Les bâtiments d'habitation défilaient les uns après les autres alors que Kuroko courait. Au-dessus de lui, le ciel gris les enveloppait dans son ombre. Le bruit de ses pas résonnait dans les rues, il ricochait contre les murs. Au milieu de ce calme cristallisé, une tempête se déchaînait à l'intérieur de lui.
Il ne savait pas où il allait. Il courait, courait le plus vite et le plus loin possible. Il inspirait et expirait de toutes ses forces, cherchait à faire céder l'étau qui lui comprimait les poumons. Qui l'étouffait malgré les bouffées d'air qu'il tentait d'avaler avec la frénésie d'un noyé.
Il dévala un escalier, franchit un portique, et se retrouva sur le quai du métro. Alors seulement, il s'arrêta. Les mains sur les genoux, il ne parvenait pas à reprendre une respiration mesurée. Sa poitrine le lançait douloureusement. Il ne savait plus si c'était à cause de ses goulées d'oxygène démesurées, ou de cet insupportable sentiment d'étouffement, qui empirait à chaque minute.
Il se redressa. Un flot d'émotions contraires le secouait de part en part. La scène qui s'était déroulée quelques minutes plus tôt tournait en boucle dans sa tête. Mais le trouble dans lequel il était l'empêchait de penser distinctement. Il ne s'était jamais senti aussi fébrile.
Il fallait qu'il coure.
La rame n'arrivait pas. Il dut prendre le temps de visualiser ce qu'il s'apprêtait à faire.
Nanamine. C'était elle qu'il devait trouver. Il savait où elle était. A la réception de l'hôtel. Son hôtel.
Rejoindre l'hôtel. La retrouver.
Il n'avait plus que cette idée en tête.
Il se la répétait encore et encore, comme une obsession.
Le train entra en gare. Kuroko se jeta à l'intérieur. Se colla aussitôt contre la porte. Ses mains tremblaient contre la vitre. L'engin infernal démarra. Combien de temps ? Combien de temps avant qu'il n'arrive là-bas ?
Des yeux inquiets obliquaient vers lui. Il peinait à maîtriser son souffle.
Les secondes étaient des heures. Il avait la sensation d'être pressé contre les parois par une foule de voyageurs, alors que personne ne l'approchait. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il ne comprenait plus rien. Son cerveau était un chaos.
Il ne chercha même pas à penser.
Il était trop tard pour ça.
Le métro avait dû s'immobiliser. Il était déjà dehors.
Les escaliers. Le portique. Les escaliers. La rue.
Cette fois, les passants étaient nombreux. Mais la luminosité blanchâtre semblait les avoir figés.
Il s'engouffra dans la masse noire des costumes. Se fraya un chemin comme il pouvait. Dès qu'il en avait l'occasion, il se remettait à courir.
L'exaltation laissa place à l'inquiétude.
Sans savoir ce qu'il venait chercher, il approchait irrésistiblement du but.
Au détour d'un immeuble, il aperçut l'hôtel.
Il ne le reconnut pas.
Devant l'entrée, une rangée de voitures sombres s'étendait à perte de vue.
Des silhouettes inconnues s'y pressaient par vagues.
Une sueur froide s'écoula dans son dos.
Elle pouvait être parmi eux.
A chaque regard porté vers la foule, de l'autre côté de la rue, il s'imaginait la voir apparaître.
Il continua sa course.
Jusqu'à se trouver face aux portes, sur le trottoir d'en face.
Il prit appui sur la rambarde de fer. Ses yeux parcoururent la foule.
Elle était peut-être déjà à l'intérieur. Hors d'atteinte.
Il scruta les voitures.
Les chauffeurs qui ouvraient les portières.
Les invités qui sortaient les uns après les autres.
Mais elle n'y était pas.
Il balaya la rue frénétiquement.
S'acharnait dans sa recherche.
Introuvable.
Il l'avait manquée. De peu.
Il persista encore durant de longues minutes.
Le troupeau amassé devant l'entrée se faisait moins dense.
Il ne la trouverait pas. C'était une certitude.
D'un coup, il sentit l'exaltation qui l'habitait jusque-là le quitter.
Jamais on ne le laisserait franchir le seuil de l'hôtel.
Il était face à une porte close.
Ses épaules s'affaissèrent lentement.
Son souffle ralentit.
Il fit un pas en arrière.
Résigné à encaisser un échec de plus.
Mais il ne détourna pas les yeux.
Il regardait toujours, de l'autre côté de la rue.
Et il le vit.
Il émergeait d'une voiture, au milieu de l'attroupement.
Sa silhouette se détachait des formes noires qui gravitaient autour de lui.
Ses cheveux.
Rouges.
Quelque chose qui le fascinait.
Qui réduisait le moindre mouvement à néant.
Il comprit.
Il le sut sans même y penser.
Celui qui se trouvait devant lui, de l'autre côté de la rue.
Il le vit se retourner.
Et leurs regards se rencontrèrent.
Son rêve lui revint pour la dernière fois. Désormais, il était complet.
Il avait un visage.
Leurs deux visages.
Bientôt, il fut englouti par une autre vision.
Je ne sais plus… ce que je dois faire…
Hein ?! Mais pourquoi ?
J'aime le basket. Mais ça fait six mois que j'ai intégré le club. Quand on n'est pas doué pour quelque chose, il arrive un moment où l'on doit se faire une raison. Qui plus est, dans une équipe comme celle de Teikô, je ne servirai probablement jamais à rien.
J'ai jamais entendu parler d'un joueur inutile pour son équipe.
Akashi le dévisageait, saisi.
Il ne bougeait plus.
Ils étaient immobiles, l'un comme l'autre.
Kuroko ne le quittait pas des yeux.
Je ne peux pas te dire avec certitude que tu arriveras à quelque chose si tu n'abandonnes pas. Mais, si tu laisses tomber, tu n'auras plus aucune chance.
Aomine. Je me disais que je ne te voyais plus beaucoup ces temps-ci. C'est donc ici que tu étais.
Hmm, y a trop de monde dans l'autre gymnase…
Du moment que tu t'entraînes, peu importe l'endroit… Qui est-ce ?
Tout le pressait de fuir.
Il tenta de parler.
Mais les images continuaient d'affluer.
Aah, c'est le gars avec qui je m'entraîne tous les jours. Il s'appelle Tetsu.
Tiens ? Il me dit rien…
C'est parce qu'il est pas dans la première section.
Hmm, ah bon… Bon, on y vaaa ?
Non. Il m'intéresse. C'est curieux… C'est la première fois que je vois quelqu'un dans son genre. Peut-être… qu'il possède un talent radicalement différent du nôtre.
Le grondement sourd qui lui oppressait la poitrine devenait insupportable.
Sur le point d'éclater.
Ses jambes vacillèrent.
Son dos cogna contre le mur derrière lui.
Il ne pouvait les faire cesser.
Elles le submergeaient.
Quand tu auras ta réponse, viens me trouver. J'appuierai ta candidature auprès du capitaine et du coach, et tu passeras un test sur mesure.
Akashi resta figé, longtemps.
Dans la stupeur la plus totale.
D'autres images voilèrent ses yeux.
Excusez-moi. J'ai amené Kuroko Tetsuya-kun.
Ah. Merci.
Oh ! Finalement, t'es venu ! Tetsu !
Je t'attendais.
Bienvenue dans la première section du club de basket de Teikô.
Les deux visages se superposaient, se confondaient.
Celui d'avant. Celui qu'il voyait maintenant.
Puis le regard d'Akashi changea.
Il devint froid.
Méprisant.
Qu'est-ce que tu racontes… ? Non… Qui… es-tu ?
Tu me poses la question ? Je suis Akashi Seijûrô, évidemment. Tetsuya.
Bouillonnant de haine.
La victoire est tout ce qui compte. Ce que je souhaite, c'est d'être votre ennemi. Et de le rester.
Il sentait sa tête prête à exploser.
Quoiqu'il arrive, je serai là. Je serai toujours là.
Akashi avait disparu de son champ de vision.
Il ne voyait plus rien de ce qui l'entourait.
Il se prit la tête entre les mains.
Et d'un coup, la bulle éclata.
Sa bouche se déforma en un cri qu'il n'entendit pas.
Les images se précipitaient. Elles l'aveuglaient. Le trop plein de visages et de voix se déversait dans son crâne. En martelait les parois.
Le sol le heurta.
Le choc et la douleur le paralysèrent tout entier.
Alors que l'étau qui lui comprimait les côtes se desserrait, il sentit les derniers liens qui le retenaient se briser.
C'était comme s'il revenait à lui pour de bon. Après tout ce temps, il se réveillait pour la première fois.
Les souvenirs défilaient devant lui, comme projetés par une lanterne cinématique.
