évidemment.

- … Tu m'as menti.

Il la voyait à peine. Subitement, le désespoir de la jeune fille la submergea. Elle gémit avec impuissance, sans parvenir à donner sens à ses paroles. Mu par une force dont il avait à peine conscience, il traversa le salon à vive allure. Momoi s'agrippa à ses bras et tenta de le retenir, s'étouffant dans ses propres sanglots.

- N-non… ! S'il te plaît… Pardonne-moi… Non !

Il la repoussa et poursuivit sa course sans l'écouter. Il atteignit l'entrée, enfonça ses pieds nus dans ses chaussures et ouvrit la porte avec force. Un claquement assourdissant retentit alors que Momoi se précipitait pour le rattraper.

- Non, ne fais pas ça ! Tetsuya !

Elle se jeta en avant et tendit le bras. Mais sa main le rata de peu.

Alors qu'elle se ruait hors de l'appartement, il dévalait déjà les escaliers.

Il sauta dans la rue.

Et courut à en perdre haleine.